La journée se terminait par un salut, la procession et le feu
d’artifice. Cette partie de la fête était attendue avec impatience. Les
invités de la ville viendraient dans la cour et les élèves seraient
autorisés à rejoindre leurs parents ou leurs amis.
Aussitôt après dîner, nous nous rendîmes à la chapelle. Le soir tombait.
Le chœur flamboyait. Une débauche d’encens enveloppa bientôt d’un nuage
la nef tout entière. L’adolescent du matin chanta un langoureux _O
Salutaris hostia_; l’abbé Poncebique fit entonner à nos choristes un _Te
Deum_ que nous continuâmes tous et qui roula avec une rumeur d’orage
sous les voûtes où la nuit se massait déjà. L’évêque n’était plus là;
mais son grand vicaire le remplaçait, je n’ose dire avantageusement. M.
Doublemaze, en chape fulgurante, éleva l’ostensoir au-dessus de la foule
inclinée. Il surgissait, pareil à un Moïse d’or, d’une nuée d’aromates,
sur un Sinaï d’éclairs. Puis le collège et les familles s’écoulèrent au
dehors.
La procession se formait devant la chapelle, dans un petit jardin orné
de plates-bandes fleuries. D’abord marchait une douzaine d’enfants de
chœur, porteurs de flambeaux montés sur des hampes de bois. D’autres,
plus jeunes, suivaient, des corbeilles suspendues à leurs cous par de
larges rubans. Ces corbeilles étaient pleines de roses effeuillées et
les enfants en semaient les pétales sur la route du Seigneur, par
poignées. Quatre élèves de philosophie portaient le dais de soie blanche
sous lequel cheminait le chanoine Doublemaze qui, d’un bras puissant,
soutenait le lourd ostensoir de vermeil. Des deux côtés du dais,
d’autres lévites balançaient les encensoirs. Puis venaient le clergé, le
collège, les familles, tout le monde chantant des cantiques. Sur notre
passage, se formait une haie de peuple, de petites gens du quartier, de
paysans, de gamins qui se signaient quand le bon Dieu, aux mains du
chanoine Doublemaze, leur accordait sa bénédiction.
Ainsi la théorie multicolore, soutanelles cerise, surplis blancs,
étoffes d’argent et d’or, robes claires des femmes, s’avançait, foulant
les brassées de roses qui jonchaient la route, à travers les charmilles,
longeant le verger, serpentant sur les flancs de la colline, pour faire
le tour complet de Saint-Julien. Dans le crépuscule de juin, sous le
ciel tramé de larges bandes orange, d’un vert mourant à l’horizon et
derrière nous accru d’un bleu déjà sombre, les flambeaux et les cierges
clignotaient pareils à un essaim de lucioles. Nos pas s’étouffaient
maintenant sur une lande de bruyères grises; au-dessous de nous la ville
allumait ses premières lampes. Une étoile--Vénus--tremblante et verte,
se reflétait dans le miroir cuivré d’une mare. Des bourdons attardés
ronflaient à nos oreilles et se perdaient dans le soir avec une
vibration de corde. Nos voix montaient sous le ciel pâlissant et vaste
et, lorsqu’elles retombaient entre deux strophes de cantiques, le cri
des grillons et la petite flûte des crapauds emplissaient à leur tour le
silence des champs. Le couchant dorait les feuillages, les maisons
lointaines et jusques à nos visages, d’une maturité surnaturelle. Le
monde participait du même apaisement. Des nuages fleur de pêcher
glissaient comme des barques sur un ciel aux profondeurs marines.
Dès l’instant où la procession s’était engagée dans la campagne, j’avais
éprouvé une extrême douceur. Cette heure créait une conciliation,
établissait un pacte d’amour entre les choses divines et les choses
terrestres. Dieu s’humanisait et la nature se rapprochait de lui. Où
donc était la religion morose de Gerboux? Péché, damnation, qu’avaient à
faire ces atroces absurdités avec les rites gracieux de ce soir de
printemps, avec ces enfants brassant des roses, ces chants calmes et
purs, cette universelle harmonie? Non, Dieu ne pouvait être ni le
Justicier, ni le Vengeur, ni le Bourreau. Dieu animait cette plaine où
quelques fumeroles s’élevaient en spirales, la rivière qui dessinait à
travers les arbres une longue écharpe de brume; il était dans le parfum
des sureaux et les buissons d’aubépine; il était là, tout près de mon
cœur, le Dieu de la Joie, répartissant sa force dans tous les êtres qui
vivent, croissent au soleil et se résorbent ensuite dans son éternelle
fécondité, pour renaître et renaître en Lui. Comme j’étais loin, ce
soir-là, du Dieu, maniaque farouche, qui opprimait mon élan vers la
joie. Et voici que je découvrais le Dieu qu’il faut louer dans le
soleil, dans notre sœur la terre et dans notre sœur l’eau; le Dieu qui
est beauté, amour, vie et renouvellement.
