La première communion approchait. C’était la fête du collège. L’évêque
officierait en grande pompe, assisté de deux chanoines. Déjà l’on
commençait à préparer la chapelle et à tendre des deux côtés de la nef
des draperies de brocart pourpre. L’abbé Poncebique exerçait les chœurs
et se démenait à l’orgue comme un beau diable. Le jardinier soignait
pieusement les roses dont on emplirait les corbeilles, les hortensias,
les lys, les tulipes dont on ornerait l’autel. Les sœurs, chargées des
soins de la sacristie, transportaient des échelles, plantaient des
clous, se livraient à un labeur minutieux et muet de fourmis. Tout le
collège était en grand émoi, d’abord parce que l’on attendait
Monseigneur et ensuite parce qu’il était question pour le soir de la
fête d’une illumination _a giorno_ et d’un feu d’artifice sur la
terrasse.
De toute cette animation, les premiers communiants seuls étaient exclus.
Ils étaient une trentaine, garçonnets de dix à douze ans. Assez fiers de
leur importance, la plupart préoccupés de remplir consciencieusement
leur devoir religieux, quelques-uns angoissés par l’attente de la
cérémonie. Huit jours de retraite les retranchaient du monde.
L’enfant qui sent réellement peser sur lui la menace du Dieu proche, que
va-t-il devenir sur le point de mettre ses lèvres à la Table terrible?
Je prévoyais pour Charles Jouvelin un bouleversement de son frêle
organisme. Je l’avais vu rarement depuis la rentrée de Pâques. Il
m’avait dit être très absorbé par sa préparation religieuse.
L’indifférence qu’il me manifesta confirmait ses paroles.
Gerboux n’était pas étranger à cette transformation. La direction et la
surveillance des premiers communiants pendant la retraite prenait tout
son temps. Il apportait à cette tâche l’esprit tatillon et mesquin qu’il
mettait en toute chose, sa dévotion morose et un curieux sadisme
cérébral. Pour lui, l’enfant était un ennemi et le démon de l’impureté
habitait en lui. Aussi prenait-il plaisir à terroriser ces jeunes
imaginations, à affoler ces sensibilités qu’il est si facile de
détraquer pour la vie. Le délire de Charles, pendant sa courte maladie,
m’avait bien montré que Gerboux n’avait pas renoncé à ses méthodes
d’édification. Par la hantise du péché, il conduisait ces âmes apeurées
à la maladie du scrupule: agitant sans cesse devant eux l’image d’une
éternité douloureuse, il troublait le sommeil de ces petits. Les plus
sensibles arrivaient au jour, qu’on leur présentait comme le plus beau
de leur vie, dans un état d’épuisement complet, les uns prostrés, les
autres surexcités. On ne pouvait les voir sans pitié défiler, le long
des blancs corridors, les yeux baissés, les bras croisés, contraints à
égrener sans cesse leur rosaire. Leurs récréations elles-mêmes étaient
silencieuses. J’aperçus un jour, dans leurs rangs, Charles Jouvelin,
plus pâle que les autres et qui marchait comme un somnambule.
* * * * *
J’attendais la fête avec impatience, espérant apercevoir enfin
Nourmahal. Mme Jouvelin ne m’avait pas fait appeler au parloir depuis la
maladie de Charles. J’aimais toujours à évoquer son image qui, avec
celle de Mathilde, formait le principal objet de mes rêveries. Mathilde
m’inspirait une tendresse mêlée de pitié et un respect un peu craintif.
Je flairais en elle une grandeur tragique; elle m’apparaissait encore
sous les traits de l’amazone galopant dans la lande déserte. Mais
Nourmahal, c’était le soleil, la joie; elle était environnée d’une
splendeur matérielle qui m’éblouissait et me troublait tout ensemble. Je
ne l’imaginais pas, comme Mathilde, une reine inaccessible dans le
palais de ses songes, mais comme une femme dont on pouvait caresser les
cheveux, baiser la bouche. Qui la possédait, cette bouche? La
déplaisante figure de Milondré me blessait cruellement, mais cette
jalousie inconsciente, dont je sentais déjà la lame, avait transformé
l’idole lointaine en une femme qu’il ne serait peut-être pas impossible
de conquérir. Je me sentais maintenant capable d’incroyables audaces.
La veille de la première communion avait lieu une cérémonie qu’on
appelait le pardon des parents. Les familles se réunissaient au parloir;
les enfants, conduits par l’abbé Gerboux, arrivaient en rangs, les bras
croisés. Les premiers communiants pénétraient dans le petit jardin
planté de thuyas et de fusains et, passé le seuil, sans autre signal,
couraient se jeter aux pieds de leurs père et mère, pour implorer le
pardon des fautes commises. L’énervement de cette scène, corsé de celui
de la retraite, les faisait sangloter hystériquement. Les mamans, non
moins nerveuses, se tamponnaient les yeux et les respectables pères
eux-mêmes avaient le regard humide. Le pardon accordé, c’était une
embrassade générale et les baisers claquaient sur les joues encore
salées de grosses larmes. Cette scène, d’un effet dramatique un peu gros
et d’origine jésuite, était strictement privée. Les divisions n’y
assistaient pas. Je m’étais pourtant glissé dans un coin du salon et, le
rideau tiré, j’avais vu Nourmahal étincelante, en robe claire, une rose
couleur d’ivoire à sa ceinture. Elle maniait un petit mouchoir, Charles
courut à elle, mais quand elle ouvrit les bras pour le recevoir, il
tomba à ses pieds, lourdement et comme épuisé. Elle le releva. L’enfant
reposa la tête sur l’épaule de sa jeune mère, sans bouger. Ils restèrent
ainsi quelques instants dans la lumière dorée du soir.