Malgré mon désir de tenir la promesse faite à Mathilde, je n’osai jamais
transmettre sa prière à Lortal. Maintes fois je crus avoir trouvé
l’occasion d’aborder ce sujet et, chaque fois, au moment de parler, un
scrupule me vint d’effleurer un point douloureux de la vie de ces deux
êtres si proches l’un de l’autre et séparés pour toujours. Lortal
m’était d’autant plus cher que je devinais l’amertume secrète de son
cœur, sans en préciser les raisons. Son caractère hautain, ses
rebuffades fréquentes, son orgueil parfois insupportable ne
m’éloignaient pas de lui, mais m’attachaient plus encore à cette âme
tourmentée. Il lui arrivait, depuis la venue des Miromps à Aubenac, de
me traiter avec une dureté dont je ne l’eusse pas soupçonné quelques
mois auparavant. J’acceptais tout. Bien plus tard, seulement, j’ai
compris que Lortal était de cette race d’hommes qui ne peuvent aimer
sans faire souffrir et dont la tendresse se proportionne toujours à la
douleur qu’ils imposent.
Je n’en ai pas moins gardé, à ce cruel compagnon de mon adolescence, un
place profonde en mon cœur. Il fut comme un veilleur qui secoue une
torche sur ses compagnons endormis, les brûle, mais les éveille. Que ne
reportait-il uniquement sur moi--toujours prêt à pardonner et qui lui
devais tant de choses--cet âpre besoin de tourmenter! Hélas!
vieillissant, peut-être nourrira-t-il de grands remords. Une ombre
tragique l’accompagne déjà. Sans doute il a causé et causera le long de
sa route quelques-unes de ces blessures qui ne se cicatrisent jamais. Il
ne trouvera son expiation qu’en lui-même, en songeant à l’irréparable,
car il est de ces bourreaux que leurs victimes sont impuissantes à
maudire.
Le Supérieur Fourmeliès avait une affection particulière pour Lortal. Ce
dernier se départait avec lui de ce flegme un peu dédaigneux qu’il
conservait avec les autres maîtres et même avec le doux Mirepuy qui se
mêlait à nos conversations. L’abbé Fourmeliès, si habile à pénétrer les
âmes, avait certainement deviné de quelle redoutable qualité était celle
de Lortal. Il se penchait sur elle avec un peu d’anxiété. Il le
gourmandait de sa paresse. Lortal, piqué, donnait un coup de collier,
montait de plusieurs rangs au classement suivant, puis, dégoûté,
rejetait ses livres.
Peut-être avait-il perdu un peu de son prestige auprès de nos camarades.
Son indifférence pour tout ce qui touchait à la vie de collège avait plu
au début, comme une fronde. Par la suite, elle avait choqué jusqu’aux
moins disciplinés: «Lortal, disait-on, il s’en fiche par trop!» Ses
condisciples flairaient là du mépris non seulement pour les besognes du
collège, mais aussi pour eux-mêmes: en quoi ils ne se trompaient guère.
La foule--au collège ou ailleurs--n’aime pas que l’on dédaigne ce
qu’elle aime et même ce qu’elle hait. Lortal n’était plus pour beaucoup
que le Pacha et ses insuccès scolaires, dont il se souciait comme d’une
guigne, lui enlevaient la considération des forts en thème.
Il va sans dire que pour moi il avait conservé son étrange charme. Il se
rendait fort bien compte de la séduction qu’il exerçait sur ses amis; il
connaissait son pouvoir et ne se donnait pas la peine d’en user. Je lui
aurais obéi aveuglément, s’il m’en avait prié avec une certaine
inflexion de voix impérieuse et tendre. Je ne me souvenais pas, sans
regret, du soir où nous étions partis ensemble, de ces minutes où
j’avais imaginé une vie libre, une vie d’aventures avec le compagnon
élu. Elle avait échoué bien vite et bien piteusement, cette évasion. Et
pourtant la foi m’était restée dans mon condottiere.
* * * * *
Les derniers jours de l’année scolaire ne sont pas mornes et boueux
comme ceux de l’année astronomique. Ces deux mois ensoleillés qui
précédaient les grandes vacances et qui marquaient la fin d’une étape
dans notre marche vers la vie, étaient, malgré le nuage des examens,
rutilants d’espoirs et de projets. Lortal rêvait, une fois sorti du
collège, d’entreprendre de grands voyages, de naviguer. Il me parlait de
traversées qu’il n’avait point faites, de pays qu’il n’avait jamais
visités, de telle sorte que mon esprit était ébloui de visions neuves.
