VIII

Quand la police tient sa proie à portée, elle profite de l'occasion avec

un notable empressement. Elle commença donc par étendre la main sur la

cuisinière Clarisse après qu'elle eut achevé sa déposition sur la mort

violente de son maître Bazart et, une heure après, la Godaille, arrêté

à sa baraque, était bel et bien coffré.--En somme, neveu et servante

étaient les deux dernières personnes qui avaient approché de la victime.

A la même heure, M. Grandvivier se trouvait en visite chez le procureur

général qui, en même temps qu'il était son chef, comptait au nombre de

ses bons amis. Le juge se plaignait un peu qu'on eût négligé, depuis

quatre mois, de lui confier une cause à instruire. A ce reproche, son

supérieur répondait que, le sachant fort affecté par le mauvais état de

santé de sa fille, il avait cru lui être agréable en ne compliquant pas

ses inquiétudes paternelles d'un travail à suivre.

Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur un pli dont la

suscription portait à l'angle ce seul mot qui résumait la teneur de la

lettre: _Assassinat_.

--Puisque tu te plains d'être laissé au repos, voici une affaire qui

se présente bien à point pour t'en faire sortir, dit le procureur en

ouvrant la lettre, dont le contenu n'était autre que le rapport, rédigé

par le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart.

Et, séance tenante, il lui confia l'instruction de cette dramatique

affaire.

M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais n'avait-il rendu à son

chef cette visite matinale que pour se trouver juste là quand arriverait

le rapport sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il faut

le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur, son regard

trahissait une satisfaction farouche.

--Le saltimbanque me fournira ma vengeance, pensait-il avec un frisson

de haine en joie.

En magistrat actif qu'il était, il décida pour le jour même, sur le lieu

du crime, de confronter les prévenus avec le cadavre de la victime. Pour

cette confrontation, suivant l'usage, afin qu'il examinât la blessure et

la position du corps, il s'adjoignit un certain docteur Cabillaud père

qui, du vivant de Bazart, avait été son médecin.

En attendant l'arrivée des prévenus, le juge et le médecin avaient

à faire l'examen préparatoire d'où résulterait le procès-verbal du

docteur.

Cabillaud étudia la position du cadavre, inspecta longuement la

blessure, considéra le couteau qu'il avait retiré du corps, puis promena

lentement son regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque de

lutte entre Bazart et son meurtrier.

Tout cela, sans mot dire et en caressant l'énorme verrue qui ornait une

des ailes de son nez.

Quand, pour y déposer le couteau ensanglanté, il s'approcha de la table

près de laquelle se tenait le juge qui, un pli au front, l'avait regardé

agir, ce dernier lui dit en montrant l'arme:

--Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a dû être surpris par

son assassin.

Le médecin, à ces mots, regarda le juge et, se remettant à caresser sa

verrue:

--Euh! euh! fit-il. Etes-vous sûr, mon magistrat, qu'il y ait eu un

assassin?

Pour toute réponse, M. Grandvivier lui montra du doigt le cadavre étendu

à leurs pieds.

--Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici, là, un corps dont

le coeur a été traversé par un couteau; mais, je le répète, cela

prouve-t-il qu'il y ait eu un assassin?

Et, lentement:

--Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il.

--Alors, suivant vous?... interrogea le juge.

--Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu simplement suicide.

Une lueur de mécontentement brilla dans l'oeil du juge, mais elle fut de

trop courte durée pour avoir été surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit

d'un ton qui affirmait:

--Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tué.

--Pourquoi ce suicide alors?

--Ah! voilà ce qui est à chercher. Peut-être est-ce par suite du chagrin

que lui causait l'abandon de sa femme... chagrin noir, incessant, qui,

pour peu qu'il s'y soit joint quelque vive contrariété, l'a conduit au

suicide.

M. Grandvivier, à l'appui de ce que le docteur avançait, aurait pu

se souvenir combien Bazart avait été exaspéré par l'expropriation qui

allait renverser sa maison, mais il n'en fit rien. Comme, à ce moment,

un grand bruit, se produisant au rez-de-chaussée, annonça l'arrivée des

prévenus et de leurs gardiens, il fit un salut de tête au médecin en

disant d'un ton sec:

--Jusqu'à ce que j'aie interrogé les prévenus, vous me permettrez de ne

pas être de votre avis.

