Cependant la Godaille était toujours en prison, où il était tenu au
secret le plus sévère.
Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été amené dans le
cabinet du juge d'instruction qui, à chacune de ces séances de deux
heures, l'avait tourné et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le
trahît comme coupable du meurtre de Bazart.
Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud, n'était pas tombé dans
l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'était d'autant mieux accroché à
ce moyen de défense que, dans les longues heures de sa captivité, où son
cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire avait coordonné une série de
souvenirs qui, de cette supposition première, faisaient une réalité.
Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée, il s'écriait:
«Tu tombes à pic!» Cela ne signifiait-il pas qu'il avait dû se dire
qu'il fallait songer, avant de sauter le pas, à léguer son bien? Le «Tu
tombes à pic!» devait répondre, dans l'esprit de l'oncle, à cette autre
phrase: «Je ne savais de qui faire mon héritier, je ne songeais pas à
toi; mais te voici pour te rappeler en personne à mon souvenir... Tu
tombes à pic!» Et, là-dessus, l'oncle s'était mis à écrire le testament
en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter à cette
générosité, il répétait en écrivant: «J'ai eu des torts envers toi, mon
garçon; je tiens à les réparer.»
Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre
à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'était pas possible que, dans cet
écrit, Bazart prévînt un ami de son suicide, afin que personne ne fût
inquiété quand, le lendemain, il serait découvert avec son couteau dans
le coeur? Quel était cet ami? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre à
la main? Ne l'avait-il pas reçue? S'était-elle perdue?
Bref, le saltimbanque s'était si bien persuadé du suicide de Bazart,
qu'il avait échafaudé sur ce point tout son système de défense pour le
jour où il comparaîtrait encore devant le juge d'instruction.
Ce jour vint le lendemain.
Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thème tout
prêt, attendit la première phrase du juge pour produire ses arguments.
On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa
surprise, quand, au lieu du début attendu, le magistrat commença par
cette terrifiante question:
--Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on
vient de découvrir le cadavre caché sous un parquet.
A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard,
pantelant de tous ses membres, étranglé par l'émotion qui lui serrait la
gorge, retomba lourdement sur le siège qu'il venait de quitter.
Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché par une crise de toux
si violente du greffier que, tout ému de l'état de son employé, qui
semblait près de mourir suffoqué, il souleva doucement le vieillard
qu'il conduisit vers la porte en disant:
--Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer
aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh! ne craignez
pas de me laisser seul avec le prévenu! Les gardes ne veillent-ils pas
dans le couloir, à la portée de ma voix?
Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur, tout brisé
par la terreur, affolé par cette nouvelle accusation qui se dressait
contre lui.
Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de
l'autre côté de la table en face de la Godaille.
C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls en présence.
La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau galvanisa le
jeune homme qui, serrant entre ses mains son crâne où bourdonnait un
commencement de folie, tomba à genoux en bégayant d'une voix désespérée:
--Par pitié, cessez de me torturer ainsi! Que me voulez-vous? Que me
voulez-vous?
--Ce que je vous veux? répéta le juge après un silence pendant lequel,
en regardant le saltimbanque, il avait semblé hésiter.
Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il
tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant:
--Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, pendant vingt
secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux égarés, croyant
avoir mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie qui, tout à
l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était pas déclarée. Mais non,
le jeu de cartes était bien là, devant lui, sur la table, et,
instinctivement, il avança la main pour le toucher.
Au contact de cet engin de son métier, il éprouva un frémissement dans
les doigts et, sans qu'il eût conscience de son acte, il se mit à manier
et à battre les cartes avec une surprenante adresse.
Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat fixement attaché
sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes
lui brûlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant:
--Non! non! c'est encore un piège que vous me tendez... Un traquenard
comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit à avouer que,
revenu dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait mes adieux,
j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant
ses caisses.
Et avec l'accent d'une sincérité indéniable:
--Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un bien gros crime. Si
j'ai entendu les poum! poum! de madame Bazart, c'est parce que j'étais
revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce spectacle
que lui avaient permis ses maîtres. C'était une partie carrée projetée
depuis longtemps avec Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et
son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les
cuirassiers.
Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération sourde, serra
les poings en grondant.
--Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de marteau entendus que
vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on
vient de retrouver le cadavre.
Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer
devant lui et, après lui avoir doucement posé ses mains sur les épaules,
il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie:
--Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnête
garçon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous êtes prévenu.
Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement causé par ces
paroles, le juge avait continué:
--Ces coups de marteau, que vous attribuiez à madame Bazart étaient
donnés par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant
seul au logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous le
plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on croyait madame Bazart
au loin, son mari, avec la joie féroce de la vengeance satisfaite,
allait s'étendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait
le cadavre de celle qui l'avait si souvent trompé... Ce crime, je l'ai
connu avant la découverte du corps.
--Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença la Godaille qui
n'acheva pas, car le magistrat, après un geste de main pour lui imposer
silence avait continué:
--De là venait la résistance faite par votre oncle à la Société
d'expropriation qui voulait démolir sa maison. En jetant la masure à
bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir
de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier à connaître
son suicide.
Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la
parole d'un nouveau geste:
--Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée la lettre écrite
devant vous par Bazart et qu'il avait chargé Clarisse de mettre à la
poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en
m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence.
--Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commença encore la
Godaille.
Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de
cartes, répéta:
--Parce que je veux que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la Godaille n'en était pas
moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère
et sérieux, qui voulait être initié à la science coupable de tricher au
jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'était pas détraqué
en son intelligence.
M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du
saltimbanque. Alors, d'une voix sèche et dure, il demanda:
--La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous
mord sans cesse au coeur... celle qui ne connaît ni pitié ni merci!
--Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.
--Vous avez donc un ennemi mortel?
--Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan
qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un
petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi froidement qu'il a
égorgé mon pauvre Carambol, un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal
à une puce.
Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings
crispés et grinça entre ses dents:
--Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit! Il apprendra
si le bâton et la savate ont été inventés pour battre le beurre!!!
Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le front de M. Grandvivier,
mais si promptement qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda:
--Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande?
La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina:
--Bonnes mains! longs doigts bien effilés! Avec du zèle, vous en saurez
autant que le maître en trois leçons... Il ne vous restera plus qu'à
vous exercer dans le silence du cabinet.
--Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leçons, j'ai un
second service à vous demander, prononça le magistrat.
--Quel service?
--Celui de vous garder encore trois jours en prison.
--Hum! hum! fit d'abord le bateleur.
Puis, brusquement:
--Va comme il est dit! s'écria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une
heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A présent, je vous aime
parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a
dit de vous qui avez été son protecteur, de vous qu'il voyait en proie
à une souffrance secrète, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai
doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine
qui vous tient au coeur!... Contre qui? Ça ne me regarde pas, mais je
parierais contre un coquin, contre un sacripant à punir... le pareil de
mon Belge... Or, comme pour arriver à se venger d'un gredin, tous les
moyens sont bons, et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe...
en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction que, si étrange
qu'elle soit, je rends service à un honnête homme dont je n'ai pas
besoin de connaître le secret qui le fait agir.
Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion à ce que lui
avait encore demandé le juge, il ajouta en riant:
--Baste! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni
plus maigre.
Là-dessus il tendit le paquet au juge:
--Attention! commanda-t-il.
Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les
gardes, l'oreille tendue, tout prêts à accourir au premier appel du
magistrat qui, privé de son greffier, était resté seul avec un bandit
coupable de deux assassinats.
Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un
indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour
écouter, aurait été diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu qui
disait, en hachant ses phrases:
--De la souplesse dans le poignet, un doigté agile, pas de raideur dans
les articulations... Là, répétez la première position... Attention!
Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant
le paquet supérieur entre la jointure du pouce et la partie du métacarpe
qui répond à la naissance de l'index... Votre paquet inférieur également
serré entre le même point de métacarpe et la première jointure du doigt
médium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent
rester seuls parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez votre
première position.
Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la porte entre-bâillée,
aurait, si grande qu'elle fût, senti sa surprise se doubler, en
entendant la voix grave du juge répliquer:
--Oui, mais c'est le passage de la première à la deuxième position qui
m'est difficile.
--Vous êtes trop modeste. A juger par votre début et en vous exerçant un
peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du
préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage qui vous semble si
difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit
doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet
inférieur.
Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, car la voix de
la Godaille reprenait vivement:
--Sous le paquet inférieur, vous dis-je!... Tenez, comme cela.
Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait dû
prendre la main gauche de l'élève entre les deux siennes pour guider le
mouvement des deux doigts malhabiles.
--Là, de cette manière! pas de raideur! disait-il.
Et il ajouta avec impatience:
--Mais allez donc!
Puis, après une petite pause:
--Ah! bon! je vois ce qui vous arrête. Vous regardez la cicatrice que
j'ai à la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge! un joli coup
de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mère: tôt ou tard, ça lui
reviendra, je vous le jure!
Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la haine, la voix du
saltimbanque redevint calme pour ajouter:
--Conserver le pouce dans la même position, déployer les quatre autres
doigts pour donner au paquet la position renversée!
Et la leçon continua:
Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le
cabinet du juge.
--Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur désignant le prévenu
qui se tenait tellement abattu sur son siège qu'il fallut le soulever
sous les bras.
Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux gardiens quand, tout à
coup, il s'arrêta pour dire:
--Reconduisez-moi au juge.
--Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier dont l'estomac
sonnait l'heure de la soupe.
--Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier en poussant un énorme
soupir qui prouvait que cet aveu l'étouffait.
Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet du juge qui se
préparait à partir.
--C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le brigadier en poussant la
Godaille dans la chambre dont il referma la porte.
Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant:
--Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié de vous donner un bon
conseil. Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix
que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut ça pour
délier les articulations et donner de la souplesse au doigté.
Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui reprirent leur
prisonnier.
--Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut
remis en marche.
--Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara le prisonnier d'un
air étonné.
--Que lui avez-vous donc avoué?
--Que je préférais la liberté à la prison.
--Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on
ne connaît pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le
brigadier.
Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassemblé ses
papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre à la porte
entre-bâillée du cabinet:
--Puis-je entrer? Êtes-vous seul? Je ne vous dérange pas? S'il en est
autrement, j'attendrai.
A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se
montrer.
--Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.
C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme triplement veuf.
Il se laissa tomber lourdement sur un siège et, avec un accent qui
aurait attendri les pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les
cheveux à poigne-mains:
--Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec trois belles-mères!!
X
Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Après l'avoir
connu boulot, joufflu et coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un
coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable
du petit homme, et l'exclamation navrée dont il avait ponctué son
apparition, firent comprendre au juge qu'il allait être pris pour
confident, et il accepta cet emploi.
--Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite à mon
domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines.
--Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama Camuflet en le suivant.
Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du cabinet que le petit
homme commençait ainsi:
--Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout réussi?
Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'était plutôt à
ses trois femmes défuntes que le mariage n'avait pas réussi, mais il se
contenta de répondre par cette banale consolation qui rimait bien avec
le ton désolé de Camuflet.
--Les plus malheureux sont ceux qui restent.
--Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois
belles-mères!
Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings fermés, tout crispé
de la tête aux pieds, il articula rageusement:
--Oh! comme Fénelon était dans le vrai!
--Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères? Rafraîchissez-moi la
mémoire.
--Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste
lequel... mais l'un d'eux a dit: «Faites-vous faire une belle-mère en
sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur
la joue, vous la trouverez toujours amère!!!»
Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé une pareille opinion,
Grandvivier, gardant son sérieux, reprit:
--Trois belles-mères! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous
êtes mis dans une position aussi...
Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'écria aussitôt:
--Aussi phénoménale... car je suis un phénomène!... Ainsi m'a appelé
un ami auquel je demandais ce que j'avais à faire et qui m'a répondu:
«Fais-toi voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire de police
pour qu'il m'aidât à retrouver ma liberté, il m'a dit qu'il ne voyait
pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et
il a ajouté: «Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs
aliénistes; le premier médecin venu n'hésitera pas à vous délivrer un
certificat de folie...»
Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot qui montrât qu'il
était de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste,
Camuflet ne lui aurait pas laissé le temps de l'exprimer, car il
repartit de plus belle:
--Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans la vie, cela établit
des dates, n'est-ce pas? Eh bien, quand le souvenir du passé me remet en
mémoire un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je m'avise de
dire:
--«C'était du temps de ma chère Sophie.»
Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent jalouses, et
glapissantes, les doigts crochus:
--«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe?» hurle l'une.
--«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue?» beugle l'autre.
Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagnés de
déluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à
ce point que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les
mois, me fait la même remise que pour les colonies.
Une question vint naturellement aux lèvres du juge:
--Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames?
Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant:
--Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser
l'oranger? répondit-il.
Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de belles-mères en
orangers, le juge continua:
--Était-ce délaisser ces dames que les envoyer vivre à part avec une
pension?
--Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles étaient à même le
râtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez! écoutez l'histoire
de mes trois mariages... Quand j'ai demandé ma première femme à sa mère:
«Jamais je ne me séparerai de ma fille!!!» s'est écriée la maman, qui
tenait une fruiterie-crémerie. J'étais donc dans l'alternative, pour
épouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds à la
belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.
Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la mémoire de sa première
femme, puis continua:
--Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis à la maman:
«Restons ensemble pour la pleurer!» Pour ne pas l'humilier par cet
hospitalité gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinière,
j'ajoutai: «Engourdissez votre douleur en faisant des ratas,» et elle
alla pleurer dans ses casseroles.
«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de mon enfant!» me répondit
pareillement la portière à laquelle je demandai la main de sa fille pour
en faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de partager la loge de
ma belle-mère ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer
chez moi... où elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles
n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un
refroidissement, attrapé sur les chevaux de bois, me replongea dans le
veuvage. Je dis alors aux mamans de mes défuntes: «Le malheur vous
fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre à cuisiner.» Je me
trouvai donc ainsi avec deux belles-mères.
--Et deux cuisinières, appuya le juge.
--Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté ma conduite, car je
partageais mon dégoût entre les ratas de la crémière et les ratatouilles
de la portière. Je dus même à cette circonstance de constater combien
est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragoût de mouton est
celui fait par une portière.
Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur cette fausse
réputation accordée aux portières, Camuflet poursuivit:
--Quand l'amour m'incita à rallumer pour la troisième fois les flambeaux
de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mère,
haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux
premières... Huit jours après, elles l'appelaient: «la mère Tisane», et
la guerre était allumée.
--Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, interrompit
Grandvivier qui voulait s'être débarrassé du narrateur avant d'atteindre
sa maison.
--Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, entre ces trois harpies
qui se cramponnent à la place, à qui fera déguerpir les autres. Et, fait
inouï, ces créatures qui se craignent et se haïssent au point de ne pas
oser manger la même pitance... ce qui fait que toute l'année, j'ai trois
cuisines différentes sur le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent
que sur un seul point: faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai
pris un autre domicile; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon
nouveau toit, je les ai retrouvées installées, elles et leur triple
cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont
sacrifié leur avenir.
«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits
j'allais joindre la marée. Sans vous, à cette heure, je serais riche?»
me dit le numéro 1.
«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle qui m'a succédé a épousé
le propriétaire!» gémit le numéro 2.
Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et
triste en me disant:
«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues et des irrigations
émollientes? J'ai perdu, grâce à vous, ma main et mon coup d'oeil.»
Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, j'ai causé
l'infortune, je baisse la tête et je me tais. Ayant renoncé à la lutte,
je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de
faire des fugues de trois ou quatre jours.
Après ce récit de son infortune débité sur un ton tragique, Camuflet
baissa la voix comme pour demander:
--Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier?
--Faites, mon ami.
--Eh bien! après mes quelques jours de liberté, quand je rentre à la
maison où j'ai laissé ces trois femmes enfermées, nez à nez, savez-vous
la pensée qui m'obsède?
--Non, dites.
--Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères comme des rats! Vous
savez ce qu'on dit? On prend trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le
lendemain on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne trouve plus que
les trois queues... ils se sont entre-dévorés.
Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son
malheur pouvait s'attribuer à lui-même, termina en répétant sa jolie
phrase:
--J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, quand on a cueilli
l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger?
Dans le narré du petit homme, une particularité avait intrigué le
magistrat.
--Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune
famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec
une belle pension?
--Seules! seules! seules! articula Camuflet.
--Toutes trois veuves, alors?
--Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le fruitier écrasé par une
voiture de choux. Le n° 2, en se réveillant le matin, a trouvé son
mari pendu au cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises,
paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard des Palombes, son époux
le général est mort au champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.
--Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille épousée par vous?
--Toutes n'avaient qu'un enfant.
--Et elles ne se connaissent plus de parents?
--Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre d'une relation! affirma
Camuflet.
Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta ce mot plein
d'hésitation:
--Pourtant...
--Pourtant... quoi? insista le juge.
--Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois découvertes, que
j'aie récemment faites, devraient me faire hésiter à certifier qu'elles
n'ont pas l'ombre d'une relation.
--Trois découvertes? répéta le juge tendant l'oreille à quelque
révélation qu'il prévoyait burlesque.
Camuflet prit un air mystérieux:
--Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, en entrant dans la
chambre de madame Craquefert... c'est le n° 1... il m'a semblé sentir
comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les
cheminées qui fument.
Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore la voix pour
continuer:
--Avant-hier, à mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que
je trouve sur le parquet, devant la cheminée de madame Giraudon, le n°
2? Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous donnez votre langue
au chat? Sachez donc que j'ai trouvé l'empreinte, en boue noire et
épaisse, d'un pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un
second de cette taille, on ferait un pont.
Après avoir un peu respiré, Camuflet continua:
--Quant à la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus
tard que ce matin, comme elle avait étendu son tablier mouillé à sécher
sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé dans une des
poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez
que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi!... C'est drôle! je l'ai
sur le bout de la langue et il ne me revient pas.
Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient
fini par amener les deux causeurs à cent mètres de la demeure de
Grandvivier. Désireux de se séparer du petit homme qui, le nez en l'air,
cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant:
--Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant détourné de
votre retour. Merci et adieu!
--Attendez donc! je vais me souvenir du nom de la carte, insista
Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le
magistrat.
--Si vous le trouvez, vous me le direz à votre première rencontre; rien
ne presse, dit Grandvivier, en cherchant à dégager ses doigts.
Camuflet poussa un cri de joie.
--Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer.
A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt succéder un
hurlement de douleur.
--Eh! eh! vous m'écrasez la main... Mazette! Vous avez la poignée de
main vigoureuse!
--Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a
pris quand j'ai reconnu tout à coup mon impolitesse à votre égard...
Dire que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que je vous laissais
partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dîner.
Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée au nom de Walhofer,
Camuflet ouvrit des yeux étincelants de gourmandise.
--Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinière Cydalise,
on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade.