Le lendemain matin, nous étions réunis dans notre petite classe
silencieuse. Le poêle ronflait. L’abbé Mirepuy commentait un théorème de
Spinoza sur les passions. On frappa. Lortal tressaillit.
--On demande M. Lortal!
Mon ami sortit. Mirepuy l’accompagna d’un regard grave. La classe
continua, morne.
Je ne doutai plus qu’un malheur ne fût arrivé. Tout le jour une angoisse
pesa sur moi. Lortal ne revenait pas. A la récréation du soir, l’abbé
Fourmeliès apparut dans la cour, drapé dans un capuchon de laine. Il me
fit signe d’approcher.
--Un grand malheur frappe M. de Rochebuque et votre ami Lortal qui est
son proche parent. Mme de Rochebuque est morte, la nuit dernière. Lortal
est là-bas depuis ce matin. Je sais l’affection que vous aviez pour lui
et aussi que vous étiez reçu dans cette maison. Je vous autorise à aller
unir vos prières à celles de votre ami.
La nouvelle était si attendue qu’elle ne me causa aucune secousse.
Depuis le matin, je savais que Mathilde était morte. Lors de ma dernière
visite à l’hôtel Miromps, n’avais-je pas lu le sinistre présage sur ce
visage émacié? Je m’inclinai et je me rendis au dortoir pour changer de
vêtements. J’accomplis, l’esprit vague et comme envahi d’une torpeur,
tous les gestes familiers. La mort de cette étrangère élargissait un
cercle d’ombre autour de ma pensée. Mathilde avait tenu tant de place
dans mon imagination que la perte d’une personne de ma famille n’eût
probablement pas causé en moi un tel vide.
Je sortis. C’était un des premiers jours de décembre. Un peu de neige
avait blanchi les toits que le froid crépuscule colorait de rose et de
bleu. Les rues d’Aubenac étaient désertes à cause du verglas. Un feu de
forge embrasait les vitres d’une boutique basse. La cathédrale, sculptée
en blanc et noir, pesait de sa lourde architecture sur les vivants et
sur les morts. La petite ville hérissait ses cheminées, ses clochers et
ses girouettes sur le ciel rougeoyant et fumeux. Chaque maison se
figeait dans le silence hostile de l’hiver: «O Mathilde, songeais-je, de
quelle prison vous êtes-vous évadée!»
Les cariatides de l’hôtel tordaient leurs muscles étoupés de nuit. La
porte était entre-bâillée, comme c’est l’usage dans les maisons des
morts où chaque passant peut entrer; car la mort est hospitalière. Dans
le vestibule éclairé faiblement d’une petite lampe, un homme était
assis, les coudes sur une table où luisait un plateau d’argent: c’était
le grand laquais. Il ne se leva point et m’indiqua d’un signe de tête
que je pouvais entrer. Dès le seuil, l’odeur de la mort m’avait saisi.
L’odeur de la mort est quelquefois douce; mêlée au parfum de la cire et
des fleurs, elle est pareille à l’odeur des églises.
Le vaste salon, où tremblotaient des bougies à la clarté rougeâtre,
était peuplé d’ombres chuchotantes: des parents, des amis, plusieurs
prêtres. Mlle Dubois de Louvrezac étalait sur une robe de serge noire un
large mouchoir blanc. Elle représentait la douleur familiale, rôle dont
ne se souciaient ni Lortal ni Miromps. Bien qu’aucun lien de parenté ne
l’unît à Mathilde ou à son mari, elle recevait pour ce dernier les
condoléances et les embrassades, tout en larmes, en soupirs, en
déploiements de batiste humide.
--Cette chère enfant! sanglotait une grosse dame. Quelle horrible chose!
Elle avait vingt-quatre ans, n’est-ce pas? Et morte ainsi, en une
nuit!...
--Elle a fait une fin bien édifiante, soupirait Mlle Dubois.
Je reconnus tous les invités du déjeuner où j’avais été présenté à
Mathilde. Une association cruelle évoqua en mon esprit la jeune femme en
robe glauque, la déesse marine. Un sanglot me serra la gorge.
A deux pas de moi, mon ennemi, le docteur Milondré, sanglé dans sa
redingote, échangeait de solennelles fadaises avec l’officier
démissionnaire. De temps à autre, d’un geste rituel, il lissait ses
favoris. Et la mort voisine ne lui enlevait rien de sa suffisance.
La tapisserie du fond se souleva un instant. Un reflet de chapelle
ardente glissa sur le parquet trop ciré. Lortal était près de moi. Sans
mot dire, il me prit la main et me conduisit.
La chambre de Mathilde était tendue d’ombre comme une église; le lit de
la morte était pareil à un autel. Des lys par brassées s’amoncelaient
tout autour et leurs corolles cireuses, sous le clignotement des hauts
cierges, rayonnaient d’une lividité morbide. Tout d’abord, je n’osais
considérer le corps qui gisait parmi ces fleurs. Une Présence inconnue
émouvait la pénombre. Pour la première fois de ma vie, je me rencontrais
avec Elle.