Avec Clarisse, la Godaille et les agents, était arrivé aussi le greffier

du juge, un vieux bonhomme auquel une bronchite mal soignée faisait

cracher ses poumons dans les crises répétées d'une toux horrible à

entendre.

--Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon brave Seuffray, lui dit

affectueusement le juge.

Mais il avait affaire à un maniaque du devoir qui posa sa serviette sur

la table, étala ses papiers et prépara plume et encre en disant:

--Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un simple petit rhume.

Suivant la différence de leur tempérament, l'attitude des prévenus

n'était pas la même. Clarisse, à demi hébétée, pleurait à chaudes

larmes. La Godaille, tout fiévreux, était muet et dédaigneux, mais on

devinait en lui une colère contenue qui ferait explosion au premier mot.

Grandvivier commença l'interrogatoire par la femme à laquelle il

demanda, en lui montrant le cadavre:

--Reconnaissez-vous le mort?

--Oui, c'est mon pauvre maître, balbutia-t-elle. Dire que le voilà

trépassé, lui qui riait hier de si bon coeur!

A cette réponse, le juge lança un coup d'oeil au docteur qui avait parlé

de suicide motivé par un chagrin profond et, pour qu'il fût bien appuyé

sur ce point, il reprit:

--Ah! il riait, dites-vous?

--Comme un bienheureux. C'était à croire qu'il ne songeait plus à cette

expropriation qui, depuis deux mois, ne lui avait pas permis de dérager.

C'était donc là cette contrariété, vive et persistante qui, jointe à son

désespoir de mari abandonné, devait, suivant le docteur, avoir poussé

Bazart à se tuer. A son tour, Cabillaud père adressa au magistrat un

regard qui semblait lui demander d'insister sur cet autre point d'où

sortirait la preuve qu'il avait raison. Mais Grandvivier, au lieu de

comprendre, prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant d'une

voix sévère:

--Fille Clarisse Pommier, vous êtes prévenue de complicité dans

l'assassinat de votre maître.

Le juge d'instruction était de ceux qui procèdent par un coup de foudre,

ne laissant pas aux prévenus pour échafauder leur défense en préparant

les réponses, le temps que leur fourniraient trop de questions

préparatoires. Mais, quoi qu'il fît, il ne pouvait empêcher que

Clarisse, au lieu de penser qu'elle était devant un juge, ne vît en lui

que l'ami de son maître, ami auquel, le matin même, elle était venue

conter, en toute franchise, comment les choses s'étaient passées.

Il arriva donc que l'effet qui aurait dû résulter de cette attaque

_ex abrupto_ fut tout contraire de celui attendu. La servante, loin

de prendre l'accusation au sérieux, crut à une plaisanterie et, son

désespoir s'apaisant, elle s'écria naïvement:

--Est-ce que je ne vous ai pas tout conté? Vous savez bien que j'étais

montée pour me coucher, en revenant de porter la lettre que mon

maître m'avait envoyée mettre à la poste... Où donc aurais-je vu votre

assassin, puisque je n'ai quitté ma chambre que ce matin?...

En entendant parler de la lettre, un imperceptible tressaillement avait

agité M. Grandvivier. Sans répondre à la servante, et comme c'était

d'une confrontation et non pas encore d'un véritable interrogatoire en

règle qu'il s'agissait, il fit un signe aux agents de police en disant:

--Emmenez cette femme dans une pièce du rez-de-chaussée et attendez mes

ordres.

--Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas, mon bon monsieur

Grandvivier? demanda Clarisse, dont l'épouvante première s'était

dissipée depuis qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de

son maître.

Puis, sans se douter de la gravité de sa situation, elle suivit ses

gardiens.

Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque.

--Frédéric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous ce cadavre?

--Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitté hier plein de vie et de

gaieté?

--A quelle heure?

Cette question fit éclater l'indignation du jeune homme qui s'écria:

--Ah ça! vous allez donc la continuer, votre sinistre plaisanterie de

prétendre que j'ai tué le pauvre cher homme? Quand l'aurais-je frappé?

Est-ce que je ne puis pas rendre compte de mon temps minute par minute.

Je suis parti à onze heures. J'ai pris mes jambes à mon cou et, vingt

minutes après, j'arrivais à ma baraque sur le champ de foire où dix

témoins vous attesteront que j'ai passé la nuit.

