Votre empereur, Messieurs, reçoit une nouvelle

Qui pour nous à-la-fois est heureuse et cruelle.

L'illustre roi des lys, François, a succombé:

Même, ce fier vainqueur dans mes fers est tombé.

Proclamez nos succès en tout mon vaste empire;

Mais des transports du peuple arrêtez le délire.

Votre maître affligé ne saurait comme un bien

Regarder le malheur du plus grand chef chrétien.

Point de feux allumés ni de fêtes publiques.

Qu'on fasse ouvrir le temple; et, par de saints cantiques,

Rendons graces au Dieu, seul monarque éternel,

Qui nous signale à tous dans ce jour solennel

Que sa main, disposant de nos grandeurs suprêmes,

A son gré donne, enlève, et rend les diadêmes.

* * * * *

Il dit, rêvant ses coups sur son vaste échiquier,

Comme un joueur pensif, qui, l'œil sur son damier,

Calcule ses pions et les marches soudaines

Où se perdent les fous, et les rois, et les reines.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT CINQUIÈME.

SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHANT.

Épouvante et révolte de la ville de _Paris_ au bruit de la défaite

du roi. Dialogue de _Paris_ et du _Parlement_. Soirée de la cour

transportée à _Lyon_. Assemblée des notables tenue en cette

ville; discours de la régente _Louise_, du président _de Selve_,

et du chancelier _Duprat_: édit somptuaire. Entretien d'un sage

et d'un courtisan aux environs du port de _Gênes_, et leur scène

avec un pauvre pêcheur.

LA PANHYPOCRISIADE

CHANT CINQUIÈME.

MADRID a disparu: les spectateurs surpris

Aux bords d'une rivière aperçoivent Paris;

Paris, qui de Lutèce est l'éclatante fille:

Au crystal de la Seine elle se mire et brille.

Fières des ornements à son peuple si chers,

Le front coiffé de tours, de dômes, de clochers,

A grand bruit s'agitant, elle frappa la vue

Des démons infernaux dont elle est si connue.

Alors, nouvelle Hécate, au coin des carrefours,

Elle appelait ses fils, du centre et des faubourgs.

PARIS.

Enfants! cette nouvelle, ô ciel! est-elle vraie?

A-t-on vu le courrier? est-ce à tort qu'on m'effraie?

Notre armée est battue, et le roi même est pris....!

Ah! l'on répand cela pour exciter mes cris!

Sans cesse des braillards, que l'étranger soudoie,

Trompettes de malheur, viennent troubler ma joie.

Tous mes bons citadins, qu'on prend pour des badauds,

Devraient les faire taire et leur tourner le dos.

Viens-çà, toi! sers un peu d'exemple à la canaille.....

Que la main du bourreau l'étrille, le tenaille.....

La corde à ces coquins, et la roue, et le feu!

Ces bruits, où sont-ils nés? dans les antres du jeu,

Aux cabarets, du vice immondes habitacles,

Des oisifs et des sots dangereux réceptacles;

Là, l'esprit cuve un feu d'enivrante liqueur;

Là, des vieillards chagrins fermente encor le cœur:

Des états, en buvant, ils tirent l'horoscope;

Et la peur, qui toujours eut l'œil en microscope,

Autour d'elle voyant tous les objets grossis,

Des nains fait des géants à qui croit ses récits.

Non, je le gage, non, un écu contre quatre!

Marignan, ton héros n'a pu se faire battre;

Il reçut trop d'argent et de secours de moi:

Il doit être vainqueur; il l'est! Vive le Roi!

Vive le Roi!... comment? vous jurez sa défaite!

En tous lieux, dites-vous, ce bruit-là se répète,

Au milieu des salons! à la cour! au palais!

Lui, prisonnier! ce roi si fier, si grand!... Jamais.

Qui? lui! subir le joug du tyran de l'Autriche!

Écoutons ces tambours ... paix! lisons cette affiche.....

Dieu! que m'annonce-t-on?... Eh quoi! nos magistrats

Veulent qu'un tel revers ne me soulève pas!