Je m’agenouillai, désireux de trouver une prière. Mais aucune des
formules sacrées ne me vint aux lèvres. Seule, une terrible curiosité
m’envahissait. Lentement, je levai les yeux vers celle qui avait été.
Tendrement, respectueusement, mon regard descendit de son front, ivoire
lisse entre les bandeaux d’un noir bleu, jusqu’aux petits pieds chaussés
de satin blanc. La morte était vêtue d’une robe de mariée, et dans toute
cette blancheur son visage et ses mains paraissaient baignés d’ombre.
Dans cette ombre, le grand Travail commençait. Une légère bouffissure
avait rempli les joues creusées par la souffrance. On eût dit qu’un
voile avait glissé sur ce beau visage. Les lèvres amincies soulignaient
de deux lignes violettes les ailes du nez blafardes et pincées. Signes
précurseurs!
Nul désespoir, nulle révolte ne me venait de cette vue. Ce cadavre,
rigide sans doute sous les mousselines, avait l’abandon du sommeil et
son aspect était moins triste qu’apaisant. Il y avait dans les membres
allongés, dans les mains jointes, comme un glissement doux vers la vie
éternelle--non pas au sens où l’entendent les prêtres. Ce cœur, si
cruellement étreint, ne battait plus; ses pulsations éphémères s’étaient
maintenant fondues dans le rythme qui ne s’arrête pas.
Une ombre noire traversa la chambre, s’inclina devant le lit funèbre et
demeura, droite, au pied du lit.
Le chanoine Doublemaze, boutonné dans sa longue douillette, fit un vaste
signe de croix.
C’était l’homme qui avait ouvert à Mathilde les portes de la mort. Par
delà la vie ténébreuse, il lui avait montré les espaces illuminés de la
lumière mystique et les derniers moments de la jeune femme avaient été
éclairés de leur reflet. Mais, avant de lui verser cette ultime douceur,
ce baume destiné à endormir la révolte de la chair précocement vaincue,
quelles angoisses ne lui avait-il pas infligées? Pour ressusciter une
foi depuis longtemps engourdie, à quels stimulants n’avait-il pas dû
recourir? Humilier cette âme, attiser en elle le remords, la crainte
d’un châtiment sans fin, approfondir secrètement sa blessure, pour que
de la douleur pût jaillir une espérance nouvelle, pour que l’excès même
de cette douleur livrât à l’illusion l’esprit désormais sans défense.
Les paroles de Lortal sur les desseins secrets et la politique du prêtre
ne m’avaient pas fait une grande impression. J’étais beaucoup plus
vivement frappé par cette redoutable diplomatie qui engageait les âmes
dans les voies du Seigneur et les engluait pieusement dans ses lacs.
Grâce à quelles recherches subtiles le grand vicaire s’était-il rendu
maître du secret de Mathilde? Par quelles pressions ingénieuses lui
avait-il arraché un aveu? Par quelles menaces, quelles violences
peut-être? Une fois l’âme gagnée aux divines consolations, que ne
devait-on attendre d’elle? Terrible appât pour un cœur blessé. «Je suis
moi aussi un pêcheur d’âmes», pouvait dire Doublemaze, car il avait
amorcé sa proie avec une cruelle science.
L’ombre du prêtre s’allongeait sur le drap jonché de lys moribonds.
Cette révolte qui soudain frémit dans les profondeurs de mon être, ce
n’était point le spectacle de la mort destructrice de jeunesse et de
beauté, qui la faisait surgir. Sa fatalité aveugle et sa royauté sans
limites ne me permettaient que de courber la tête. Mais ceux qui ont
fait d’elle une puissance de mensonge ne méritaient-ils pas ma colère?
Mes yeux se reportèrent sur cette chambre où j’avais vu Mathilde pour la
dernière fois, le livre de la Terreur et de la Vengeance ouvert à son
chevet. A quelles luttes mystérieuses, à quels déchirements ces murs
n’avaient-ils pas assisté? Mathilde avait sans doute cherché dans le
livre un aliment de paix. Le superbe torrent des images bibliques
l’avait entraînée, en une course folle, vers le renoncement d’abord,
puis vers l’oubli et vers l’extase. Au fond, l’effort de Doublemaze
avait été médiocre; sa tâche, facile. Le vicaire n’avait eu qu’à suivre,
pesant avec art tantôt sur un levier, tantôt sur un autre: orgueil,
amour, crainte, poésie du sacrifice et de la mort. Les Prophètes, avec
leur lyrisme impérieux, l’Évangile ruisselant de pitié, avaient fait le
reste.
Auprès de moi, je frôlai l’ombre agenouillée de mon ami. Lortal était
aussi immobile que le soir où je l’avais vu contempler, assis au bout de
la chaise-longue, le visage de plus en plus changé de l’Amazone.
--O Mathilde, murmurai-je,--et ce fut ma seule prière--on vous a
trompée!
* * * * *
Quant à Miromps, personne, même son domestique, ne réussit à le voir.