Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée

De lauriers éclatants se montre couronnée;

La gloire, de son voile, aux regards des héros

Cache les vers hideux qui me rongent les os:

On vante mes cyprès. Cependant ma présence

Hier à la retraite exhortait ta prudence:

Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux;

Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux;

Et ton coursier, l'œil morne, et baissant la crinière,

Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière.

C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain,

Ne pourront de ma faulx parer le coup certain.

Va te faire immoler... Un jour, ta vieille armure

Sera de ton château l'honorable parure!

Mais quand de tes périls je t'accours avertir,

Aux crédules soldats oseras-tu mentir;

Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse

Ces jeunes campagnards, milice valeureuse?

LA TRIMOUILLE.

Laisse-moi les guider, ne les consterne pas.

Avancez, mes enfants! et signalez vos bras!

Je vous parle en bon père, et vous le dis sans feindre;

Ici tout à gagner, et nulle perte à craindre.

BONNIVET.

Bien, mon vieux chevalier! c'est parler comme il faut.

LA TRIMOUILLE.

Nous mentons en damnés; ce jour-ci sera chaud.

Je te l'ai dit.

BONNIVET.

Ami, que rien ne t'effarouche:

Nous vaincrons.

L'IMAGE DE CLÉRICE.

Bonnivet, ce soir, viens dans ma couche!

BONNIVET.

Ai-je temps d'y songer dans ce bruyant conflit?

Gare ici que la mort me creuse un autre lit.

L'IMAGE DE CLÉRICE.

Souviens-toi qu'à ces bords j'attachai ta constance:

J'ai dans l'événement plus de part qu'on ne pense.

BONNIVET.

Folle image! va-t'en..... mes braves canonniers,

Là-bas, de l'ennemi les bataillons entiers

Des portes de Pavie ont tenté le passage.....

De nos feux sur leur route allez grossir l'orage;

Et dirigeant contre eux vos tonnerres roulants,

Faites pleuvoir le fer et le plomb sur leurs flancs.

LA MORT.

Quel tumulte!... La foule et se disperse et crie.....

Déchargez la fureur de votre artillerie!

Redoublez, éclatez, mousquetades, obus!

Voilà, voilà les rangs entr'ouverts et rompus....

Les escadrons ployant sous le feu qui les perce;

Chevaux et fantassins, tout tombe, se renverse.....

Têtes, jambes et bras, affreux lambeaux, volez!

Plumets, bonnets sanglants, casques vides, roulez!

Grondez, bouches d'airain, mes organes fidèles,

Vomissez la terreur et mes flèches cruelles.....

Bourbon, soutiens le choc... Ah! ah! je m'aperçois

Que ton front a pâli pour la première fois.....

Pesquaire, de bien près j'ai passé sur ta tête...

Toi, qui viens si fougueux, l'arquebuse t'arrête,

Jeune officier buveur, qui te battais si bien!

Tu dédaignais l'hymen, la paix du citoyen;

Où t'a conduit l'orgueil d'une ardeur martiale?

Dans ton bel âge, atteint d'une homicide balle,

Tu n'es plus! ton œil fier ne verra plus le ciel.

Et vous, qui, sur les monts, nourris de lait, de miel,

Innocents, respiriez dans la libre Helvétie;

Et vous, pauvres enfants de l'âpre Carinthie,

Qui vendîtes vos jours au prix de quelques sous,

Troupeaux que j'achetai, tombez donc sous mes coups.

Quoi donc? vous reculez, trop timides recrues!

Ah! jamais tant d'horreurs ne vous sont apparues;

La mort est inflexible à vos cris qu'elle entend.

«Mon vieux père, dis-tu, dans ses vignes m'attend...»

Tu ne fouleras plus la pourpre des vendanges,

Rougis tes pieds au sang qui fume dans les fanges.

«Moi, ma femme au hameau compte sur mon retour..»

Elle peut dans ton lit soudain changer d'amour:

Son sein fécondera les baisers d'un autre homme.

Toi donc, que je t'égorge, et toi, que je t'assomme!

Je cours à pas plus prompts que le pied des fuyards..

