--Vous avez dit que chez madame Craquefer, votre numéro 1, vous aviez
surpris une odeur de fumée de tabac. N'est-ce pas aussi, là, quelque
soupirant qui a laissé trace de son passage?... C'est comme ces deux
grands pieds tout boueux qui avaient laissé leurs empreintes sur le
parquet: ne se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent à un coeur
gonflé d'amour pour votre numéro 2?... Oui, j'ai le pressentiment que
bientôt vos trois dames vous quitteront pour convoler à de justes noces.
--Oh! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne seraient pas «justes»
que, pourvu qu'elles me débarrassassent de mes belles-mères, je m'en
accommoderais encore.
M. Grandvivier, à coup sûr, poursuivait un but secret, car il revint à
ses moutons en disant:
--D'abord et avant tout, je voudrais, à votre place, avoir le coeur net
au sujet du baron de Walhofer.
--Pourquoi lui plutôt que les autres?
--Vos dames se jalousent, n'est-ce pas?
--Si les autres en voyaient une se mordre le nez, elles chercheraient
aussitôt à se mordre le front.
--Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage de l'une, il y aura
chez les autres une rage envieuse du _conjungo_ qui vous rendra vite
votre liberté... Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-là, vous
le connaissez au moins de nom... Tâchez, pourtant, d'en savoir plus sur
son compte; ce qu'il est, d'où il vient, quelles sont ses ressources,
ses ambitions, ses projets, etc.
--Dès demain, je me mettrai sur la piste. Aussitôt le baron découvert,
je ne quitterai plus ses talons.
--Sans qu'il s'en aperçoive, bien entendu.
--Oui, bien entendu! promit Camuflet tout palpitant de l'espoir d'être
bientôt délivré du trio qui empoisonnait, tout à la fois, son existence
par des tracasseries et son appartement par la puanteur d'une triple
cuisine.
--Vous connaissez trop bien l'intérêt que je vous porte pour ignorer
combien je serai heureux d'être tenu au courant de vos découvertes, dit
M. Grandvivier.
--Demain même, si j'ai du neuf, j'arriverai ici, à toutes jambes, pour
vous le conter.
--Demain, soit! accorda le juge, mais dans la soirée, car mon après-midi
sera prise par le Palais. Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous
présenter dans la soirée, venez encore me demander à dîner.
--Accepté! prononça sans barguiner Camuflet, pris par son faible pour
les bons morceaux.
Une heure plus tard, quand le petit homme, tout gonflé par une digestion
laborieuse, quitta le juge, ce dernier le suivit des yeux comme il
traversait la cour et murmura:
--Mon espion sans le savoir.
Cependant son convive s'éloignait en repassant dans sa mémoire tous les
incidents de sa soirée:
--J'aurais pourtant juré que c'était bien le fumeur à longues moustaches
que le magistrat guettait d'un si mauvais oeil quand je l'ai surpris à
l'affût derrière son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il
de façon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie de faire des
cachotteries?
A cette pensée, il sourit au souvenir d'une remarque qu'il avait faite.
--En fait de manies, il en a contracté, depuis peu, une assez cocasse.
Il y a gros à parier qu'il ne s'est pas aperçu qu'après le dessert
il n'a cessé de rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie de
pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le piano? Alors ce serait
pour s'assouplir les articulations.
Après le départ de son convive, M. Grandvivier était remonté à son
cabinet de travail. Quelqu'un qui l'eût surveillé du jardin l'aurait
vu écrire ou compulser des pièces judiciaires, car les rideaux de ses
fenêtres, qu'il avait oublié de tirer, permettaient, à travers les
vitres dégagées, d'apercevoir du dehors tous ses faits et gestes,
éclairé en plein qu'il était par la lampe posée sur son bureau.
Au coup de onze heures, qui sonnaient à une église voisine, M.
Grandvivier se leva, prit la lampe et passa dans sa chambre voisine.
Dans cette pièce, les rideaux doublaient la vitre, mais à travers leur
mince tissu filtrait la lueur de la lampe.
Pendant longtemps encore, cette lueur se montra. M. Grandvivier lisait
sans doute dans son lit en attendant l'arrivée du sommeil.
Tout à coup l'obscurité se fit à la fenêtre. Le magistrat avait dû
éteindre sa lampe en se sentant s'assoupir.
Voilà tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du dehors. Mais ce dont
il ne pouvait se douter, c'était que le magistrat n'était ni couché ni
endormi.
Aussitôt après avoir éteint sa lampe, il était venu se poster derrière
le rideau et, à travers les dessins à jour de la guipure, il s'était
mis, lui à présent dans l'ombre, à surveiller le jardin éclairé par un
splendide clair de lune.
Au fond apparaissait le mur de clôture, se détachant en noir sur les
façades des masures blanchies par la lune.
Après une longue attente, une tête apparut à la crête de ce mur, puis un
buste, enfin un homme enjamba le chaperon et sauta dans le jardin.
--Il a été pris à l'ancien signal de la fenêtre du salon ouverte par
Cydalise! ricana doucement le juge de façon sinistre.
A ce moment, l'inconnu longeait un massif de lilas dans la direction de
la maison. Il allait à petits pas, évitant de faire craquer le sable de
l'allée.
--Si je le tuais d'un coup de fusil? se demanda M. Grandvivier.
Mais vivement:
--Non, non, dit-il, l'autre m'échapperait peut-être... il me faut
frapper ensemble les deux misérables qui, seuls au monde, connaissent le
secret de ma pauvre fille.
Dans l'ombre, il montra le poing à l'homme disant d'une voix étranglée
par la colère:
--A bientôt, bandit!
* * * * *
Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase Fraimoulu lui
louer son appartement,--le même jour où Fraimoulu, en quête d'une bonne
cuisinière, se présenta chez Camuflet qu'on lui avait dit en posséder
trois, visite dont profita le triple veuf pour prendre la poudre
d'escampette en faisant passer Athanase pour un commissaire de police
venant l'arrêter comme complice dans l'affaire de «la Femme sous le
parquet»,--le même jour encore où Fraimoulu, après avoir surpris le juge
au guet dans un fiacre, était venu dîner chez son ami Ducanif, repas
qu'il comptait partager avec l'épouse et la fille du placeur et qui, à
la place des deux femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils
et du baron de Walhofer.