C'est donc la vanité qui seule t'aiguillonne

Dans le chemin du crime où ton cœur s'abandonne?

Insensé! ton orgueil a-t-il moins à souffrir

Parmi ces étrangers à qui tu vins t'offrir?

Les rivaux, dont ta gloire excite le murmure,

Te disputent ta place en te nommant parjure:

L'ombrageux Charles-Quint soupçonne qu'aujourd'hui

Perfide envers ton roi, tu peux l'être envers lui.

Il repaît ton espoir de promesses frivoles:

Tu le sers par des faits, il s'acquitte en paroles;

Et Pesquaire, et Lannoy, tes compagnons guerriers,

D'un sourcil dédaigneux insultent tes lauriers:

Le regard des soldats et leur malin sourire

Te dit ce que leur bouche a besoin de te dire;

Et ton crime t'expose à l'affront que tu fuis,

Chez ceux que tu quittas, et chez ceux que tu suis.

Ah! qu'il eût mieux valu, recherchant la retraite,

Dévorant, loin des cours, une douleur muette,

Te montrer au-dessus de tes fiers ennemis,

Et digne des grandeurs où le sort t'eût remis!

Que produit en ces lieux ton courage inutile?

Tout transfuge est à charge à qui lui donne asyle;

Un mépris défiant accueille ses secours.

Je te plains: le dépit t'agite à mes discours;

Ils pénètrent ton cœur non moins que les morsures

D'un aspic dont le fiel irrite les piqûres.....

Où vas-tu donc? pourquoi tes éperons sanglants

D'un innocent cheval déchirent-ils les flancs?...

Tu reviens malgré toi sous ces rameaux funèbres,

Sous ce chêne, où Bayard est sorti des ténèbres:

Ses traits, ses derniers mots t'ont frappé de terreur.

BOURBON.

Conscience, tais-toi! tu n'es rien qu'une erreur,

Des sens désordonnés un vaporeux prestige.....

A te craindre, à t'ouïr, quelle force m'oblige?

Peux-tu m'ôter mes biens, mon crédit et mon rang?

Peux-tu blesser ma chair, et répandre mon sang?

As-tu, pour m'attaquer, une pique, une épée?.....

Menteuse vision de toute ame trompée,

Tes scrupules craintifs alarment les dévots,

Les femmes, les mourants, et non pas les héros.

LA CONSCIENCE.

Superbe! à ma rigueur ne crois pas te soustraire:

Je punis tes pareils ainsi que le vulgaire.

Inévitable, prompte à condamner le mal,

Tout coupable frémit devant mon tribunal.

On ne me voit en main le glaive ni la lance:

Mais de mon équité l'invisible vengeance

S'arme de traits aigus dont je perce le cœur

De tel qui me bravait par un discours moqueur.

C'est moi qui fais rougir l'altière courtisane

De l'or dont l'enrichit l'amour qu'elle profane;

C'est moi qui, trahissant les voleurs les plus fins,

Par-fois, sur leur visage écrivis leurs larcins.

Souvent pour le forçat échappé de la chaîne

Mon secret jugement est la plus rude gêne:

Au meurtrier obscur comme au noble brigand,

Je montre, à tous les coins, l'échafaud qui l'attend.

J'humilie à ma voix plus d'un Séjan illustre,

Devant l'homme qui n'a que sa vertu pour lustre:

Je pince nuit et jour les vils Amphitryons

Qui laissent Jupiter aggrandir leurs maisons;

Je mords la Danaé qui l'appelle à son aide;

Et ma verge en courroux fouette son Ganymède.

Pour toi, héros de titre et non héros de fait,

Je te ferai sentir qu'on te fuit, qu'on te hait,

Que, te rendant la vie à toi-même importune,

Tourmenté sur la roue où te mit la fortune,

Sans retour arraché des routes du devoir,

Ton audace est en toi l'effet du désespoir.

Pars donc! rejoins ton camp; va singer le grand homme.

BOURBON.

Laisse-moi.

LA CONSCIENCE.

Je te suis.

BOURBON.

Quoi! toujours?

LA CONSCIENCE.

Jusqu'à Rome.