Mais quoi! vous franchissez vos fossés, vos remparts,

Français!... De vos rivaux j'ai fait un long carnage:

Eh bien, dans votre sang il faut donc que je nage;

Et que, trompant le sort, je tourne mes rigueurs

Sur vous et votre roi qui vous croyez vainqueurs.

FRANÇOIS-PREMIER.

Amis! sonnez la chasse, et forçons dans l'arène

Tous ces timides cerfs nous fuyant par la plaine.

LA TRIMOUILLE.

Sire, hors de ce camp pourquoi vous élancer?

Entre eux et vos canons c'est trop mal vous placer.

MAROT.

Suivons de Marignan le héros tutélaire!

SAINT-POL.

Qui connaît les périls n'est pas si téméraire:

Qui n'en courut jamais s'y lance trop avant.

MAROT.

Qui les prévoit le moins en sort le plus souvent.

FRANÇOIS-PREMIER.

Quoi! Marot tient l'épée ainsi que la trompette!

MAROT.

Sire, on n'est pas poltron parce qu'on est poëte:

Tyrthée, Eschyle, Alcée, ont bravé les hasards.

Un vrai fils d'Apollon n'a jamais peur de Mars.

FRANÇOIS-PREMIER.

A moi, mes défenseurs! au butin! à la gloire!

Partons.

LES SOLDATS.

Vive le roi!... Mort! Massacre! Victoire!

LES VENTS.

Ah! d'horreur et de bruit quel effroyable cours!

O rage!... il nous suffoque.... il rend les échos sourds...

Mais les bronzes français sont réduits à se taire....

La force a rallié les troupes de Pesquaire....

Vole, à toi ce salpêtre!...--A toi, bombes, boulets!

--Tremblez, clochers lointains, ponts, remparts, et palais!

--Eh bien? nos promptes sœurs, eh bien, filles ailées,

Avez-vous du canon pu compter les volées,

Heures, qui vous hâtez de rappeler Vesper?

Précipitez ce jour, rendez la paix à l'air.

Nous, aux quartiers voisins où Montmorenci veille,

Portons de ce combat l'avis à son oreille.

* * * * *

Ils volent: un prestige incroyable à nos yeux

Rend soudain les démons présents à d'autres lieux,

Et plus prompt que les vents les transporte en des plaines

Où d'un camp retranché siégeaient les capitaines.

LE DUC D'ALENÇON, MONTMORENCI, ET LES HEURES.

MONTMORENCI.

Oh! quel bruit sourd ... des airs entendez-vous le son?

Votre frère combat, noble duc d'Alençon!

D'ALENÇON.

Oui, des Vents empressés je reçois le message.

Le roi cueillera-t-il des lauriers sans partage?

Courons de Charles-Quint punir les vils agents;

Passons leur sur le ventre, écrasons tous ses gens.

Les malheurs de Lautrec au sein de l'Italie

De leur superbe audace exaltaient la folie:

Maintenant nos soldats ont de fermes appuis;

Mon frère est dans l'armée, et moi-même j'y suis.

MONTMORENCI.

Commandez, monseigneur: les voilà tous en selle.

LES HEURES.

Nous t'amenons, ô Mort, une troupe nouvelle:

Esclaves du destin, ministres de sa loi,

Pourquoi nous soumet-il à ce funeste emploi?

Ah? qu'il nous plairait mieux, riantes, fortunées,

De guider pas à pas d'agréables journées,

De rouler mollement un cercle de plaisirs

Qui des heureux humains charmât tous les loisirs,

Jusqu'au temps où l'ennui de leur vieillesse éteinte

Verrait de jours sans pleurs le doux terme sans crainte!

* * * * *

A peine d'Alençon arrivent les soldats

Aux bords ensanglantés par les premier combats,

Qu'une horrible Déesse au tumulte échappée

Pousse à grands cris vers eux sa voix entrecoupée.

LA PEUR, _aux soldats du duc d'Alençon_.

Fuyez! tout est perdu! sauvez-vous, malheureux!...

Vos nombreux ennemis sont des Géants affreux...

Ici frappe le sabre et d'estoc et de taille...

Ici la lance brille, et là pleut la mitraille....

Au froid de mes frissons c'est résister assez....

Vos fronts pâles, vos yeux hagards, vos poils dressés,

Vous rendent l'un à l'autre un spectacle effroyable...