Le roi captif!... ô rage!... eh! quelle folle envie

Avec tant de Français l'entraîna sous Pavie?

Ecervelé monarque!... ah! qu'il revienne encor

Me sucer tout mon sang, me manger tout mon or.....

Eh bien! quand vos impôts excitaient nos murmures,

D'échos de cabarets vous traitiez nos augures:

Nos cabarets, messieurs, sont pleins d'esprits très-nets,

Exercés à voir clair au fond des cabinets;

Et de vos conseillers les voix toujours fatales

Parlent moins vrai que moi sous les piliers des halles.

L'horreur, concitoyens, fait dresser vos cheveux...

Nos pères, nos époux, nos fils, et nos neveux,

Nos frères.... ils sont morts!... ah! l'ennemi s'avance...

La frontière est livrée, et nos murs sans défense.....

Quels seront nos appuis? des catins, des bourreaux,

Titrés de majestés et du nom de héros;

Un chancelier Duprat, dont l'industrie infâme

Nous vend à la régente, ambitieuse femme,

Qui croit à sa quenouille assujettir mes fils!

On sait ce que je peux, on sait ce que je fis

Sous l'époux insensé d'Isabeau de Bavière!

Au nez de plus d'un roi j'ai fermé ma barrière.

A bas donc les tyrans, la cour, l'autorité!

Aux armes! sauvons-nous! Vive la Liberté!

Pillons les arsenaux..... jetez par les fenêtres,

Décapitez, pendez, écartelez les traîtres.....

Où courez-vous par-là, vous tous, hommes armés?

Pourquoi ces cris, ces yeux de colère allumés!...

Vous réclamez Bourbon ... oui, ce vaillant transfuge

Victime de la brigue eut la haine pour juge.....

Bourbon nous défendrait contre la trahison...

Rappelons ce héros: Vive, vive Bourbon!

Mais quoi! de ce côté quelle autre foule crie?...

Bourbon à l'empereur a vendu la patrie.....

Qui trahit son pays n'est qu'un vil scélérat.....

Mais par qui remplacer la régente et Duprat?

Vendôme est né d'un sang le plus beau du royaume,

Brave, puissant ... d'accord: Vive à jamais Vendôme!

Suppôts de Charles-Quint, il vous fera frémir.

Ah! le jour fuit ... je cède au besoin de dormir...

Illuminez, veillez, patrouillez sans paresse,

Patrouillez en tous lieux, et patrouillez sans cesse.

Qui va là?... Dieu! quel bruit? c'est un coup de mousquet!

On enfonce une porte ... on a fait fuir le guet.....

Gardez ce pont ... j'entends noyer les sentinelles...

Au secours!... arrêtez ces hordes criminelles

Dont les cris de fureur et sur-tout les chansons

Epouvantent, la nuit, le seuil de nos maisons:

Les murs tremblent..... combien de barques reparues

Amènent de brigands, la terreur de mes rues!

Où vont, la torche en main, ces bandits vagabonds?...

Leur bacchanal nocturne éclaire vos balcons,

Drôlesses! couchez-vous..... Au mépris du scandale,

Quel desir de les voir à leurs yeux vous étale?

N'avez-vous rien de mieux à faire entre vos draps?...

Marchands, sages bourgeois, n'ouvrez, ne sortez pas:

Des filous sont mêlés parmi ces frénétiques;

Verrouillez vos logis et barrez vos boutiques....

On sonne le tocsin ... à qui suis-je? est-ce au roi?

A Bourbon? à Vendôme? à la régente? à quoi?

Plus de paix, ni de trève ... argus de la police,

Parlement, prévôt, maire, ah! main forte et justice!

PARIS, ET LE PARLEMENT.

LE PARLEMENT.

Grande et sage cité, modérez ces clameurs.

Votre vieux Parlement vient mettre ordre aux rumeurs.

Sa voix procédera contre les forfaitures.

Mon chaperon doré, mes mortiers, mes fourrures,

Mon manteau, qu'a rougi la pourpre de nos rois,

Attestent que je veille aux archives des droits.

Exposez les griefs: Thémis tient la balance.

PARIS.

