POTAGES: _Au lait lié,--aux laitues purée de navet,--à la bisque._

--Bigre! fit Gontran en écrivant, trois potages! Vous allez bien, mon

oncle.

--Attends un peu la suite, tu vas voir. Je veux épater Ducanif, M.

Grandvivier et Cabillaud père, qui sont de mes convives. Ils verront que

leurs Cydalise, Clarisse et Héloïse ne sont que de la Saint-Jean à côté

de ma Nadèje.

--C'est votre nouvelle cuisinière qui porte ce nom russe?

--Elle sort de chez le prince Krapouskoff qui, m'a-t-on dit, a dépensé

plus de deux cent mille francs pour lui faire apprendre la cuisine dans

toutes les capitales d'Europe.

--Et qui vous a dit ça?

--Ma fruitière, qui me l'a procurée. Nadèje est une encyclopédie

culinaire.

Et Fraimoulu reprit sa dictée:

RELEVÉS: _Dalle de saumon génoise.--Brochet à l'indienne.--Cromeski de

maquereaux au beurre de Montpellier._

Pendant que le neveu écrivait, l'oncle reprit:

--Figure-toi qu'elle arrive directement de Russie. Je l'ai pincée, pour

ainsi dire, à sa descente de wagon. J'ai même été obligé de lui avancer

six louis pour dégager ses malles qu'elle avait expédiées en avant et

qui l'attendaient à la consigne...

Il s'interrompit pour revenir à son menu.

ENTRÉES: _Côtelettes de mauviettes.--Boudin de faisan au

suprême.--Filets de volailles à la Singara.--Chartreuse d'ailerons de

dindon._

Mais Fraimoulu était si fier de son cordon bleu qu'il étouffait à n'en

pas parler. Il oublia donc le menu pour reprendre:

--Pour dégager ses malles, Nadèje comptait sur l'avance que devait lui

faire le Président du Sénat chez qui elle allait entrer... car ce n'est

ni plus ni moins qu'au Président du Sénat que je l'ai enlevée... Pour

l'attacher à mon service et qu'elle n'allât pas chez le président j'ai

procédé généreusement... A titre de denier à Dieu, je lui ai fait cadeau

de deux mois d'appointements... Douze louis!

--Douze et six pour les malles, dix-huit, compta tout haut le neveu.

Fraimoulu revint à sa dictée.

--Nous continuons les Entrées, dit-il. _Aspic d'amourettes.--Pain de

volailles garni._--C'est tout. Passons à présent aux Rôtis.

--Saperlotte! fit Gontran moqueur. Savez-vous, mon oncle, que vos

invités ne risqueront pas de se faire arrêter pour avoir, en sortant

de votre table, volé un petit pain chez un boulanger?... Quel

balthazar!!!... Et c'est vous qui avez trouvé tous ces plats-là?

--Non, ce menu est de la composition de Nadèje.

--Ça doit coûter gros.

--J'ai remis ce matin à Nadèje vingt louis pour faire sa halle.

--Dix-huit et vingt, trente-huit, additionna encore le neveu.

Et reprenant:

--Alors la cuisine, en ce moment, flambe de tous ses fourneaux? Ce doit

être un beau spectacle à aller voir, proposa-t-il, curieux qu'il était

de connaître le grand cordon bleu russe.

--Impossible! dit sèchement Fraimoulu.

--Parce que?

--Nadèje a fait la condition _sine qua non_ de son entrée chez moi

qu'on la laisserait seule à ses savantes compositions, qu'elle ne serait

troublée dans son travail par nul profane... pas même moi... Elle craint

un visiteur qui lui volerait ses recettes... Elle s'est donc enfermée

dans sa cuisine qui, à l'heure dite, s'ouvrira pour le transport des

plats sur la table... Tu le vois, il m'est impossible d'aller contre

la foi jurée. Nadèje est capricieuse comme tous les grands artistes.

Inclinons-nous donc sans...

La phrase de Fraimoulu lui fut coupée par un retentissant tintamarre de

vaisselle cassée.

--En voici un qui a gagné largement sa journée, pensa le neveu.

Ensuite, à haute voix, il demanda:

--Est-ce que Nadèje prépare un fricot à l'éclat de vaisselle!