Fuyez, fût-ce en enfer! laissez la gloire au diable!

Mais quoi? ne vois-je pas d'Alençon arrivé,

Tout coloré d'orgueil, marchant le nez levé?

De ces fanfarons-là l'audace est passagère:

Son œil flottant trahit son douteux caractère:

Brave, et non courageux, plein de fausse chaleur,

Quand sa fougue le quitte, il reste sans valeur:

Son teint, dès qu'on lui parle, et s'altère et varie;

Et mon souffle imprévu va glacer sa furie.

D'ALENÇON, LA PEUR, ET LA HONTE.

D'ALENÇON, _à ses soldats_.

Comment, lâches fuyards, la terreur vous abat?

Poltrons, où courez-vous? retournez au combat.

LA PEUR.

Ah, prince! il n'est plus temps!...

D'ALENÇON.

L'honneur, sa loi suprême.

Commande.... Eh quoi, Français? vous fuyez!

LA PEUR.

Fuis toi-même.

D'ALENÇON.

Que fait le roi mon frère?

LA PEUR.

On l'ignore: va, fuis.

D'ALENÇON.

Quoi? les chefs? Quoi? les grands?...

LA PEUR.

Le fer les a détruits:

Allemands, Espagnols, les ont pressés en foule...

Regarde ce désordre et tout le sang qui coule.

Fuis, te dis-je.

LA HONTE.

Toi, fuir! Prince, songe à ton rang.

LA PEUR.

Ne songe plus qu'à vivre, et regarde ce sang!

LA HONTE.

Infâme Peur, tais-toi.

LA PEUR.

Tais-toi, gênante Honte.

LA HONTE.

Mon pouvoir te vaincra.

LA PEUR.

Mon horreur te surmonte.

LA HONTE.

Beau-frère d'un grand roi, n'écoute point la peur!

LA PEUR.

Homme, iras-tu mourir par un orgueil trompeur?

LA HONTE.

A sa fuite aujourd'hui sa dignité s'oppose:

N'est-il pas prince?

LA PEUR.

Eh bien! je le métamorphose.

Tel que devant l'autour fuirait un passereau,

Le prince disparu s'envole en prompt oiseau:

Frémissant de tomber en des serres cruelles,

Le voilà, plein de crainte, emporté par des ailes,

Qui des Alpes franchit la cime en palpitant,

Et déja dans Lyon rentre au nid qui l'attend.

LA HONTE.

Va, je l'y poursuivrai pour son ignominie:

Et là, d'un repentir sa lâcheté punie

Apprendra s'il devait, trop prompt à s'alarmer,

En oiseau fugitif, se laisser transformer.

Là, redevenant homme, un fond de bile noire

Dans son lit agité l'étouffera sans gloire,

Méprisé d'une épouse, inflexible Pallas,

Pour avoir fuit la mort, qu'il n'évitera pas.

Telle est la fin du lâche, abhorré de soi-même.

D'où revient Bonnivet, sanglant, poudreux et blême?

Aux deux flancs de l'armée en vain te montres-tu?

En vain ton fier courage a par-tout combattu,

L'image de Clérice et ta folle imprudence

Ont ruiné ta gloire, et ton prince, et la France.

Vois ces morts entassés, vois tes derniers amis,

Victimes des hasards à qui tu les soumis.

Rougis donc, insensé.... Tu lèves ta visière!

Essaie, essaie encore à souffrir la lumière.

BONNIVET.

Non, non, je l'ai trop vue ... affrontons le vainqueur:

Qu'il connaisse mes traits, et me perce le cœur.

Je dois, sans rechercher ni secours ni retraite,

Sauvant au moins ma gloire, expier ma défaite.

Lansquenets, Castillans, je ris de vos clameurs:

Mourez, ou tuez-moi.... Dieu! j'expire....

LA TRIMOUILLE.

Tu meurs,

Obstiné Bonnivet! ma vieille expérience

Eût mérité peut-être un peu de confiance.

Dans le conseil du roi ta voix m'a repoussé:

Tu te flattais.... ô Dieu! Dieu! quel plomb m'a blessé!

Le sang à gros bouillons coule sur mon visage...

Ici finit pour moi la course d'un long âge!