* * * * *

Elle dit: mais Bourbon, lançant un œil hagard

Autour du sombre chêne où reparut Bayard,

Pique de l'éperon; et du pied, en arrière,

Son coursier en partant touche une fourmillière,

Populeuse cité, qu'écrase en un moment

De ses amples greniers l'entier écroulement.

Les démons, dont la vue est perçante et divine,

Pleins d'un vif intérêt contemplent sa ruine:

Des rangs les plus lointains de leur cirque étendu,

Ils attachent leurs yeux sur ce peuple éperdu,

Dont se sauve à grand'peine une fourmi tremblante,

Qui, grimpant au travers de l'arène roulante,

Dans le commun naufrage enfin trouvant un port,

Atteint le haut d'une herbe; et là, parle à la Mort.

LA FOURMI ET LA MORT.

LA FOURMI.

Où fuirai-je? ô désastre! ah! tout tombe en poussière...

Quel gouffre ensevelit ma nation entière?

Eh quoi! la terre, hélas! ébranlant ses soutiens,

Engloutit nos travaux, nos familles, nos biens...

Ciel! protège la cime où je fuis la tempête;

O Mort! épargne-moi: cruelle Mort! arrête.

Je suis seule échappée aux abymes ouverts.....

Prétends-tu qu'avec moi finisse l'univers?

LA MORT.

Que dis-tu, faible insecte, et quelle est ta pensée?

Toute ta république à jamais renversée

Changera seulement ton étroit horizon:

L'ordre de l'univers en souffrira-t-il? Non.

LA FOURMI.

Ah! Dieu qui fit pour nous l'ombre, la clarté pure,

Les eaux, les fleurs, les fruits, et toute la nature,

Ne t'a pas commandé de nous exterminer.

LA MORT.

Le Dieu qui fit vos jours m'a dit de les borner.

Ce Dieu fit tout pour vous comme pour chaque race

Dont la foule innombrable arrive au monde, et passe.

LA FOURMI.

O triste Mort! fléau de la création!

LA MORT.

Moi! je la reproduis par la destruction.

Chaque individu meurt, l'espèce est éternelle:

Je dois les frapper tous, et ne puis rien sur elle.

Quand je viens les saisir, Dieu qui sait bien pourquoi

Ne voit pas que la mort ait rien de triste en soi.

LA FOURMI.

Ainsi donc, sans pitié tu m'ôteras la vie,

Comme à ce peuple, hélas! tu l'as déja ravie!

Eh! qu'avions-nous besoin d'établir nos maisons,

D'y nourrir nos enfants à l'abri des saisons,

Et de tant signaler notre active industrie,

Nos politiques lois, nos soins pour la patrie?

LA MORT.

Ces mœurs sont votre instinct jusqu'au temps du trépas;

Par elles vous viviez, ne les déplorez pas.

LA FOURMI.

Après l'ébranlement de tout notre hémisphère,

Des êtres tels que nous restent-ils sur la terre?

LA MORT.

Pauvre fourmi! le choc a brouillé ton cerveau.

A quelques pas d'ici cherche un abri nouveau:

Tes yeux y trouveront des peuplades semblables

A celle qui périt sous un monceau de sables;

Bientôt, vers le butin courant par millions,

Elles vont t'enrôler en leurs noirs bataillons.

LA FOURMI.

Quel pouvoir a, du sol agitant la surface,

Subverti nos états et la terrestre masse?

LA MORT.

Le pied d'un animal, et non le bras d'un Dieu,

Renversa votre empire en traversant ce lieu.

LA FOURMI.

Quel colosse puissant!

LA MORT.

Ce colosse superbe

N'est qu'un cheval mortel, qui foule et qui paît l'herbe.

Aveugles l'un pour l'autre, et d'instinct séparés,

Vous existez ensemble et vous vous ignorez:

Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrême;

Ta petitesse aux siens te dérobe de même.

Ainsi tant d'animaux, diversement produits,

Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits:

Tour-à-tour l'un de l'autre utile nourriture,

A tous également je les livre en pâture;

Et, les cédant sans choix aux rongeants appétits,

L'aigle est en proie au ver, et les forts aux petits.

Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible,

Au long dos écaillé d'émeraude flexible,

Ce lézard, dont la gueule effrayait vos cités?