--Non; ça, c'est mon nouveau domestique.

--Fourni aussi par la fruitière?

--Non, il m'a été procuré par mon boulanger qui m'a affirmé que, dans

son genre, il était une perle.

--J'aurais cru qu'il venait de votre marchand de vaisselle, moi.

--Tu comprends qu'il me fallait quelqu'un pour servir à table... pour

me coiffer... pour me raser... Pietro--il s'appelle Pietro, mais il est

Auvergnat--Pietro a la main un peu lourde, mais il se la fera légère

dans la pratique de son nouveau métier.

--Que faisait-il donc avant d'être appelé à vous raser?

--Il était paveur.

Il faut croire que rien n'est plus faux que le dicton: «Un homme

averti en vaut deux», puisque Fraimoulu, averti par Ducanif du genre

de domestiques que procurent les fournisseurs, était si sincèrement

enchanté de s'être adressé, pour monter sa maison, à son boulanger et

à sa fruitière... Nadèje, un phénomène! Pietro, une perle! C'était, du

premier coup, avoir eu la main prodigieusement heureuse.

--Ces gens-là vieilliront avec moi. On dit que la race des bons

serviteurs a disparu: erreur! Ce sont les maîtres qui manquent de nez

pour les découvrir, disait-il à son neveu d'un air grave.

--Alors, vous, mon oncle, vous avez eu du nez? demanda Gontran qui

doutait qu'à planter des radis on récoltât des truffes.

--Tu verras Nadèje, tu verras Pietro; je ne te dis que ça.

--Si je n'ai pas encore vu Pietro, je l'ai déjà entendu.

--Tais-toi donc, mauvais plaisant! Pour quelques méchantes assiettes

cassées!... Je te le répète, Pietro a la main lourde... il se la fera

légère à la longue, voilà tout.

--Je n'ai pas de conseil à vous donner; mais, en attendant, moi, à votre

place, pour les débuts de Pietro comme barbier, je commencerais par lui

faire raser mon portier pendant un an ou deux, débita Gontran sans rire.

Mais Fraimoulu secoua la tête en homme qui dédaigne de répondre à des

balivernes.

--Quant à Nadèje, reprit le neveu, je ne l'ai ni vue ni entendue.

J'avoue même que j'ai grand appétit de la connaître... du moins ses

oeuvres.

--Dans une demi-heure, tu les dégusteras, promit l'oncle après avoir

regardé la pendule.

--Sera-t-elle exacte?

--Toujours sur le point! m'a dit la fruitière. Il paraît qu'en Russie,

chez le prince Krapouskoff, c'était sur l'exactitude de Nadèje qu'on

réglait les pendules.

--Moi, ce que j'en dis, c'est parce que j'ai faim... Il ne faut pas

remonter jusqu'avant la grande Révolution pour trouver des cuisinières

qui ne soient pas à l'heure.

--Avec Nadèje, n'aie pas ce souci. A sept heures précises, elle ouvrira

la porte de sa cuisine. Alors les productions de ce génie culinaire nous

seront apportées sur la table par Pietro.

--Bigre! Pourvu que le paveur auvergnat ait la main plus heureuse avec

les plats qu'avec les assiettes!!! lâcha Gontran qui s'amusait de la

confiance de son oncle.

Aussi revint-il à Nadèje.

--Et toujours, reprit-il, vous respecterez la condition de ne pas entrer

dans la cuisine quand votre cordon bleu sera à ses fourneaux?

--Qui veut la fin veut les moyens. Je veux manger de bons morceaux, je

dois donc laisser qu'on me les apprête dans ce que l'on peut appeller

le silence du cabinet... Je te le redis, les grands artistes ont leurs

fantaisies... Je me suis laissé affirmer que Sardou avait écrit ses

meilleures pièces enfermé dans une cave.

Et, sur ce renseignement, Fraimoulu reprit la dictée de son menu à

Gontran.

Tout était terminé quand apparut le premier convive. C'était le lecteur

Cabillaud père, l'homme à la verrue. Il arrivait le bec enfariné par

le billet d'invitation qui lui avait annoncé le début de Nadèje...

