M. Grandvivier attendait les arrivants dans son salon où, en quelques
mots, il les remercia d'avoir bien voulu accepter son invitation.
Par sa cuisinière Cydalise qui, de longue date, connaissait la prétendue
Nadèje, il avait été prévenu qu'il fallait s'attendre à quelque vilain
tour de la part de cette drôlesse.
Alors il s'était mis en mesure de venir en aide à son propriétaire, si
les pressentiments de Cydalise se trouvaient justifiés. De là ce dîner
d'en cas qu'il avait fait préparer.
Après ces explications données, il acquiesça à la demande de Fraimoulu
qui tenait à lui présenter les convives de raccroc qu'il amenait.
--M. le baron de Walhofer, annonça Athanase en débutant par le jeune
homme.
Le juge s'inclina, faisant à son invité mine autant gracieuse que le
permettait son visage sévère.
--J'avais raison, il ne me connaît pas, pensa le baron en cédant la
place aux autres présentations de Fraimoulu.
Cinq minutes après, on était à table.
Si improvisé que fût ce dîner, il était excellent. Cydalise s'était
surpassée.
--Ouf! je suis dans la place! pensait joyeusement le baron de Walhofer
en lampant un verre de chambertin de bonne date.
Tout en se promenant autour de la table pour veiller aux besoins des
convives, le regard de M. Grandvivier s'était arrêté une seconde sur le
baron.
--De lui-même, le misérable est venu se mettre sous ma main! pensa le
juge dont personne n'eût pu soupçonner la haine qui grondait en son
coeur.
On n'était pas encore à moitié du repas et déjà la société était de si
joyeuse humeur, que Gontran se permit de dire:
--Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif de placer son
histoire sur Adèle... la fausse Nadèje.
--Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire d'un des exploits
d'Adèle, la fausse Nadèje! cria-t-on en choeur.
Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille.
--Je commence, dit-il.
Mais il en fut empêché par Cabillaud père qui, le menton luisant de
graisse, s'écriait en savourant un plat de crêtes de coq:
--Quelle sauce! quelle sauce! Je ferais le pari de manger mes bottes à
cette sauce-là!
--Oh! vous seriez bien attrapé si le pari était tenu! ricana Camuflet.
--Bah! bah! fit le gourmand docteur. Après tout, je tiendrais de
famille. Mon grand-père a bien mangé un soulier... C'est une histoire de
table. Voulez-vous que je vous la conte?
--L'aventure d'Adèle viendra plus tard. Je cède mon tour de parole, dit
Ducanif.
--En 1802, commença Cabillaud père, le théâtre de Bordeaux possédait
une actrice du nom de Lanlaire qui était au mieux avec la plus haute
autorité militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant protégée,
s'en donnait-elle à son aise avec le parterre qui un beau jour se fâcha
tout rouge et siffla à outrance. L'autorité militaire fit expulser les
siffleurs.
Le lendemain, tout le public était enrhumé. Dès que l'actrice voulait
parler, on éternuait en masse. L'autorité militaire envoya une trentaine
des enrhumés passer la nuit en prison.
Vous jugez si le parterre était furieux! Tant furieux que, le
surlendemain, quand Lanlaire entra en scène, le nez lui fut écrasé par
un soulier que lui décocha un spectateur qui l'avait retiré de son pied.
L'autorité militaire fit cerner le théâtre et ne laissa qu'une seule
issue par laquelle les spectateurs, un à un, durent défiler devant
ladite autorité. Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier;
le deuxième aussi; le troisième pareillement; enfin tout le public
n'avait plus qu'un pied chaussé. Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure
la fit rire et le lendemain, elle adressa ses excuses au public. Dès ce
jour, tout alla bien.
* * * * *
Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu un mot de l'histoire
de l'homme à la verrue.
Tous avaient l'air d'écouter, mais leur attention était ailleurs.
Fraimoulu songeait à prendre une éclatante revanche de son dîner manqué.
Il remuerait ciel et terre, mais il trouverait le cordon bleu qui
réparerait son échec.
Camuflet, placé en face du baron, par conséquent à même de bien le
dévisager, ne cessait de se répéter:
--C'est à croire que le Tombeur-des-Crânes et le baron ne font qu'un.
Si son attention n'eût été concentrée sur M. de Walhofer, Camuflet se
serait aperçu du regard dont le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se
disait:
--Est-ce cet imbécile, que j'avais enfermé chez le baron, qui possède la
lettre perdue par moi après l'avoir volée? Est-ce le baron qui cache son
jeu? L'a-t-il lui-même trouvée?