Ma poitrine se dilatait. Je joignis ma voix à celle des autres. Avec
eux, sur le rythme de leurs cantiques, je chantais un Dieu qui leur
était étranger. Qu’importe! Je n’étais qu’amour et je déversais sur le
monde cet amour qu’aucun être n’accueillait.
* * * * *
A cette exaltation succéda une légère mélancolie, quand, la procession
terminée, nous nous dispersâmes dans la cour. La façade intérieure du
collège, la chapelle étaient décorées de lampions de couleur qui, à
mesure que la nuit s’assombrissait, devenaient plus rouges, plus jaunes
ou plus verts. Sur la terrasse se profilait, squelettique, l’armature du
feu d’artifice. Les invités se groupaient dans la cour et les toilettes
des femmes trouaient de blancheur le bleu de la nuit diffuse. Les
heureux qui comptaient dans la foule des parents et des amis couraient
les rejoindre. Une curieuse animation gagnait le collège. Le frisson des
robes inconnues passait dans l’air qui fleurait le chèvrefeuille. Quant
à ceux d’entre nous qui ne connaissaient personne, ils se réfugiaient
dans un angle de la cour des grands, parlant et riant très fort,
désespérés au fond.
Je vis Charles et Mme Jouvelin. Ils venaient au-devant de moi. Cet élan
vers la joie qui m’avait traversé tout à l’heure, c’était vers Elle
qu’il me poussait. Et c’était pour moi qu’Elle venait, toute la nuit
derrière elle, ouvrant un sillage de parfums.
--Quelle jolie fête! me dit-elle. J’ai suivi la procession. J’ai pris
des roses dans une corbeille et j’en ai lancé à poignées, comme les
enfants.
Elle était animée, les narines frémissantes. Je songeais que mon Dieu
agréerait bien volontiers les fleurs d’une pareille suppliante.
--Ce pauvre Charles! ajouta-t-elle en tapotant la joue de son fils; il
est bien fatigué. Quelle journée épuisante! Tant d’émotion, vous savez.
Il est si sensible et si religieux.
Ces paroles, débitées avec volubilité, accompagnées d’un sourire et
d’une jolie moue, me causèrent une certaine gêne. Je n’osai regarder
Charles.
--Nous allons voir le feu d’artifice ensemble. Aimez-vous les fusées?
Moi j’aime le bouquet, le gros bouquet final. Mais je déteste les
pétards, les choses qui font trop de bruit.
--Êtes-vous triste, me demanda-t-elle avec une sorte de brusquerie, que
vous ne disiez rien? Oui, vous êtes très ému, vous aussi, par cette
cérémonie. Comme je vous comprends!
--Oh! fis-je avec désinvolture, tout cela ne me produit plus beaucoup
d’effet.
--Comment! protesta-t-elle. Auriez-vous perdu la foi? C’est très mal. Et
moi qui croyais que vous vouliez vous faire prêtre!
Elle me regarda drôlement, mi-ironique, mi-apitoyée.
--Par exemple, répondis-je un peu vexé, il ne me manque que la vocation.
--Elle peut venir, fit-elle dans un éclat de rire. Vous feriez un gentil
petit abbé, vraiment!
Je sentis qu’il fallait lui dire:
--Venez sur la terrasse, là-haut, sous les arbres. Nous serons mieux que
dans cette foule. Vous admirerez les fusées tant qu’il vous plaira et je
pourrai vous aimer tout mon saoul, dans le silence de mon cœur!
Mais une voix forte et nasillarde prononça:
--Comment! vous, chère madame! Quelle bonne fortune!
Le beau Milondré, chapeau à la main, s’approchait.
--Bonsoir, Charles! Bonsoir, jeune homme. Fatigué, ce pauvre Charles. Il
faudra bien dormir.
--En effet, dit le garçonnet, maman, si vous le permettez, j’irai me
coucher, je n’en puis plus.
Il me serra la main et s’éloigna dans l’ombre.
--Chère amie, je vous enlève, poursuivit le docteur. Tous ces gens de
province sont assommants et bien ridicules. Quant au feu d’artifice,
nous le verrons de là-haut et nous ne serons que mieux placés.
Il fixait sur Nourmahal des yeux lumineux comme des yeux de chat. Elle
s’inclina, soumise et souriante, et prit le bras du bellâtre. J’aurais
crié de rage.
--Au revoir, monsieur, me dit-elle. Et tâchez de retrouver la foi. C’est
si vilain de ne pas croire.
Ils montèrent vers la terrasse.
La nuit était tout à fait venue.