«la célèbre Nadèje que le Président du Sénat voulait s'attacher à prix

d'or!» disait ledit billet d'invitation.

Cabillaud père avait été trop fier de sa cuisinière Clarisse devant

Fraimoulu pour que l'heureux maître de l'illustre Nadèje ne se vengeât

pas un peu.

--Chez le prince Krapouskoff, elle daignait quelquefois confectionner le

soufflé d'andouilles pour les chiens de ce noble Russe, lâcha Athanase,

sachant que le soufflé d'andouilles était le triomphe de Clarisse.

Après le docteur à la verrue vint Camuflet.

Depuis quinze jours que lui était arrivée l'aventure de se trouver

enfermé chez le baron de Walhofer, le triple veuf, autrefois si jovial,

était devenu grave et inquiet.

Après l'avoir présenté à Cabillaud père, le premier soin de Fraimoulu

fut de demander à l'homme aux trois belles-mères:

--Vos dames vont bien?

--Trop bien! répondit Camuflet d'une voix pleine de sous-entendus et en

clignant l'oeil autour duquel une teinte d'un jaune affaibli rappelait

encore le pochon reçu.

Fraimoulu avait invité le petit homme par égard pour son nouveau

locataire, M. Grandvivier, qu'il voulait attirer à sa table; car, depuis

une semaine, le magistrat avait quitté la rue de Turenne pour venir

s'installer dans la maison d'Athanase où il occupait, on le sait,

l'appartement situé au-dessus de celui du propriétaire.

--Je descends de chez M. Grandvivier qui ne tardera pas à me suivre. Il

m'a chargé de l'annoncer, déclara Camuflet.

--Je n'ai risqué mon invitation à votre ami, notre digne magistrat,

qu'en apprenant qu'il était délivré de l'instruction sur la mort de

votre ex-associé, M. Bazart, dit Fraimoulu.

--Oui, le suicide de mon ancien copain ayant été prouvé, voici déjà une

dizaine de jours qu'une ordonnance de non-lieu a remis en liberté le

jeune homme prévenu de l'assassinat de Bazart.

--Le neveu du défunt, je crois?

--Son neveu et son héritier. Car, du moment qu'il a été reconnu

innocent, il hérite la fortune de son oncle, en vertu d'un testament que

Bazart avait écrit quelques heures avant de se tuer... Cinquante mille

livres de rente environ.

Occupé qu'il était à transcrire ses menus, Gontran avait dressé

l'oreille en entendant parler de celui qui, dans la journée, était venu

sonner chez lui et qui, après trois carillons inutiles, avait glissé

sous la porte l'écrit par lequel il annonçait son retour pour le

lendemain afin de proposer une bonne affaire.

Cependant le dialogue s'était poursuivi.

--Cinquante mille livres de rente! répéta Fraimoulu. Par malheur,

cette fortune fondra vite entre les mains de ce garçon auquel, s'il me

souvient bien, sa dissipation et son inconduite ont valu le nom de la

Godaille.

--Voilà qui vous trompe, dit Camuflet. Est-ce que l'épreuve par laquelle

il vient de passer a été une leçon pour lui? Je ne sais, mais la vérité

est que le jeune homme est transformé. Quand la fortune de son oncle

lui donnerait le moyen de vivre à rien faire, il parle, au contraire,

de consacrer sa vie à je ne sais quel but... Je tiens ces détails de M.

Grandvivier, que, ce matin même, Frédéric Bazart est venu voir pour

le remercier de sa liberté rendue et, en même temps, lui demander des

conseils sur son nouveau plan de conduite.

La conversation fut interrompue par Cabillaud père. En homme dont la

gourmandise s'impatientait, le porteur de verrue avait déjà consulté

deux fois la pendule. Il s'en fallait encore de vingt minutes qu'il fût

l'instant de se mettre à table.

Pendant que Camuflet et Fraimoulu avaient causé sur la Godaille, le

docteur s'était adroitement échappé pour aller faire un petit tour

d'inspection à la cuisine. Mais en plus qu'il s'était cassé le nez sur

la porte fermée par Nadèje, il avait été accosté par Pietro, l'Auvergnat

paveur. Dans un langage qui, comme sa main, avait aussi besoin de se

faire à la longue, le valet de chambre débutant lui avait lâché cette

phrase:

--Qu'est-ce que vous me fouchez là? Si vous voulez pas que je vous fache

dancher, fouchez-moi le camp au salon attendre la choupe.

