Il était écrit que cette mémorable soirée ne s’achèverait pas ainsi.
Un souffle avait éteint cette belle ardeur de vivre qui m’enflammait
quelques instants auparavant. J’errais solitaire, à travers la cour,
indifférent aux groupes bruyants, aux préparatifs des artificiers. Les
lampions et les lanternes vénitiennes placés dans les marronniers
plaquaient sur les visages des taches écarlates ou blafardes. Gerboux
passa près de moi, d’un pas rapide, la joue marbrée de vert par un
reflet. Longeant le préau des grands, mal éclairé, j’entendis la voix de
Salayrac qui lutinait des filles de cuisine. Le dégoût vint accroître
encore ma tristesse. Était-ce donc cela, la vie? Pouvait-il y avoir
d’autres heureux que ce suffisant de Milondré et cette brute de
Salayrac? Les éblouir ou les faire rire: seuls moyens d’être aimé des
femmes. Salayrac et Milondré le savaient bien. Ils étaient autrement
forts que moi. A quoi bon tout ce fatras poétique et sentimental? Des
mots, des blagues! Ah! Nourmahal, Nourmahal, vous ne m’avez pas compris!
Si vous saviez seulement... vous saurez peut-être un jour, si les hommes
comme Milondré vous font du mal.
Plongé dans ma rêverie, je m’acheminai vers la terrasse. Les feuillages
bougeaient dans la nuit avec des mouvements de rame dans une eau sombre.
Là, point d’illumination. L’obscurité était épaisse; le silence, coupé
seulement de froissements de branches, d’un battement feutré d’oiseau de
nuit. Le halo de la cour éclairée venait mourir à l’orée des charmilles.
La rumeur de la fête était douce et lointaine, déjà presque un souvenir.
Il y avait derrière les charmilles un talus en pente douce, recouvert
d’une herbe assez haute. Je m’y couchai sur le dos. Une odeur de foin
m’enveloppa. Au-dessus de moi palpitait un ciel criblé d’étoiles. Le
crissement des grillons vrillait les étendues invisibles. Des doigts
herbus me caressaient les joues. De m’être étendu sur la terre, le front
vers la nuit, il me vint un apaisement. Ma pensée se perdit dans ce
gouffre immatériel où poudroyaient les astres...
Je n’étais pas seul...
Je perçus d’abord, de l’autre côté du rideau de charmes, des pas. Je ne
pouvais rien voir, le feuillage étant trop épais. Une voix de femme
s’éleva. Je prêtai l’oreille. Point de doute: c’était Mathilde. Lortal
l’accompagnait. La charmille était bordée de quelques bancs. Ils
s’assirent, à deux pas de moi, séparés seulement par une barrière de
feuilles. J’eus honte d’assister ainsi secrètement à leur entretien.
Mais la curiosité éveillée par les premières phrases l’emporta. Je
restai.
--Tu es dur pour lui, Jacques, disait Mathilde. Tu sais pourtant que je
souffre de tes insolences. Tu oublies qu’il est mon mari et que par
conséquent...
--Je ne l’oublie pas, coupa sèchement Lortal. Diable non! Je déteste cet
homme. Tu sais pourquoi, j’imagine.
--Je ne sais qu’une chose, c’est que je suis la femme de Miromps.
--Je ne le sais que trop, moi aussi, repartit Lortal. Il n’y a pas là de
quoi se vanter.
--Oh! dit-elle, tu es injuste. Tu sais bien que sans lui ce pauvre
Joachim...
--Oui. Il pèse assez lourd, ce service... Sans l’argent de Miromps,
Joachim eût fait de la prison... ou plutôt il se serait tué! Joachim ne
l’a pas oublié, ni toi, ni moi, qui étions dans le secret. Mais Miromps
l’a-t-il fait assez payer sa générosité? Et quelle générosité! Un
marché, pas autre chose, un marché dont tu étais la marchandise, toi,
Mathilde!
--Ne dis pas cela, Jacques. Il nous a sauvés.
--Nous l’aurions payé. Il fallait attendre. Joachim aurait repris ses
affaires. J’aurais travaillé, gagné de l’argent comme les autres.
J’aurais payé, moi aussi. Car les gens comme Miromps se paient. Acheter
ou vendre. Voilà leur vie.
--Non!... Il m’aimait...
--T’aimer!
Un rire saccadé, que je connaissais bien, sonna dans le silence
nocturne.
--T’aimer, ma pauvre chérie! Ne profane pas ce mot. Est-ce qu’un Miromps
peut aimer quelqu’un! Ton nom, oui; une alliance qui le lavait, aux yeux
des imbéciles, de toutes ses friponneries, qui le posait, lui permettait
de prendre une particule, d’écussonner sa porte, de se présenter aux
élections...
