Le lendemain matin de la soirée passée chez son ami Ducanif, le brave
Athanase Fraimoulu se réveilla de méchante humeur. Il avait vu s'en
aller à veau-l'eau ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif qu'il
avait si longtemps caressé au profit de son neveu Gontran.
Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il s'adressait trop tard
à lui, car il avait déjà disposé de la main de sa fille, Fraimoulu
n'aurait pas manqué de se demander s'il était prudent de faire entrer
son neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient d'un côté,
pendant que, de l'autre, le père était accaparé par un trio de coquins.
Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mémoire ses observations
de la veille.
--Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est entre les pattes de
ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dépiauter. Les
gredins sont déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme et de
sa fille... La fortune de Ducanif va la danser!
Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les détails, résumait
la situation. Selon lui, la cuisinière Héloïse et son amant, le docteur
Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord à
essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre
un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer fût venu de
lui-même, en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse pâtée,
et se fût imposé, le trio s'était complété. Le bon accord régnerait-il
toujours entre eux?
A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tête. Heu!
heu! Walhofer lui avait semblé être un mâtin qui, à l'heure du partage,
montrerait de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse. Il
serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel rôle s'était-il
donné dans la comédie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon à
plumer, était venu se loger dans la maison de Ducanif!
Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran pour gendre à Ducanif,
ce dernier n'avait-il pas annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole
ailleurs? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui
devait épouser la fille?
Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en devin, mais il
pouvait prédire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de
miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, bu sec
et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente de celui dans lequel il
suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus
mauvaise impression.
Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait pris résolument son
parti de l'échec subi par son projet de marier son neveu Gontran à
mademoiselle Ducanif.
--Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles à marier...
Un souvenir lui donna sa fin de phrase:
--... Quand ce ne serait que la fille de mon très prochain locataire,
M. Grandvivier. L'intention où il est, a-t-il dit, de donner des bals et
des dîners dans son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle
Grandvivier, complètement guérie, va revenir près de son père... Je n'ai
pas compté avec le magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait
des écus de ce côté-là.
En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien un magistrat,
sur la décence et les moeurs, devait chercher la petite bête, et il
s'applaudit fort d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence
moins irrégulière.
Oui, mais ce dernier s'était-il résigné? Un doute vint à l'esprit de
Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui
proposait Gontran pour gendre: «Eh! mon cher, pouvais-je supposer
que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une
maîtresse!...» Et comme il avait répliqué en affirmant que cette liaison
était rompue, Ducanif avait ajouté: «Alors, pas depuis longtemps, car
il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontré Gontran avec sa
particulière au bras... Une personne très jolie et fort distinguée».
Du moment que son neveu avait accepté les dix mille francs qui devaient
faciliter la rupture, Fraimoulu était convaincu que Gontran avait obéi;
mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle,
dont la toilette était terminée, mit son chapeau en se disant:
--Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette.
Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée de meubles. C'était le
déménagement de M. Picador, ce locataire tant pressé de décamper qu'il
avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui
résilier son bail; ce à quoi le propriétaire avait consenti puisque,
contraint par ordre des médecins à modifier sa vie, il lui fallait
un appartement plus confortable que l'exigu local de célibataire, ne
mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu'à ce jour.
Cet appartement, situé au-dessous de celui que M. Grandvivier avait loué
la veille, était bien vaste pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une
fois Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec sa femme sous
le toit de son oncle.
A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au
vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tête en répétant son
refrain:
--Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitté sa
maîtresse.
Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situé sur
le boulevard Saint-Martin.
Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après tout, si son neveu
et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il égayerait son
existence par la société de quelques bons amis qu'il traiterait de
son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette
introuvable bonne cuisinière. Où la dénicherait-il? La veille, il avait
pensé à détourner celle de son prochain, mais son envie était sinon
éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait pas prendre une
des trois cuisinières de M. Camuflet qu'on lui avait dit en posséder
trois. En plus qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez
ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragoûts infects qui
l'auraient asphyxié, si Camuflet n'avait pas ouvert la fenêtre.
Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon bleu de Ducanif. Mais
à celle-là il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas
lâché la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne
de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait dans l'avenir de
Ducanif une catastrophe où seraient mêlés le baron de Walhofer et le
médecin Cabillaud fils.
Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, restait encore
Clarisse et Cydalise.
Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la verrue? Il serait
toujours temps de s'occuper de celle-là quand il aurait échoué près de
cette fameuse Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait
tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence qu'elle allait
quitter son maître. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison,
Fraimoulu aurait cette fille bien à portée pour l'attirer à son service.
Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit
que ce ne serait pas tâche difficile que de s'attacher l'illustre cordon
bleu.
Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se léchait d'avance
les babines à la pensée des plats succulents qui, dans l'avenir, se
succéderaient sur sa table.
Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où habitait Gontran
Lambert, son neveu.
Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq étages qui
conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un
coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix
dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu s'était si bien cassé
le nez devant la porte toujours obstinément fermée, malgré ses coups de
sonnette réitérés, qu'il s'était dit:
--Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas quelque trou par
lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils
doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.
Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en
souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille.
--On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement un pas d'homme, car il
est diantrement léger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il
avait l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration courte,
qui s'était mal accordée des cinq raides étages qu'il lui avait fallu
grimper.
Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre un pas léger, soit
que les rauques sifflements de sa respiration eussent annoncé l'ennemi à
la personne qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.
