Nous arrivâmes ainsi aux fêtes de la Toussaint. Tristes journées de
novembre! La colline, au sommet de laquelle s’élevait notre collège,
était balayée de rafales soulevant dans la cour des tourbillons de
feuilles mortes, hurlant des appels fous, la nuit, aux fenêtres des
dortoirs. Les beaux marronniers de la terrasse étaient, une fois encore,
dépouillés de leurs feuilles; les charmilles n’abritaient plus aucun
secret, par les soirées traîneuses de brumes. Sournoisement la saison
insinuait en moi son poison mélancolique. Je me surprenais à rêver tout
en parcourant, d’un œil qui ne lisait pas, les livres prêtés par l’abbé
Mirepuy.
Mon amitié pour Lortal prit en ce temps un caractère douloureux.
Parfois, au cours d’une étude, mon regard s’arrêtait sur le visage de
l’ami et ne pouvait s’en détacher, comme si une séparation menaçait.
Lortal était alors d’une irritation constante à mon égard. Je pardonnai
cette humeur. Il avait une telle excuse. Le sentiment, que je supposais
en lui, auréolait le personnage créé par mon amitié. Je ne pouvais pas
ne pas voir dans ses yeux le reflet de cette passion malheureuse qui
l’ennoblissait aux miens. Des crises de gaieté brutale alternaient chez
lui avec des périodes d’indolence chagrine. Son goût pour Salayrac le
reprenait. Des relents de ripailles villageoises allumaient encore ce
rustre égrillard, et, tout chaud de leurs «rigolades», Lortal se moquait
de ma mine confite.
* * * * *
Le jour des morts, il était d’usage que chaque classe, guidée par son
professeur, se rendît à la visite du cimetière. Nous partîmes donc sous
la conduite de Mirepuy, petit groupe sombre dans cette grise matinée,
pèlerines claquant au vent, casquettes enfoncées sur les yeux. Le champ
des morts s’étalait sur un vaste plateau; ses croix dominaient la ville
et le collège lui-même. Il fallait, pour y arriver, suivre des faubourgs
lépreux dont le brouillard et la boue aggravaient encore la désolation
banlieusarde.
Nous parcourûmes ce matin-là les détours de la Cité Morte, nous
attardant parfois, pour une prière, devant une tombe abandonnée. Ces
sépultures de pauvres et d’oubliés, la Nature les ornait d’une offrande,
à chaque saison: roses sauvages de l’automne, perce-neige de l’hiver,
violettes du printemps, boutons d’or de l’été. A l’écart des autres, je
demeurai quelques instants devant l’une de ces tombes sans nom, ému
comme si j’avais découvert dans un temple vide l’autel du dieu inconnu.
La mort! Elle ne m’apparaissait plus sous l’aspect hideux que nous
décrivait jadis le sombre Gerboux: reine des épouvantements, pourvoyeuse
de cloîtres. Autour de cette croix de bois, dont les pluies avaient
délavé la triste peinture, cette croix anonyme aux bras nus de son
Christ, un rosier avait grimpé et, sous le vent d’automne qui balayait
éperdument les allées, des pétales couleur d’ivoire s’effeuillaient. La
terre avait absorbé jusqu’à la poudre des ossements ensevelis dans le
travail de son sein et de cette terre avait surgi la tige fleurie de
tardives corolles. A leur tour, les roses mouraient; une légère odeur de
corruption envenimait leur parfum; les pétales jaunissants
s’effeuillaient, l’un après l’autre, obéissant à la loi qui veut que
toute beauté soit éphémère et qu’une incessante destruction accompagne
une renaissance sans fin.
Cette image fut un trait de lumière pour mon esprit. Brusquement
m’apparut la folie d’une religion du désespoir qui sèvre les vivants,
par la crainte de la mort, des plus fortes joies de la vie. Se
mortifier, n’est-ce point devenir semblable à un mort? L’ascète est
l’amant halluciné de la camarde, dont le spectre, dansant et
enguirlandé, conduit la sarabande des suppliciés volontaires.
L’enseignement du rosier effeuillé n’était-il pas préférable à cette
frénésie qui précipitait des milliers de vies aux ardeurs solitaires des
cloîtres, seule issue logique de la doctrine de mort et de péché?