De sorte que le gourmand docteur était revenu fort penaud, alors que

le triple veuf et Athanase causaient encore de la Godaille. Et comme

la pendule lui avait annoncé vingt minutes avant la «choupe», il avait

interrompu l'entretien par cette question:

--Serons-nous nombreux à table?

--Huit, le nombre voulu. Plus que les Grâces et moins que les Muses,

annonça Fraimoulu qui possédait ses classiques de la table. Rendant à

mon ami Ducanif un dîner qu'il m'a dernièrement offert, j'ai cru lui

être agréable en invitant aussi les deux convives que j'avais rencontrés

à sa table; votre fils Gustave et un baron de Valhofer... Joignez à

ces messieurs mon nouveau locataire M. Grandvivier, et nous quatre ici

présents, voilà ce nombre huit qui...

La parole fut coupée à Athanase par le vacarme d'un nouveau lot

d'assiettes brisées, dans la salle à manger, par Pietro, qui continuait

à se faire la main.

--J'en suis toujours pour mon conseil au sujet des débuts de Pietro

comme barbier. Pendant une année ou deux, qu'il commence par raser votre

concierge, souffla Gontran à son oncle.

Un coup de sonnette se fit entendre.

--Voilà Ducanif et ses amis, annonça Fraimoulu qui, au bruit de pas

nombreux dans l'antichambre, devinait la prochaine apparition de

plusieurs invités.

Puis, en maître de maison qui songe à mettre ses convives à l'aise par

une présentation, il se pencha vers Camuflet.

--Connaissez-vous ces messieurs? demanda-t-il.

--Aucun, dit le triple veuf.

C'était, en effet, Ducanif et ses amis qui ne tardèrent pas à faire leur

entrée.

--M. Camuflet, annonça Fraimoulu aux arrivants.

Puis successivement:

--M. Ducanif, dit-il au petit homme.

Un fait incontestable était que, quinze jours auparavant, Ducanif et

Camuflet s'étaient rencontrés nez à nez et d'assez drôle façon dans le

logis du baron. Il n'y eut pourtant dans le salut échangé entre les deux

présentés, que la froideur de gens qui se trouvent pour la première fois

en présence.

--M. le docteur Gustave Cabillaud, continua Athanase.

Camuflet s'inclina, sans rien qui trahît une impression quelconque

devant Gustave.

--C'est celui que j'ai enfermé chez le baron, quand il écoutait Héloïse

et Walhofer causant sur le carré, pensa le docteur en rendant le salut.

Comme il s'était redressé avant que Camuflet eût complètement relevé sa

tête qui saluait, il enveloppa le triple veuf d'un regard sinistre en

disant:

--Si c'est lui qui a trouvé la lettre, qu'en a-t-il fait? L'a-t-il

rendue au baron? Pourquoi Walhofer, qui aurait dû, déjà, vingt fois,

s'apercevoir du tour, n'en souffle-t-il mot?

Et il céda la place au baron, guettant en dessous la physionomie des

deux hommes, pendant cette troisième présentation faite par Fraimoulu.

Le baron eut une brusque et sèche inclinaison de tête. Néanmoins, si

court qu'eût été le geste, Walhofer, avant qu'il eût relevé le front,

avait eu, sur les lèvres, un imperceptible sourire moqueur.

Quant à Camuflet, il est probable que, pour voir les traits du Belge,

il n'avait plus retrouvé l'occasion dont il avait été privé quand on

l'avait aveuglé avec un tapis de table et mis sous clé chez le baron,

car d'un prompt coup d'oeil il dévisagea l'individu aux longues

moustaches.

--C'est le portrait tout craché du Tombeur-des-Crânes, pensa-t-il en

comparant, dans sa mémoire, le baron avec le jeune homme qu'il avait

vu fumer sa pipe à la fenêtre prenant vue sur le jardin de la dernière

demeure de M. Grandvivier.

