--Vous n'aimez pas à jouer, monsieur le baron? demanda M. Grandvivier.
Pour toute réponse, Walhofer, en souriant, montra les joueurs d'un signe
de tête donnant à entendre que, s'il ne tenait pas les cartes, c'était
faute d'avoir trouvé à se caser dans les parties formées.
--Je m'offrirais bien, mais je suis un piètre joueur. C'est tout au plus
si j'entends un peu l'écarté, dit le magistrat.
Puis, en indiquant une troisième table de jeu:
--Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, reprit-il, je vous
demanderais une leçon.
Le baron crut être agréable au juge.
--Une partie d'écarté? dit-il; je suis à vos ordres.
Le magistrat avait dit vrai en se traitant de piètre joueur. C'était à
peine s'il savait battre et donner les cartes et, pendant la partie, il
fit faute sur faute.
--Un pigeon qui se ferait facilement plumer! pensa le baron en
constatant cette maladresse et cette ignorance.
Il gagna haut la main.
--Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes!
--A ce point que je n'ose vous offrir une revanche, avoua franchement
Walhofer.
--Baste! baste! fit gaiement le magistrat, c'est en forgeant qu'on
devient forgeron.
Et il offrit le jeu à couper à son adversaire pour une nouvelle partie.
A ce moment s'éleva la voix de Cabillaud père qui disait à la table de
whist:
--Nous avons le trick et les honneurs.
Ensuite, profitant du répit laissé par la donne des cartes, il ajouta:
--Savez-vous, messieurs, que nous sommes des parfaits ingrats à l'égard
de M. Grandvivier venu si généreusement à notre secours quand nos
appétits dévorants n'avaient à se partager qu'un tablier de cuisine?
Nous avons oublié de le remercier de son délicieux dîner... d'autant
plus remarquable qu'il a été improvisé.
--Oh! oh! dit, en riant, le juge qui arrangeait ses cartes en main, je
refuse un triomphe que je n'ai pas mérité. Si donc, messieurs, vous êtes
en veine de félicitations, il faut les adresser à qui de droit; en un
mot, rendre à César ce qui appartient à César.
Alors s'adressant à son domestique:
--Augustin, fit-il, dites à Cydalise de venir recevoir les compliments
de ces messieurs.
Si, après cet ordre, M. Grandvivier n'eût ramené son attention sur ses
cartes, il aurait pu voir le tressaillement qui, de la tête aux pieds,
avait secoué le baron, devenu livide. En même temps, son oeil, plein
d'une méfiance craintive, s'était fixé sur le juge, semblant redouter un
piège sous ce qui venait d'être dit.
Alors M. Grandvivier s'était remis tout à sa partie et, en fixant son
jeu, était en train de se consulter sur la carte qu'il avait à jouer.
En une seconde, le baron eut dompté son trouble et, pour ajouter son mot
à l'éloge de Cydalise:
--La vérité, dit-il, est que vous possédez, monsieur, un cordon bleu
remarquable.
--Oui, fit le juge; malheureusement, je vais être forcé de m'en séparer.
L'attente de l'arrivée de la cuisinière avait suspendu le jeu à la table
de whist. En entendant ces paroles, Camuflet demanda:
--Cydalise est donc toujours malade?
--Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais j'ai dû reconnaître
qu'elle souffre d'une sorte de maladie nerveuse.
--Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent quelquefois pour
faire disparaître ce genre d'affection, avança Cabillaud père.
--Aussi, reprit le magistrat, suis-je décidé à accorder à ma domestique
la permission qu'elle me demande d'aller passer quelques semaines à la
campagne.
--Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas? demanda Fraimoulu, saisi par
l'espoir d'accaparer plus tard Cydalise.
A cette demande, un nuage d'inquiétude avait paru sur le front de
Walhofer. Il se dissipa quand le juge répondit:
--Si je la reprendrai? Vous n'en pouvez douter... Quand ce ne serait,
messieurs, que pour avoir le plaisir de vous faire apprécier une seconde
fois sa cuisine.
Il finissait quand apparut Cydalise.
Fort occupée par la préparation de son dîner, la cuisinière n'avait
pensé qu'à ses fourneaux. L'idée ne lui était pas venue de demander au
domestique Augustin, peu causeur du reste, des détails sur les convives.
Elle arrivait donc parfaitement ignorante des personnes que son maître
avait reçues à sa table.
--Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir parce que ces
messieurs ont tenu à vous complimenter sur le repas excellent que vous
nous avez improvisé.
--Ces messieurs sont trop bons, prononça Cydalise.
Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-même, pour répéter
son salut à chaque table de jeu.
Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer elle éprouva un violent
soubresaut, fit un pas en arrière et, d'une seule pièce, tomba évanouie
sur le parquet.
Cabillaud père fut aussitôt sur pied pour donner ses soins à la
cuisinière.
--Rien de grave, annonça-t-il. Rien qu'une surexcitation résultant du
zèle qu'elle a probablement mis à vouloir se surpasser en improvisant
notre dîner... Il faudrait la porter sur son lit.
Comme le valet Augustin se baissait pour soulever Cydalise, Fraimoulu,
qui en sa qualité de propriétaire, savait que l'appartement comportait
deux chambres de domestiques sous les combles, dit à son neveu:
--Gontran, aide donc Augustin à la porter au sixième étage.
--Mais non, mais non! fit vivement M. Grandvivier, il n'y a pas à monter
au sixième. Ayant fait exécuter une nouvelle office sur une partie de la
cuisine, j'ai converti l'ancienne en une chambre de domestique sous même
clé que l'appartement. C'est Cydalise qui l'occupe. Augustin n'a pas
besoin d'aide pour porter la malade sur son lit.
Puis, s'adressant à Cabillaud père qui s'apprêtait à suivre le valet
tenant Cydalise en ses bras:
--Mon cher docteur, dit-il, je la recommande à vos bons soins.
--Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste. Une potion calmante
des plus anodines et une bonne nuit suffiront pour que, demain, votre
cuisinière soit rétablie.
Ensuite, écartant son fils Gustave qui faisait mine de l'accompagner:
--Non, reste là. J'y suffirai seul.
Et il suivit Augustin emportant l'évanouie.
Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait indiqué qu'il se
crût la cause de l'évanouissement de la cuisinière. Son visage n'avait
exprimé qu'un sentiment de compassion.
Seulement, à la chute de Cydalise sur le parquet, une colère froide lui
avait mordu le coeur.
--Maladroite maudite! avait-il pensé.
Cette fureur secrète s'était troublée en entendant le juge annoncer
que Cydalise, au lieu de loger au sixième étage, avait sa chambre dans
l'appartement.
--Comment pourrai-je, à présent, faire la leçon à cette poule mouillée
qui n'a pas su commander à son émotion en me voyant?... Ce n'est plus
facile comme là-bas, rue de Turenne... Maintenant que me voici introduit
chez Grandvivier par un heureux hasard, la sotte et peureuse créature
va-t-elle me trahir?
Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau, il serra les poings
en se disant:
--S'il en était ainsi, malheur à elle!
Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait pu deviner sous
son attitude calme, s'apaisa chez le baron en entendant M. Grandvivier
dire après le départ de Cabillaud:
--Voilà qui me décide à accorder à Cydalise cette clé des champs qu'elle
m'a plusieurs fois demandée. J'hésitais à me séparer de cette femme qui
est à la fois bonne cuisinière et domestique dévouée.
Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tête et ajouta d'un ton
contrarié:
--Cela tombe mal.
L'incident avait fait abandonner les parties de jeu. Chacun se tenait
autour du maître de la maison qui répéta en appuyant sur ses mots:
--Oui, cela tombe très mal.
--Vous aviez sans doute le projet de donner quelques dîners pour
lesquels le talent de Cydalise va vous faire défaut? avança Fraimoulu,
interprétant à sa façon le regret du magistrat.
--Non, fit le juge. Ma contrariété vient de ce que, au lieu de cette
servante sur laquelle je pouvais compter, j'aurai une nouvelle figure
ici, pour le moment prochain du retour de ma fille.
--Votre enfant va donc revenir? demanda Camuflet.
--Oui, dans une quinzaine de jours.
--Parfaitement guérie?
--Ayant recouvré toute sa santé, prononça gaiement M. Grandvivier.
Et, revenant à ses moutons:
--Voilà pourquoi, mon cher Camuflet, par cette cloison que je vous
ai fait élever, j'ai dû rétrécir la cuisine afin d'avoir une nouvelle
office, ce qui me permettait d'utiliser l'ancienne en la transformant en
une chambre de bonne qui n'existait pas, sous clé, dans l'appartement...
Il est nécessaire que ma fille ait, la nuit, une domestique couchée à
proximité. C'est là ce qui fait que je n'ai pas envoyé Cydalise loger au
sixième étage.
Cependant Fraimoulu s'était penché à l'oreille de son neveu pour lui
souffler tout bas:
--Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton affaire! Une belle
dot!... Brise donc ta stupide liaison!
Bien décidé à la résistance, Gontran, pour en finir une bonne fois,
répondit sur le même ton à son oncle:
--Savez-vous la différence qui existe entre la Dame Blanche et mon
mariage?
--Non, lâcha l'oncle ahuri.
--C'est que la «Dame Blanche vous regarde», et que mon mariage ne vous
regarde pas du tout.
A ce moment reparut Cabillaud père, pour donner des nouvelles de la
malade.
--En revenant à elle, annonça-t-il, Cydalise a eu une crise de larmes
qui l'a soulagée, mieux que la potion calmante. Quand je l'ai quittée,
elle s'endormait... C'est tout un paquet de nerfs que cette fille!
Cinq minutes après, tous partaient, reconduits jusqu'à la porte par M.
Grandvivier.
En saluant le baron qui fermait la marche, le juge prit congé de lui par
cette banalité dite d'une voix aimable:
--Enchanté de l'occasion qui m'a permis d'apprendre un peu le jeu de
l'écarté.
--Oh! vous avez encore besoin de recevoir bien des leçons! répliqua en
riant Walhofer.
--Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez pas votre élève, prononça
le juge.
En même temps qu'il invitait le baron à revenir, le magistrat lui
tendait la main.
--Pour sûr, il ne me connaît pas! se répéta le baron en serrant la main
qui lui était offerte.
Derrière la porte qu'il venait de refermer sur les partants, M.
Grandvivier essuya avec dégoût sur son vêtement la main qu'avait touchée
le baron.
--Gare à toi, misérable! gronda-t-il.
Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre de Cydalise.
Le sommeil dont avait parlé Cabillaud n'était pas venu ou avait dû
être de fort courte durée, car la cuisinière, à l'entrée de son maître,
s'était dressée sur son séant, pâle, la figure convulsée, frissonnante
de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes en disant d'une
voix brisée:
--Grâce! Pitié!
--Grâce! répéta le juge. Grâce pour qui? Pour vous ou pour lui?
M'avez-vous fait grâce à moi dont vous avez brisé le coeur par la plus
épouvantable torture? Avez-vous eu pitié de ma pauvre enfant que vous
avez perdue, vous et votre ignoble complice?
Un instant le juge regarda cette fille anéantie par une immense
épouvante, puis il reprit:
--Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez grâce, à quoi bon?
Vous savez que, si vous tenez votre promesse, vous n'avez rien à
craindre de ma vengeance. J'ai juré et je tiendrai mon serment de m'en
remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en ai la certitude, il
vous punira... Sans qu'il vous vienne de moi, le châtiment ne saurait
tarder à vous atteindre.
Après un rire qui se pouvait comparer à une sorte de rugissement rauque
et féroce, M. Grandvivier poursuivit:
--Mais, pour lui, il n'en est pas de même. Je ne confierai à personne le
soin de me venger... De lui-même, il est venu se mettre sous ma main...
et ma main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable!
Comme s'il croyait déjà tenir sa proie, M. Grandvivier étendit un bras
menaçant en répétant son rire tout vibrant d'une haine farouche.
Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref:
--Demain, devant témoins, je vous offrirai de vous laisser partir et
vous refuserez votre liberté.
Pantelante de la terreur immense que lui inspirait son maître, Cydalise
bégaya d'une voix convulsive:
--Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre service.
Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait à demander lui coûtait à
dire; puis avec effort:
--Depuis combien de temps n'avez-vous parlé à votre misérable complice?
A cette question, la cuisinière se mit à trembler, et elle finit par
balbutier:
--Dans la dernière semaine que nous avons habité rue de Turenne, il est
venu au milieu de la nuit.
Et vivement, avec le ton d'une sincérité indéniable, elle ajouta:
--Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas volontairement que je
l'avais attiré.
--Je le sais, dit froidement le juge. C'est moi qui, en vous ordonnant
d'ouvrir la fenêtre du salon, vous ai fait lui donner le signal qui,
jadis, était celui de vos rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu
franchir le mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre... Un
moment, le désir m'est venu de l'abattre d'un coup de fusil, mais, la
réflexion aidant, je l'ai laissé passer, car ma vengeance n'eût pas
été ce que je la veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien
puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la réputation de ma fille
soit effleurée par l'ombre même d'un soupçon.
Cydalise avait écouté, frémissante, les yeux agrandis par l'épouvante.
Tant de haine implacable avait accentué les paroles du juge, qu'elle
s'écria effarée:
--Non, vous ne m'avez pas pardonné!
--Vous avoir pardonné? répéta le magistrat en secouant la tête
lentement. Vous dites vrai, non. Mais j'ai juré, devant les aveux de
votre repentir, de laisser au ciel, je vous le répète, le soin de vous
punir... Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites rien qui
laisse ce misérable échapper à ma vengeance.
--Aujourd'hui, je le hais! C'est lui qui m'a perdue! prononça Cydalise
avec une rage farouche.
Après un court silence, M. Grandvivier reprit:
--A votre dernière entrevue, que vous a demandé cet homme?
--Il tenait surtout à savoir si votre fille allait bientôt revenir.
Un sourire cruel passa sur les lèvres du juge.
--A cette heure, il en est assuré, dit-il, car, ce soir même, devant mes
invités, j'ai pris soin d'annoncer le prochain retour d'Angèle.
Ensuite, d'une voix qui ordonnait:
--Demain, reprit-il, le chenapan rôdera autour de la maison, guettant
votre première sortie, d'abord pour vous imposer de rester chez moi
où vous devez servir ses intérêts... Sur ce point, vous lui laisserez
croire que c'est à lui que vous cédez... Puis, pour étudier les moyens
de vous revoir à sa guise dans ce nouveau domicile... Vous m'avertirez
de ce qui aura été convenu à ce sujet.
Et d'un ton bref et dur:
--Vous m'avez compris? ajouta le juge.
--J'obéirai, articula péniblement la servante, secouée par un nouveau
frisson et suivant d'un regard plein de terreur M. Grandvivier qui se
retirait lentement.
Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas à se soustraire par la fuite aux
ordres de son maître? Il fallait qu'un terrible secret la mît sous la
puissance du juge, car, quand elle fut seule, elle répéta entre ses
dents, qui claquaient d'épouvante:
--Oui, oui, j'obéirai!