L'accusation était si monstrueusement grotesque, que Gontran éclata de
rire en s'écriant:
--Ah! tu n'y vas pas par quatre chemins à suspecter les gens, toi, ma
mignonne!... Je vois d'ici mon oncle se promenant avec un sac à la main
et arrêtant les passants pour leur demander: «Voulez-vous assassiner
la bonne amie de mon neveu? Je vais vous couvrir d'or.» Ah! non, va, ma
belle, détrompe-toi! Loin d'être aussi féroce que tu le supposes, mon
brave oncle Fraimoulu est le meilleur des hommes!
--C'est qu'il doit être furieux contre moi à cause de ces dix mille
francs qu'il t'avait donnés pour rompre et que tu lui as renvoyés... Il
peut croire que c'est moi qui t'ai poussé à agir ainsi... et j'en suis
pourtant bien innocente puisque tu ne m'as tout conté qu'après avoir
rendu la somme.
Le jeune homme prit entre ses mains la gracieuse tête d'Henriette, et,
en scandant sa phrase de baisers sur le front de la blonde, débita d'une
voix pleine de tendresse:
--Rien ne nous séparera. Tu as été, tu es et tu seras toujours la
bien-aimée de mon coeur.
--Oui, mais, à résister, tu perdras les bienfaits de M. Fraimoulu.
--Baste! fit Gontran avec insouciance, les colères de l'oncle sont comme
les giboulées, violentes, mais de courte durée... Et puis, est-ce que
je n'ai pas trois mille livres de rente? Est-ce que je n'en touche pas
autant chez mon patron, l'architecte? N'est-ce pas plus que suffisant
pour vivre grandement à l'abri du besoin, surtout quand on a le bonheur
de posséder, comme moi, une petite femme bien économe et pas coquette
pour quatre sous?... Je n'ai que vingt-cinq ans, ma bellotte, l'âge où
l'on commence sa fortune.
--Avec le mariage que t'aurait procuré ton oncle, tu aurais trouvé ta
fortune toute faite.
--Ta, ta, ta! fit le jeune homme, en riant, cette fortune-là ne
vaudrait pas celle que je veux gagner moi-même, car je compte bientôt me
lancer... Je vais, avant peu, quitter mon architecte qui n'a plus rien
à m'apprendre. Alors, vogue la galère! J'espère que la Providence des
amoureux m'enverra des travaux.
Cela dit, Gontran se pencha vers l'oreille d'Henriette pour ajouter en
faisant sa voix des plus tendres:
--Et, alors aussi, s'il y a mariage, ce sera celui de l'architecte
débutant avec une gentille blonde adorée que tu connais.
A cette promesse de mariage, la jeune femme pâlit et, après avoir secoué
la tête, murmura:
--Jamais!
--Hein! fit le jeune homme en se redressant à ce mot.
--Ta maîtresse, tant qu'il te plaira, mon bon Gontran, mais ta femme
jamais! accentua Henriette d'un ton triste, mais résolu.
--Et qui s'y opposerait? s'écria Gontran.
La jeune femme fixa son amant dans les yeux, semblant attendre que,
de lui-même, il devinât l'obstacle qui s'opposait à son projet; puis,
contrainte à un aveu par le silence du jeune homme dont le regard
anxieux l'interrogeait, elle baissa la tête et, d'une voix navrée,
prononça ces deux mots:
--Mon passé!
A cette réponse, les deux bras de Gontran s'enlacèrent convulsivement
autour de la taille d'Henriette qu'il attira sur son sein et, en
couvrant de baisers frénétiques son doux visage ruisselant de larmes, il
s'écria avec le plus douloureux accent:
--Ton passé, pauvre chérie! Mais je ne me souvenais plus de ce passé que
je croyais t'avoir fait oublier à force d'amour... Est-ce parce
qu'un misérable s'est rencontré sur ta route que ta vie doit être
perpétuellement condamnée à l'horrible amertume du souvenir?
Comme la jeune femme, qui défaillait, s'était laissée tomber sur une
chaise, il se mit à ses genoux, en continuant d'une voix chaude de
tendresses infinies:
--Je t'aime! je t'adore, mon Henriette, toi, dont j'ai su apprécier
l'amour, le dévouement, la loyauté! toi, dont je veux faire ma femme,
car je ne saurais donner mon nom à nulle autre qui m'inspirerait une
estime plus profonde!