Il y allait aussi tout naïvement, le brave garçon, et ne s'attendait

guère à cette question:

--De neuf heures, moment où la domestique est allée se coucher, jusqu'à

onze heures, instant que vous avouez pour celui de votre départ, vous

reconnaissez être resté seul, absolument seul, avec votre oncle?

--Oui... et Dieu sait si nous avons ri!...

Sans tenir compte de cette réponse, le magistrat posa cette question:

--N'y avait-il pas eu, il y a une année, une cause de brouille entre

vous et le défunt?

--Ah! oui, à propos de sa femme... Mais cela était si bien tombé à l'eau

que mon oncle, pas plus tard qu'hier, en reconnaissant combien, jadis,

ses soupçons avaient été injustes à mon égard, m'a répété qu'il avait,

envers moi, des torts à réparer.

Pas plus que la première fois, le juge ne s'arrêta sur cette réponse et,

continuant:

--Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart? demanda-t-il lentement.

La question parut à la Godaille si peu intéresser sa situation, qu'il

répondit gouailleusement:

--On ne me l'avait pas donnée à garder.

--Vous persistez à nier?

--A nier quoi?

--Que, dans la soirée d'hier, alors que, la servante partie, vous êtes

resté seul avec M. Bazart, il ne s'est pas rallumé, entre vous, une

querelle au sujet du passé?

Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa en répondant, le

doigt tendu vers le bureau du défunt:

--J'ai le pressentiment que vous trouverez là une preuve que mon oncle

n'avait plus contre moi l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon

oncle a tracé un écrit qu'il a, ensuite, mis sous une enveloppe sur

laquelle il a encore écrit quatre ou cinq mots; puis il l'a serrée dans

le bureau en me disant:

--Au besoin, garçon, tu te souviendras que je place ce papier dans ce

tiroir à ton intention. C'est le deuxième tiroir à gauche.

M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir désigné, en tira l'enveloppe

et, à haute voix, lut la suscription suivante:

--«_Ceci est mon testament_», prononça-t-il.

Puis, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il décacheta l'enveloppe

dont il fit sortir le papier et, cette fois, il lut en silence.

Après avoir passé l'écrit à son greffier pour qu'il le joignît au

dossier, le juge adressa au jeune homme cette question qui, en somme,

résumait la teneur du papier:

--Saviez-vous que, par cet écrit, M. Bazart vous nommait son héritier?

--Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille avec un attendrissement

qui ne contenait aucune intonation de cupidité satisfaite.

Cependant le docteur Cabillaud avait écouté de toutes ses oreilles.

Quand il avait été question du testament, il avait légèrement secoué la

tête.

--J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart s'est tué... son

testament, fait hier, est une preuve à l'appui du suicide. Pour que ce

juge, que j'ai prévenu, ne s'en aperçoive pas, il faut qu'il sache bien

peu son métier... Un âne, quoi!

Comme si le juge craignait que certaine réponse fût faite à la question

qu'il allait poser, il y eut une petite hésitation dans sa voix quand il

demanda:

--Avant le testament, votre oncle, suivant la déclaration de la fille

Clarisse, a écrit aussi une lettre que, deux heures plus tard, il lui a

donnée à porter à la poste.

--C'est vrai.

--La fille Clarisse, ayant déclaré ne pas savoir lire n'a pu dire à qui

cette lettre était destinée. Pouvez-vous désigner ce destinataire?

--Non.

Quand la Godaille fit cette réponse, le docteur Cabillaud était en train

d'examiner la figure du juge.

--Tiens! pensa-t-il, on dirait que voilà un «non» qui lui fait plaisir!

Dans le but d'amener le prévenu à se troubler quand il entendrait

réitérer la même question, M. Grandvivier redemanda lentement:

--Vous reconnaissez bien que, de neuf heures, instant où la cuisinière

est partie, jusqu'à onze heures, moment de votre prétendu départ, vous

êtes resté seul avec M. Bazart?

Si le juge s'était proposé de démonter le saltimbanque du sang-froid

qu'il avait recouvré, il obtint réussite complète, car le jeune homme

s'écria furieusement:

--De quoi? mon prétendu départ? Est-ce que vous allez prétendre que

c'est pendant que nous étions seuls que j'ai assassiné mon oncle!!!