Un serpent en dîna dans ses trous écartés.

Ce pivert, qui dardait une langue afilée

Sur votre colonie à sa faim immolée,

Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueur

Fut pris d'un épervier, qui lui rongea le cœur.

Cet ennemi si prompt, ignoré de ta vue,

Craint d'autres ennemis dont la serre le tue.

Tous vivent de carnage; et, rebelles au sort,

Tous, quand vient leur instant, se plaignent de la mort.

LA FOURMI.

Ces créatures-là n'ont pas des destinées

Si tristes que la nôtre et sitôt terminées?

LA MORT.

Etonne-toi bien moins de tes destins si courts,

Que de naître si faible, et de compter des jours.

Effet prodigieux de la toute-puissance,

Qui, d'organes si fins protégeant l'existence,

Défend à mille chocs de rompre les ressorts

Par qui ton cœur palpite en un si frêle corps!

Que peut contre mes dards ta fragile cuirasse?

Comment affermis-tu ton regard dans l'espace,

Et respires-tu l'air, souvent pernicieux

Au plus robuste oiseau né pour braver les cieux?

Ne murmure donc plus si ton destin s'arrête.

L'herbe qui maintenant te porte sur son faîte,

Doit-elle autant durer que ce chêne au longs bras,

Grand être, encor vivant, que tu ne connais pas?

Ce géant des forêts va sous ma faulx encore

Gémir, atteint des coups d'un être qu'il ignore;

Cet être enfin, c'est l'homme, orgueilleux animal.

Et des lieux qu'il parcourt tyran le plus fatal.

* * * * *

La Mort avait parlé: du creux de l'arbre antique,

Un hibou fit ouïr son cri mélancolique:

Au présage annoncé par sa sinistre voix

Le chêne à part se dit, en langage des bois:

LE CHÊNE.

Malheureux arbre! En moi quel tumulte s'élève!

Je sens que vers mon cœur se retire ma sève:

Mes membres ont tremblé, comme ils tremblent souvent

Du frisson qui les glace à l'approche du vent.

Cependant la fraîcheur et la paix m'environne:

Nul choc ne m'avertit qu'il pleuve ni qu'il tonne:

De tous les points divers de l'espace éthéré

La nuit souffle sur moi l'air le plus épuré.

Quel noir pressentiment m'épouvante, me glace?

M'annonce-t-il ma fin? moi, dont l'antique race

A peuplé l'univers de tant d'arbres fameux!

La nature me dit que je suis grand comme eux:

En mon accroissement nul voisin ne m'arrête:

Je sens loin de mon tronc se balancer ma tête:

Je sens mes bras des cieux mesurer la hauteur,

Et mes pieds des enfers sonder la profondeur.

Ah, qu'importe! La mort va m'entraîner peut-être.....

Sais-je comment, pourquoi, je commençai de naître?

Sais-je comment, pourquoi, sitôt je périrai?

Immobile sur terre, en moi seul retiré,

Je ne vois ni n'entends: aucune voix n'exhale

Le trouble qui saisit mon ame végétale;

Mais sensible aux objets qui me viennent saisir,

Non moins que la douleur j'éprouve le plaisir.

Cent hivers, m'arrachant ma robe de verdure,

M'ont déja fait subir leur piquante froidure,

Et, glaçant mes rameaux comprimés et roidis,

Ont chargé de frimas mes membres engourdis:

Mais lorsque du printemps les ailes caressantes

Revenaient protéger mes feuilles renaissantes,

Quel charme de sentir sa main me délivrer,

Ma sève plus active en mes veines errer,

La force déployer mes tiges vigoureuses,

Le germe entrer au sein de mes fleurs amoureuses,

Et se multipliant par mille extrémités,

Rapporter à mon cœur toutes leurs voluptés!

Quelle douceur je goûte à boire la rosée,

Et les sucs de la terre à mes pieds arrosée,

Lorsque des chauds étés les feux étincelants

Brûlent ma chevelure et desséchent mes flancs!

Dans le recueillement du nocturne silence,

De mon secret sommeil paisible jouissance,

Que semblent respecter le mouvement des airs

Et les hôtes nourris sous mes ombrages verts,

J'attends l'heure où par-tout les chantres de l'aurore

Font tendrement frémir mon écorce sonore.