Ma valeur t'a bravée au déclin de mes ans,

O mort!... tu n'as pas fait dresser mes cheveux blancs...

Quel nouveau coup m'atteint! la force m'est ravie....

Hélas!... adieu, mon roi, ma famille, et la vie!

CASTALDO.

Buzarto, laisse-moi mon noble prisonnier.

BUZARTO.

Castaldo, j'ai tué moi-même son coursier.

CASTALDO.

Français, parle, réponds, qui de nous est ton maître.

LA PALISSE.

De l'ami de Bayard nul de vous ne peut l'être.

Sous mon cheval mourant, dans la poudre tombé,

Dieu seul me désarma, lorsque je succombai.

BUZARTO.

Nul de nous ne l'aura: terminons la querelle.

CASTALDO.

Ah, scélérat!...

BUZARTO.

Du coup vois jaillir sa cervelle.

FRANÇOIS-PREMIER.

O Galéas! ô toi, qui péris le dernier,

De ton roi vainement tu fus le bouclier.

Tu tombes, malheureux! qui pourrait me défendre?..

A me saisir vivant oserait-on prétendre?

D'avance par la mort dépouillé d'attributs,

Roi sans armée, hélas! on ne me connaît plus.

Je n'ai plus d'autre espoir qu'un trépas qui m'honore....

En ce gros d'assaillants tout prêt à fondre encore,

O mon vaillant coursier! jetons-nous tous les deux..

Quoi? m'abandonnes-tu, compagnon belliqueux?

LE COURSIER DU ROI.

Mon maître, n'ai-je pas, secondant ton courage,

Tout le jour, écumé de fatigue et de rage?

Le sang baigne mes flancs, le sang rougit mon frein:

Percé de mille coups sous mon harnois d'airain,

Lassé d'avoir bondi sur les morts et les armes,

Je sens mon feu s'éteindre, et je verse des larmes..

Crains d'être dans ma chûte entraîné sous mon poids.

FRANÇOIS-PREMIER.

D'un dernier serviteur ô merveilleuse voix!

LE COURSIER DU ROI.

Orgueilleux de la main qui daignait me conduire,

Sous la pourpre et sous l'or toujours fier de reluire,

J'espérais, trop superbe, encor plein de vigueur,

Ramener aux Français leur monarque vainqueur,

Et, dans tes beaux haras et tes gras pâturages,

Charmer long-temps les yeux des belles et des pages..

Mais, hélas! c'en est fait! et ma chair et mes os

Resteront sur ces bords, pâture des oiseaux.

FRANÇOIS-PREMIER.

Trop docile animal! te voilà sans haleine,

Parmi tous les humains que ma fortune entraîne!

Que t'importaient mes droits au duché de Milan,

Pour en mourir victime ainsi qu'un courtisan!

Tu fus non moins aveugle en ton obéissance,

Et reçois aujourd'hui la même récompense.

Que puis-je maintenant, sans hommes, ni chevaux?

Mortel qu'on nomme roi, sens le peu que tu vaux!

POMPÉRANT.

Sire, avec vous encor je soutiendrai l'orage.

FRANÇOIS-PREMIER.

Guerrier, dis-moi ton nom, montre-moi ton visage:

Sous ta visière en vain je tâche à découvrir

Quel digne chevalier accourt me secourir.

BOURBON.

Victoire, de la mort parcours l'affreux théâtre!

LANNOY.

Accablons des Français ce reste opiniâtre.

PESQUAIRE.

Ces chevaliers encor tiennent le glaive en main.

Qu'ils se rendent à nous, ou qu'ils tombent soudain.

POMPÉRANT, _au roi_.

On vient! on fond sur nous!.. je me ferai connaître

A mes derniers efforts pour défendre mon maître.

LA MORT.

Non, cruels ennemis, vous ne l'abattrez pas.

Pour vous exterminer il me prête son bras....

De quelle ardeur sur lui chacun se précipite!

Reste des nobles preux qui formaient son élite,

Frappez ces assaillants accrus de toutes parts,

Et de corps expirés faites-lui des remparts.

Quel carnage!... Vautours, corbeaux, criez de joie,

Venez tous.

LES VAUTOURS, _dans les airs_.

A la proie!

