Chacun suit son instinct et remplit sa carrière:

Note sur la Transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Marquage: _mots en italique_

LA

PANHYPOCRISIADE,

OU

LE SPECTACLE INFERNAL

DU SEIZIÈME SIÈCLE.

SE TROUVE A PARIS

{ FIRMIN DIDOT, rue Jacob, nº 24.

CHEZ { NEPVEU, passage des Panoramas, nº 26.

{ BARBA, galeries du Palais-Royal, près du théâtre Français.

LA PANHYPOCRISIADE,

ou

LE SPECTACLE INFERNAL

DU SEIZIÈME SIÈCLE.

COMÉDIE ÉPIQUE.

PAR NÉPOMUCÈNE L. LEMERCIER,

MEMBRE DE L'INSTITUT DE FRANCE.

Incedo per ignes.

[Illustration]

A PARIS,

DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT DE FRANCE,

RUE JACOB, Nº 24.

M. D. CCC. XIX.

ÉPITRE

A DANTE ALIGHIERI.

IMPÉRISSABLE DANTE,

Ou recevras-tu ma lettre? Quels lieux habites-tu, depuis que tu n'es

plus dans ce monde vicieux où, de jour en jour, nous sentons que ton

génie vengeur nous manque? Mon envoi ne te parviendra dans aucun des

cercles qui forment l'immense spirale de ton enfer; ils ne sont que

l'allégorie des horribles réalités de la vie humaine: ni dans les

circuits de ton purgatoire; ils ne figurent que le labyrinthe où nous

égarent nos erreurs passionnées, avant que nous arrivions au repos:

ni dans les limbes de ton paradis; tableau poétique d'une béatitude

et d'une gloire que tes rêves nous ont tracées. Je t'adresse donc cet

écrit dans les régions inconnues, séjour ouvert par l'immortalité aux

ames sublimes d'Homère, de Lucrèce, de Virgile, d'Arioste, de Camoëns,

de Tasse, de Milton, de Klopstock, et de Voltaire. Une messagère

ailée, l'Imagination, te le portera dans l'espace où tu planes avec eux.

Il faut que je me confesse à toi, profond scrutateur des consciences:

car je rougirais du moindre scrupule, devant ta redoutable ironie.

J'ai découvert, sous les décombres d'un vieux sanctuaire de la Vérité,

le manuscrit d'un poëte nommé _Mimopeste_, c'est-à-dire, fatal aux

mimes. Je publie son travail comme étant le mien. Son poëme, dont

je m'attribue l'honneur, est intitulé _Panhypocrisiade_; ce qui,

conformément au caractère satirique de son auteur, et à l'étymologie

grecque, signifie POEME SUR TOUTE HYPOCRISIE.

Il paraît que l'auteur avait ajouté dans son esprit à cette ancienne

maxime de l'ecclésiaste, _vanité des vanités! tout est vanité!_ un

axiôme non moins général sur notre pauvre terre; _hypocrisie des

hypocrisies, tout est hypocrisie_.

Il a vu les humains tels qu'ils sont: il les a peints tels qu'il les

a vus. S'en fâcheront-ils? non: parce qu'il n'a pas, comme tu l'as

fait si courageusement, marqué d'un sceau réprobateur le front de ses

ennemis personnels; parce qu'il n'a pas, en égalant ton audace, pris

la liberté de mettre dans son enfer des princes, des cardinaux et des

papes vivants; mais qu'au lieu d'y jeter ses contemporains, il n'y a

placé que les morts du seizième âge; et qu'il n'y a point représenté

les hommes qui existent encore. Ceux-ci respirent la franchise; ils

sont la sincérité même, grâce à notre perfectibilité prouvée, et à nos

lumières progressives qui leur ont démontré combien il est superflu de

mentir et de porter des masques!

J'avais dérobé avec tant de plaisir, au poëte que je vole encore,

l'idée d'une théogonie nouvelle, dont je fis agir les divinités qui

figurèrent les phénomènes de la nature dévoilée par nos sciences dans

mon _Atlantiade_, que je n'ai pu résister à l'envie de commettre ce

nouveau larcin. Tu trouveras ici quelques-uns des mêmes dieux qu'il a

créés, d'après son systême newtonien. Il les introduit dans cet autre

ouvrage hardi qu'il a qualifié du titre de _comédie épique_.

Si j'eusse voulu l'accompagner de commentaires et de scholies, il

m'eût fallu composer un gros in-folio de bénédictin, sur tout ce

qu'il renferme de relatif à la fable et à l'histoire politique,

ecclésiastique et militaire, sur toutes les curiosités qu'il a

extraites des mémoires. Mais il vaut mieux que j'imite adroitement

certain auteur d'une défense des Jésuites, qui en publia la première

édition sans notes, afin, dit-il plaisamment, que les rats de la

critique qui le voudront éplucher et ronger, viennent se prendre dans

la souricière de leur ignorance.

Ta mâle philosophie saura saisir le plan moral qu'a suivi le poëte.

Ton siècle t'inspira l'image des tourments de l'Enfer: le sien lui a

inspiré la peinture de ses joyeux divertissements.

Il aurait eu matière à peindre aussi largement le nôtre, qui lui eût

fourni des scènes non moins terribles que ridicules, et dont voici le

principal sujet, résumé dans quelques vers épigrammatiques.

Notre beau siècle, en France, ayant planté

Chêne civique, arbre de liberté,

Prophétisa que son ombre immortelle

Étoufferait tiges de royauté:

Puis, en védette, il y mit sentinelle.

Mais vint au poste un rusé bûcheron,

Tourneur expert; or, trompant l'horoscope.

Sa main coupa les branches et le tronc,

Sceptres en fit, à revendre en Europe;

Et le beau siècle enrichit le larron:

Mais la racine est restée, et tient bon.

Tu me demanderas comment on a souffert qu'on y portât sitôt la coignée;

le dixain suivant va te répondre.

Nos fiers tribuns, déclamant pour leurs droits,

Foulaient aux pieds couronnes, armoiries;

Nos fiers seigneurs, vantant leurs rêveries,

Juraient amour au pur sang de leurs rois:

Que firent donc tant de grands fanatiques,

Dès qu'un enfant des troubles politiques

S'érigea maître?... Ah! saluant son char,

De royauté les serviteurs antiques

Se sont unis, en lestes domestiques,

A nos Brutus, bons valets de César.