--Il n’y tient guère!
--La bonne histoire! Monsieur est devenu calotin. Monsieur a les curés
pour lui. Monsieur rétamait les vieux chaudrons, dans sa jeunesse, mais
Monsieur se met maintenant du côté des Jésuites. Grand bien leur fasse!
--Tu te trompes! C’est M. Doublemaze qui fait tout. C’est lui qui veut
entraîner Miromps dans la politique. Miromps représente pour le parti
qu’il soutiendra une double force: son énergie, sa fortune. Un bel
appoint, quoi que tu penses. Je connais l’affaire. Il s’agit de fonder
une banque, un établissement de crédit agricole: «Le Laboureur». On
pourra ainsi faire pièce aux socialistes, aux francs-maçons. Miromps,
seul dans le pays, est en mesure de fournir le crédit suffisant. Mais il
hésite. Au fond, je me demande s’il est ambitieux... malgré toute sa
vie.
--Naïve!
--Pas si naïve que tu crois! Miromps n’est pas simple. Il est très
renfermé. Il a devant lui un formidable avenir. Étendra-t-il la main? Je
ne sais. Sait-on ce que veut un homme qui ne dit rien et qui vous
regarde parfois avec des yeux de naufragé? Entendu: il n’a jamais eu de
scrupules; il n’en a pas davantage aujourd’hui. Mais entre nous,
Jacques, ce que tu lui reproches, est-ce de manquer de morale? Ne
m’as-tu pas toujours dit que tu respectais seulement la force, qu’il n’y
avait pas d’autre droit que celui du plus fin ou du plus robuste; qu’il
fallait savoir tour à tour cravacher ou caresser les hommes? Étais-tu
sincère quand tu disais tout cela? Oui. Eh bien! pourquoi méprises-tu
Miromps? Il est ce que tu voudrais être, après tout.
--Je te remercie.
--Pas d’ironie, mon petit. Je ne t’ai jamais dit que je pouvais aimer
cet homme. Mais je l’admire. C’est une force. Regarde-le; regarde ses
yeux, sa mâchoire, sa nuque. Il est de la race qui domine. Il a été
pauvre. Il a haï le riche. Le voilà riche à son tour, maintenant. Et le
plus drôle, c’est qu’il est devenu bon. Qu’aimait-il au monde? Rien...
Si! Moi. Si tu le voyais avec moi! un chien couchant. Écoute. Ne
t’a-t-il pas supporté? C’est la plus grande preuve d’amour qu’il pouvait
me donner. Il a tout subi: tes railleries, ta morgue, ton mépris, tes
allusions à son passé. As-tu parfois regardé ses poings? Oui, alors tu
as vu: c’est un homme qui peut tuer. Et il ne t’a pas tué. Il a souri.
Pour moi, uniquement, pour moi. Parce qu’il sait...
--Quoi?
--Que je t’ai aimé.
--Que tu m’as aimé, Mathilde. Oui. Mais il sait peut-être aussi que tu
ne m’aimes plus. Et cela suffit à le consoler!
--Rien ne le console. Je te dis qu’il souffre. Toute sa vie, elle tient
dans mes mains. Je puis la briser. Je suis même sûre qu’il ne se
révolterait pas. Il est dompté, apprivoisé. Il est doux comme un agneau.
Je puis tout faire, tu entends, Jacques, tout. Je suis libre, comme il
n’y a pas une femme libre au monde. Je tiens cet homme. Si je le
battais, il me baiserait les mains. Il se contente de m’implorer avec
des yeux où il peut y avoir tant de haine, où il n’y a plus que de la
résignation. J’en ai fait un lâche, Jacques. Je pourrais, si je voulais,
en faire un mari complaisant. Je peux tout, te dis-je. Alors crois-tu
qu’il m’aime, maintenant? Crois-tu qu’il m’a épousée pour notre famille?
Belle famille, d’ailleurs, ruinée, qui a frôlé le déshonneur. Et
représentée par qui? Par Joachim?... Un déséquilibré--adorable, je
l’accorde--mais un fou. Par toi, mon petit?... Mais que seras-tu,
demain? Et par moi, qui ne suis qu’une pauvre et misérable chose...
La voix était rauque, faussée par un sanglot contenu. Il y eut une
pause. J’étais accoudé dans l’herbe mouillée de serein, suivant,
angoissé, ce dialogue d’ombres. Les fusées du feu d’artifice
arrondissaient leurs courbes au-dessus des arbres; des étoiles se
détachaient et tombaient lentement, baignant d’une fugitive lueur bleue
la voûte des feuillages et l’herbe autour de moi. Des crépitements
assourdis, des détonations lointaines. La fête touchait à sa fin. Vingt
fusées partirent en gerbe. La nuit ruissela de larmes d’or.