Mais la mort n’était qu’un des visages de la vie: la vie elle-même,
sépulcre insatiable, inépuisable source. Et les choses ne se révoltaient
pas; elles cédaient à leur destin avec sérénité; ayant réalisé leur être
et leur forme d’un instant, elles se résorbaient dans le gouffre
dévorant et créateur. Pour vaincre la mort, nos maîtres nous prêchaient
de sacrifier la vie et nous leurraient d’éternité. Mais dans cette
matinée d’automne, devant cette tombe inconnue et jonchée d’agonisantes
roses, une vérité sereine m’inondait, courait à travers mon sang comme
une liqueur réchauffante. Vivre! Il fallait accepter de vivre, comme il
fallait accepter de mourir, d’un cœur content, ayant donné toute sa
fleur. Et la seule éternité qui se découvrait à moi, sur ce sol nourri
d’ossements, était celle de l’innombrable devenir.
Je rejoignis l’abbé Mirepuy et mes camarades. Une nappe de pluie voilait
le monde à nos pieds. Je portais ma vérité dans ma poitrine, cachée à
tous. En passant le seuil du cimetière, une parole du Christ me revint
en mémoire:
«Laissez les morts ensevelir les morts.»
* * * * *
L’après-midi, comme il n’y avait pas de cours, Lortal me demanda de
l’accompagner chez les Miromps.
--Ta visite fera plaisir à Mathilde. Cela la changera un peu de sa
compagnie habituelle!
La petite ville d’Aubenac était tapie sous d’épais nuages plus bas que
les collines environnantes, et qui semblaient l’isoler de toute
communication avec l’univers. Par-dessus les toits d’ardoises, les tours
et la flèche de la cathédrale s’étoupaient de brume. Quelques corneilles
au vol flasque écornaient d’accents circonflexes cette voûte grise où
s’étouffait la sonnerie des heures. Le théâtre, portes closes, laissait
le vent lacérer les lambeaux des dernières affiches de la _Dame aux
Camélias_. Le «Café du Commerce» avait tiré ses rideaux pour mieux
emmitoufler ses habitués dans un nuage d’absinthe dont l’arome filtrait
sur le trottoir. Sur le Foirail qui dressait vers le ciel les branches
nues et puissantes de ses arbres, comme pour le conjurer de déchirer
enfin ces étouffantes nuées, la meule d’un affileur faisait un
sifflement doux et triste. Quelques dévotes en capote noire sortaient de
l’église. Un moine de pierre qui supportait le cintre du porche de ses
épaules tronquées, leur tira la langue. Pas une âme! La province couvait
discrètement son pot-au-feu de haines, d’intrigues, de mensonges.
On éprouve parfois dans ces petites villes, en apparence refuges du
sage, la révélation soudaine de leur vie secrète. C’est comme si l’on
flairait le relent sournois de toutes les vilenies qui se trament sous
ces dehors patelins, de même que l’on flaire, au seuil d’une gargote
d’aspect débonnaire, l’odeur du bouillon aigre et de la viande avancée.
La tranquillité des lieux est si grande qu’elle semble dérober une
menace. Sur la place silencieuse où chante la fontaine, on est tout d’un
coup pris d’inquiétude et d’une furieuse envie d’être transporté à cent
lieues.
Ce malaise m’étreignait, tandis qu’aux côtés de Lortal je gravissais la
rue Jaladis. Jamais l’hôtel Miromps ne m’avait paru plus sévère. Les
fenêtres de la façade étaient fermées: la maison avait abaissé ses
paupières, jalousement, sur son secret.
Césaire-Auguste nous accueillit dans le salon désert. Il n’avait pas
encore perdu cet aspect d’énergie, cette puissante lourdeur qui
m’avaient séduit jadis. Mais la bouche n’avait plus sa contraction
volontaire; le menton plus gras s’arrondissait. Il émergea de l’ombre,
avec sa démarche torse.
--Mathilde est bien souffrante. Elle vous recevra quand même tout à
l’heure. Votre visite la distraira.