Un Aristophane n'eût-il pas vu là tout le fonds d'une ample et forte

comédie? mais était-il possible qu'on la jouât sous la censure

oppressive que maintenait à cette époque la tyrannie dont le ciel nous

a délivrés?

Un pâle trio d'Aristarques,

De ses froids ciseaux coupant tout,

Eut sur le génie et le goût

Le ministère des trois Parques.

Ces temps ont déja fui: la noble liberté des lettres et de la pensée

revivra sous le règne des lois.

Montre ce nouveau poëme, quand tu l'auras lu tout entier, à

_Michel-Ange_, à _Shakespeare_, et même au bon _Rabelais_; et, si

l'originalité de cette sorte d'épopée théâtrale leur paraît en accord

avec vos inventions gigantesques, et avec l'indépendance de vos

génies, consulte-les sur sa durée. Peut-être, se riant dans leur barbe

des jugements de nos modernes docteurs, augureront-ils qu'avant un

siècle encore, c'est-à-dire un de vos jours, en style d'immortels,

on l'imprimera plus de vingt fois, quoique étant hors du code des

classiques.

La haute et mordante raillerie qui l'anime n'est point celle de la

méchanceté, mais d'une vive indignation de la vertu contre le vice.

Adieu, Dante! je me distrais avec les Muses du spectacle des tristes

discordes. Ainsi que toi, je soupire après les lois stables,

fondamentalement constitutionnelles, qui seules assureraient le

bonheur et l'illustration de ma patrie. Tu fus tour-à-tour poursuivi

des Guelfes et des Gibelins pour t'être précipité trop aveuglément

dans leurs factions: ils proscrivirent ta tête, rasèrent ta maison,

t'accablèrent de calomnies, et tâchèrent d'ensevelir ton nom en

décriant tes poésies, en te réduisant à défendre seul la gloire de

tes propres œuvres; et moi, qu'instruisit ton exemple à m'écarter des

partis pour ne soutenir qu'une juste cause, comment n'ai-je pu me

préserver des attaques perfides, et d'une part des mêmes misères que

tu as endurées? Les hommes punissent donc le refus constant de servir

leurs fureurs, comme l'ardente énergie qui s'efforce à les dompter, le

fer à la main! Ah! la perspective de toute paix est détruite pour les

citoyens, lorsque s'ouvrent une fois les gouffres des révolutions; et

c'est sur-tout à leur entrée que me semblent applicables ces menaces de

tes portes infernales:

_Per me si va nella città dolente,_

_Per me si va nell' eterno dolore,_

_Per me si va tra la perduta gente._

* * * * *

_Lasciate ogni speranza, voi che'ntrate!_

Adieu donc! puisse ma mémoire être protégée de la tienne, et ne pas

périr! La vie de l'esprit est ici-bas aussi incertaine que la vie du

corps. Toi, qui nous quittas au quatorzième siècle, tu es plus sûr

de durer que moi qui transcrivais ceci, pour l'avenir, pendant les

premières années du dix-neuvième.

LA PANHYPOCRISIADE, POËME.

SOMMAIRE DU PREMIER CHANT.

Exposition du sujet. Le Poëte veut chanter une fête que se donnent

les démons au moment où leurs supplices sont suspendus. Lieu de

l'enfer dans une comète lancée au travers de l'étendue et de

l'obscurité. Description des plaisirs que goûtent les démons,

de leur théâtre, et de la foule qui vient assister au drame

tragi-comique de la vie de _Charles-Quint_, et des révolutions de

son siècle. Peintures de la toile qui couvre l'avant-scène. Là

sont représentées toutes les superstitions du monde terrestre. La

toile se lève, _la Terre_ et _Copernic_ apparaissent. _Copernic_

instruit celle-ci sur son propre mouvement autour du soleil.

Dialogue _du Temps_, _de l'Espace_, et _de la Terre_, dont les

entretiens terminent le prologue qui prépare le sujet du drame

infernal. Une seconde toile s'abaisse sur le théâtre, et présente

aux spectateurs le tableau de la fausse renommée des héros

sanguinaires. Le drame est prêt à commencer.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT PREMIER.

MA muse, qui du monde a vu les tragédies

Aux esprits immortels servir de comédies,

Du ciel et de l'enfer va chanter les acteurs,

Les drames, le théâtre, et tous les spectateurs.

Dieu permit qu'une fois, dans l'empire des diables,

Succédassent les jeux à leurs maux effroyables;

Les carreaux et les fouets restèrent suspendus,

Et de longs cris joyeux y furent entendus.

Je veux, d'un pinceau neuf, essayer les peintures

Des plaisirs de l'enfer, et non de ses tortures.

Dans l'Ether sans limite, il est des profondeurs

Où des traits du soleil se bornent les splendeurs:

L'espace est traversé par des sphères sans nombre,

Et la lumière au loin le partage avec l'ombre.

D'un côté, sous le deuil, et de l'autre, sous l'or,

Là, règne Lampélie, et là, règne Ennuctor.

De l'astre pur des jours Lampélie est la fille;

Et loin de la carrière où sa présence brille,

Le sceptre d'Ennuctor, dieu de l'obscurité,

Des ténèbres régit l'abyme redouté.

Dans son empire affreux, par-delà notre monde,

Une ardente comète, à jamais vagabonde,

Roule au milieu des nuits, et de son épaisseur

Le seul feu des volcans éclaire la noirceur.

C'est là que sont déchus ces démons si terribles,

Ces hauts titans, l'horreur des fables et des bibles:

Leurs tourments trop chantés ne sont plus inouis;

O muse! chante donc les diables réjouis;

Dis les feux de l'abyme illuminant ses routes,

Les torches en festons pendantes à ses voûtes,

Les phosphores roulant en soleils colorés,

Et les métaux fondus en miroirs épurés:

Dis l'éclat des banquets, et les pompes qu'étale

Dans un gouffre enflammé la cohue infernale.

Spectacle comparable au fol aspect des cours,

Où des fêtes sans joie assemblent un concours

D'hommes blêmes d'ennuis, et de femmes flétries,

Qui rampent, enchaînés d'or et de pierreries;

S'efforçant, à l'envi, de dérider leur front,

Qu'attriste la mémoire ou la peur d'un affront.