Mathilde reprit plus bas:
--Une pauvre chose!... L’amour de cet homme me ronge de pitié. Jacques,
moi aussi, je souffre...
--De quoi donc? interrogea âprement Lortal. Tu n’aimes pas ton mari. Il
te laisse libre. Profites-en!
--Oui, je suis libre. Mais c’est cette liberté même qui m’enchaîne. Je
suis libre; mais je ne peux pas agir. Parce qu’il est là, lui, mon mari.
--Ton mari!
--Oui, mon mari--aussi ridicule que cela puisse paraître pour moi
d’avoir épousé ce Miromps, aussi triste, aussi dégradant, si tu
veux--mon mari...
--Tu l’aimes donc?
--Je me demande parfois si je ne le hais pas. Le plus souvent, c’est de
la pitié qu’il m’inspire--pitié pour lui, pitié pour moi.
--Tu es malheureuse par ta faute et tu ne lui donneras pas de bonheur.
--Possible. Mais je me suis donnée à lui. Cela suffit.
--Tu te trompes, Mathilde, et tu me trompes par-dessus le marché. Tu
aimes ton mari. Au fond, il t’a séduite, cet aventurier. Si tu avais pu
entendre ta voix, à l’instant. Quelle flamme! Quel lyrisme en parlant de
lui: «Il est de la race qui domine». Bravo, ma chère! Mais c’est de la
passion!
La voix de Lortal était sourde, hachée.
--Et puis, vois-tu, continua-t-il, le mariage n’a pas été une si
mauvaise affaire, j’en conviens! On a hôtel, écurie, une chasse bientôt,
je pense...
--Jacques, tais-toi.
--La vérité est amère. Elle ne me fait pas peur. Je n’ai pas besoin de
littérature. Et puis il me semble que je te hais, Mathilde,
aujourd’hui--que je te hais à cause de notre passé, de ce que tu as fait
de notre amour. Notre enfance, le temps où tu me prenais dans tes bras,
nos parties de cache-cache dans la grange, nos séjours à la «Folie», le
vieux pistolet à pierre dont tu me menaçais quand j’embrassais des
photos de femmes dans le cabinet de Joachim, nos promenades de l’an
passé--il n’y a pas si longtemps, Mathilde--le soir où je t’ai dit mon
secret--ce secret que tu devinais si bien--tout cela pour aboutir à
quoi? A une lettre de faire-part: Mme Miromps de Rochebuque. Et moi,
qu’est-ce que je devenais, là-dedans?...
Il rit à nouveau d’un rire qui cassait le silence nocturne.
--Je sais ce que tu vas me dire. Je garde ton affection, le coin le plus
pur, le plus intime de ton cœur. Toutes les femmes disent ça. Des mots
et encore des mots! Comme toute la vie d’ailleurs. Comme mon amour
lui-même! Après tout, nous ne valons pas mieux l’un que l’autre!
--Jacques, tu es odieux!
--Je suis franc. Coule ta lune de miel en paix, avec M. de Rochebuque.
Quant à moi...
--Jacques, ne sens-tu pas le mal que tu me fais?
Voix tragique derrière ce feuillage immobile. Je n’oublierai jamais ce
soupir, cet ahan d’une âme accablée.
Mais la voix de Lortal aussi est changée.
--Pardon, amie, pardon! Je suis une brute. Moi aussi, je souffre trop!
Je t’aime. Je ne peux renoncer à toi. As-tu donc tout oublié!
Et c’est une supplication déchirante.
--Je t’aime aussi, Jacques. Et tu le sais...
Des branches craquent. Une lutte invisible. Un cri étouffé. Des souffles
s’affrontent.
--Non jamais, jamais... Ce serait irréparable!... Je mourrai ensuite...
Je ne peux pas te dire, Jacques... Mais tu ne veux pas me tuer...
Laisse-moi, Jacques... Je suis enceinte!...
Le silence.
* * * * *
Cette scène dont je ne pouvais voir les auteurs, mais dont je devinais
dans leurs voix l’atroce intensité, ce drame derrière une muraille
d’ombre, avait desséché ma gorge. Je n’eus qu’une hâte: fuir. Avec des
précautions infinies, je gagnai la crête du talus. L’heure était
avancée. Sans doute, ma division avait déjà regagné son dortoir. J’étais
en retard, en faute. J’éprouvais des sentiments violents et confus:
pitié pour Mathilde; pitié mêlée de colère pour Lortal, et surtout une
espèce d’effroi devant ce visage brutal de la passion qui cette nuit
m’apparaissait pour la première fois. Était-ce là l’amour? Si proche de
la haine. Et ce cri qui avait terminé la lutte!...