Et, avec une ironie amère:

--Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me répétait que je tombais à pic,

il voulait dire que j'arrivais à propos pour être accusé d'être son

assassin, il ne se trompait guère!

Puis, avec exaspération:

--Mais, enfin, à tout il faut une raison. Dites-moi un peu pourquoi

j'aurais tué mon oncle?

Le jeu du magistrat devait être d'irriter son homme à l'extrême, car en

posant le doigt sur le testament il répondit:

--Peut-être par impatience d'hériter.

Le motif allégué manqua son effet. Au lieu de redoubler la colère du

bateleur, elle le fit éclater d'un long rire méprisant.

--Pour ses écus! Je m'en souciais bien de ses écus!... Et puis,

est-ce que je savais, quand il l'a écrit devant moi, qu'il faisait son

testament en ma faveur?

--Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux heures durant lesquelles

vous êtes resté seul avec lui.

La colère de la Godaille s'était changée en une moquerie amère et

provocante.

--Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai été pris de cette

fameuse impatience!

Au lieu de répondre directement, le juge, en le regardant en face,

articula, à mots pesés, cette phrase qui, tout en paraissant ne pas se

lier à ce qui précédait, contenait une accusation:

--Et, à défaut que vous étiez prévenu de la teneur du testament, ne

saviez-vous pas que vous restiez son seul héritier, après l'étrange

disparition de la personne à laquelle la tendresse de M. Bazart aurait

pu laisser l'héritage?

L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore pousser un long

éclat de rire convulsif.

--Ouais! fit-il avec une amertume narquoise, n'allez-vous pas aussi

m'accuser d'avoir tué madame Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y êtes!

Ensuite, se calmant:

--Oh! non, continua-t-il, la poupée a filé bien tranquillement, au grand

jour, sans se cacher... Et si mon oncle, au lieu de s'en aller promener

pour ne pas affronter la colère de la particulière, était entré chez

elle, il l'aurait trouvée en train de faire ses malles et ses caisses...

Si je dis ses caisses, c'est qu'elle a dû les clouer, car c'étaient des

poum! poum! qui ont retenti pendant une demi-heure. Que mon oncle fût

resté à la maison au lieu de fuir devant l'orage, il eût entendu le

vacarme... ça s'entendait même des chambres de bonnes.

A mesure que la Godaille parlait, le magistrat, l'oreille tendue,

l'avait écouté, immobile comme l'araignée qui guette la mouche

s'empêtrant dans sa toile. Comment la Godaille, qui était parti avant

que Bazart quittât la maison, savait-il ce qui s'était passé après

la sortie de l'oncle? Il était donc revenu en l'absence de Bazart?

Pourquoi? Dans quel but? Il avait donc vu partir son oncle et savait

trouver sa femme seule au logis, puisque, ce jour-là, la cuisinière

Clarisse, qui avait la permission de spectacle et qu'on avait exemptée

d'un dîner à faire, avait déjà pris le large?

--Oui, avait continué le jeune homme, je crois les entendre encore

ses poum! poum! C'était à croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle

démolissait la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu décamper son

mari, elle n'avait pas à se gêner puisqu'elle se savait seule au logis.

--Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda brusquement M.

Grandvivier, jugeant que le prévenu s'était suffisamment enferré.

A cette question, la Godaille resta bouche béante, l'oeil troublé, jeté

hors de garde.

--Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait suivi la scène, pas si

bête que je le croyais, ce juge... S'il voulait conduire son homme à

se couper, il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait pas

suicide? La suite va me le dire.

Mais le médecin n'était pas destiné à entendre cette suite, car le juge,

soit qu'il fût sincère, soit qu'il jugeât utile de se débarrasser de

l'écouteur, se tourna vers lui en disant:

--Mille pardons, docteur, de vous avoir oublié! Au lieu de vous laisser

captif dans ce coin, j'aurais dû vous rendre la liberté qui vous est

nécessaire pour aller écrire votre rapport. Je compte que vous me

l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois, excusez-moi!

Devant ce congé en règle, Cabillaud père ne pouvait résister. Il se leva

en disant:

--Dans deux heures, vous aurez ce rapport.

L'opinion du médecin devait importer au juge. Un peu imprudemment, il

demanda:

--Avez-vous changé d'avis, docteur?

Il est supposable que Cabillaud voulut se venger d'être ainsi remercié

en indiquant au prévenu le système de défense qu'il avait à suivre, car

il riposta d'un ton sec:

--Changé d'avis? Non, mon rapport conclura toujours au suicide.

Sur cette pichenette moralement administrée à l'amour-propre du juge,

Cabillaud sortit en caressant sa verrue.

L'incident avait donné au saltimbanque le temps de retrouver son

sang-froid. C'était un avantage sur lui que le juge venait de perdre.

Aussi, pour le regagner, il allait reprendre l'interrogatoire, quand son

greffier Seuffray fut pris d'une épouvantable quinte de toux qui le plia

en deux sur son procès-verbal.

--Un petit rhume! un simple petit rhume! répétait encore ce fanatique du

devoir que deux mois à peine séparaient du tombeau et qui voulait mourir

sur son papier timbré.

Cette crise décida le juge à en finir.

--Emmenez le prévenu, commanda-t-il aux agents qui surveillaient le

bateleur.

Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction, le corps de

Bazart fut conduit au cimetière.

Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait la cuisinière

Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu avait remise, le matin même, en

liberté. La malheureuse fille pleurait à chaudes larmes.

Aussitôt le corps descendu dans le trou, le docteur Cabillaud, qui avait

tenu à conduire à sa demeure dernière ce client dont il n'avait pas la

mort à se reprocher, rattrapa la cuisinière qui s'éloignait.

--Vous voici sans place, ma chère fille? débuta-t-il en taquinant sa

verrue.

--Hélas! soupira la cuisinière.

--J'ai dîné une fois chez votre défunt maître, et il me souvient encore

de certain délicieux soufflé d'andouilles... En avez-vous toujours la

recette, mon enfant?

--Oui, monsieur.

--Et aussi celle des foies de canard à la Voltaire?

--Aussi.

Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner du sérieux à

sa proposition, puis, en homme qui accepte les exigences de la vie

parisienne, modula de sa voix la plus persuasive:

--Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera pas sur le beurre...

Au besoin, un cousin dans les pompiers... et vous ferez vous-même le

marché!!! Est-ce là une place qui vous convienne?

Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides de larmes et demanda:

--Et le café au lait le matin?

--Une soupière de café au lait! promit Cabillaud en veine de générosité.

--Alors, c'est dit.

Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui enlevât la perle qu'il

venait de conquérir, le gourmand docteur la fit aussitôt monter dans le

fiacre qui allait les conduire tous deux à son logis.

* * * * *

La société d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre jusqu'à la fin

du délai de dix jours qu'elle avait accordé à Bazart pour déménager.

Donc, le lendemain même de l'enterrement, une bande de démolisseurs

s'abattit sur la masure que le défunt Bazart avait si énergiquement

défendue contre la mise à bas.

Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui fut confirmée par la

hâte que mirent les gens de police et de justice à accourir, se répandit

dans tout le quartier.

En déposant le parquet du premier étage, les ouvriers avaient reconnu

que ce parquet avait été rapporté après coup pour diminuer la hauteur

des pièces. Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un vide

d'une profondeur de plus d'un mètre. De ce vide, les ouvriers avaient

tiré une longue caisse d'un poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour

la soulever. Le contenu de cette caisse devait craindre fort l'évent,

car elle était faite en feuilles de zinc très épais et soigneusement

soudée sur tous les points.

Après avoir détaché, à coups de hachettes et de pioches, la feuille de

zinc supérieure, ceux qui venaient d'exécuter cette opération reculèrent

d'horreur en reconnaissant ce que contenait ce coffre.

C'était le cadavre d'une jeune et jolie femme que l'absence d'air, sous

son enveloppe métallique, avait assez préservée de la décomposition pour

qu'on pût constater que la victime, avant d'être enfermée là, avait été

tuée à l'aide d'un instrument contondant, soit un lourd marteau, qui lui

avait brisé le côté gauche du crâne.

Entre les deux parquets, on découvrit, encore déchiquetés par les rats,

des monceaux de robes, chaussures, chapeaux, linge de corps, bref, tout

un trousseau de femme.

Et dans la victime, on ne tarda pas à reconnaître la belle madame Bazart

que, depuis plus d'une année, on accusait d'avoir déserté, avec ses

malles pleines, le toit conjugal pour suivre un amant.

La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères · 第 13 / 40 题