XI

L'immeuble de la rue de Turenne, où demeurait M. Grandvivier, possédait,

entre cour et jardin, un pavillon, composée d'un rez-de-chaussée et d'un

étage, surmonté de combles, que le juge louait en totalité.

Jadis soigné et tout fleuri, le jardin, où la fille du magistrat avait

tant couru en ses premières années, était devenu inculte depuis le

départ de la jeune malade.

Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur de Paris était

malheureusement payée par les désagréments du voisinage. Sur les

trois faces de ce carré verdoyant prenait vue le derrière des maisons

mitoyennes, masures à la façade noire et délabrée, aux plombs infects,

aux fenêtres ignobles, où s'étalaient, séchant au soleil, les loques

des habitants de ces taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on était

aussitôt épié par ces locataires curieux.

A ces contrariétés, il fallait joindre l'inquiétude de ne pas se savoir

en parfaite sécurité contre un voisin mal intentionné, car le mur, qui

séparait le jardin des cours de ces habitations, était si peu élevé

qu'il n'aurait même pu être un obstacle pour le malfaiteur le moins

ingambe.

Au prix exorbitant où se taxe le terrain à Paris, ce jardin représentait

un gros capital improductif. Longtemps il avait appartenu à un

propriétaire assez riche pour dédaigner la spéculation, mais tout

dernièrement l'immeuble et ses dépendances avaient passé aux mains

d'un acquéreur qui se proposait d'utiliser le jardin en y élevant des

constructions de rapport. En conséquence, M. Grandvivier avait reçu un

congé qui l'obligeait, sous peu à changer de résidence.

Sans s'étonner de cette invitation à dîner faite après coup, Camuflet

avait suivi le magistrat jusqu'au pavillon où un perron de trois marches

donnait accès dans le vestibule.

--Vous permettez que je vous laisse seul un moment? dit M. Grandvivier à

son hôte en lui ouvrant la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée où

ce dernier l'attendrait pendant qu'il irait déposer dans son cabinet la

serviette gonflée de papiers qu'il rapportait du Palais.

Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarité d'un habitué de

la maison, il répondit gaiement:

--Non, non. J'aime mieux descendre à la cuisine faire à Cydalise une

petite visite intéressée, car, en lui apprenant que je suis votre

convive, cela stimulera son amour-propre de grande artiste culinaire.

Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, désirait connaître le

menu afin de décider à l'avance sur quels plats il aurait à restreindre

son appétit pour pouvoir le faire charger à fond sur d'autres.

Pendant que le magistrat montait à l'étage supérieur, il enfila donc

l'escalier qui conduisait à la cuisine installée dans le sous-sol.

--Il y a un siècle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. s'écria Cydalise

en saluant le familier de la maison. Restez-vous à dîner aujourd'hui?

--Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour me recommander à vos

meilleures sauces.

Mais tout à coup:

--Oh! oh! lâcha-t-il avec étonnement après avoir examiné la cuisinière,

qui s'offrait à lui bien éclairée par une des fenêtres du sous-sol.

--Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise.

--Etes-vous ou avez-vous été malade, mon enfant? demanda le petit homme.

--Est-ce que vous me trouvez changée?

--Que sont devenues vos joues fraîches et vos belles couleurs?

Cydalise sembla chercher un peu sa réponse, puis elle finit par dire:

--Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. C'est le charbon de

mes fourneaux qui me vaut ça... M. Grandvivier devrait bien me laisser

partir... Un peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'éloigner

d'ici.

Pendant qu'elle prononçait les derniers mots, elle eut un léger frisson

et son regard, passant par le soupirail du sous-sol, alla se poser sur

le haut d'une des masures du fond du jardin dont l'étroite ouverture

laissait apercevoir le dernier étage.

--Avant peu, M. Grandvivier va déménager. Peut-être le nouveau domicile

vous donnera-t-il une cuisine mieux aérée que ce sous-sol, avança

Camuflet qui, en gourmand intéressé, ne tenait pas à voir partir d'une

maison où il avait son couvert la cuisinière qui faisait tant de plats

délicieux.

--Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, affirma Cydalise en

secouant la tête.

Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit croire à Camuflet que la

fille se sentait plus malade qu'il ne la voyait; son égoïsme de goinfre

se laissa donc attendrir et il demanda avec empressement:

--Voulez-vous que je fasse part à M. Grandvivier de votre désir de

quitter son service?

--Il le connaît.

--Ah! fit Camuflet étonné, et il refuse de vous rendre la liberté...

vous sachant malade?

--Il dit que je m'écoute trop, fit Cydalise avec une hésitation qui

donnait à douter que ce fût bien là ce qu'avait répondu son maître.

Mais ce détail échappa au triple veuf qui s'empressa d'avancer cette

proposition:

--Voulez-vous que je me fasse votre avocat près de M. Grandvivier pour

appuyer une nouvelle requête?

--Je vous en serai obligée, dit la cuisinière après une pause durant

laquelle elle avait semblé se consulter.

Dans son désir d'obliger celle qui voyait sa santé menacée sérieusement

si son congé ne lui était accordé, Camuflet passa à l'ennemi en disant:

--Et puis, ma belle, après que votre maître vous aura encore refusé, il

vous restera toujours une ressource.

--Laquelle?

--De prendre, un beau matin, la clef des champs.

--Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau frisson secoua tout

le corps comme si, à prendre la fuite, elle voyait un terrible danger.

Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, fût là-haut à

l'attendre dans le petit salon, Camuflet, qui n'avait rien vu du trouble

de la cuisinière, se résuma en ces mots:

--C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je demanderai votre

liberté à M. Grandvivier.

Et il s'empressa de remonter l'escalier après avoir lancé cette

recommandation dernière, qui exigeait la juste rémunération du service

qu'il allait rendre:

--Surtout, un bon dîner!

Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier l'y avait précédé.

Le retour de Camuflet était assez bruyant pour faire tourner la tête au

juge qui se montrait de dos à l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant, car

le juge resta immobile devant la croisée qui éclairait sur le jardin,

les regards attachés sur les rideaux qui tombaient devant les vitres.

--S'amuse-t-il à contempler les broderies de la mousseline? pensa le

veuf étonné.

Quand il se fut approché du magistrat qui ne l'avait pas entendu venir,

tant il était absorbé dans sa distraction, Camuflet constata que ce

n'étaient pas les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat. Ces

rideaux étaient d'un tissu si fin que, s'ils eussent été relevés, ils

n'auraient pas mieux laissé voir le jardin.

--Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet qui, en se penchant de

côté, chercha les yeux du juge pour connaître la direction du regard.

--Peste! quels yeux furibonds! se dit-il.

Et, comme il avait découvert que M. Grandvivier, à l'abri derrière ce

rideau qui le cachait sans lui rien laisser perdre de la vue des

objets du dehors, avait les yeux tournés vers le haut de la maison qui,

derrière le mur de séparation, se dressait au fond du jardin, Camuflet,

à son tour, regarda dans la même direction.

A une fenêtre du quatrième étage de cette maison était accoudé un

jeune homme d'une trentaine d'années, à la figure hardie, aux longues

moustaches blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas de

meilleur passe-temps que de savourer l'arôme du tabac qu'il était

en train de fumer dans une de ces courtes pipes qu'on a baptisées du

vulgaire nom de brûle-gueule.

La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du jeune homme qui était

vêtu d'une blouse malpropre et coiffé d'une casquette ignoble.

--Ce n'est pas à ce garçon qu'il en veut? se dit Camuflet après avoir

encore regardé les yeux étincelants et la figure convulsée cruellement

du magistrat.

Camuflet étant un homme qui aimait à chercher la cause de tout effet, il

finit par se donner cette explication de la fureur sourde du juge:

--A moins que ce ne soit parce que ce fumeur crache dans son jardin.

Ensuite, pour que son hôte ne le surprît pas en flagrant délit

d'espionnage, il regagna, sur la pointe du pied la porte qu'il rouvrit

brusquement en s'écriant:

--Me voici! Pardon, cher ami, de m'être fait attendre!

Quand M. Grandvivier, à cette bruyante entrée, se retourna vers son

invité, son visage avait retrouvé l'expression froide qui lui était

habituelle.

--Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prête à nous servir?

En réponse à cette question, Camuflet n'eut qu'à montrer la porte sur le

seuil de laquelle venait d'apparaître le valet de chambre qui annonça:

--Monsieur est servi!

Jadis la maison avait compté une nombreuse domesticité; mais depuis

qu'il s'était séparé de sa fille, le magistrat l'avait réduite à

Cydalise et à ce valet de chambre, vieux serviteur de vingt années, dont

le dévouement l'aurait fait se jeter au feu pour son maître.

Camuflet s'était engagé à parler pour la cuisinière entre la poire et le

fromage; mais, à peine à table, il plaida pour le cordon bleu.

--Savez-vous, débuta-t-il, que j'ai trouvé bien mauvaise mine à

Cydalise? Elle m'a semblé être assez gravement malade. N'êtes-vous pas

d'avis qu'un congé de trois mois, passés à la campagne, la remettrait du

bon côté?

--Est-ce elle qui vous a chargé d'obtenir de moi ce congé? demanda

tranquillement M. Grandvivier.

--Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus court d'employer la

franchise.

Le juge se tourna vers son valet de chambre.

--Va chercher Cydalise, commanda-t-il.

--L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la conviction que la

cuisinière avait sa cause gagnée.

Quand Cydalise se présenta, elle était pâle et tremblante. Le juge darda

dans ses yeux un regard froid et sinistre, en même temps qu'il demandait

d'une voix qui contrastait avec le regard, car elle était douce et

affectueuse:

--Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez témoigné, devant M. Camuflet, le

désir de quitter ma maison?

La servante, plus pâle encore, ferma les yeux devant ce regard

implacable qui semblait lui brûler la vue et répondit d'un ton qu'elle

s'efforçait de raffermir:

--Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu plaisanter.

--La peste soit des femmes et de leurs caprices! pensa Camuflet ahuri

par cette réponse.

Cependant le juge avait continué:

--Je profite de l'occasion pour vous annoncer, Cydalise, qu'en

récompense de vos bons services j'augmente vos appointements de cent

francs.

--Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est servie de moi pour tirer

une carotte à son maître! pensa alors Camuflet en se donnant cette

explication du revirement de la cuisinière.

La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères · 第 15 / 40 题