Son devoir de maître étant accompli, Fraimoulu prononça:

--Là! maintenant, il ne nous manque plus que M. Grandvivier.

--Eh! eh! se dit Gustave qui, au moment où le nom du juge avait été

prononcé, se trouvait, bien par hasard, avoir son regard tourné vers le

baron.

Il lui avait semblé, quand on avait nommé le magistrat, qu'un nuage

rapide avait passé sur le front du Belge.

Au nom du juge, Cabillaud père, le doigt tendu vers la pendule, s'était

écrié:

--Alors il faut que le magistrat se dépêche fièrement, s'il veut arriver

à l'heure.

En effet, l'aiguille marquait sept heures.

Et, tout aussitôt, la pendule fit entendre lentement sa sonnerie.

--Accordons les cinq minutes de grâce, proposa Fraimoulu.

--La peste soit du lambin! grommela Cabillaud père qui ne plaisantait

pas avec une seule minute de retard quand il s'agissait de nourriture.

Tenant à la main ses menus pour les distribuer, tout à l'heure, sur

la table, Gontran s'était approché de son oncle pour lui souffler à

l'oreille:

--Sept heures! A ce moment, Nadèje doit avoir ouvert la porte de sa

cuisine à Pietro.

--Ne t'ai-je pas dit que, chez le prince Krapouskoff, c'était sur

l'exactitude de Nadèje qu'on réglait les pendules?

Les cinq minutes s'écoulèrent, puis cinq autres encore, sans que M.

Grandvivier eût paru.

Alors, comme les invités faisaient silence, on entendit résonner un

grand coup.

Ensuite un second.

Enfin un troisième.

--Tiens! souffla Gontran à son oncle, vous avez donc changé la coutume

de faire annoncer de vive voix que le potage était servi? Vous préférez

l'usage du théâtre où trois coups avertissent qu'on va commencer.

A ce moment, la porte s'ouvrit.

C'était Pietro, bouche béante, oeil hébété, visage empreint d'une

surprise immense.

L'Auvergne n'avait vraiment pas de chance! De tous ses naturels, elle

n'en possédait vraisemblablement qu'un seul du doux nom de Pietro et

celui-là était un idiot... Il fallait, du moins, le juger tel à voir

l'air profondément stupide avec lequel il regardait les invités.

Fraimoulu prit son air grave et sa voix sévère:

--Est-ce ainsi, Pietro, qu'on vient annoncer que le potage est servi?

prononça-t-il.

--La choupe! la choupe! C'hest de la soupe que vous parla? dit le paveur

se décidant à répondre.

Il éclata de rire en se tenant le ventre à deux mains, et quand sa

gaieté, qui retombait en pluie sur les convives, se fut un peu éteinte,

il reprit:

--La choupe! Si c'hest celle-là que vous mangea, je veux être

estranguia!

Et il tourna le dos en criant:

--Venez la voir, votre choupe!

Fraimoulu en tête, on se précipita sur les pas de Pietro, chacun

pressentant quelque drame menaçant son appétit.

On eut alors le mot des trois coups entendus. Ils provenaient de la

porte de la cuisine, enfoncée par Pietro quand, à sept heures précises,

il n'avait pas vu la communication s'ouvrir sous la main de la

ponctuelle Nadèje. Le vigoureux paveur avait fait merveille. En trois

coups de poing, il avait crevé les trois panneaux.

La cuisine était déserte!

Nul plat préparé n'apparaissait; aucune provision ne se voyait sur le

buffet, attendant son tour de cuisson.

Seule, une marmite apparaissait sur un fourneau dont la cendre blanche

attestait un feu éteint depuis longtemps.

Et quand Fraimoulu souleva la couverture de cette marmite, son étrange

contenu apparut à tous les invités.

A demi plein d'eau, ce récipient renfermait, bien plié, le tablier de

cuisinier de Nadèje qui, par dérision, y avait joint l'assortiment de

légumes qui accompagnent la cuisson du pot-au-feu.

Après avoir trouvé cette nouvelle façon de «rendre son tablier»,

l'ex-cuisinière du prince Krapouskoff devait avoir décampé depuis trois

heures au moins.