LES CORBEAUX.

A la proie! à la proie!

SAINT-POL.

Sommes-nous sous le feu de volcans en fureur?

POMPÉRANT.

O jour! en ce moment recules-tu d'horreur?

FRANÇOIS-PREMIER.

Soleil! par ces torrents de fumée épaissie

Ta lumière à jamais serait-elle obscurcie?

Je n'entrevois plus rien qu'aux lueurs des éclairs

Que mes aveugles coups font jaillir dans les airs.

Astre, qui tant de fois éclairas ma vaillance,

Cache, en te dérobant, mes revers à la France!

LE SOLEIL.

Fixe, et tranquille au sein de tout mon univers,

Que je répands d'éclat sur les mondes divers!

Que j'aime à contempler la constante harmonie

Des sphères, traversant l'étendue infinie!

Que mes rayons sont doux à ces globes heureux,

M'empruntant la splendeur qu'ils se rendent entre eux!

Comme en paix dans l'ellipse où leur cours les attire,

De l'espace éternel ils partagent l'empire!

Comme je dois charmer par mes sérénités

Tous les êtres vivants dont ils sont habités!

Dieu! grand Dieu! mon auteur, conserve tes ouvrages.

Il est, il est prédit qu'en des millions d'âges,

Me chassant loin du centre, et rompant mon ressort,

Tu dois soumettre enfin le Soleil à la mort:

Mondes, vous combattrez...! Que deviendra la Terre?

Et toi, Lune, après elle à mes regards si chère?

Ah! la Discorde affreuse, et fille du chaos,

De tous vos éléments troublera le repos,

Si Dieu, dans sa fureur, laissant chacune libre,

Tarde à renouveler leur premier équilibre.

* * * * *

A ces mots d'Hélion, divin astre des jours,

Un applaudissement, redoublé dans son cours,

Du bas fond du parquet monta jusques aux voûtes.

Les Autans, soulevés sur les liquides routes,

Font avec moins de bruit rugir les vastes mers:

Nul volcan n'égala ce fracas des enfers.

Les démons plus qu'humains, hors du point où nous sommes,

Sont mieux saisis du beau que ne le sont les hommes.

D'un coup-d'œil, ce tableau leur faisant mesurer

Tant d'êtres sur la scène offerts à comparer,

Ils se plurent à voir en leurs causes profondes

Nos petits chocs de haine et les grands chocs des mondes;

Et la Mort tour-à-tour frappant de coups pareils

Les chênes, les fourmis, les rois, et les soleils.

La foule des acteurs en ce drame introduite

Du dialogue en vain reprit deux fois la suite:

Mais les chœurs de bravos! toujours plus éclatants,

Tinrent le divin acte interrompu long-temps;

Et l'Envie oublia d'éveiller la colère

Des serpents infernaux qui sifflent au parterre.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT QUATRIÈME.

SOMMAIRE DU QUATRIÈME CHANT.

_François-Premier_ est fait prisonnier, et rend son épée à

_Lannoy_. On le conduit au camp ennemi avec honneur. Dialogue

des soldats qui enterrent les morts et les dépouillent.

_Clément-Marot_, blessé, gémit sur les horreurs de la guerre.

Entrevue du roi de France et du connétable de _Bourbon_.

Réflexions de _François-Premier_ dans la solitude. Le théâtre

représente l'intérieur d'un château de Madrid. Dialogue de

_Charles-Quint_ et de la _Politique_. Audience qu'il donne aux

seigneurs de sa cour et à ses différents ministres. Il reçoit la

nouvelle de la victoire de Pavie. Conseils de la _Politique_.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT QUATRIEME.

TEL que d'une tempête en un épais feuillage

Un sourd frémissement suit long-temps le passage,

Avant que les oiseaux, dans l'air déja calmé,

Raniment leurs concerts dont le bois est charmé:

Tel aux vives clameurs un bruit léger succède;

L'acte reprend son cours, et le tumulte cède.

Cependant, au mépris de la flamme et du fer,

Le roi des lys, vaincu, semble encor triompher:

Rien ne l'abat: à fuir il ne peut se résoudre.

Son corselet d'argent, noir de sang et de poudre,

Fut reconnu d'un chef qui devançait Lannoy:

Soudain aux assaillants il cria, «C'est le roi!»