Après deux autres coups de sonnette, demeurés inutiles, Fraimoulu se
résigna au seul parti qu'il avait à prendre, celui de descendre les cinq
étages si péniblement montés. Ah! dame! il n'était pas précisément à la
gaieté, ce pauvre Athanase, et il n'eût pas fallu lui marcher fort sur
le pied pour le mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le faisait
poser!
Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder
le concierge qui, du reste, l'ayant vu déjà plus de vingt fois, le
connaissait pour l'oncle de son locataire.
--Vous direz à mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il
de dire.
Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui
accusa neuf heures.
--Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix heures... il ne pourra
donc pas me prétendre qu'il était déjà parti à son bureau.
Et, en forme de conclusion, il ajouta:
--Le brigand n'a pas congédié sa princesse!... Ils vont rire de moi
en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donnés comme un vrai
serin.
Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à fond; il se rétracta
aussitôt:
--Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête garçon qui m'eût renvoyé
mon argent si sa résolution eût été de ne pas rompre... Or, pas de
restitution... donc, rupture.
A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur
le pas de la loge, s'écria en l'apercevant:
--Tenez! voilà justement monsieur!... il va vous donner la signature que
vous demandez.
--Lettre recommandée! annonça le facteur à Athanase en lui présentant
son livret à signer.
Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. Elle contenait dix
billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots écrits sous
le nom:
«Mon cher oncle,
»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés par vous, dans
le restaurant où nous déjeunions hier quand vous m'avez quitté si
précipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.»
A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase fut pris d'un
accès de colère qu'il exhala en ces mots:
--Mon satané polisson a gardé sa poupée!... J'irai, moi, la faire
décamper!!!
Pour un rien, il y serait même allé tout de suite: mais il réfléchit que
c'était avoir une prétention niaise que de vouloir surprendre un ennemi
sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner
sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir quelqu'un d'un
endroit, il faut soi-même se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait
pas regarder son expédition de la matinée comme une entrée dans la
place. Il était donc à présumer qu'il en serait de même à tout nouvel
assaut.
Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois qu'ils veulent n'importe
quoi, le veulent bien et que les obstacles à vaincre rendent ingénieux.
Son ardent désir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait
d'expulser lui souffla une ruse de guerre.
--Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai la première fois en me
présentant par l'escalier de service! se promit-il.
Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait été lui chercher
dans un restaurant voisin.
C'était d'autant plus exécrable que le portier, en passant devant la
loge, avait emprunté la sauce de chaque mets pour se corser un certain
ragoût de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, il
se promettait une fête.
Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son
ambition de posséder un cordon bleu.
--Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilité
qu'il trouverait à s'attacher cette fille, qui voulait quitter son
maître actuel.
Le portier lui apporta son café.
--Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs?
s'était dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il
s'était donc mis de côté une demi-tasse à déguster à la suite de son
ragoût «corsé», puis, après avoir comblé le vide dans la cafetière du
propriétaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour
sa barbe, il avait monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu
en annonçant:
--Il y a en bas un monsieur qui demande à vous parler. Dois-je le faire
monter?
Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à Fraimoulu assez de
patience pour écouter le premier venu.
--Un importun, sans doute? dit-il au portier pour qu'il complétât ses
renseignements sur celui qui demandait audience.
--C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à visiter l'appartement
qu'a loué hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de
petits travaux à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. Après
cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.
--C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le
propriétaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui
avait rendu visite, l'avait transformé en commissaire de police afin de
pouvoir échapper à ses belles-mères.
Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de
redescendre, car celui qu'il annonçait était monté sur ses talons et,
tout aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui
demandait:
--Comment se porte mon libérateur? Hein! je ne suis pas long à rendre
les visites qu'on m'a faites?
C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la main à Athanase.
En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, le propriétaire
eut un mouvement de surprise.
--Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arrivé? Avez-vous eu une
explication un peu vive avec vos belles-mères?
--Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela à cause de mon
oeil? Ça se voit, n'est-ce pas?
--C'est un superbe pochon.
En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré d'un large cercle
du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez
celui qui l'avait octroyé un biceps de première force.
--Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas à mes dames que je
dois ce pochon. Je l'ai attrapé dans une attaque nocturne.
--Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda Fraimoulu qui venait
de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui
faisait même rayonner son pochon.
--Ah! c'est que je vais vous dire... commença Camuflet.
Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa
poitrine soulagée du poids de tout un monde, il s'écria:
--Je vais être délivré de mes belles-mères!!
--Par la police?
--Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage!
--Ah! vous allez encore vous marier? demanda Fraimoulu au hasard.
--Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mères qui vont se
marier.
--A leur âge!
Camuflet éclata de rire.
--Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis écrié quand M.
Grandvivier a fait luire à mes yeux cet espoir de délivrance. Je ne
voulais pas y croire; cela me paraissait n'être qu'un conte de fées...
car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois
vieilles folles avait son amoureux!
Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet ajouta:
--Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de
mes belles-mères... D'un seul coup de filet, j'ai amené cette
correspondance.
Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte
gravité:
--Je dois rendre cette justice à mes belles-mères que, chez elles, si
le coeur a parlé, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les
courtisent... Ecoutez plutôt...
Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa poche; il en ouvrit
une en poursuivant:
--Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon numéro 1... Elle est
d'un laconisme éloquent.
Et Camuflet lut:
«_Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit déjà une
fois; je te le répète... Aboule vite, ou sinon gare à la danse...