Si j'ai peine à dompter les vents et leurs fureurs,

Des torrents de la pluie affreux avant-coureurs;

Si la foudre, sur moi gravant des cicatrices,

M'a déja de la mort annoncé les supplices;

N'ai-je donc pas, ô Dieu! sujet de redouter

La perte des plaisirs qu'elle viendra m'ôter?

Encor plein de verdeur, mon feu va-t-il s'éteindre?

Je jouis de la vie; ô Mort, je dois te craindre.

* * * * *

Il dit: on aperçoit quelques soldats épars:

De hauts bonnets velus ombrageaient leurs regards:

Leurs mains portaient un càble, et leur dos une hache:

Leur visage fendu par leur double moustache,

Leur teint où de la vigne a bourgeonné la fleur,

D'un prêtre qui les suit relevaient la pâleur;

C'était leur aumônier; et, cousu d'aiguillettes,

Leur commandant, tout fier de jeunes épaulettes,

En Céphale nouveau, devançait le matin:

Armé d'un court fusil, il poursuit le butin;

Et chassant les oiseaux, familles bocagères,

S'exerce en les tuant à mieux tuer ses frères.

UN AUMONIER, UN CAPITAINE, UN OFFICIER, ET QUELQUES SOLDATS.

LE CAPITAINE.

Voici le lieu marqué pour nos détachements:

Ces bois nous serviront de bons retranchements:

Faites-en sur la route un abattis en forme.

L'OFFICIER.

Camarades, holà! coupez cet arbre énorme.

L'AUMÔNIER.

La parole de Dieu s'accomplit en nos temps,

Messieurs: tout est fauché comme l'herbe des champs:

L'orgueilleux dont le front est voisin de la nue,

Tombe, et meurt à jamais quand son heure est venue.

LE CAPITAINE.

Quoi! votre charité s'étend-elle à ces bois,

L'abbé? vous en parlez comme on parle des rois!

L'AUMÔNIER.

Cet arbre est né comme eux superbe et périssable.

Que lui sert aujourd'hui que l'histoire ou la fable

De son antique honneur ait rempli l'univers?

Car si nous en croyons tous les siècles divers,

La plaine de Membré vit son aïeul auguste

Protéger de ses bras la famille d'un juste.

Les chênes, ses parents, quoique sourds et sans yeux,

Devenus à Dodone organes des faux dieux,

Exhalaient de leur tronc une voix prophétique,

Oracle interrogé des confins de l'Attique.

La dryade, au sortir de leur sein verdoyant,

Aux voyageurs divins montrait un front riant;

Et leur feuille ondoyante en couronnes civiques

Ceignait dans les cités les têtes héroïques.

De la Tamise au Rhône, et du Rhin à l'Oder,

Gaulois, Germains, frappant des boucliers de fer,

Ont de sanglants autels honoré ses ancêtres:

On vit, la serpe en main, leurs homicides prêtres,

Perçant les airs de chants mêlés aux sons du cor,

De son gui consacré couper les bourgeons d'or.

Son corps, depuis ce temps, a recelé des fées:

Ses bras des chevaliers portèrent les trophées;

Et, de fragiles nœuds durables monuments,

Ses flancs en leur écorce ont reçu les serments

Des amours plus légers que les oiseaux sans nombre

Peuple ailé qui voltige et bâtit sous son ombre.

Eh bien! tant d'attributs ne préserveront pas

Ce vieux roi des forêts de pourrir ici-bas.

L'OFFICIER, _aux soldats_.

Frappez, sciez, taillez, sappez, fouillez la terre.

L'AUMÔNIER.

Rien n'est donc à l'abri des fleaux de la guerre!

Combien tous ces soldats et leur chef rugissant

Signalent de courroux contre un arbre innocent!

Hier, contre un moulin ils écumaient de rage;

Et demain leur fureur va brûler un village.

Sot délire!

UN SOLDAT.

Voyez ce chat-huant qui fuit!.....

LE CAPITAINE, _tirant sur l'oiseau_.

Pour ton œil faux et louche il n'est plus assez nuit....