Sauve, ô grand Parlement, tout mon peuple et la France!

LE PARLEMENT.

Soit: au nom du roi, donc...

PARIS.

Parle au nom de la loi.

Un roi mis dans les fers ne règne plus sur moi.

LE PARLEMENT.

Paix-là! n'êtes-vous plus Paris, sa bonne ville?

Vous pourrai-je sauver si vous n'êtes tranquille?

PARIS.

Non; je dois t'obéir.

LE PARLEMENT.

Votre roi valeureux

Trahi par la fortune est assez malheureux:

N'ajoutez pas aux maux d'un prince qui vous aime.

Tel qu'un simple soldat il s'est battu lui-même.

PARIS.

Oh, oui! c'est un lion que ce François-Premier:

Mon amour le plaindrait s'il n'était dépensier.

La chair, le vin, le sel, les tailles, les amendes....

LE PARLEMENT.

Il faut de grands impôts quand les guerres sont grandes.

PARIS.

Je ne l'accuse pas: son conseil l'a perdu.

Louise a fait le mal; que Duprat soit pendu.

LE PARLEMENT.

La régente est du roi la mère respectable;

Duprat, son grand ministre, un homme redoutable:

A leur double pouvoir cesser d'être soumis

C'est ouvrir de vos mains la porte aux ennemis.

PARIS.

Craignez-vous de risquer l'argent de vos offices?

Car on taxa vos droits de tripler les épices,

Intègres opinants, de par la cour élus!

LE PARLEMENT.

Paix-là, paix! bonne ville!... On ne se vendra plus.

Vous plaiderez sans frais; nos arrêts seront justes.

PARIS.

Enregistrez donc bien vos promesses augustes.

LE PARLEMENT.

Oui, ce qu'on signe au greffe est au moins constaté.

PARIS.

Inscris donc, comme acquis, le droit illimité

Que délégue en tes mains, dans la grand'chambre ouverte,

Paris, très-bonne ville, et capitale experte.

Maintenant fais de moi tout ce que tu voudras:

Je jure confiance à mes purs magistrats.

LE PARLEMENT.

Or, vous vous soumettrez à nos lois, sans murmures?

PARIS.

Oui.

LE PARLEMENT.

Que dans les bureaux, dans les manufactures

Rentrent donc ces commis et tous ces artisans,

Des affaires d'état en tumulte jasans.

PARIS.

Pourquoi cela? chacun dissertait dans Athènes,

Et la place publique a fait des Démosthènes.

LE PARLEMENT.

Le décret est rendu: paix-là! plus de raisons.

Silence aux orateurs! qu'on les mène aux prisons.

PARIS.

C'est nous tyranniser qu'en agir de la sorte.

LE PARLEMENT.

Au retour de la nuit qu'on ferme chaque porte:

Qu'aux barrières le jour n'en ouvre plus que cinq.

Fouillez les voyageurs, agents de Charles-Quint.

PARIS.

Eh mais! c'est étouffer dans une étroite enceinte

Mes enfants consternés de tristesse et de crainte:

C'est gêner le commerce, entraver le plaisir:

Il me faut respirer, rire et boire à loisir.

LE PARLEMENT.

On vous fera murer, si vous êtes mutine.

PARIS.

Ah! de nos oppresseurs suivrais-tu la routine?

LE PARLEMENT.

Bourgeois, montez la garde! et prenez l'ordre ici

Du président de Selve et de Montmorenci.

PARIS.

Mes bourgeois casaniers sont mauvais satellites;

Et, déja sur les dents, ronflent dans leurs guérites.

LE PARLEMENT.

Soldez les régiments qui vont les remplacer.

PARIS.

Quoi! paîrai-je toujours pour me faire rosser?

LE PARLEMENT.

Payez: au Parlement ne faites plus outrage;

La garnison est là.

PARIS.

Bon dieu! quel esclavage!

LE PARLEMENT.

Çà, versez désormais le trésor dans ma main.

(à soi-même.)

Suprême Parlement, te voilà souverain!

Fils du notariat, les rois ont fait ton lustre:

Accrois à leurs dépens ton privilége illustre;

Et convainc gravement le peuple sans savoir

Qu'en toi du triple état réside le pouvoir.

Opposons à Paris la cour et la régence:

Opposons à la cour la ville et sa vengeance:

Je resterai seul maître.

PARIS.

Ah! je vois tes projets.

LE PARLEMENT.

Tout est pour votre bien: paix, bonne ville, paix!

PARIS, _à soi-même_.

Comme on me traite!... hélas! que n'ai-je pas à craindre!

Si je me plains sans cesse ai-je tort de me plaindre?

Quand je cède à mes rois, je me sens ruiner:

Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner?

Ceux que j'appelle à moi sont espions ou traîtres,

Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres.

L'hydre que je nourris, épouvante de tous,

S'apprivoise au premier qui caresse ses goûts:

On le soûle de vin, de lard, et de saucisses,

On l'attire béant à des feux d'artifices.

Je prévois leurs complots et n'y peux échapper,

Et passe ainsi pour folle, ou facile à duper.

Voilà, dans mes chagrins dont j'affecte de rire,

Ce qui soulève en moi mon levain de satire,

Et pourquoi je chansonne en de malins couplets

Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets.

Si l'on prêtait l'oreille à l'esprit qui m'éclaire,

On préviendrait ma haine et ma sourde colère.

Mais Dieu, sans doute, veut que mes cris irrités

Forcent par-fois mes chefs à de justes traités;

Et m'inspira souvent de bons accès de rage,

Pour secouer le joug qui m'accable et m'outrage.

Le Parlement bientôt, complice de mes torts,

S'appuyant de moi-même appuiera mes efforts;

Et la régente ou lui craignant leur propre chûte,

Quelque soulagement naîtra de cette lutte.

Ressort heureux du ciel! qui, faisant tout mouvoir,

Des corps entre eux ainsi balance le pouvoir,

Et sans qui monterait au comble de l'audace

L'aveuglement des chefs ou de la populace!

Je raisonne, et défends mon peu de liberté,

Comme le fit toujours chaque haute cité.

La vieille Babylone eut un babil extrême;

Memphis, Palmyre, Athêne ont babillé de même:

Leur esprit, accusé par leurs contemporains,

Leur a valu pourtant des honneurs souverains.

Ah! lorsque, sur ce bord, comme elles enterrée,

Le destin aura mis un terme à ma durée,

Puisse le philosophe, en cherchant mes débris,

Lire: «Tous les tyrans ont redouté Paris;

«Et les muses, les arts, la science hardie,

«L'avaient ceinte de gloire, et l'avaient aggrandie.»

* * * * *

La scène se transporte, en variant d'acteurs,

Aux lieux où de Paris l'une des riches sœurs,

Lyon, s'enorgueillit de l'hymen de la Saône,

Que presse en mugissant l'azur des flancs du Rhône.

Le soir a réuni sous l'abri d'un palais,

Et la mère et la sœur du monarque français.

Tout se passe en silence et n'est que pantomimes.

Éminences sont là, près des Sérénissimes;

Et vingt nobles seigneurs y frappent les regards,

En singes transformés, quelques-uns en renards.

Le parterre jugeait, aux muscles de leurs faces,

Le jeu des sentiments sous le jeu des grimaces.

D'abord, une princesse avait-elle souri,

Bientôt le cercle singe avait doucement ri.

L'infortune d'un fils, l'esclavage d'un frère,

Avaient-ils contristé l'Altesse ou sœur, ou mère,

Soudain les longs museaux brunissaient de son deuil.

Les notables bourgeois, honorés d'un accueil,

Novices peu soumis à ces métamorphoses,

De leurs pudiques fronts sentant rougir les roses,

Restaient seuls étrangers à tous ces changements,

Et roulaient de leurs yeux les grands étonnements.

Les moins lourds s'efforçaient, en suant sous leurs linges,

D'être aussi des renards, et de singer les singes:

D'autres, d'un sang plus vif, changés en étourneaux,

Par le trouble aveuglés, heurtaient tous les panneaux.