--Refait! prononça lugubrement Fraimoulu qui, pas une seconde, n'eut

l'idée d'envoyer chez le Président du Sénat pour savoir si Nadèje

n'avait pas cherché une nouvelle place chez ce haut dignitaire.

--Bien que rare, ce genre de pot-au-feu revient cher, pensa Gontran

au souvenir des trente-huit louis que la voleuse avait soutirés à son

oncle.

Il était sans pitié, ce cher neveu, car, malgré le désastre qui

accablait Athanase, il s'approcha de lui pour demander tout bas:

--Est-il toujours utile de placer mes menus sur la table?

Fraimoulu, on le comprend de reste, n'était pas à la plaisanterie. Avoir

eu la prétention d'humilier les maîtres d'Héloïse, Clarisse et Cydalise

par les débuts du cordon bleu russe qui avait étudié son art dans

toutes les capitales d'Europe, et n'avoir à offrir à ses convives

qu'un bouillon de tablier de cuisine, c'était à s'arracher le nez du

désespoir!

Il pouvait, à la vérité, se dire que Pietro lui restait, mais, ingrat

envers la Providence qui lui avait laissé cette fiche de consolation, il

hurla avec une rage indicible:

--Que le diable étouffe la satanée mère Chandernac, ma fruitière, qui

m'a procuré cette voleuse!!! Je la danse de mes trente-huit louis!!!

En sa qualité d'ancien placeur récemment sorti des affaires, Ducanif

avait la mémoire encore fraîche de bien des renseignements.

--Ah! c'est la Chandernac qui vous l'a procurée? dit-il. Alors je la

connais, votre Nadèje. Une grande rousse, avec une tache dans l'oeil et

une lentille sur le menton, n'est-ce pas?

--Précisément.

--Il y a gros à parier qu'elle a filé parce qu'elle a appris que je

serais de vos convives. Elle savait que je démolirais les balançoires du

prince Krapouskoff... Ah! c'est une jolie rouleuse que cette fille qui,

de son vrai nom, se nomme Adèle!

--La Chandernac me l'avait tant recommandée! «Prenez ma tête si je vous

trompe», me disait-elle.

--La Chandernac est la tante de cette fille. Elle lui a déjà procuré

vingt places où elle n'a pas fait long feu. La seule maison où elle

aurait chance de rester serait une maison de détention... Vous n'êtes

pas le premier à qui elle ait joué le tour!

Ce disant, un souvenir revint à Ducanif qui, après avoir souri,

continua:

--Dans le nombre des exploits d'Adèle, j'en connais de bien drôles.

Tenez, je vais vous en conter un.

La veuve de Scarron, dit l'histoire, faute de monnaie, eut souvent

à remplacer le rôti par un joyeux ou intéressant récit fait à ses

convives. Mais les convives en question, au moment dudit récit,

s'étaient déjà mis, si peu que ce fût, quelque chose dans l'estomac, car

le rôti n'arrive pas d'emblée au début d'un repas. La preuve en est

que «ventre affamé n'ayant pas d'oreilles», les invités de la Scarron

n'auraient pu écouter le récit, si leurs ventres n'avaient pas déjà reçu

un acompte.

Mais il n'en était pas de même pour les convives de Fraimoulu. Ils

étaient à jeun, complètement à jeun.

Delà vint donc que Gontran fut sage en avançant la proposition suivante:

--Si nous faisions précéder l'histoire sur Adèle d'une soupe à l'oignon

que nous ferait la portière et de deux douzaines de côtelettes aux

cornichons que Pietro irait commander chez le charcutier?

Mais ce notable changement introduit dans le menu n'était pas du goût

de l'affamé et gourmand Cabillaud père, auquel les cornichons ne

réussissaient pas. Il est si vrai que la faim rend féroce, qu'il y eut

une intonation de raillerie amère dans la voix de l'homme à la verrue

quand il fit cette remarque:

--Monsieur Grandvivier, lui, a eu le bon nez de ne pas venir.

C'était vrai. Le juge n'était pas là. Dans l'émotion du désastre, on

avait oublié ce huitième convive manquant à l'appel. Pourquoi cette

absence qu'aucun mot d'excuse n'était venu justifier? La distance à

parcourir ne pouvait atténuer cette impolitesse, puisque c'était la

simple affaire d'un étage à descendre.

Surexcité par les borborygmes qui grondaient dans son estomac aux abois,

Cabillaud père, toujours impitoyable pour la mésaventure d'un ami, avait

continué:

--Oui, il a eu bon nez, le juge!... Un de ces nez qui flairent les

mystifications!

Une mystification! Supposer que Fraimoulu avait voulu se jouer de ses

invités!!!

Devant cet affront, Athanase se redressa superbe.

--En attendant l'heure de ma revanche, dit-il, permettez-moi, messieurs,

de vous conduire, ce soir, au café Anglais.

Entraînant à sa suite son monde, calmé par ces bonnes paroles, Fraimoulu

allait sortir de la cuisine quand, sur son passage, se plaça Pietro qui

disait:

--Nous chommes chauvés! Pas bejoin de chortir pour chiqua la

ratatouille, fouchtra!

Et le valet de chambre, qui rappelait si peu les Lafleur et les

Bourguignon ou Comtois du dix-huitième siècle, se mit à danser une

bourrée devant les convives stupéfaits, en hurlant:

--Nous chommes sauvas!

Après quoi, il se retourna pour crier:

--Viens ichi, toi, conter ta choje à ces messieurs.

A cet appel, on vit, derrière l'Auvergnat, apparaître un vieux

domestique à tenue correcte qui, après s'être respectueusement incliné,

commença:

--M. Grandvivier, mon maître, m'envoie à M. Fraimoulu pour...

--... Pour s'excuser de ne pouvoir être des miens ce soir? interrompit

Athanase.

Le valet secoua négativement la tête.

--Non, dit-il, pour vous prier, vous et vos amis, d'accepter son

dîner. Ayant appris votre mésaventure, il serait heureux de vous tirer

d'embarras... En conséquence, il a fait improviser par Cydalise un repas

pour lequel il réclame toute votre indulgence.

Et, pour donner le branle aux hésitants et entraîner son monde, le valet

salua encore et annonça:

--Ces messieurs sont servis!

--Vite, à la choupe! à la choupe! beugla Pietro lui venant à la

rescousse.

Un mouton suffit pour entraîner tout le troupeau, dit-on. Ce mouton fut

Cabillaud père qui s'écria avec empressement:

--J'accepte!

--Au fait, pourquoi pas? souffla Gontran à son oncle pour le décider.

--J'accepte, dit le pauvre Fraimoulu avec cette résignation fière d'un

grand capitaine vaincu rendant son épée.

--Nous acceptons, ajoutèrent les autres après cette déclaration de leur

chef de file.

A la file, on rentra dans l'appartement pour prendre la route du logis

de M. Grandvivier.

En passant par la salle à manger, Fraimoulu poussa un soupir de

désespoir devant sa table où n'apparaissaient que les petits pains.

--Chi mochieur le veut, j'enverrai ces petits pains au pays, à mon vieux

père, proposa Pietro.

--Oui, dit généreusement Fraimoulu qui, pour tout au monde, n'aurait pas

mangé du pain rassis.

Cependant, Fraimoulu en tête, le groupe avait gagné l'escalier qu'il se

mit à monter.

Le dernier qui venait à la suite était le baron Walhofer.

Au milieu de l'étage, il s'arrêta, semblant se consulter. Son oeil

était fixe, son front plissé, ses lèvres un peu tremblantes, bref, la

physionomie de quelqu'un qui se sait marcher à un danger.

Au moment d'entrer chez le juge, Camuflet qui, le dernier avant le

baron, fermait la marche, se retourna pour voir s'il était suivi par le

jeune homme.

En l'apercevant, arrêté sous le bec de gaz de l'escalier qui l'éclairait

pleinement, le triple veuf murmura:

--C'est bien le portrait tout craché du Tombeur-de-Crânes.

A ce moment, le baron se secouait comme pour se débarrasser de sa

dernière hésitation et reprenait sa montée en se disant:

--Après tout, il ne m'a jamais vu!

Et, sur les pas de Camuflet, il entra chez le juge.

La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères · 第 25 / 40 题