Dès sept heures, nous attendions Monseigneur dans la cour d’entrée du
collège. Les murs étaient tendus de draps où les sœurs avaient épinglé
des bouquets de roses; des oriflammes blanches, portant des inscriptions
en lettres de papier doré, flottaient aux fenêtres et à l’extrémité du
grand mât de gymnastique. Nous formions la haie: les grands à droite, la
plupart sans uniforme, arborant des faux-cols démesurés et des cravates
trop précieuses; les petits, à gauche, en veste bleue à boutons d’or;
et, face à la porte, les premiers communiants, ornés du brassard blanc,
de grands cierges enrubannés à la main, le paroissien à tranches d’or
sous le bras, égrenant des chapelets de malachite ou de pierres du
Mont-Dore. Ah! les cadeaux de première communion! Quel effort pour ne
pas se laisser distraire par la montre neuve qui bat dans le gousset, la
chaîne d’or ou d’argent, le mouchoir brodé, le calepin en cuir rouge, le
portemine en doublé! Devant ses néophytes se tenait Gerboux, un claquoir
à la main.
Je cherchai des yeux Charles. Il avait les yeux creusés, par l’insomnie
peut-être. Cette figure d’enfant accablé d’un poids trop lourd me causa
un malaise que seule dissipa l’entrée triomphale de Monseigneur.
Je devrais dire l’entrée triomphale de M. Doublemaze, car l’évêque, en
dépit de sa mitre rutilante, de sa crosse et de ses bénédictions,
faisait humble figure à côté de son grand vicaire. Jamais le Talleyrand
du diocèse ne m’avait paru aussi majestueux et aussi séduisant. Autour
de sa haute taille flottait un riche surplis de dentelle; ses épaules
étaient recouvertes d’un camail bordé d’hermine plus fin et plus lustré
que la soie. Un sourire d’aimable condescendance épanouissait sa bouche
et ses lèvres charnues s’entr’ouvraient sur des dents saines et
brillantes. Il marchait à gauche de Monseigneur, dominant ce grêle
vieillard si effacé dans sa lourde parure d’orfèvrerie. Sans doute il
devait sentir dans son bras droit replié sur sa poitrine de terribles
démangeaisons de bénir. Comme son geste aurait été plus sûr, plus large,
plus onctueux que le geste ébauché par la main hésitante du vieux
prélat! Aussi accompagnait-il chaque bénédiction de Monseigneur, tantôt
à droite, tantôt à gauche, d’une légère inclinaison de tête, comme pour
dire: «Attendez! Quand ce sera mon tour, vous verrez!»
L’abbé Fourmeliès s’avançait à droite de l’évêque, également en surplis
et camail, portant haut son visage brun et patiné. Derrière eux, les
chanoines de la cathédrale et les professeurs de Saint-Julien en surplis
blancs; les enfants de chœur en soutanelles rouges et camails de soie
cerise. Nous fermions le cortège.
Nous entrâmes ainsi à la chapelle. D’innombrables flammelles
tremblaient, exhalant un parfum de cire, presque invisibles dans le
ruissellement du soleil à travers les vitraux. L’abbé Poncebique avait
déchaîné son orgue; pressés autour de lui, les choristes entonnèrent le
_Magnificat_. Le maître-autel étincelait d’un or enfoui parmi les
fleurs. L’ostensoir rayonnait entre des lys aux longs pistils jaunes,
dont l’obsédante odeur alourdissait voluptueusement l’arome de l’encens
et des cierges.
Dans le transept de droite, une foule nombreuse de parents et d’amis
était massée. Les dames d’Aubenac, en toilette d’été, agenouillées sur
le prie-Dieu, les messieurs en redingote, debout et graves devant leurs
gibus, pouvaient voir au premier rang les premiers communiants, leurs
cierges fixés au banc par un bracelet de velours. De ma place je penchai
la tête pour découvrir Nourmahal, mais je ne vis que mon ennemi
Milondré, le ventre tendu d’un gilet blanc et barré d’une chaîne d’or.
Cependant l’office se déroulait. Assisté de Fourmeliès et du grand
vicaire, flanqué de diacres en dalmatique, l’évêque célébrait le Saint
Sacrifice. La messe épiscopale était d’un rite compliqué et les lévites
en soie cerise évoluaient avec une grâce et une méthode qui faisaient
songer à un solennel ballet. Le chef des enfants de chœur, Vindrac,
svelte dans sa robe rouge, donnait le signal des mouvements. Un coup de
claquoir et toutes les soutanelles s’agenouillaient, se relevaient,
défilaient autour de l’autel, présentant les burettes de cristal, le
manuterge, le lourd évangéliaire enrubanné. La triple clochette de
cuivre tintait et toutes les têtes s’inclinaient sous le vent de
l’Élévation. Des lévites privilégiés balançaient les encensoirs. Bientôt
le chœur fut baigné d’une lourde vapeur bleuâtre qui amortissait, sans
le voiler, l’éclat des roides étoffes liturgiques, auréolait d’un nuage
l’ostensoir aux rais de vermeil, estompait les lents gestes rituels des
officiants. L’évêque éleva la patène entre les doigts oints de l’huile
sainte, et l’améthyste pastorale étincela d’un éclair violet dans la
buée des aromates.
Portée par les vagues de l’orgue, une voix d’adolescent, une voix
précoce et pure, monta d’un long jet sous les voûtes pour retomber,
fusée sonore, sur les têtes baissées, les mains jointes et les cœurs
frémissants de l’attente sacrée. Elle chantait: «Oh! qui me donnera des
paroles d’amour, une langue de feu pour te louer, Seigneur!» Et, dans le
tourbillon d’encens et de lumières, dans ce vaisseau gorgé de parfums,
pavoisé de soie et d’or, fleuri de lys monstrueux, les lys du Seigneur,
ses enfants de prédilection, se levèrent et marchèrent, la gorge serrée,
les mains moites, les tempes bourdonnantes, ivres de chaleur, de musique
et d’odeurs, vers la table où le festin de la chair divine leur allait
être servi.
La communion fut donnée par l’abbé Fourmeliès. Un violon solo avait
succédé au chanteur et personne n’eut le mauvais goût de s’apercevoir
que l’artiste jouait la _Méditation de Thaïs_. Sans doute les langoureux
_vibrati_ de Massenet convenaient-ils à cette cérémonie. L’abbé
Poncebique, qui avait réglé le programme musical, en avait jugé ainsi.
Les moines des cloîtres qui écoutent Bach, étendus sur les dalles,
comprennent d’une autre façon la musique religieuse: mais les fidèles et
les prêtres réunis à Saint-Julien ne faisaient pas la différence.
La grossièreté de cet artifice mit en moi quelque froideur jusqu’à la
fin de la messe. Bientôt les enfants de chœur précédèrent en bon ordre
le clergé qui se retira, l’évêque fermant la marche. Je vis disparaître
par la porte de la sacristie la chape pareille à une carapace d’or, la
mitre, les bandelettes et la crosse, antique bâton de pâtre aujourd’hui
constellé de pierreries. Mon ancienne ferveur avait à jamais disparu.
Derrière ce décor magnifique et voluptueux, je ne retrouvais plus la
divinité cherchée avec tant d’inquiet amour dans la chapelle solitaire.
Je me souvins avec regret de ces heures de méditation et d’épanchement,
cœur à cœur avec le Christ, avec Celui qui a dit: «Levez-vous, ô vous
qui mangez le pain de la douleur». C’est avec pitié et tristesse que je
vis, tous flonflons évanouis et dissipés les derniers nuages d’encens,
disparaître derrière la crosse pastorale les vestiges de la rude et
vieille force d’Église.
Charles Jouvelin était allé rejoindre sa mère. Je ne le vis que plus
tard, dans l’après-midi, un peu avant vêpres. Nous nous rencontrâmes
dans un corridor, comme il se rendait, ganté et son paroissien à la
main, chez le Supérieur qui réunissait ses camarades. Il vint à moi et,
gravement, me tendit son front.
--Eh bien! Charles, lui dis-je sans conviction, un beau jour, n’est-ce
pas?
Il baissa la tête.
--Non? repris-je, surpris. Pas aussi beau que l’on ne croyait? Est-il
possible, Charles? toi qui es si pieux.
Il saisit ma main et, honteusement, à voix basse:
--Je croyais être heureux, si heureux... J’avais tant attendu!... Eh
bien! tu sais, c’est terrible... j’ai honte... mais _ça_ ne m’a rien
fait... rien!
Il répéta: «Rien!» avec une sorte de désespoir et s’éloigna, si triste
dans ses habits de fête.
La première désillusion de sa vie--la plus grande peut-être!