Tels sont les noirs esprits, en leur palais funeste:

Ils ne jouissent plus de la clarté céleste;

Des lampions fumants sont leurs astres menteurs;

Leurs faux jardins sont pleins de bouquets imposteurs:

Les lambris lumineux de leurs grands édifices,

Brûlent leurs yeux lassés de brillants artifices;

Et tout ce riche éclat, fatigant appareil,

Les jaunit, les rougit, comme un ardent soleil.

Leurs plaisirs les plus vifs sont les jeux du théâtre.

Sous d'énormes piliers est un amphithéâtre,

Qu'inondent les démons à flots tumultueux,

Accourant applaudir des drames monstrueux.

Leur art, qui de la scène élargit la carrière,

Y fait d'un personnage entrer la vie entière;

Peu jaloux qu'un seul lieu, dans son étroit contour,

Resserre une action terminée en un jour.

De leurs yeux immortels la vue est peu bornée:

Devant eux, comme un point passe une destinée;

Et leur regard saisit avec rapidité,

L'enfance d'un héros, et sa caducité.

Pour nous mieux figurer, tout grossiers que nous sommes,

Ils rapprochent d'instincts les bêtes et les hommes;

De l'œuvre du grand-tout curieux amateurs,

La nature animée a pour eux mille acteurs;

Et parmi les bergers, les rois, les chefs suprêmes,

Ils font intervenir les divinités mêmes.

Ce qui ravit sur-tout leur cœur enclin au mal,

Ce sont les vils tyrans, nés d'un germe infernal,

Dont la noirceur, charmant leur goût diabolique,

Leur semble un rare effet de haute politique;

Bien que des assassins les caractères bas

Montrent les mêmes traits que ces grands scélérats.

Leur dialogue en vers est plaisant et tragique,

Descend à la satire, et s'élève à l'épique;

Et chacun des acteurs, en leurs mœurs ou leurs rangs,

A son propre langage et ses tons différents.

Les démons, au-dessus des plus savants artistes,

Dédaignent les ressorts de nos vains machinistes;

Leurs décorations, en tous leurs changements,

Sont un effet divin de prompts enchantements.

On y voit des hameaux, illusions vivantes,

Des bois, des eaux, des cieux, les images mouvantes,

De magiques châteaux, et de trompeuses fleurs,

Et des feux qui de l'aube imitent les pâleurs.

Faut-il offrir l'aspect du châtiment des crimes,

Ils lèvent le rideau qui cache leurs abymes;

Et leur regard encor s'effraie à pénétrer

Des gouffres, des volcans qu'il ne peut mesurer.

Déja s'ouvre le cirque à l'innombrable foule:

Tous fondent sur les bancs comme un torrent qui roule,

Et leur plaisir rugit non moins que la douleur.

Sur un mince clinquant de sanglante couleur,

L'œil, en lettres de feu, lit: «_la Charlequinade_,

«Ou _l'orgueil couronné par un siècle malade_;

«Pièce comi-tragique, à divertissements,

«Et tournois, et combats, et grands embrasements.»

Un nébuleux rideau couvrant d'abord la scène,

Offre, en mille portraits, à l'œil qui s'y promène,

Les masques différents dont l'Erreur en tout lieu

Déguisa de tout temps la face du vrai dieu;

Tableau dont les couleurs charment l'Hypocrisie,

Qui de tant de faux dieux bénit la fantaisie.

Là, sont tous les chaos d'où les religions

Tirèrent de la nuit leurs superstitions.

Comme autant de soleils, au centre de leurs mondes,

En ce rideau, sortant des ténèbres profondes,

Mille divinités, partageant l'univers,

Ont leurs trônes, leurs cieux, leurs olympes divers.

Un monstre gigantesque, à cinq têtes énormes,

D'un ventre sans mesure étale ici les formes;

C'est le puissant Brama, que la crédulité

Fait passer dans un fleuve à l'immortalité:

De son sein, de ses flancs, et de ses pieds fertiles,

S'écoulent les tribus des hameaux et des villes.

Là, ce divin monarque, honoré dans Babel,

Nourrit le feu, du monde élément éternel:

La flamme, sur son front, rayonne en diadême

Et l'astre pur des jours, son lumineux emblême,

Aux hommes éblouis cachant leur créateur,

Sous l'éclat de l'ouvrage en éclipse l'auteur.

Plus loin, brille Mithra dans l'azur diaphane,

Près du doux Oromase et du triste Arimane;

Triple divinité, dont le pouvoir égal

Balance dans le monde et le bien et le mal:

D'un côté sont les cieux, le jour et la science;

De l'autre les enfers, la nuit et l'ignorance.

La grande Isis est là, cherchant son Osiris,

Dont Typhon dispersait les membres en débris:

On lui voit retirer de l'ombre sépulcrale

Ses restes qu'elle assemble, et dresser un haut phalle,

Simulacre fécond, qu'elle veut conserver

De ce que son amour n'en a pu retrouver.

La lune la revêt de parures nouvelles,

Et vers son fils Horus pendent ses huit mamelles.

Le bœuf, le crocodile, et le sphinx, et l'Ibis,

Et le bouc de Mendès, et le chien Anubis,

Sont peints dans le troupeau des bêtes consacrées

Par un peuple brutal à sa suite adorées.

Son époux, nouveau dieu de cent peuples vaincus,

Semble ressuscité sous les traits de Bacchus:

Le lotus sur sa tête en un lierre se change;

Il ne sort plus du Nil, il redescend du Gange,

Tenant pour sceptre un thyrse, et jaloux d'assister

Aux banquets de l'Ida, séjour de Jupiter.

Du trône olympien, le grand fils de Saturne,

Versant les biens, les maux, qu'il puisait dans son urne,

Tonnait, se transformait en aigle impérieux,

En taureau mugissant, en cygne gracieux:

Ses frères, son épouse, et ses fils et ses filles,

Peuplaient tout l'univers de divines familles.

Mais en un plus haut ciel Jéhova s'aperçoit,

Disant au premier jour: «Que la lumière soit.»

Il n'était que splendeur, que gloire, et la lumière

Sous un brûlant éclat voilait sa face entière.

Enfin sur un berceau, mystérieux trésor,

Un pigeon enflammé suspendait son essor,

Tandis que dans les bras d'une mère indigente,

Mère qui paraît vierge à sa grâce innocente,

Dormait l'enfant sauveur, né d'un dieu paternel:

Triple unité, que peint un triangle éternel.