La crainte cependant des publiques tempêtes

Amasse les soucis dans les augustes têtes:

Mais, des cartes en main, on joue; et le babil

Couvre un fond sérieux d'enjoûment puéril.

--Votre perle est du monde une des sept merveilles!

--L'admirable velours!--Les beaux pendants-d'oreilles!

Ce sont là les seuls mots qu'on se répète en chœur,

Tandis qu'en chuchottant on ouvre un peu son cœur.

La régente, ce soir, sous un air d'assurance,

Déguise du matin la longue défaillance:

Tandis que dans Lyon son corps paraît assis,

Son ame vers Madrid voyage avec son fils;

Louise a déja su le piége qui l'attire:

Sa fille Marguerite, éprouvant son martyre,

Sous un dehors distrait pense, non sans terreur,

Au soin d'aller ravir son frère à l'empereur.

Charles-Quint, se dit-on, n'est qu'un monstre effroyable;

Pour son ambassadeur on en est plus affable.

Duprat sait que l'état par sa faute est perdu,

Que la France et Paris veulent qu'il soit pendu;

Demain le parlement vient, l'accuse, et réclame:

Ministres, conseillers, tous ont la mort dans l'ame;

Et chacun d'eux pourtant ne s'en montre pas moins

Calme, silencieux, et vide de tous soins.

O noirs esprits d'enfer, du mensonge idolâtres,

Envoyez vos acteurs jouer sur nos théâtres!

Jamais, avec tant d'art, nul mime en ses portraits

N'a fait, par sa couleur et ses mobiles traits,

Mieux ressortir un masque, et parler le silence;

Et des rôles muets exprimé l'éloquence.

Le lendemain présente en auguste appareil

La cour au Parlement ouvrant son grand conseil.

Siéges, tabourets, bancs, parquet, hauteur, distance,

Sont au lieu qu'a fixé la grave Préséance,

Dont l'orgueil mesuré n'est pas plus la grandeur

Que le point-d'honneur faux n'est le sincère honneur.

Des degrés compassés le spectacle la touche.

Tel, en cérémonie, un maître de la bouche

Voit se ranger la table, et suivre à tous les plats

L'ordre immémorial prescrit aux estomacs:

Qu'on l'osât subvertir, la cuisine funeste

Ferait des aliments un chaos indigeste:

Ni chef, ni marmiton, ne saurait plus quels mets

Auraient droit les premiers d'arriver aux banquets:

Elle fait donc passer dans la foule introduite,

Les gros poissons d'abord, et le fretin ensuite.

La Préséance est vieille; et les dictons des Goths

Lui confirment toujours que les peuples sont sots:

J'en appelle aux plus grands, s'abuse-t-elle encore?

Et croit-on qu'en ce jour la bonne dame ignore

Qu'en Espagne Léva vieillit sous son drapeau,

Pour s'asseoir près des pairs sans ôter son chapeau?

O digne ambition de fous tels que nous sommes!

La Préséance classe avec soin tous les hommes;

Et prévient les procès pour les rangs mal gardés,

Pour les dais, les fauteuils par elle échafaudés.

Du Parlement, la nuit, de peur d'un choc sinistre,

Le premier-président vit le premier-ministre.

Ce qui dans le secret s'est déja dit sans fard,

Va devant le public se redire avec art;

Et, jouet de la scène, il n'aura plus nul doute

Que le Parlement gronde, et que la Cour l'écoute.

Les dames cependant, présentes aux débats,

Viennent des deux partis juger les avocats;

Et cette noble farce, amusement pour elles,

Les surcharge d'un poids de graves bagatelles.

LA RÉGENTE, LE PRÉSIDENT DE SELVE, MARGUERITE, DUPRAT, COURTISANS, ET

TÉMOINS DES DEUX SEXES.

LE PRÉSIDENT DE SELVE.

Organes d'équité, ministres de Thémis,

Par votre ordre suprême au pied du trône admis,

Notre seule présence est un signal propice

Du zèle que la cour montre pour la justice.

Comment craindrions-nous, mère auguste du roi,

D'élever nos accents pour appuyer la loi;

De déplorer ici les désordres sans nombre

Qu'un voile d'imposture a couverts de son ombre,

Et qu'à votre vertu dénonceraient assez

Les revers si nombreux dont nous sommes pressés?