Des océans verts comme l’émeraude, des rivages aux sables sanglants et
pailletés d’or, des palmes métalliques dans l’air vibrant de chaleur,
des porteurs d’ébène aux jambes luisantes élevant leurs jarres sur le
mur orangé des couchants: d’où lui venaient donc ces images? Il me
disait: «Quand on traverse la mer Rouge, les nuits seules permettent de
respirer. On est vêtu d’un simple vêtement de toile blanche et l’on va
sur le pont où sont les femmes. Leur peau moite sent bon sous les
mousselines. Elles sont étendues sur des nattes ou des fauteuils de
rotin. L’amertume des whiskies glace nos lèvres. Lorsqu’on étend la main
pour saisir son verre, dans l’ombre, on frôle une main brûlante ou le
satin frais d’un bras.» Et je fermais les yeux, croyant déjà respirer
les bouffées lourdes de la nuit, le vent salé qui dessèche la gorge et
l’odeur de ces corps immobiles et baignés de sueur.
D’autres fois il était moins épris d’aventures. Il me parlait alors de
son passé. Les Espagnols de l’Institution Sauvalet avaient tenu une
grande place dans son enfance. Juan de Carcamo lui avait donné un étui à
cigarettes en cuir orné de son chiffre en or. Il tirait parfois l’étui
de sa poche pour respirer l’odeur fine de la peau, humant des souvenirs.
Il ne m’avait jamais entretenu de sa mère, mais je devinais qu’elle
était du même pays que ces beaux jeunes gens aux cheveux soigneusement
lustrés. Le visage de Mathilde indiquait aussi des origines étrangères.
De sa mère, mon ami tenait sans doute ce teint olivâtre et surtout cette
âme de conquistador, tour à tour indolent et passionné. N’était-ce pas
la voix lointaine des ancêtres à caravelles qui parlait, par sa bouche,
de navires, de tropiques et de constellations étranges?
Ces jours, où il montrait moins d’ardeur imaginative, Lortal révélait
une sensibilité dont moi seul, parmi ses camarades, pouvais connaître la
délicatesse. S’il évoquait des souvenirs d’enfance, c’était avec tant de
chaleur que je croyais revivre ces journées par lui vécues jadis. Il me
parlait peu de Mathilde et toujours avec une réserve qui ne me
permettait pas de le questionner.
Il eut cependant une heure d’abandon. Le jour, qui fut celui de cette
confidence, me découvrit un monde nouveau, une terre promise dont les
parfums m’enveloppèrent à travers lui d’une véritable ivresse.
Nous revenions de promenade. Il avait plu. Le crépuscule avait cette
limpidité qui suit les orages. Les marronniers de la cour luisaient de
toutes leurs feuilles. Le soir sentait la verdure fraîche et la terre
mouillée. Comme si l’heure l’eût soudainement attendri, Lortal me prit
le bras et déversa dans mon cœur le trop-plein de ses souvenirs. Pauvres
confidences, si je dois les juger aujourd’hui; mais combien précieuses,
si je me rapporte à ce temps où les moindres semences apportées par un
vent de hasard fructifiaient en moi avec une vigueur exubérante!
Qu’était-ce sinon l’aveu d’un amour de tout jeune homme pour une femme
plus âgée que lui? Banale histoire. Mais, parlant de Mathilde, Lortal
faisait passer à travers ses mots un tel souffle de passion que tout mon
être frémissait et se fondait dans la voix de l’ami. Premiers émois de
l’intimité, tendresse qui, de maternelle d’abord chez la femme, devient
peu à peu amoureuse à son insu, le lien de la famille resserrant encore
le lien de l’inclination, mais jetant un trouble et presque un remords
dans leurs épanchements; idylle enfin, qui dans la sécheresse du récit
n’est qu’une pastorale niaise, mais qui, dans la voix grave de mon ami,
devenait le plus beau poème d’amour que j’aie jamais entendu. Que
n’aurais-je donné pour avoir moi aussi un pareil souvenir! A travers une
confidence je faisais la grande découverte! La nuit venue, roulé dans ma
couverture, je ne pus retenir mes larmes en songeant à cette puissance
inconnue, à cet amour que je tendais vainement vers la vie en criant:
«Prends-le!» sans être entendu.
L’aveu que me fit Lortal, ce jour-là, de son amour pour Mathilde ne se
précisa pas au delà d’une simple confidence sentimentale. Que s’était-il
passé entre eux! Je l’ignorais et mon peu d’expérience des intrigues
amoureuses ne me permettait guère de l’imaginer. Je ne vis dans cette
idylle que douleur et pureté. A peine se connaissaient-ils qu’ils
s’aimaient et déjà ils étaient séparés. Pourquoi Mathilde avait-elle
épousé Miromps? Ce que pensait Lortal de ce mariage, l’ironie de mon ami
ne me le laissait que trop deviner. Mais, quels que fussent les torts de
Mathilde, comment pouvait-il traiter avec autant de brusque insolence
une femme si tendrement aimée, il y avait quelques mois à peine?
Je devais avoir bientôt une occasion, et fort inattendue, d’y voir plus
clair.