Puis, d'un ton de doux reproche:
--Oh! la vilaine, qui se refuse au bonheur! qui dit aimer son Gontran
et ne paraît pas se douter du désespoir cruel où me plongerait
l'impossibilité de pouvoir t'associer à mes projets d'avenir heureux!
Oh! oh! oui, la vilaine, que je déteste!
Ce disant, il l'embrassait à pleines lèvres, tout frémissant d'une
passion sincère.
Ensuite, en souriant:
--Allons, gentille coupable, faites une de vos belles risettes... et on
vous pardonnera, dit-il d'un ton suppliant:
Tant de confiance et d'amour rayonnait sur le visage du jeune homme
que sa maîtresse sentit se fondre sa résistance à croire au bonheur de
l'avenir.
Un sourire encore un peu triste parut sur sa bouche:
--Oui, mais ton oncle? objecta-t-elle encore timidement.
--Eh bien! quoi, mignonne? Mon oncle, on le domptera, on le musellera,
on le forcera à rentrer ses dents et à montrer ce qu'il est sous son
apparence grondeuse, c'est-à-dire la crème des hommes et la pâte des
oncles, riposta Gontran retrouvant sa gaieté.
--Voilà quinze jours qu'il n'a plus reparu.
--Dame! fit le jeune homme, monter cinq étages, quand on a la
cinquantaine et du ventre, pour sonner devant une porte fermée, avoue
que cela n'encourage pas à revenir tous les quarts d'heure.
--Tu devrais aller le voir, conseilla Henriette.
--Tu le veux?
--Oui, mais... dit en riant la blonde qui avait oublié son chagrin.
--Mais... quoi?
--N'accepte pas ses dix mille francs.
--Henriette, je te condamne à un baiser pour avoir rappelé ce souvenir,
dit Gontran avec une sévérité feinte.
Il tendit sa joue et ajouta de sa grosse voix:
--Condamnée, payez votre amende.
Et quand la condamnée eut payé son amende qu'il lui remboursa aussitôt
double, il reprit:
--Puisque tu l'exiges, je vais voir l'oncle.
--Surtout évite bien d'irriter sa colère, recommanda Henriette.
--Sois donc tranquille. L'oncle, je le répète, n'est pas un tigre... Et,
fût-il un tigre, je m'engage à te l'amener un jour en le conduisant au
bout d'une faveur rose.
--Quinze jours sans te donner de ses nouvelles n'est-ce pas une preuve
qu'il boude?
Un souvenir vint à Gontran qui se frappa le front en s'écriant:
--J'y suis! La dernière fois que j'ai vu mon oncle, il pensait à
s'installer dans un local plus vaste. Si nous ne l'avons pas vu
depuis quinze jours, c'est qu'il a été absorbé par les tracas de
son emménagement et, surtout, par le souci de trouver une bonne
cuisinière... Ah! si tu l'avais écouté me parlant de la cuisinière qu'il
désire! «Une cuisinière dont les plats allécheront les anges du ciel»,
me disait-il en se promenant la langue sur les lèvres.
--Pars vite! commanda Henriette en tendant son front au baiser d'adieu.
Gontran avait dit vrai. Quinze jours s'étaient passés depuis que
Fraimoulu était venu sonner chez son neveu.
--Monsieur Gontran, votre oncle habite, à présent, au second étage sur
le devant. Vous arrivez bien, car on pend aujourd'hui la crémaillère.
Il y a un festin à tout casser. Ma femme est là-haut pour leur prêter
la main, dit le concierge à Gontran lorsqu'il arriva à la maison de son
oncle.
Sur ce renseignement, le neveu monta chez Fraimoulu où la porte lui fut
ouverte par la concierge qui «prêtait la main», suivant l'expression de
son époux.
En voyant entrer son neveu dans le cabinet où, la plume à la main, il se
tenait devant son bureau, Fraimoulu s'écria vivement:
--Par Dieu! mon garçon, vous tombez bien à propos, toi et ta belle
écriture! Tiens, prends ma place à ce bureau. Il s'agit de me copier à
plusieurs exemplaires le menu que je vais te dicter.
--Avec plaisir, mon oncle, dit le jeune homme en s'asseyant devant le
bureau où l'attendaient une douzaine de cartons à encadrement gaufré.
L'oncle, son original de menu en main, se mit aussitôt à dicter: