Quelques jours plus tard, Lortal fut mandé chez le Supérieur.
L’entretien dura assez longtemps. Quand mon ami vint reprendre sa place
à l’étude, il avait un visage si dur que je pressentis quelque chose de
grave. Il feignit de s’absorber dans la lecture d’un livre dont je vis
bien qu’il ne tournait pas les pages.
--Lortal quitte le collège! me susurra Saint-Alyre. Il y a un complot
contre lui.
--Imbécile! répliquai-je agacé. Lortal est trop bien avec Fourmeliès.
Saint-Alyre haussa les épaules.
A la récréation suivante, Lortal me raconta son entrevue avec le
Supérieur.
--Lortal, lui avait dit l’abbé Fourmeliès, vous avez toujours été un
élève inégal, mais je dois reconnaître que vos qualités d’esprit
réparent aisément le préjudice de votre incurable paresse. Votre succès,
en juillet dernier, a réjoui vos maîtres et moi-même, en particulier. Il
est juste que les droits de l’intelligence soient reconnus. Si le
labeur, l’effort persévérant eussent seuls été récompensés, vous auriez
été moins heureux. Quoi qu’il en soit, vous avez honoré votre collège:
le collège ne l’oubliera pas.
--Monsieur le Supérieur, c’est trop d’honneur que vous me faites,
repartit Lortal. Où veut-il en venir? se demandait-il _in petto_.
--J’ai souvent craint, continua Fourmeliès, et ses paroles trahissaient
une certaine gêne, j’ai souvent craint que l’enseignement de
Saint-Julien, parfaitement adapté aux nécessités intellectuelles d’une
jeunesse provinciale un peu fruste, convînt moins à un esprit tel que le
vôtre, plus affiné, plus mûr aussi que celui de vos camarades. Le
contraste qui se marque entre vous et vos condisciples, contraste que
j’ai souvent noté, devient de plus en plus sensible à mesure que vous
vous développez davantage. Vous n’avez plus rien à retirer du milieu où
vous vous trouvez et, pour être juste, je dois ajouter que ce milieu ne
peut malheureusement prendre aucun bénéfice de votre supériorité.
--Ce mot de supériorité est bien flatteur, mais votre jugement est bien
amer, monsieur le Supérieur.
--Mon cher enfant, ne voyez aucune amertume dans mes paroles. Vous savez
avec quelle sollicitude je vous ai suivi au cours de cette dernière
année scolaire. Vous savez, Jacques, que votre caractère si dangereux et
si séduisant a toujours attiré ma sympathie et, bien souvent aussi,
excité mon inquiétude. Ce n’est pas pour vous faire des reproches que je
vous ai mandé près de moi.
L’abbé Fourmeliès posa un instant.
--Voici, reprit-il. Il se trouve que votre oncle, M. de Rochebuque, a
fait les mêmes réflexions que moi-même...
--On les lui a soufflées! interrompit brusquement Lortal.
--Patience, mon jeune ami. Votre oncle estime que notre modeste collège
de Saint-Julien ne peut vous fournir un enseignement philosophique
adéquat à vos capacités.
L’ironie de cette phrase était si évidente que Lortal sourit.
--Oui, continua le Supérieur, M. Mirepuy ne possède pas autant de
diplômes que les universitaires des lycées. C’est pourtant un
philosophe, ce que l’on ne saurait dire de tous les professeurs de
philosophie.
--C’est une magnifique intelligence! dit avec feu Lortal.
--Je suis heureux que vous lui rendiez hommage. M. Mirepuy n’est, hélas!
pas apprécié à sa valeur dans certains milieux et je crains que son
enseignement ne soit pas toujours exactement interprété.
--Je m’en doute, sourit Lortal.
--Laissons cela! toujours est-il que votre oncle juge que vous seriez
beaucoup mieux à votre place dans un établissement parisien. Et il est
décidé à vous envoyer achever votre philosophie dans la capitale. Avouez
que c’est beaucoup de bonté de sa part.