Retracerai-je aux yeux ces légions d'idoles,

Ces pagodes au loin présentant leurs symboles;

Depuis le vieux Lama, l'objet d'honneurs si vains,

Payant l'encens des rois en excréments divins,

Jusqu'au dur Theutatès, si fier de sa massue,

Et de la chaîne d'or à ses lèvres pendue?

Chimères, qui cédaient à celles de la croix,

Pour qui, le fer en main, on criait: «Meurs, ou crois!»

Ces peintures montraient notre sphère embrasée

Sous un glaive sanglant en deux parts divisée.

Des califes géants ouvraient leur paradis

Aux élus forcenés combattant les maudits;

Et les temps, la nature, en traits allégoriques,

Aux peuples éblouis offraient cent dieux antiques.

Les pals et les bûchers qui bordaient ce tableau,

Surchargeaient d'ornements ce mystique rideau.

Debout, sur ses ergots, le peuple du parterre

Gronde et siffle à l'égal des vents et du tonnerre.

Les princes de l'abyme, empire d'Ennuctor,

Sont dans leur loge assis, derrière un balcon d'or.

Les plus grands, qu'un vain sceptre et que la pourpre accable,

Roidissant par orgueil leur maintien misérable,

Présentent lourdement leur fausse majesté

En spectacle risible à la malignité.

D'autres, de leur écaille étalant la richesse,

Masquent leur front abject d'une feinte noblesse:

Des manteaux étoilés couvrent leurs dos flétris

Par la honte des coups dont ils furent meurtris.

Ceux-ci, moins insolents, sur leur visage infâme

Portent, en traits confus, l'opprobre de leur ame;

Un noir fiel rend amer leur pénible souris.

Ceux-là, de leur splendeur sont gênés et surpris,

Ils n'osent déployer leurs ailes diaprées,

Et déguisent leur queue et leurs griffes dorées.

Non loin de ces démons cornus et soucieux,

Entre elles se rongeant et s'épluchant des yeux,

Leurs épouses dressaient, diablesses arrogantes,

Des aigrettes de feu, des crêtes élégantes:

Leur cœur de jalousie était envenimé;

Leurs lèvres se séchaient d'un dépit enflammé,

Sitôt qu'une rivale, à leurs yeux rayonnante,

Déroulait plus d'émail sur sa croupe traînante;

Ou que, sous ses cheveux, tressés de serpents verts,

Son diadême au loin envoyait plus d'éclairs:

A son tour, celle-ci pâlissait consternée

Quand d'un éclat voisin elle était dominée.

Cependant un orchestre interrompt les clameurs

De tout le cirque ému par de folles rumeurs.

D'un triple rang d'archets la profonde harmonie,

Que seconde des cors la douceur infinie,

Elève des sons purs, mélodieux, touchants,

Dont tressaillaient les cœurs, tendres échos des chants:

Tantôt ses longs accords soupirent une plainte,

Tantôt en bruits guerriers elle répand la crainte,

Porte les voluptés, la langueur dans les sens,

Et pénètre dans l'ame en aiguillons perçants.

Mais des princes d'enfer la cour est arrivée;

Tous les acteurs sont prêts, et la toile est levée.

Notre globe apparaît dans un ciel étendu;

Là, plane Copernic, astronome assidu,

Portant sa vue au loin de lunettes armée,

Pour mieux vaincre l'erreur des yeux de Ptolomée.

Ce prologue au sujet sert de commencement;

Ainsi qu'un haut portique ouvre un grand monument.

COPERNIC ET LA TERRE.

COPERNIC.

Terre, sur le soleil c'est toi qui fais la roue:

Cet astre est ton essieu.

LA TERRE.

Mortel, né de ma boue,

Homme, frêle animal, es-tu si curieux

Que d'oser sur ma sphère interroger les cieux?

Tu dois si peu de temps ramper à ma surface!

En toi-même plutôt cherche ce qui se passe.

COPERNIC.

Eh! peut-on y voir clair? mon bonnet de docteur

Atteste qu'un scalpel, sous mon œil scrutateur,

A trop souvent, au sein d'une victime humaine,

Cherché par où l'artère est unie à la veine,

Et comment le poumon y forme un sang pourpré

Qui se change en sang noir dans sa course altéré.

Lorsqu'épiant les nerfs, j'ai vu les tiges fines

Des troncs dont le cerveau reçoit tant de racines,

Quand j'ai sondé le crâne où fermente si fort

L'ardeur des passions, qu'éteint sitôt la mort;

Et l'écho du rocher frappé du son qui vole,

Et le souple larynx, route de la parole,

Et du cœur enflammé ce trépied véhément

Qui, partageant le corps en un double fragment,

Soulève en son courroux les voûtes ébranlées

Dont la secousse émeut les entrailles troublées;

Quand j'ai percé l'horreur des replis intestins,

Où se perd et se rompt le fil de nos destins;

Ce foie où la tristesse et le fiel semblent fondre,

Et le sombre embarras du fatal hypocondre:

Je n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé,

Qu'un labyrinthe obscur où je m'étais souillé.

J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même;

Et me refugiant vers la raison suprême,

Honteux de demander, après un vain effort,

Le secret de la vie à la muette mort,

Ma pensée aussitôt recouvrit ces viscères

Dont, trop long-temps encor m'étalant les mystères,

L'image, en tout mortel, m'offrait même souvent

L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encor vivant.

Respectant les tissus où la sage nature

Cache de nos ressorts la fragile structure,

Etonné que des yeux le liquide crystal

Des rayons éthérés fût le mouvant canal,

Vers les grands corps des cieux je levai ma paupière;

Et fier de réfléchir leurs torrents de lumière,

Mon esprit reconnut, planant de toutes parts,

Que plus loin que mon œil il étend ses regards;

Et j'ai vu ma grandeur, en cette intelligence

Qui de la bête à l'homme établit la distance.

LA TERRE.

Superbe insecte! eh quoi! tu prétends donc savoir

L'ordre de l'univers, ce qui le fait mouvoir?

Toi, de qui la faiblesse aux erreurs asservie,

N'a pu voir quel principe est l'agent de ta vie!

COPERNIC.

Je sais que tu te meus; mais, ignorant pourquoi,

J'en sais sur toi du moins tout autant que sur moi.

LA TERRE.

A quoi bon t'enquérir, pour guider ton ménage,

Si le soleil ou moi nous faisons un voyage?

COPERNIC.

Ce savoir, inutile à l'étroite raison

Des mortels concentrés au soin de leur maison,

Sert aux explorateurs des bords de nos deux mondes

A nombrer tous leurs pas sur le sol et les ondes,

Et soumet, à l'aspect des astres mieux suivis,

Les terrestres labeurs aux célestes avis.

Si je n'avais connu sur quel axe inclinée

Tu tournes doublement par jour et par année,

Du zodiaque ardent comptant mal les retours,

Je n'eusse pu prévoir les saisons ni les jours,

Ni quand d'un astre, au loin précédant ta planète,

L'apparence changée ou recule, ou s'arrête;

Ni quand, sous l'écliptique ombragée en passant,

La lune cachera son disque brunissant,

Ni combien le soleil se baissant vers ta ligne,

Des jours égaux aux nuits hâte en un an le signe;

Et l'homme ignorerait du midi jusqu'au nord,

Quels mois viendront ouvrir son sillon ou son port.

LA TERRE.

Va, subtil raisonneur, dès avant Ptolomée,

Qui me laissa jadis sa relique embaumée,

On mangeait, on buvait, sans regarder si haut.

Chaque animal pour vivre en sait autant qu'il faut.

COPERNIC.

Chacun suit son instinct et remplit sa carrière:

Le nôtre est de sonder le monde et la matière:

Et l'esprit qui te pèse et mesure tes pas,

Est plus noble que toi, qui ne te connais pas.

Je préfère un rayon de science profonde

A l'éclat des dehors couvrant ta sphère immonde:

Tu cesses de briller quand la clarté te fuit;

La pensée est la flamme, et veille dans la nuit.

Cette lampe immortelle éclaira Pythagore

Sur l'immobilité du soleil qui te dore.

Déja les temps passés m'ont dit que Nicétas

Te vit sous le soleil variant tes climats,

De ses feux vers l'aurore aller puiser la source

Qu'on croyait au couchant apportés par sa course.

Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert.

Ton étroit diamètre eût-il rien découvert?

Celui de ta carrière est l'immense mesure,

Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre

Touche, au sommet d'un angle, un monde errant dans l'air,

Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther,

Où les astres lointains d'un ciel inaccessible

Cachent dans l'infini leur orbite insensible.

LA TERRE.

Ainsi tu brises donc l'antique firmament,

Ceintre de crystal pur, voûte de diamant,

Dont les clous d'or.....

COPERNIC.

Erreurs! songes de l'ignorance!

Vains prestiges des sens dupes de l'apparence!

LA TERRE.

Crois-tu les détromper?

COPERNIC.

L'homme apprendra de moi

Que son soleil si lourd, immense au prix de toi,

Ne peut, pour éclairer ta ronde petitesse,

Au cercle de tes jours rouler avec vîtesse;

Tandis que, pour t'offrir à ses traits éclatants,

En pivotant sur toi, tu tournes moins de temps.

LA TERRE.

L'homme ne croira pas qu'un transport si commode

De lui-même, le soir, le rende l'antipode.

Les oiseaux, dira-t-on, du nadir au zénith,

De vue, en fendant l'air, perdraient soudain leur nid.

COPERNIC.

On saura qu'avec toi l'atmosphère qui roule,

Entraîne en cheminant ce qui vit sur ta boule;

Comme sur un navire, où tous ceux qu'il conduit

S'imaginent voir fuir tous les objets qu'il fuit.

LA TERRE.

Au mortel indolent qui se sent immobile,

Affirme que sans cesse il court de mille en mille,

Et qu'il voyage autant, sans s'en apercevoir,

Que Charles-Quint, toujours fier de se faire voir:

L'ellébore sera le prix de ta remarque,

Elève d'Hippocrate, et beau vainqueur d'Hipparque.

COPERNIC.

Je ne m'empresse pas de proclamer à tous

Les lois de ma raison, car les humains sont fous;

Et des contemporains toujours l'ingratitude

Proscrit la vérité conquise par l'étude.

D'Euclide et d'Archimède astronome appuyé,

Je m'avance à pas lents, de doutes effrayé:

Si mon art faisait luire entre les deux solstices

La face des Césars, le poil des Bérénices,

Astrologue menteur, si mes vagues discours

Semblaient mettre d'accord les cieux avec les cours,

Si, dans l'ombre observant mille intrigues secrètes

J'en étais le devin, ainsi que des comètes,

Mon siècle, aimant la fourbe et l'ostentation,

Me nommerait des grands la constellation:

Mais, ne tendant qu'au vrai, je n'ai que Dieu pour maître,

Ce n'est que du tombeau que ma gloire peut naître,

Après les vains fracas qu'on entend éclater

Au nom de tous nos rois, du pape et de Luther.

Retiré loin du bruit, l'ignorance et l'église

Ne sacrifieront point Copernic à Moïse.

Je lègue mon systême à quelque zélateur

Qui sera condamné d'un saint inquisiteur

A renier sa foi sur le cours de la terre:

Tant la vérité plaît aux prêtres de ta sphère!

Adieu. Je crois sentir qu'en fuyant d'ici-bas

L'ame, à son apogée, ignore leurs débats.

LA TERRE.

Crains ce périhélie où son feu la dévore.

COPERNIC.

Je suis dans le soleil, et je te mire encore.

(Il disparaît.)

LA TERRE, L'ESPACE ET LE TEMPS.

LA TERRE.

De quels maîtres divins en a donc tant appris

Cet animal pensant, de la lumière épris?

Qui de mes mouvements lui découvrit la trace?

L'ESPACE ET LE TEMPS.

Nous.

LA TERRE.

Qui donc êtes-vous?

LE TEMPS.

Moi, le Temps.

L'ESPACE.

Moi, l'Espace.

LE TEMPS.

Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule en main,

Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin.

L'ESPACE.

C'est moi qui de la voûte où chaque étoile brille

Forme un cadran immense à l'éternelle aiguille.

LA TERRE.

Je reconnais ta voix, ô Temps fallacieux,

Qui, par ta double face, à-la-fois jeune et vieux,

Regardes, emportant les mondes sous ton aile,

Le passé qui me fuit, l'avenir qui m'appelle:

Toi, je te reconnais aux cercles azurés

Où sont de tes grandeurs marqués tous les degrés.