Et se tournant vers Lortal avec une humilité qui me navra:
--Jacques, dit-il, si vous voulez aller la saluer tout de suite, vous
êtes libre.
--Puisque vous le permettez, répliqua doucement mon ami.
Et il disparut par la tapisserie du fond.
--Je suis bien inquiet, me dit Miromps. Ma pauvre femme ne supporte que
difficilement les épreuves de la maternité. Elle ne quitte guère sa
chaise-longue. Elle est triste. Rien ne parvient à la distraire!
Il passa sa main sur son front, comme pour essuyer une sueur invisible.
Ce geste incluait une grande douleur.
--Elle ne trouve de soulagement que dans la lecture. Le chanoine
Doublemaze lui indique des livres. Je lui en ai beaucoup de
reconnaissance. C’est un prêtre fort accompli.
Nous entrâmes dans son cabinet.
--Voyez ma nouvelle acquisition, me dit-il avec une satisfaction de
collectionneur. Une déesse étrusque; la déesse de l’ombre.
C’était une figurine de bronze représentant une femme nue, mais longue,
si longue qu’elle semblait une fumée; à la contempler, elle s’effilait,
s’effilait dans le demi-jour de la pièce. Le métal n’était plus qu’une
impondérable substance. Je songeais à celle qui, de cette maison
solitaire, s’évanouirait peut-être ainsi, un de ces soirs, pareille à la
déesse de l’ombre, fumée, elle aussi.
Quelques instants plus tard nous pénétrâmes chez Mathilde.
La chambre, fort haute de plafond, était plongée dans une
demi-obscurité. Une servante plaçait une lampe sur un guéridon. Baignées
par le cercle lumineux, je vis des mains, allongées sur une couverture,
des mains jaunes, amaigries. Au-dessous de la lampe, un livre ouvert. Le
visage de Mathilde ne m’apparut qu’ensuite.
Lortal était assis au bout de la chaise-longue, dans le noir. Tous deux
étaient silencieux. Nous entendîmes le tic-tac de la pendule qui
marquait, goutte à goutte, l’écoulement de leurs vies. Un feu brûlait.
Un reflet rougeâtre léchait le tapis et le mur. Tous les bruits du monde
étaient morts à cette porte.
Alors je regardai Mathilde. Était-ce bien la jeune femme que j’avais vue
galopant sur la lande hivernale? Était-ce bien l’Amazone? Un an s’était
écoulé. Je ne la reconnaissais plus. Était-ce le reflet verdâtre de
l’abat-jour? Mais elle semblait avoir perdu cet ambre qui lui donnait
une fauve splendeur. Ses joues s’étaient creusées. Un cerne bleuté
entourait ses yeux coupés en amande. Le coin des lèvres s’affaissait,
lâchement. Je n’eus pas besoin de la considérer longtemps pour connaître
que la lassitude de vivre habitait ce corps.
Elle me tendit la main, avec une cordialité déjà étrangère, comme une
qui part pour d’autres contrées--des contrées silencieuses--et qui déjà
s’isole.
--Je sais quel bon ami vous êtes toujours pour Jacques, me dit-elle.
Elle me parla aussi de mes études.
Lortal était immobile comme une statue.
--Nous allons vous laisser, chère, dit Césaire-Auguste qui se tenait à
l’écart, comme un enfant ou un serviteur. Il ne faut pas vous fatiguer.
Lortal se leva. Ils échangèrent quelques paroles.
Je ne pus résister au désir de me pencher sur le livre ouvert au chevet
de Mathilde. Ce n’était pas un livre. C’était le Livre. Un trait d’ongle
marquait la page. Je lus:
_Mettez comme un sceau sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras,
parce que l’amour est fort comme la mort, parce que le zèle de l’amour
est inflexible comme l’enfer; ses lampes sont des lampes de feu et de
flamme. Les grandes eaux n’ont pu éteindre la charité, et les fleuves ne
la submergeront point. Quand un homme aurait donné toutes les richesses
de sa maison pour l’amour, il les dédaignerait comme rien._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La rue. La nuit.
--Je m’étonne que nous n’ayons point rencontré M. Doublemaze, dit
Lortal.