Le plus grand des fléaux, sans doute, est l'hérésie,

Dont, malgré nos bûchers, s'accroît la frénésie:

Mais comment l'arrêter dans ses emportements

Si toujours sa fureur trouve des aliments?

Si les prêtres sans foi, se souillant par des crimes,

Prêtent à ses erreurs des armes légitimes?

Si l'amour scrupuleux d'un fatal concordat

Transporte au Vatican les tributs de l'état?

Si, du clergé français gênant l'indépendance,

De ses élections enchaînant la prudence,

A la brigue étrangère, aux présents corrupteurs,

Sont vendus les troupeaux, et le choix des pasteurs?

Vainement aux abus s'opposent nos entraves;

Toute digue est rompue, et les lois sont esclaves:

Leurs plus sages arrêts, au conseil évoqués,

N'atteignent point les grands par elles attaqués.

Des faibles dépouillés où seraient les refuges?

Leurs vils accusateurs sont proclamés leurs juges:

Et, ce que sans frémir on n'ose publier,

Leur arbitre est souvent leur futur héritier!

Ainsi, rendus jaloux de leurs biens qu'ils se volent,

L'un de l'autre ennemis, les citoyens s'immolent.

A des bourreaux gagés notre glaive est remis:

Les premiers tribunaux aux derniers sont soumis,

Et combattent en vain la foule mercenaire

Que la vénalité pousse en leur sanctuaire.

Ah! madame, empêchez que Thémis voie encor

Sa balance en nos mains pencher au poids de l'or.

Ah! qu'en deux factions ne soit plus séparée

Des justes magistrats la chambre révérée.

Proscrivez le trafic de nos dignes emplois:

Qu'on ne partage plus le domaine des rois.

Que d'avares flatteurs, trop comblés de largesses,

Aux sources de l'état rendent tant de richesses:

Qu'ils cessent d'engraisser leurs lâches favoris

Du fruit de tant d'impôts que le peuple a souscrits:

Ces trésors suffiront, sans de nouveaux subsides,

A racheter le roi de ses vainqueurs avides.

Les soldats, non payés, malheureux déserteurs,

N'iront plus, désolant les bons cultivateurs

Qu'écrasent à-la-fois la taille et le pillage,

Se nourrir en nos champs d'un affreux brigandage.

Non, non, si tant de chefs, qu'on ne surveillait pas,

N'eussent point dévoré l'aliment des soldats,

Notre roi n'eût point vu son armée appauvrie

L'abandonner captif loin de notre patrie!

Et cependant, hélas! quel âge désastreux

Foula jamais l'état de poids plus onéreux!

Comparez du trésor les antiques registres.....

Mais quoi? jettez plutôt les yeux sur ses ministres:

Quel fut leur héritage, et quels sont leurs grands biens!

A leur faste naissant qui prête des soutiens?

Est-ce que la pudeur, seule dot de leurs filles,

Fut l'attrait qui charma les plus hautes familles?

Non: mais le seul amour d'un superflu pompeux

Dégrade la noblesse alliée avec eux:

Ses titres et leur or font un coupable échange;

Et les besoins du luxe ont forcé ce mélange.

Ainsi tout se confond; et l'exemple des grands

D'un ruineux orgueil agite tous les rangs.

Réprimez-le, madame: et si notre influence

Donne à des yeux jaloux un peu de méfiance,

En dépit des pervers écartés ou punis,

Convoquez de l'état les trois ordres unis.

MARGUERITE, _bas à ses femmes_.

Convoquer les états!... Ah! prétentions folles!

UNE DES DAMES.

Leur remontrance est faite en très-belles paroles!

MARGUERITE, _de même_.

Tant que la politique aura le même cours,

Sur ce fonds-là sans peine on brodera toujours;

Et tant que les humains auront des cœurs, des langues,

Se suivront des faits vils, et de nobles harangues.

Admirez dans son coin l'impassibilité

De Duprat, dont leur voix blesse l'autorité.