L'ESPACE.

Fils de l'éternité, le temps produit chaque âge;

Fils de l'immensité, l'espace la partage;

L'immobile infini qu'on ne peut concevoir,

En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir;

On ne saisit qu'en nous les lieux et la durée;

Et par notre puissance, avec art mesurée,

L'esprit, qui tient de nous ses doctes éléments,

De nos rapports unis tire ses jugements.

Ce fut par nos leçons que l'humaine industrie

Te soumit aux calculs de sa géométrie.

Sans l'espace, le temps serait inaperçu;

Sans le temps, de l'espace on n'eût jamais rien su.

LA TERRE.

Je ne te comprends pas.

LE TEMPS.

Trop ignorante masse!

Sentirais-tu dans l'air toujours changer ta place,

Si tu n'apercevais de moments en moments

Des astres d'alentour les divers changements?

Le terme de leur cours, leur vîtesse inégale,

Ne t'instruisent-ils pas par leur double intervalle?

C'est ainsi qu'un chasseur, en décochant deux traits,

Les juge lents ou prompts d'autant que loin ou près

Vers le but de leur vol un même instant les porte:

Et tout ce qui se meut s'estime de la sorte.

L'ESPACE.

Oui, des corps circulant dans ma capacité,

La pesanteur s'égale à leur vélocité;

C'est par nos seuls avis que l'homme qui te sonde

Sait que ta lune agit sur les reflux de l'onde,

Et connaît que ton pôle en sa nutation

Borne à vingt-cinq mille ans sa révolution:

C'est peu que de prévoir les phases des planètes,

Il suit dans notre sein les retours des comètes,

Trace la parabole où leurs feux sont perdus,

Et prédit aux mortels qu'ils ne les verront plus.

LA TERRE.

Ce petit être-là reçut un haut génie!

LE TEMPS.

Non, le temps éternel, l'étendue infinie,

Où le temps mesurable et l'espace apparent

Emportent l'univers et passent en courant,

Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre;

Son esprit jusque-là ne put jamais s'étendre;

Et n'attachant à tout qu'un sens matériel,

Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel.

Il faut que des moments, des lieux et des figures,

Pour être comparés, lui prêtent leurs mesures;

Et le temps fixe et vrai, le vide illimité,

Se cache autant à lui que la divinité.

Que de choses pourtant, véritables mystères,

Que sa science ignore, et nomme des chimères!

Dieu même, à sa faiblesse invisible en tout point,

Parce qu'il est voilé, lui semble n'être point.

L'ESPACE.

Eh! l'homme, qui toujours examine et compare,

Médite peu le fond, et son esprit s'égare.

Par le temps et l'espace il compte les instants,

Et ne sait ce que c'est que l'espace et le temps.

Un an est un long siècle à son impatience;

Un siècle n'est qu'un jour pour sa vaine espérance:

Son orgueil ne voit pas que tout son avenir

Dans le passé rapide est tout près de finir.

Terre, un quart de ton globe, inutile domaine,

Aux mortels couronnés paraît suffire à peine;

Tandis que leurs sujets, n'arpentant qu'un jardin,

S'étonnent des grandeurs de son étroit confin.

Ainsi, toujours trompé sur tout ce qu'il embrasse,

L'homme se croit durable et sans borne en sa place;

La mort vient, le dépouille, et je reprends sur lui

Jusqu'au lieu resserré d'où son corps même a fui:

Car, tout passe en mon sein, emporté par les âges;

Le monde en doit sortir, et même ses images.

LE TEMPS.

Un drame néanmoins va montrer aux démons

Ce que font les mortels pour leurs rangs et leurs noms,

Et l'âge où Charles-Quint, en fatiguant sa vie,

A cru s'éterniser sur ta superficie.

LA TERRE.

Où donc est le théâtre où ses traits sont offerts?

L'ESPACE.

Aux enfers.

LA TERRE.

En quels lieux sont cachés les enfers?

L'ESPACE.

L'erreur se les figure au centre de ton globe:

Une comète au loin dans la nuit les dérobe,

Monde errant, embrasé, plus vaste que le tien;

Car, dans l'immensité, ton orbe entier n'est rien.

Tu le sais: dans le vide il est tant de demeures!

Adieu! poursuis ta route, et roule au gré des heures.

* * * * *

Là finit le prologue, on voit tout s'éclipser;

L'acte, image du siècle, enfin va commencer.

Mais sur la scène encor s'abaisse un second voile:

La fausse renommée y brille en une toile

Où le pinceau traça le triomphe des chars,

Au temple de mémoire entraînant les Césars.

Quelques sages, témoins de leurs superbes rôles,

Soit dédain, soit pitié qui haussât leurs épaules,

Courrouçaient d'un souris les centaures d'acier

Qui de leur sabre nu croyaient les effrayer.

On voyait des grandeurs les cimes orageuses

Sur des remparts en feu, qu'en ses courses fangeuses

Entourait de replis un long fleuve sanglant.

Les noirs torrents du Styx, le Phlégéton brûlant,

Dont l'horreur fabuleuse épouvante les ames,

N'ont rien de plus affreux, dans leurs eaux, dans leurs flammes,

Qu'un cours de sang humain, roulant à gros bouillons,

Où surnagent encor, en proie aux tourbillons,

Des pieds, des corps tronqués, des mains, de pâles têtes.

Cependant le vainqueur, dont les palmes sont prêtes,

Traverse le carnage; et, rougi de ce sang,

L'affreux jour qui s'y plonge en s'y réfléchissant

Fait reluire au passage une pourpre enflammée,

Vêtement du héros cher à la renommée;

Tandis qu'un peuple aveugle entend de toutes parts

Les trompettes, les chants, les cris, et les pétards.

L'enfer se plaît à voir que du sang qui s'étale

La lueur rejaillit en pourpre triomphale.

Le peintre est applaudi par les noirs spectateurs.

La toile enfin remonte, et fait place aux acteurs.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT DEUXIEME.

SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHANT.