LES SOLDATS.

Le roi! lui!... qu'il se rende.

FRANÇOIS-PREMIER.

A Bourbon! à ce traître!

POMPÉRANT.

Je fus non moins perfide, et je cesse de l'être:

Oui, sire, à vos genoux j'implore mon pardon:

Revoyez Pompérant, complice de Bourbon:

Je vins sous cet armet seconder votre épée....

Heureux, pour vous sauver, si ma tête est frappée!

Mais de lutter encor quittez le vain projet.

L'HONNEUR, ET LES MÊMES.

L'HONNEUR.

Roi, te dois-tu remettre aux mains de ton sujet?

L'Honneur, ton seul appui, ta derniere espérance,

T'a prêté dans ce choc une mâle assurance:

Vaincu, je t'ai couvert du sang de tes vainqueurs.

Je te reste; du sort méprise les rigueurs.

Commande que Bourbon t'épargne sa présence,

Et rends ta noble épée à Lannoy qui s'avance,

Et qui, par ton abord lui-même confondu,

De cheval humblement est déja descendu.

LANNOY.

Je me jette à vos pieds, seigneur, et vous supplie

En me rendant ce glaive, effroi de l'Italie,

D'accuser moins Lannoy, qui sait vous respecter,

Que l'injuste destin qui seul put vous dompter.

FRANÇOIS-PREMIER.

Lannoy, recevez-la cette fidèle épée

Qu'au sang de mes rivaux j'ai noblement trempée.

LANNOY.

Prenez, sire, en échange, un glaive que mon bras

N'a rougi qu'à regret du sang de vos soldats.

L'HONNEUR.

D'une auguste pitié source encore inconnue!

Regarde tes vainqueurs, marchant la tête nue,

Te comblant, roi captif, de leurs soins généreux,

Et plaignant ta défaite, et leurs coups trop heureux.

Traîne ton corps blessé parmi leur grand cortège:

N'en rougis point; l'Honneur te suit et te protège.

De ton armure entre eux partage les débris;

Un jour en leurs foyers les braves attendris,

Baisant tes éperons et ton fer teint de rouille,

Montreront à leurs fils ton illustre dépouille.

O Vents fougueux, pourquoi déchirer ces drapeaux,

Que les mains des soldats suspendent en faisceaux,

Seul abri de ce roi sous des torrents de pluie?

LES VENTS.

Nous soufflons un orage, il faut bien qu'il l'essuie.

Libres enfants des airs, les Vents impétueux

Respectent-ils des rois les fronts majestueux?

Sur la terre et les eaux désolant leurs empires,

Nous brisons sans égard leurs dais, et leurs navires.

Que sont-ils sous le ciel?--Mes frères, calmons-nous.

Moins gros de rage enfin, planons d'un vol plus doux;

Le tourbillon s'abaisse; et les foudres roulantes

Se retirent de loin sur les routes sanglantes.

Laissons donc ce cortège entraîner après soi

Les clairons, les tambours, fiers d'escorter un roi.

La nuit vient, l'air gémit: répondons sur ces rives

Aux soupirs des blessés, à leurs clameurs plaintives,

Et rappelons les cœurs des amis, des parents,

Sur les chemins couverts d'infortunés mourants.

UN OFFICIER.

Cachons dans ces fossés les pertes de la guerre.

Tôt, dépouillez ces morts; vîte, qu'on les enterre:

Sur le nez de chacun un peu de sable mis,

Nous ne penserons plus qu'ils furent nos amis;

Et demain, oubliant les fureurs de la veille,

Avec leurs meurtriers nous viderons bouteille.

UN SOLDAT.

Comme ils nagent ensemble en un bain de leur sang!

Colonel si brutal, et si vain de ton rang,

Un coup de sabre a donc, rabattant ton ivresse,

A côté d'un goujat étalé ta noblesse.

DEUXIÈME SOLDAT.

Camarade, je tiens son brillant compagnon:

D'un prince ou d'un évêque était-il le mignon?

La blancheur de sa peau plus douce que l'hermine.....

Qu'aperçois-je? un portrait gardé sur sa poitrine...

