XIII

Le lendemain matin de la soirée passée chez son ami Ducanif, le brave

Athanase Fraimoulu se réveilla de méchante humeur. Il avait vu s'en

aller à veau-l'eau ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif qu'il

avait si longtemps caressé au profit de son neveu Gontran.

Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il s'adressait trop tard

à lui, car il avait déjà disposé de la main de sa fille, Fraimoulu

n'aurait pas manqué de se demander s'il était prudent de faire entrer

son neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient d'un côté,

pendant que, de l'autre, le père était accaparé par un trio de coquins.

Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mémoire ses observations

de la veille.

--Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est entre les pattes de

ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dépiauter. Les

gredins sont déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme et de

sa fille... La fortune de Ducanif va la danser!

Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les détails, résumait

la situation. Selon lui, la cuisinière Héloïse et son amant, le docteur

Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord à

essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre

un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer fût venu de

lui-même, en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse pâtée,

et se fût imposé, le trio s'était complété. Le bon accord régnerait-il

toujours entre eux?

A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tête. Heu!

heu! Walhofer lui avait semblé être un mâtin qui, à l'heure du partage,

montrerait de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse. Il

serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel rôle s'était-il

donné dans la comédie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon à

plumer, était venu se loger dans la maison de Ducanif!

Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran pour gendre à Ducanif,

ce dernier n'avait-il pas annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole

ailleurs? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui

devait épouser la fille?

Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en devin, mais il

pouvait prédire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de

miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, bu sec

et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente de celui dans lequel il

suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus

mauvaise impression.

Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait pris résolument son

parti de l'échec subi par son projet de marier son neveu Gontran à

mademoiselle Ducanif.

--Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles à marier...

Un souvenir lui donna sa fin de phrase:

--... Quand ce ne serait que la fille de mon très prochain locataire,

M. Grandvivier. L'intention où il est, a-t-il dit, de donner des bals et

des dîners dans son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle

Grandvivier, complètement guérie, va revenir près de son père... Je n'ai

pas compté avec le magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait

des écus de ce côté-là.

En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien un magistrat,

sur la décence et les moeurs, devait chercher la petite bête, et il

s'applaudit fort d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence

moins irrégulière.

Oui, mais ce dernier s'était-il résigné? Un doute vint à l'esprit de

Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui

proposait Gontran pour gendre: «Eh! mon cher, pouvais-je supposer

que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une

maîtresse!...» Et comme il avait répliqué en affirmant que cette liaison

était rompue, Ducanif avait ajouté: «Alors, pas depuis longtemps, car

il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontré Gontran avec sa

particulière au bras... Une personne très jolie et fort distinguée».

Du moment que son neveu avait accepté les dix mille francs qui devaient

faciliter la rupture, Fraimoulu était convaincu que Gontran avait obéi;

mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle,

dont la toilette était terminée, mit son chapeau en se disant:

--Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette.

Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée de meubles. C'était le

déménagement de M. Picador, ce locataire tant pressé de décamper qu'il

avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui

résilier son bail; ce à quoi le propriétaire avait consenti puisque,

contraint par ordre des médecins à modifier sa vie, il lui fallait

un appartement plus confortable que l'exigu local de célibataire, ne

mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu'à ce jour.

Cet appartement, situé au-dessous de celui que M. Grandvivier avait loué

la veille, était bien vaste pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une

fois Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec sa femme sous

le toit de son oncle.

A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au

vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tête en répétant son

refrain:

--Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitté sa

maîtresse.

Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situé sur

le boulevard Saint-Martin.

Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après tout, si son neveu

et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il égayerait son

existence par la société de quelques bons amis qu'il traiterait de

son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette

introuvable bonne cuisinière. Où la dénicherait-il? La veille, il avait

pensé à détourner celle de son prochain, mais son envie était sinon

éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait pas prendre une

des trois cuisinières de M. Camuflet qu'on lui avait dit en posséder

trois. En plus qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez

ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragoûts infects qui

l'auraient asphyxié, si Camuflet n'avait pas ouvert la fenêtre.

Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon bleu de Ducanif. Mais

à celle-là il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas

lâché la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne

de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait dans l'avenir de

Ducanif une catastrophe où seraient mêlés le baron de Walhofer et le

médecin Cabillaud fils.

Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, restait encore

Clarisse et Cydalise.

Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la verrue? Il serait

toujours temps de s'occuper de celle-là quand il aurait échoué près de

cette fameuse Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait

tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence qu'elle allait

quitter son maître. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison,

Fraimoulu aurait cette fille bien à portée pour l'attirer à son service.

Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit

que ce ne serait pas tâche difficile que de s'attacher l'illustre cordon

bleu.

Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se léchait d'avance

les babines à la pensée des plats succulents qui, dans l'avenir, se

succéderaient sur sa table.

Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où habitait Gontran

Lambert, son neveu.

Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq étages qui

conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un

coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix

dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu s'était si bien cassé

le nez devant la porte toujours obstinément fermée, malgré ses coups de

sonnette réitérés, qu'il s'était dit:

--Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas quelque trou par

lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils

doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.

Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en

souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille.

--On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement un pas d'homme, car il

est diantrement léger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il

avait l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration courte,

qui s'était mal accordée des cinq raides étages qu'il lui avait fallu

grimper.

Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre un pas léger, soit

que les rauques sifflements de sa respiration eussent annoncé l'ennemi à

la personne qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.

Après deux autres coups de sonnette, demeurés inutiles, Fraimoulu se

résigna au seul parti qu'il avait à prendre, celui de descendre les cinq

étages si péniblement montés. Ah! dame! il n'était pas précisément à la

gaieté, ce pauvre Athanase, et il n'eût pas fallu lui marcher fort sur

le pied pour le mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le faisait

poser!

Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder

le concierge qui, du reste, l'ayant vu déjà plus de vingt fois, le

connaissait pour l'oncle de son locataire.

--Vous direz à mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il

de dire.

Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui

accusa neuf heures.

--Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix heures... il ne pourra

donc pas me prétendre qu'il était déjà parti à son bureau.

Et, en forme de conclusion, il ajouta:

--Le brigand n'a pas congédié sa princesse!... Ils vont rire de moi

en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donnés comme un vrai

serin.

Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à fond; il se rétracta

aussitôt:

--Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête garçon qui m'eût renvoyé

mon argent si sa résolution eût été de ne pas rompre... Or, pas de

restitution... donc, rupture.

A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur

le pas de la loge, s'écria en l'apercevant:

--Tenez! voilà justement monsieur!... il va vous donner la signature que

vous demandez.

--Lettre recommandée! annonça le facteur à Athanase en lui présentant

son livret à signer.

Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. Elle contenait dix

billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots écrits sous

le nom:

«Mon cher oncle,

»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés par vous, dans

le restaurant où nous déjeunions hier quand vous m'avez quitté si

précipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.»

A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase fut pris d'un

accès de colère qu'il exhala en ces mots:

--Mon satané polisson a gardé sa poupée!... J'irai, moi, la faire

décamper!!!

Pour un rien, il y serait même allé tout de suite: mais il réfléchit que

c'était avoir une prétention niaise que de vouloir surprendre un ennemi

sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner

sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir quelqu'un d'un

endroit, il faut soi-même se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait

pas regarder son expédition de la matinée comme une entrée dans la

place. Il était donc à présumer qu'il en serait de même à tout nouvel

assaut.

Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois qu'ils veulent n'importe

quoi, le veulent bien et que les obstacles à vaincre rendent ingénieux.

Son ardent désir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait

d'expulser lui souffla une ruse de guerre.

--Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai la première fois en me

présentant par l'escalier de service! se promit-il.

Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait été lui chercher

dans un restaurant voisin.

C'était d'autant plus exécrable que le portier, en passant devant la

loge, avait emprunté la sauce de chaque mets pour se corser un certain

ragoût de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, il

se promettait une fête.

Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son

ambition de posséder un cordon bleu.

--Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilité

qu'il trouverait à s'attacher cette fille, qui voulait quitter son

maître actuel.

Le portier lui apporta son café.

--Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs?

s'était dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il

s'était donc mis de côté une demi-tasse à déguster à la suite de son

ragoût «corsé», puis, après avoir comblé le vide dans la cafetière du

propriétaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour

sa barbe, il avait monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu

en annonçant:

--Il y a en bas un monsieur qui demande à vous parler. Dois-je le faire

monter?

Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à Fraimoulu assez de

patience pour écouter le premier venu.

--Un importun, sans doute? dit-il au portier pour qu'il complétât ses

renseignements sur celui qui demandait audience.

--C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à visiter l'appartement

qu'a loué hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de

petits travaux à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. Après

cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.

--C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le

propriétaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui

avait rendu visite, l'avait transformé en commissaire de police afin de

pouvoir échapper à ses belles-mères.

Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de

redescendre, car celui qu'il annonçait était monté sur ses talons et,

tout aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui

demandait:

--Comment se porte mon libérateur? Hein! je ne suis pas long à rendre

les visites qu'on m'a faites?

C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la main à Athanase.

En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, le propriétaire

eut un mouvement de surprise.

--Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arrivé? Avez-vous eu une

explication un peu vive avec vos belles-mères?

--Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela à cause de mon

oeil? Ça se voit, n'est-ce pas?

--C'est un superbe pochon.

En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré d'un large cercle

du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez

celui qui l'avait octroyé un biceps de première force.

--Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas à mes dames que je

dois ce pochon. Je l'ai attrapé dans une attaque nocturne.

--Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda Fraimoulu qui venait

de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui

faisait même rayonner son pochon.

--Ah! c'est que je vais vous dire... commença Camuflet.

Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa

poitrine soulagée du poids de tout un monde, il s'écria:

--Je vais être délivré de mes belles-mères!!

--Par la police?

--Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage!

--Ah! vous allez encore vous marier? demanda Fraimoulu au hasard.

--Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mères qui vont se

marier.

--A leur âge!

Camuflet éclata de rire.

--Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis écrié quand M.

Grandvivier a fait luire à mes yeux cet espoir de délivrance. Je ne

voulais pas y croire; cela me paraissait n'être qu'un conte de fées...

car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois

vieilles folles avait son amoureux!

Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet ajouta:

--Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de

mes belles-mères... D'un seul coup de filet, j'ai amené cette

correspondance.

Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte

gravité:

--Je dois rendre cette justice à mes belles-mères que, chez elles, si

le coeur a parlé, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les

courtisent... Ecoutez plutôt...

Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa poche; il en ouvrit

une en poursuivant:

--Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon numéro 1... Elle est

d'un laconisme éloquent.

Et Camuflet lut:

«_Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit déjà une

fois; je te le répète... Aboule vite, ou sinon gare à la danse...

La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères · 第 19 / 40 题