La toile se lève. Description du lieu de la scène. L'amiral

_Bonnivet_, endormi dans sa tente, aperçoit l'image de sa

maîtresse, qui lui reproche d'avoir entraîné les Français en

Italie, moins pour leur gloire que par le desir de la revoir à

Milan. Entretien de _Clément Marot_ et de l'amiral. Apparition

de l'ombre _de Bayard_ au pied d'un chêne, devant le _Connétable

de Bourbon_, qu'il laisse avec la _Conscience_. Scène entre _la

Conscience_ et _le Connétable_ transfuge. Dialogue de la _Mort_

et d'une _Fourmi_. Pressentiment que s'exprime à soi-même _le

chêne_ antique sous lequel apparut Bayard. Histoire et chûte de

ce vieux arbre, arraché par des soldats.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT DEUXIÈME.

LE théâtre présente, en un château gothique,

Une chambre, que pare un lit non moins antique:

La nuit y règne encor sous deux rideaux épais

Brodés à larges fleurs, surmontés par un dais.

Là, s'agite en dormant un chef plein de vaillance,

Qui pour François-Premier a manié la lance,

Bonnivet, dont le camp siége au bord du Tésin:

Les vîtraux sont blanchis des rayons du matin.

Vers le lit du guerrier une image se glisse;

Fille du souvenir, c'est la belle Clérice.

BONNIVET ET L'IMAGE DE CLÉRICE.

L'IMAGE DE CLÉRICE.

Tu languis, amiral! n'est-ce donc pas pour moi

Que tu fis traverser les Alpes à ton roi?

Si j'en crois les baisers et les mots de ta bouche,

Milan n'eut rien pour toi de plus doux que ma couche.

Moi, folle Italienne, ardente en mon amour,

Je te fis oublier tes Lucrèces de cour:

D'autant plus préférable à ces illustres belles,

Qu'alors qu'on les subjugue on est fatigué d'elles;

Tandis que sans façon me laissant obtenir,

Quand on sort de mes bras, on veut y revenir.

L'abandon inquiet de vos prudes maîtresses

Ne vaut pas les transports de mes vives caresses,

Et leur triste scrupule, et leurs plaisirs gênés

Embrasent moins vos sens que mes sens effrénés.

Mon port a-t-il perdu ses graces attrayantes?

Ai-je les yeux moins vifs, les lèvres moins riantes,

Le col moins blanc, le sein moins ferme et moins poli,

Le bras, le pied, le..... quoi? qu'ai-je de moins joli?

Ah! mon cher Bonnivet! tu brûles, tu soupires,

Et l'ardeur qui t'émeut dit ce que tu desires.....

Viens donc.

BONNIVET.

O ma Clérice! objet aimable et beau!

Déja tu m'apparus vers ce double ruisseau

Qui, mêlant ses tributs pour former la Durance,

Des rocs de Briançon coule avec abondance.

Là, dans ma couche ainsi réveillant mes desirs,

Tu me vins de Milan retracer les plaisirs:

Tes appas demi-nus me ravirent en songe;

Et quand de tes baisers je goûtais le mensonge,

Tu semblas t'échapper comme une ombre sans corps,

Loin du lit qu'en désordre avaient mis tes transports.

L'IMAGE DE CLÉRICE.

J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte,

Au sein de l'Italie à tes armes rouverte,

T'attirer doucement par le secret pouvoir

Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir.

Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte,

Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte,

Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons,

Tu poussas son armée à repasser les monts.

Ah! de ton éloquence héroïque, suprême,

Ma flamme était la source inconnue à toi-même.

Tu crus, en confondant les plus sages guerriers,

N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers;

Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie

Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie.

Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi

Au milieu des périls entraînât, sur ta foi,

Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille,

Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille?

Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus

Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus.

(L'image disparaît.)

BONNIVET, _s'éveillant_.

Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne.

Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne.....

Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil.

Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil?

A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!....

Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie!

Non, non, dans les périls dont je me sens pressé,

Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé:

Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène;

Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène.

Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois;

Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits,

Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes,

Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes,

Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux

Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux.

Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices,

Mettre une armée entière au bord des précipices,

Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats;

Les conduire en aveugle à de lointains combats!

Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire?

Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire;

Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part,

Je vins ici venger nos affronts et Bayard.

CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET.

BONNIVET.

C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore!

MAROT.

Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore;

Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux,

Quand l'heure matinale attèle ses chevaux.

J'aime à voir de son char la lumière vermeille

Luire au camp des Français, que le clairon éveille;

Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer

Emailler les vallons étincelants de fer.

BONNIVET.

Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes,

Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes.

MAROT.

Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour

Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour.

BONNIVET.

Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses,

Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses.

MAROT.

Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour,

Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour.

BONNIVET.

La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique,

Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique.

MAROT.

La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon,

Protège en moi du Pinde un humble nourrisson:

Je l'aide quelquefois des avis de ma muse

A tourner plaisamment un conte qui l'amuse.

Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit,

Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit.

BONNIVET.

Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve?

MAROT.

La Pallas de nos jours doit être ma Minerve.

Est-ce un sujet de glose aux malins envieux?

BONNIVET.

Que fait donc votre muse, absente de ses yeux?

MAROT.

Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée.

BONNIVET.

Brave rimeur, courage! A quand votre épopée?

MAROT.

Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer

Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser.

Un poëme renaît sur d'héroïques cendres.

Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres!

N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours,

Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours.

BONNIVET.

Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées

Votre docte Phébus élève nos trophées.

MAROT.

Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements

Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements.

BONNIVET.

Ah! les héros outrés et la fiction pure,

Des œuvres d'Apollon sont la seule parure;

Et de grands mots, tirés du latin et du grec,

Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec.

Voilà ce qui soutient les vaines renommées

Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées.

MAROT.

Si je connais votre art ainsi que vous le mien,

Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien.

Chacun notre métier: perdons la frénésie

Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie.

Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert,

Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd;

Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage,

Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge.

Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil.

L'Europe ne doit plus voir un double soleil:

Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède.

BONNIVET.

S'il m'écoute, il vaincra.

MAROT.

Que Dieu vous soit en aide!

BONNIVET.

Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant,

Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent

Recevront mes soudards comme révérends pères.

MAROT.

Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères.

* * * * *

Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats,

Que la virginité, dévolue aux prélats,

Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches:

Car de l'honneur dévot le diable aime les taches.

Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés.

La scène offre aux regards des chemins isolés;

Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine:

Sur de larges vallons Pavie au loin domine.

Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts

Des arbres dont le soir déja noircit les troncs:

Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge.

Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge,

Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux,

Transfuge de la France, et proscrit belliqueux.