Sa maîtresse...! Ah! madame, en votre lit paré

Avait-il ce cœur froid, ce teint décoloré?

Pourquoi souriez-vous sur ce cadavre blême?

Songez-vous qu'en ce lit vous dormirez vous-même...?

Tendre ami, cède-moi médaillon, et bijou!

Un fat n'a pas besoin de briller en ce trou.

TROISIÈME SOLDAT.

Laisse, laisse à l'écart ce jeune capitaine:

Fouillons l'autre; sa poche est d'argent toute pleine!

Cet avare en nos mains va payer son écot.

QUATRIÈME SOLDAT.

Amassait-il pour vivre? il n'est plus: qu'il fut sot!

UN OFFICIER.

Hélas! entre ces morts, hélas! cherchez mon père!

DEUXIÈME OFFICIER.

Ah! déterrez mon fils!

TROISIÈME OFFICIER.

Ah! retrouvez mon frère!

DEUXIÈME OFFICIER.

Sur ces ravins sanglants apportez un flambeau...

Ta mère de ses mains te broda ton manteau,

Tes jeunes sœurs, mon fils, de ton honneur éprises

Tracèrent alentour de touchantes devises....

Avançons.... je frémis.... Ah! ce tronc mutilé...

C'est lui! ciel!... où sa tête a-t-elle donc roulé?

Triste père! ô des ans mensongère promesse!

Vieux, je vis; et tu meurs en ta verte jeunesse.

QUATRIÈME OFFICIER.

Retourne ce grand corps sur le ventre étendu,

Soldat; lave le sang sur ses traits répandu....

Reconnais Castriot à cette noble marque....

Ce coup, que des Français lui porta le monarque,

Fera voler son nom jusque dans l'avenir:

Sous le glaive d'un roi qu'il est beau de finir!

Ce héros n'est pas fait pour engraisser la plaine,

Parmi les os des gueux, pressés à la douzaine:

Les siens iront blanchir sous un tombeau doré,

De la niche d'un saint ornement admiré:

Les passants y liront, ne fût-il en sa vie

Qu'un ivrogne effronté, qu'un brigand, qu'un impie:

«Ci-gît un chevalier plein de foi, sobre, humain,

«Qui, sous Pavie, est mort d'une royale main.»

Quant à ces fantassins, miliciens imberbes,

Leurs corps, fumier des champs, se leveront en gerbes.

UN BLESSÉ.

Ah! que votre pitié termine mes destins!

AUTRE BLESSÉ.

O Dieu! mon flanc ouvert vomit mes intestins.

AUTRE BLESSÉ.

O cuisante douleur de ma plaie embrasée!

AUTRE BLESSÉ.

O perte de ma jambe en ses deux os brisée!

CHIRURGIENS-MAJORS.

Tranchez ces membres-ci,--trépanez ces gens-là.--

Leurs langes sont tout prêts: leurs brancards, les voilà.

Des soins des hôpitaux sommes-nous donc avares!

Sont-ils si malheureux? les rois sont-ils barbares?

UN SOLDAT.

Entre ces buissons, moi, loin de tout envieux,

Dépouillons de ce mort les habits précieux.

Plus brillant qu'un prélat devant une chapelle,

Son cramoisy, brodé d'un fil d'or en dentelle,

Est d'un velours trop beau pour un enterrement:

Riche aubaine! à son doigt reluit un diamant!

Lâche-moi cet anneau... Mordieu! comme il résiste!

Avec un doigt de moins un mort n'est pas plus triste:

Coupons ce doigt soudain; la bague le suivra....

Oh diantre!... il rouvre l'œil.... est-ce qu'il me verra?

SAINT-POL.

Où suis-je?... prête-moi ton secours charitable,

Mon ami! ce bienfait te sera profitable....

Je suis Saint-Pol.

LE SOLDAT.

Saint-Pol! le favori du roi!

SAINT-POL.

Ami, cache mon nom! je me livre à ta foi.

Ote-moi ces joyaux; crains qu'on ne m'emprisonne

Avec tous ces captifs que le vainqueur rançonne.

Va, ta fortune est faite.

LE SOLDAT.

Ah! j'agis pour l'honneur:

Mon seul desir était de sauver monseigneur.

CLÉMENT MAROT.

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 3 / 18 段