Car Gustave vivait dans une double angoisse résultant de deux problèmes
qui se présentaient sans cesse à son esprit: le baron, qui aurait dû
s'apercevoir du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et rien, dans
sa conversation que Gustave avait adroitement dirigée sur ce point,
n'indiquait qu'à sa rentrée chez lui il eût trouvé le prisonnier que
l'amant d'Héloïse avait enfermé à double tour.
--Pour avoir voulu nous délivrer du baron qui nous tient, Héloïse et
moi, par cette lettre, nous avons rendu notre situation pire. Au premier
jour, il nous enverra quelque coup de Jarnac.
Alors un revirement de sa pensée le ramenait à Camuflet.
--Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-là qui a ramassé la
lettre... l'a-t-il comprise?... Que veut-il en faire?
Et, pour la centième fois, il se posait cette question:
--Comment a-t-il pu sortir de chez le baron où je l'avais mis sous clé?
De son côté, M. Grandvivier était-il plus attentif que les autres au
récit du docteur Cabillaud? On aurait pu le croire à voir son regard
fixé sur le conteur pendant que sa main droite roulait machinalement
entre ses doigts agiles une boulette de pain de la grosseur d'une noix.
Oui, telle était la direction du regard du juge, mais parfois, et cela
n'avait que la durée de l'éclair, ce regard s'abaissait sur le voisin
de Ducanif, c'est-à-dire sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du
magistrat brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient plus
précipitamment la boulette.
Quant au baron, il paraissait écouter, à juger par son maintien. Un peu
renversé sur son siège, l'avant-bras droit allongé sur la table, jouant
avec son couteau à la pointe duquel il ramassait une à une les miettes
de pain qu'il posait ensuite sur le bord de son assiette, il avait les
yeux baissés et semblait suivre son passe-temps. Par moments, un léger
sourire apparaissait sur ses lèvres. Souriait-il au récit de Cabillaud
Père? Non. En son cerveau vivait une pensée qui lui faisait se répéter
avec un imperceptible frémissement de joie:
--Je suis dans la place! Il ne me connaît pas!... Tout va bien.
* * * * *
Cependant Cabillaud père continuait son histoire sur Lanlaire:
Mais l'actrice, une fois en paix avec son public, n'eut plus en tête
que de retrouver le coupable propriétaire du soulier qu'elle avait
emporté chez elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour se
rouler d'amour à ses genoux.
C'était mon grand-père.
Lanlaire promit de se rendre, mais à la condition que son soupirant,
avant son triomphe, aurait mangé sinon tout, du moins partie du soulier.
L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de faire une sauce telle
que le soulier deviendrait une gourmandise. Mon grand-père, amoureux au
possible, accepta la condition.
* * * * *
L'apparition du café, que le domestique apportait, coupa la parole à
Cabillaud, fort amateur de moka.
D'un geste, M. Grandvivier arrêta son domestique.
--Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous le café au salon... Puis
vous préparerez les tables de jeu.
Et en regardant ses convives:
--Ces messieurs désireront sans doute jouer un peu.
--Je ne déteste pas une partie de whist en digérant, avoua Cabillaud
père.
Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le café au salon.
Sa tasse prestement vidée, Gontran se rapprocha de l'homme à la verrue,
qui, debout dans un coin, humait son café à petites gorgées.
--Si vous m'acheviez votre histoire? demanda-t-il. Vous disiez que votre
grand-père avait consenti à manger son soulier...
Sans se faire plus prier, Cabillaud continua:
--Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui fit grâce.
--Et la suite? demanda Gontran curieux.
--La suite n'est pas drôle. Quand il voulut toucher la récompense
promise, comme il approchait ses lèvres du visage de Lanlaire, celle-ci
le repoussa en s'écriant:
--Pouah! vous sentez le vieux cuir! Vous me dégoûtez, vilain malpropre!
Et elle le fit mettre à la porte.
Depuis cette aventure, mon grand-père avait pris les souliers en telle
aversion, qu'il ne mit plus jamais que des chaussons.
* * * * *
Cabillaud père avait à peine achevé son récit que Ducanif venait
l'entraîner vers une table de jeu où, avec Gustave et Camuflet, ils
allaient faire un whist à quatre.
--Je te fais un piquet, proposa, à son neveu, Fraimoulu, qui ne
connaissait que ce jeu.