A bas! tu n'iras plus, quand l'ombre tend ses voiles,

Chasser dans la campagne aux lueurs des étoiles.

L'AUMÔNIER.

Quel luxe de plumage en son obscurité!

De la création riche diversité!....

LE SOLDAT.

Une taupe en ces trous?.. tiens, meurs en ton coin sombre.

LE CAPITAINE.

La taupe dans son nid, le hibou dans son ombre,

Ont subi le destin de tant d'hommes peureux

Souvent frappés de mort dans leur lit ténébreux.

L'AUMÔNIER.

Les dangers sont par-tout: il n'est d'autre science

Que de mettre en Dieu seul toute sa confiance.

LE CHÊNE.

Quelle force m'ébranle?....

LA MORT.

Ah! tu gémis en vain.

LE CHÊNE.

Je chancelle....

LA MORT.

Il est temps de céder à ma main:

Du sol qui t'a nourri j'arrache ta racine,

Tombe, et remplis le ciel du bruit de ta ruine!

Adieu! j'entends de Mars le bronze au loin tonner,

Et sur des bords sanglants ma fureur va planer.

L'arbre alors se renverse, et tout le voisinage

Perd à jamais sa vue et son antique ombrage.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT TROISIÈME.

SOMMAIRE DU TROISIÈME CHANT.

Description des camps retranchés de _François-Premier_ sous Pavie,

et de ceux de _Bourbon_, _Lannoi_ et _Pesquaire_. Discours

des chefs qui haranguent leurs soldats avant la bataille.

_Les Vents._ Dialogue du chevalier _la Trimouille_ et de la

_Mort_. Combat. Dialogue de la _Peur_, de la _Honte_, et du duc

_d'Alençon_. Mort de l'amiral _Bonnivet_ et de _la Trimouille_.

Entretien de _François-Premier_ vaincu; discours et mort de

son cheval. Invocation du roi au soleil, témoin de sa défaite.

Discours d'_Hélion_, dieu du soleil. Applaudissements des démons,

spectateurs de ces différentes scènes.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT TROISIÈME.

LE théâtre changé soudain offre aux regards

Les plaines où Pavie élève ses remparts:

Des escadrons par-tout, rangés sous leurs bannières,

Bordent les champs lointains d'éclatantes barrières;

Les piques, hérissant les épais bataillons,

Forment des murs d'acier, lancent mille rayons.

Sur leurs foudres ici par des chevaux traînées,

Chantent, le verre en main, de fumants Salmonées:

Là, des soldats vont boire en des brocs de liqueurs

Le mépris des dangers dont s'enivrent leurs cœurs;

Là, se hâte l'adieu d'ardentes vivandières,

Veuves deux fois le jour, et Ménades grossières.

Non loin, à triples rangs marchent des corps nombreux;

Les fifres, le tambour, guident leurs pieds poudreux;

Et le clairon aigu, les sonores tymbales,

Répondent aux canons, tonnant par intervalles.

D'un côté c'est Bourbon, qui, plein du feu de Mars,

Conduit de Charles-Quint les flottants étendards;

Lannoy partage ici l'armée avec Pesquaire:

De l'autre, impatient des hasards de la guerre,

François-Premier commande à ses preux chevaliers:

Sa vive Salamandre et l'or de ses colliers,

Sa plume, d'un beau front décorant la jeunesse,

Ses cheveux demi-ras, sa longue barbe épaisse,

La candeur de ses traits, la hauteur de son port,

Sur tous les autres chefs le signalent d'abord:

Il leur parle de lui moins que de la patrie.

Henri-d'Albret est là, de qui l'ame aguerrie

Dispute à Charles-Quint le sceptre Navarois:

Son sang, d'où sortira le plus aimé des rois,

D'une ardeur martiale enflamme son visage.

Après lui vient Saint-Pol, son émule en courage,

Favori de Valois, dans sa cour sans rival;

A son port, à son luxe, on le croit son égal.

Plus loin, avec lenteur s'avance la Trimouille;

Il courbe un front pensif que l'âge enfin dépouille:

Treize lustres passés le virent chez trois rois

Blanchir sous le fardeau d'un belliqueux harnois;

Vieux, son vieux corselet atteste un long service.

A ses côtés paraît le noble la Palisse,

Sage ami de Bayard, plus froid, non moins vaillant;

Sous un maintien tranquille il cache un cœur bouillant.

Bonnivet, ton coursier hennit devant ta troupe;

L'image de Clérice alors montée en croupe

Te presse; et l'on distingue et Lambesc, et Brion,

Parmi vingt chefs brillants et d'armure et de nom.

L'Imprévoyance accourt, et d'un aile étourdie

Plane autour d'eux, levant une tête hardie,

Prête à les aveugler d'un magique bandeau

Dont le prisme éblouit, et change tout en beau.

Les Vents poussent des cris d'orgueil et de colère;

Et de ses premiers feux l'astre du jour éclaire

Ces atômes guerriers, se disputant un coin

Sur le globe terrestre où lui seul brille au loin.

PESQUAIRE, SES SOLDATS, ET LES VENTS.

PESQUAIRE.

Amis de la fortune et de la renommée,

Soldats! portons secours à Pavie affamée.

L'ennemi, dans son camp faussement attaqué,

S'épouvante déja de s'y voir provoqué:

S'ils nous cèdent la route, allons sauver Pavie;

S'ils arrêtent nos pas, arrachons-leur la vie.

Croyez-en et Pesquaire, et Bourbon, et Lannoy;

Méprisez les Français et leur superbe roi.

L'Italie, aisément par leurs armes surprise,

Fut de tout temps perdue aussitôt que conquise:

Légers, impatients, non moins que hasardeux,

Quand leur fougue est à bout, on ne craint plus rien d'eux.

Les longs travaux d'un siége, épuisant leur armée,

Ont ralenti leur force à demi consumée:

Leur prince est loin d'avoir en ses rangs complétés

Tous les soldats qu'il paie et qui lui sont comptés:

Las, faibles, appauvris de garnisons lointaines,

Trahis des alliés, désertant par centaines,

Ces troupeaux de Gaulois vont fuir devant le char

De l'heureux Charles-Quint, notre nouveau César.

Vive notre empereur! mort à cette canaille!

LES SOLDATS.

Vive notre empereur! oui, livrons la bataille!

LES VENTS.

Quelles clameurs, mon frère! ah! je fuis plein d'horreur...

--La mer ne hurle pas avec tant de fureur.

--Vers le camp des Français tes ailes sont tendues,

Va, porte-leur ces voix dans les airs répandues.

--Mon frère, je venais sur les bords du Tésin

Semer l'esprit des fleurs qui parfumaient mon sein,

Agiter doucement les cloches matinales:

Hélas! faut-il, percé du sifflement des balles,

Souffler l'odeur du sang et la poudre à canon,

Des mousquets tout le jour vomir l'horrible son,

Et, rapides courriers de subites alarmes,

Faire au loin retentir la tempête des armes?

--Eh bien! renvoyons-nous tous les bruits des combats,

Frappons dans les deux camps l'oreille des soldats,

Et, chassant coup-sur-coup la grêle meurtrière,

Volons chargés de cris, de flamme, et de poussière.

FRANÇOIS-PREMIER, LES CHEFS, LES SOLDATS DE SON ARMÉE, L'IMPRÉVOYANCE,

LA MORT, LES VENTS, ET LES HEURES.

FRANÇOIS-PREMIER.

Dignes vengeurs des lys, voici l'heure et le jour

De signaler pour eux votre honorable amour.

On ose rallumer autour de nos enceintes

Des foudres qu'à jamais nous devions croire éteintes;

Entendez nos rivaux dans nos camps insultés

Braver de Marignan les vainqueurs redoutés!

C'est peu que ce combat soit nommé par l'histoire

Le combat des Géants, titre immortel de gloire!...

Ah! s'ils l'ont oublié, réprimons leur transport:

Leur attaque a donné le signal de leur mort.

Marchons! et vous saurez contre leur insolence

Ce que peut votre zèle aidé par ma présence.

Sied-il que votre roi, moins digne de son nom,

Tarde encor à punir le transfuge Bourbon?

Sied-il qu'un déserteur, qu'un ingrat, qu'un rebelle,

Nous force à reculer vers quelque citadelle?