Lortal répliqua, ironique:
--Je ne lui en ai aucune reconnaissance. Quant à obéir, c’est une autre
affaire. Miromps veut m’éloigner d’ici. Qui sait pourquoi? Peut-être ne
le sait-il pas lui-même! J’ai quelque raison de supposer que je gêne
quelqu’un, et ce quelqu’un a malheureusement pris une telle influence...
--Insinuations, mon enfant! Tout cela ne me regarde pas. Votre oncle m’a
exprimé ses intentions. Je vous les transmets.
--Il vous a parlé, seul?
Le Supérieur hésita un instant.
--Non, fit-il sèchement.
--J’en étais sûr, fit Lortal. Je n’obéirai pas. Je ne dépends que de mon
tuteur.
--Hélas! mon enfant, vous savez bien que votre tuteur ne peut rien pour
vous!
--C’est vrai, reconnut Lortal. Mais j’aurai la force de me passer de
Miromps et de son argent.
--Non, fit Fourmeliès.
--Vous me méprisez, monsieur le Supérieur, murmura Lortal.
--Dieu me garde de mépriser qui que ce soit. Mais je vous sais épris du
siècle. La perspective brillante d’avenir qui vous est offerte vous
séduira peu à peu. L’ambition, l’espoir briseront les liens qui vous
retiennent et que vous croyez si forts...
Il prononça ces mots lentement, avec une inflexion de gravité et de
tendresse et mit sa main sur l’épaule du jeune homme.
--Et vous partirez, continua le Supérieur. Et vous oublierez. Vous
n’êtes pas de ceux qui se donnent tout entiers à Dieu, à une idée, à une
affection. Vous prenez beaucoup, mais vous ne donnez guère. Vous êtes
riche, très riche, Jacques: mais vous êtes aussi avare, avare de
vous-même. Vous pouvez faire beaucoup de malheureux sur votre route.
Écoutez-moi, mon enfant, écoutez un très vieil homme qui a mis tout son
espoir ailleurs que dans les intrigues du monde. Je ne vous parle pas au
nom d’une foi que vous n’avez plus, que vous n’avez peut-être jamais
eue; je vous parle au nom de votre dignité et de votre bonheur. Jacques,
ne faites pas de mal autour de vous. Plus tard, les souffrances que vous
auriez injustement causées retomberaient sur votre tête. Vous êtes né
parmi les forts: vous le savez; vous avez une grande certitude sur votre
action. Méfiez-vous. Il y a tant de faiblesse dans la force sans amour.
Lortal ému baissait la tête. Fourmeliès reprit d’une voix ferme:
--Vous accepterez la décision de votre oncle. Votre départ aura lieu
dans huit jours. Vous ne vous révolterez pas. Et s’il vous faut une
consolation, vous la trouverez en ce fait qu’un cœur, tourmenté par
vous, verra par vous son tourment allégé. Voilà le courage, Jacques, si
vous vous piquez d’en avoir... Allez!
* * * * *
Lortal me rapporta cette conversation avec une fidélité scrupuleuse,
notant jusqu’aux gestes et aux intonations. Il ne laissait transparaître
qu’une partie de son bouleversement.
--Je n’y comprends rien, conclut-il. Les allusions de Fourmeliès sont
claires. Qui a pu le mettre au courant? Le bonhomme est très touchant,
mais de quoi se mêle-t-il? Il y a du Doublemaze là-dedans; j’en mettrais
ma main au feu. C’est lui qui a soufflé Miromps et lui a inspiré cette
démarche. Pour mieux agir sur Fourmeliès, il l’a prévenu en lui glissant
quelques-unes des confidences volées à Mathilde. C’est du propre!
Fourmeliès, lui, n’y voit goutte. Il s’agit de m’éloigner, moi, parce
que je gêne le règne de M. le grand vicaire. Alors on met sur cette sale
politique un joli vernis sentimental. Lortal, il faut vous sacrifier! Eh
bien! non. D’abord, qu’est-ce qu’en pense Mathilde? L’ont-ils avertie?
S’ils ne l’ont pas fait, c’est moi qui l’avertirai. Et nous verrons.