Le sujet du débat naît de sa folle envie

De donner, à son choix, une grasse abbaye:

Les moines ont ligué messieurs du parlement,

Et ce grief les sert dans leur ressentiment.

On couvre tous ces riens de grands mots qu'on prononce.

Ma mère va parler.... écoutons sa réponse.

LA RÉGENTE.

Le plus sacré devoir des princes et des rois

Est de prêter l'oreille aux organes des lois;

Et je croirais trahir la puissance suprême

Que mon fils, en partant, ne remit qu'à moi-même,

Si je ne pesais pas vos avis importants,

Salutaire secours au malheur de nos temps.

Il est, j'en fais l'aveu, des abus innombrables:

Mais de tous à mes yeux les plus considérables

Naissent dans un royaume où les séditieux

Divisent le pouvoir en partis factieux.

Des ordres assemblés quelque appui qu'on attende,

Ils rendraient de nos lys l'adversité plus grande.

Le timon de l'empire est un fardeau pesant:

Mais dois-je le céder quand mon fils est absent;

Et déposant du roi le sceptre respectable

Vous livrer un trésor dont il me fit comptable?

Mon sexe et ma faiblesse ont excité l'effroi:

Je l'ai su: de vains bruits sont venus jusqu'à moi:

Mais ai-je témoigné la moindre négligence

Pour tous les intérêts liés à ma régence?

Le succès de mes soins n'en est-il pas le prix?

N'ai-je pas dans nos ports recueilli nos débris,

Depuis que votre roi, trahi des destinées,

A sous Pavie, hélas! vu ses mains enchaînées?

Que dis-je? triste mère! il m'eût été permis

De pleurer les malheurs où le sort l'a soumis:

Mais le péril de tous a suspendu mes larmes.

Nos voisins détrompés nous promettant leurs armes,

Henri de l'empereur détachant Albion,

Et de Rome avec moi la nouvelle union,

Tout vous atteste enfin que de ma vigilance

J'ai porté les effets au-delà de la France.

Quel effort tentiez-vous dans le commun danger?

Ce prince généreux qu'ici l'on voit siéger,

Vendôme, ce héros, à mes côtés fidèle,

Avait reçu de vous l'offre de la tutelle;

Et vous autorisiez vos nocturnes travaux

Du cri de tout le peuple accablé de fardeaux.

Le calme cependant des villes, des frontières,

Qu'a-t-il coûté de plus que de saintes prières?

Ah! cessez de vous plaindre: et, comme vos aïeux,

De l'enceinte des lois protecteurs studieux,

Vivez loin de la brigue à la cour si funeste.

MARGUERITE, _à ses femmes_.

Le chancelier se lève, et leur dira le reste.

DUPRAT.

Quel spectacle à-la-fois touchant et solennel,

Qu'une régente, ouvrant un cœur si maternel

Aux plaintes des sujets que des lois trop muettes

Lui viennent exprimer les doctes interprètes!

Heureux si le passé, couvert d'un crêpe obscur,

Laissait en bien présent changer l'espoir futur.

Mais ce qu'on fit jadis règle ce qu'il faut faire.

Briser le concordat peut sembler salutaire:

Mais on doit respecter l'œuvre du souverain,

Et ménager en tout le pontife romain.

Des chefs du parlement on connaît la sagesse:

Louise d'Angoulême, équitable duchesse,

Du trafic de leur charge a plaint comme eux l'affront:

Mais au retour du roi tous ces maux finiront.

L'excès du faste exige un édit somptuaire:

La régente a prévu qu'il serait nécessaire:

J'en tiens là, sous le sceau, les utiles décrets:

Enregistrez; et tous concourons à la paix.

MARGUERITE, _à ses femmes_.

De ce haut verbiage enfin me voilà quitte!

Et Paris de la cour recevra l'eau bénite.

Le premier-président qu'on nomme ambassadeur

De sa ligue à ce prix a refroidi l'ardeur:

Hier on l'a gagné: leur beau zèle est chimère.

Mesdames, au passage allons joindre ma mère.

LA RÉGENTE, _à Marguerite_.

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 5 / 18 段