Que servit notre essor, qui, s'ouvrant des chemins,

Surprit au haut des monts l'aigle altier des Germains,

S'il nous faut, reployant nos ailes inutiles,

Sous les Alpes ramper, fuir en lâches reptiles?

Non; ces monts éternels, gardant mon souvenir,

Ne diront point ma honte aux âges à venir:

Je ne repasserai sur leurs têtes blanchies

Qu'en des routes encore avec honneur franchies.....

Il semble que du ciel je les entends crier:

«Vos ennemis sont là; courez les foudroyer,

«Soldats! vos premiers coups, dont la France se vante,

«Font devant vos drapeaux élancer l'épouvante:

«Le bruit par-tout semé de tant d'exploits heureux

«D'avance les terrasse, et gronde encor sur eux.»

Ne balançons donc pas, et terminons la guerre.

Frappons, foulons aux pieds Lannoy, Bourbon, Pesquaire.

Mon rival apprendra que ses fiers généraux

Sur le bord du Tésin ont trouvé nos héros;

Et qu'à jamais rentré dans mes mains souveraines,

Le duché de Milan est un de mes domaines.

UN CAPITAINE.

Gloire à notre Alexandre! et feu sur tout coquin

Osant nommer César le pâle Charles-Quint!

SOLDATS.

Vive, vive le roi! mort à cette canaille!

L'IMPRÉVOYANCE.

Grand roi! l'heure est propice à livrer la bataille.

Ceins mon divin bandeau: marche, et vois rayonner

Les palmes que ta main s'apprête à moissonner.

L'empereur, lent et sombre, est né pour les désastres:

Toi, prompt, fier et hardi, tu vas toucher les astres.

HENRI-D'ALBRET.

O Chabanne, voyez que, malgré vous et moi,

La folle Imprévoyance aveugle votre roi.

LA PALISSE.

Ah! quiconque à la guerre est jaloux de la gloire,

N'a qu'un but devant lui, ce but est la victoire.

La constance n'est point l'opiniâtreté.

«Laissons, disais-je au roi, ce siége en vain tenté:

«Ecartons-nous plutôt de la ville investie

«Que de perdre en un coup le gain de la partie.

«Nos rivaux, épuisés par la route et la faim,

«D'eux-mêmes en marchant se détruiront enfin:

«Sire, alors paraissons; et les villes charmées

«Vous apportant leurs clés, s'ouvrant à vos armées,

«Admireront comment, arbitre des hasards,

«Vous hâtez vos succès par de sages retards.»

Tels étaient nos avis: l'instant de le convaincre

Est passé maintenant. On canonne ... allons vaincre!

HENRI-D'ALBRET.

Au feu, mes compagnons! fondons sur ces gens-ci;

Vous n'avez nul péril à redouter ici:

La victoire est à nous; leur mort est assurée.

LA PALISSE.

Au feu, vaillants soldats! allons à la curée.

Nous sommes les plus forts: ces gens vont devant nous

Fuir comme les moutons à l'approche des loups.

SAINT-POL.

Mes amis, ce sont là les pillards du Mexique:

Tuons-les! empochons tout l'or de l'Amérique.

LA MORT.

Oh! comme du butin ces guerriers trop jaloux

Courent, bride abattue, au-devant de mes coups!

Agitez tous leurs sens d'une rage insensée,

Tambour, fifre, trompette; ôtez-leur la pensée.

Vieux la Trimouille, toi, parmi tes escadrons

Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts.

LA TRIMOUILLE.

C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée

M'avertit que ta faulx sur ma tête est levée.

LA MORT.

Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs?

LA TRIMOUILLE.

Me fais-tu peur?

LA MORT.

Malgré les dehors que tu prends,

Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas envie?

LA TRIMOUILLE.

Non, je sais préférer mon honneur à ma vie.

LA MORT.

Tu te roidis, brave homme: hélas! qu'en ce moment

Ton courage affecté me sourit tristement!

LA TRIMOUILLE.

J'ai toujours sans effroi contemplé ton image.

LA MORT.

Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage:

Mais lorsque les regards m'envisagent de près,

Mon aspect fait frémir: conviens-en.

LA TRIMOUILLE.

Moi! jamais.

LA MORT.

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 2 / 18 段