Telles que me les avait rapportées Lortal, les paroles de Fourmeliès
m’avaient touché. La cruauté de mon ami m’attrista. Il n’hésitait pas à
solliciter l’appui d’une femme épuisée et malheureuse, victime de son
égoïsme. Et pourquoi? Pour prolonger son mal, ses regrets, ses remords
peut-être. A la seule pensée de servir les desseins de Doublemaze,
Lortal ne voyait plus que sa vanité blessée. Il allait tenter de
reconquérir Mathilde, moins pour sauvegarder son amour menacé que pour
consolider son orgueil, pour remporter une victoire sur le chanoine.
Pauvre Amazone devenue l’enjeu de ces égoïsmes! Lortal songeait-il à ce
qu’était sa vie, à ses longues journées de solitude dans le silence
étouffant de la province, tenaillée par un sentiment qu’elle jugeait
coupable, par la vue d’un mari prêt à toutes les lâchetés pour un
sourire d’elle, d’un mari à qui l’enchaînait une lourde servitude de
reconnaissance?
L’âme de Mathilde m’apparaissait un abîme de désolation. Je l’évoquais
dans le sombre décor de la rue Jaladis, étendue dans ses fourrures,
écœurée de cette grossesse qui la liait brutalement, par l’intime de sa
chair, à l’homme qu’elle n’aimait pas. L’enfant qu’elle portait
vivrait-il? J’imaginais qu’elle devait souhaiter sa mort, tant j’avais
découvert de désespoir dans ses yeux creusés par l’insomnie. Où donc
était le refuge? Lortal? Nul doute qu’elle ne l’aimât de toute son âme
bien à elle, sinon d’un corps voué à un autre; mais Lortal était jeune,
égoïste et elle soupçonnait en lui avec terreur un dégoût nuancé de
haine, depuis qu’il la savait enceinte: enfin les liens du sang et l’âge
les séparaient pour jamais. Miromps? Elle le jugeait vil d’avoir
supporté son indifférence, voire sa répulsion; de l’avoir, trop sûr de
sa fidélité, laissée libre d’accueillir Lortal dont il ne pouvait
ignorer l’amour; elle l’exécrait enfin d’être le maître, maître servile
et complaisant, mais le maître quand même.
Où donc le refuge? Doublemaze était survenu. Qu’importait que ses
desseins fussent cachés, ses voies, tortueuses? Il semblait bon; il
parlait avec tant de douceur, et surtout il voulait guérir ce pauvre
cœur. Le remède qu’il apportait à l’amour malheureux et coupable,
c’était l’amour lui-même, mais l’amour épuré, spirituel, dépouillé du
vertige charnel. Mathilde avait oublié Dieu: mais Dieu ne l’avait pas
oubliée. Prise d’angoisse entre le visage ennemi de l’amant et le visage
humilié du mari, elle jeta son âme au consolateur, dans un élan
désespéré.
C’est alors que Lortal sentit Mathilde se détacher de lui. Je ne pouvais
que plaindre mon ami, devinant la torture d’une jalousie provoquée par
un insaisissable rival. L’âme aimée se réfugiait dans un ciel
inaccessible, muette désormais pour lui. Il s’irritait dans son amour et
son orgueil blessés, sans égard pour celle que son amour et son orgueil
avaient tant éprouvée. Il apprêtait toutes ses forces de séduction pour
arracher la naufragée à sa dernière planche de salut. Et que ferait-il
d’elle ensuite? Ne pouvait-il renoncer, l’abandonner dans cette rade
mystique où l’épave trouverait enfin un flot calme?
Je n’osais soumettre mes réflexions à Lortal. Je redoutais par trop sa
hauteur. Décidé à mettre ses plans en exécution immédiate, il me déclara
qu’il se rendrait le jour même à l’hôtel Miromps. Sous un prétexte
quelconque il obtint une autorisation de sortir.
Il ne revint qu’à l’heure du dîner, les traits décomposés.
--Je n’ai pu voir Mathilde, dit-il. Les médecins sont auprès d’elle. On
redoute un accident grave, cette nuit: l’hémorragie...