J’étais arrivé au bord de la terrasse. Quelques lampes vacillaient
encore aux fenêtres. Deux ou trois lanternes de papier brûlaient dans
les arbres. Je vis deux ombres s’acheminer par l’allée en pente qui
conduisait jusqu’à moi. Je reconnus le vicaire Doublemaze et
Césaire-Auguste.
Doublemaze avait affectueusement posé son bras sur l’épaule de Miromps,
dont l’ombre dessinait un torse énorme sur des jambes ridiculement
courtes. Leurs voix s’élevèrent, dans la nuit.
--Mme de Rochebuque, disait le grand vicaire, était là tout à l’heure
avec le jeune Lortal, votre neveu ou cousin, je crois.
--Comme il vous plaira, dit Miromps.
--Ils ont profité de la fraîcheur--admirable soirée, n’est-ce pas?--et
se sont peut-être égarés!... Un jeune homme fort bien doué que M.
Lortal, n’est-il pas vrai?
--Fort bien doué, en effet, reprit Miromps. Trop bien peut-être. Manque
d’énergie.
--Ses maîtres m’ont fait la même remarque. Beaucoup plus mûr que son
âge, d’ailleurs. Un garçon précocement averti... Entre nous, il n’est
pas à sa place, ici.
--Tiens, tiens, où devrait-il être?
--Mon Dieu! à Paris, dans un grand lycée. Nos collèges ne conviennent
pas à ces natures. D’ailleurs, si j’étais entré dans le siècle et si
Dieu m’avait fait père d’un semblable fils, je ne l’aurais pas laissé
moisir dans les classes. Je l’aurais lâché très vite à travers le monde.
Il fera son chemin, je crois, M. Lortal. Mais n’est-il pas orphelin?
--En effet. Il a un tuteur, son oncle. Le frère de ma femme.
--M. de Los! Parfaitement. Très brillant avocat, très en vue à A..., si
je ne me trompe. Mais n’a-t-il pas dû quitter cette ville? Certaines
spéculations...
--Je n’en sais rien, fit brutalement Miromps.
--Pardon! reprit onctueusement le grand vicaire. Ce sont des affaires de
famille. Mais, voyez-vous, nous autres prêtres, sommes parfois, et bien
malgré nous, mis au courant des vicissitudes temporelles de nos
ouailles. Or, j’ai été quelque temps vicaire à A... et j’ai connu un peu
M. de Los qui me témoigna de l’amitié et qui, soit dit en passant, est
un vieil ami de cet excellent Fourmeliès. J’avais aperçu Mme de
Rochebuque, alors qu’elle était encore Mlle de Los. Elle n’était
d’ailleurs pas de mes pénitentes.
--Ma femme n’a jamais été très religieuse, grogna Miromps.
--C’est une âme ardente et fière. Les âmes de cette trempe sont toujours
prêtes à revenir au Seigneur. Elles peuvent atteindre les plus hauts
sommets de la vie spirituelle. La vie du siècle est pleine d’embûches
pour les cœurs généreux...
Après une pause...
--Je crois que Mme de Rochebuque et notre jeune Lortal ont été élevés
ensemble...
Les deux ombres arrivaient près de moi. Brusquement il me vint à l’idée
que Lortal et Mathilde pourraient être surpris. Je me glissai à travers
les marronniers et courus vers les charmilles.
Mon ami et l’Amazone débouchèrent dans la nuit.
--Lortal, criai-je, nous sommes en retard. Tout le monde est rentré. Je
te cherche partout!
Je saluai Mathilde dont le visage me parut d’une extrême pâleur.
--M. Miromps et M. Doublemaze, ajoutai-je, viennent à votre rencontre.
Nous redescendîmes tous trois.
--Nous nous sommes attardés. C’est ma faute si Mathilde vous a abandonné
si longtemps, dit Lortal à Miromps avec une courtoisie inaccoutumée.
--Oh! oh! fit en riant M. Doublemaze, notre ami Lortal est un bien
mauvais guide. N’auriez-vous pas pris un peu de froid, madame? Les
soirées de juin sont perfides. Mais quelle belle fête, en vérité!
Et courbant sur elle, comme Miromps et Lortal prenaient les devants, une
ombre protectrice:
--Vous semblez un peu souffrante, dit-il pour n’être entendu que d’elle
seule.