C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes;

Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes,

Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois,

Et remplissent les airs de murmurantes voix.

Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre;

Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre.

BOURBON.

Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir:

L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir;

Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée

Cédera pour sa honte à ma gloire offensée.

Heureux François-Premier, tremble d'être puni

Par ce même mortel que ta haine a banni.

Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître,

Des brigues de ta cour me vengera peut-être;

Et je te convaincrai, plaisir digne de moi!

Qu'un sujet outragé peut avilir un roi.

Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?...

Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?.....

C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné,

Me jeter en mourant un regard indigné!

C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature,

Sa longue épée en croix, et sa pesante armure.....

Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....!

Pour m'arracher la bride il étend une main....!

Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je....

Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige!

Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu......

Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu?

Rentre au lit de la mort, ou cette lance.....

L'OMBRE DE BAYARD.

Approche.

Je suis le chevalier sans peur et sans reproche.

BOURBON.

Qui t'a fait du tombeau quitter la froide nuit?

L'OMBRE DE BAYARD.

Bayard vient consterner l'orgueil qui te conduit.

BOURBON.

Ton roi, dont l'amitié t'honora dans ta vie,

Humilia souvent ma vertu poursuivie:

Lui dûmes-nous tous deux garder la même foi?

L'OMBRE DE BAYARD.

L'honneur pour nos pareils n'a qu'une même loi.

BOURBON.

J'abhorrais d'un tyran l'injustice hautaine.

L'OMBRE DE BAYARD.

Lorsqu'il daigna de moi, modeste capitaine,

Recevoir l'accolade, aux champs de Marignan,

Valois s'annonca-t-il en superbe tyran,

Lui qui devant l'honneur de la chevalerie

Courba sa tête auguste, espoir de la patrie?

BOURBON.

Il voulut d'un prestige exalter nos vertus,

Pour vaincre ses rivaux par nos mains abattus.

L'OMBRE DE BAYARD.

Tu les sers contre lui, Connétable perfide!

Regarde à tes côtés cette vierge rigide:

Elle te redira qu'on doit au lit d'honneur

Mourir pour son pays sans reproche et sans peur.

Adieu! va, déloyal! ton vil triomphe approche:

Mais tu n'éviteras la peur ni le reproche.

(L'ombre disparaît.)

BOURBON ET LA CONSCIENCE.

BOURBON.

Où suis-je?... Oracle affreux qui confond mon orgueil!

O spectre tout armé, déserteur du cercueil,

Serais-tu des enfers l'organe et le ministre?

Arrête, ombre sévère!... Ah! quel adieu sinistre!...

Il s'enfonce à travers l'épaisseur des forêts,

Silencieux comme elle, et sombre en tous ses traits...

Il fuit.... il a soufflé le désordre en mon ame....

O mânes redoutés!... Mais toi, maligne femme,

Toi, parle; que veux-tu? l'horreur de cet instant

Doit-elle provoquer ton sourire insultant?

Pourquoi, d'un blanc si pur couverte tout entière,

Me blesser dans la nuit par ta vive lumière?

LA CONSCIENCE.

Traître! la Conscience enfin te veut parler.

BOURBON.

Importune! à mon camp laisse moi revoler.

LA CONSCIENCE.

L'ombre du preux Bayard m'ordonna de te suivre:

N'attends pas que de moi nul effort te délivre.

Je ne te quitte plus.

BOURBON.

Eh bien, suis mon coursier.

LA CONSCIENCE.

J'ai des ailes: sur toi je fonds en épervier.

BOURBON.

Crois-tu m'épouvanter comme un enfant timide?

LA CONSCIENCE.

Ma présence a glacé plus d'un cœur intrépide.

Je te rendrai la paix, si tu me fais juger

Que sans crime tu vends ton bras à l'étranger.

BOURBON.

N'ai-je pas de Valois, par un zélé service,

Conquis et mérité la faveur protectrice?

LA CONSCIENCE.

Du rang de connétable il paya tes exploits,

Et son amitié tendre aggrandit tes emplois.

BOURBON.

Bientôt l'ingrat lui-même, en brisant son ouvrage,

Ne m'a-t-il pas ravi jusqu'à mon héritage?

LA CONSCIENCE.

Ta fière indépendance, ambitieux soldat,

Dans l'état prétendait s'ériger un état.

BOURBON.

Sa mère m'y forçait: Louise, à qui la France

Laisse aujourd'hui porter le poids de la régence,

Calomniait par-tout mes projets soupçonnés;

Depuis que, méprisant ses amours surannés,

Je refusai mes sens et mon jeune veuvage

A l'offre de son lit dont m'écartait son âge.

Une vieille coquette, implacable en ce point,

Poursuit qui la dédaigne, et ne pardonne point.

Elle me dépouilla de mon bien légitime:

Fallait-il au couteau me livrer en victime?

Elle, sa cour, son fils, ne m'opprimaient-ils pas?

Quel vil principe ont eu nos illustres débats!

LA CONSCIENCE.

Toujours d'un beau prétexte on se farde à soi-même

Ses petites noirceurs, son infamie extrême:

Mais, démentant au fond les dehors affectés,

J'éclaire les méchants sur leurs difformités.

Il valait mieux attendre, et détromper ton maître,

Que d'encourir sa haine, et devenir un traître.

BOURBON.

Pour les peuples ingrats et les rois insolents,

Des traîtres tels que moi sont des Coriolans.

LA CONSCIENCE.

S'appuyer de grands noms aux pervers est facile:

Si tu fais le Romain, imite donc Camille:

Proscrit des sénateurs, exilé généreux,

Il ne s'en est vengé qu'en triomphant pour eux:

Et si Coriolan a droit qu'on le révère,

C'est par son repentir, né des pleurs d'une mère.

Cesse donc, en rival d'un malheureux héros,

D'embraser ton pays au prix de ton repos:

Ou si son noble exemple a pour toi quelques charmes,

La patrie est ta mère; eh bien! rends lui les armes.

BOURBON.

Chacun dirait bientôt que faible, irrésolu,

Je ne n'ai rien su jamais de ce que j'ai voulu,

Que, tour-à-tour quittant l'empereur et la France,

J'ai doublement trahi l'une et l'autre puissance;

Et qu'entre ces partis, homme toujours douteux,

Je mérite à-la-fois le mépris de tous deux.

LA CONSCIENCE.

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 1 / 18 段