«Maintenant,» dit le roi Lamer, «j'ai fait, Pierron, ce que vous

m'avez demandé; je réclame à mon tour, beau doux ami, un don de vous;

me l'accorderez-vous?--Assurément, s'il est en mon pouvoir de le

faire.--Or bien, vous connaissez ma fille Camille; elle est née de

rois et de reines: je vous prie de la prendre à femme, et j'entends en

même temps vous saisir de mes terres et de ma couronne. Ainsi

pourrez-vous me rendre le plus heureux des hommes.--Ah! sire,» dit

Pierron, «je n'osais espérer tant de bonheur. J'aimais d'amour votre

belle fille; jamais elle n'en eût rien su, si vous ne m'aviez

auparavant permis de lui en parler.» Le roi lui tendit les bras, ils

se baisèrent sur la bouche en signe de foi mutuelle. Camille fut

aussitôt fiancée à Pierron; puis vinrent le mariage et les noces

auxquelles assista le roi Luce qui, tout en regrettant que Pierre fût

chrétien, espérait toujours qu'il voudrait bien l'accompagner jusqu'à

Londres.

Mais il était loin de penser, en arrivant, que Pierre le sermonnerait

assez bien pour lui faire sentir la vanité des dieux auxquels il

croyait, et la vérité, la bonté de la loi de Jésus-Christ. Luce

consentit à recevoir le baptême, à la condition que Pierre

l'adopterait pour son compagnon d'armes et de chevalerie. Tant que

Pierre vécut, il aima le roi Luce plus que tout autre, et ne laissa

passer aucune occasion de le servir.

Ainsi (dit ici notre romancier) fut chrestienné le roi Luce, et avec

lui tous ses hommes, par les exhortations de Pierre. Messire Robert de

Boron, qui mit, avant nous, ce livre de latin en français, s'y accorde

fort bien, ainsi que la vieille histoire. Toutefois, le livre de Brut

ne le dit pas et ne s'y accorde aucunement. La raison, c'est que celui

qui le mit en roman ne savait rien de la haute histoire du

Saint-Graal. Cela suffit pour expliquer le silence qu'il a gardé sur

Pierron. Mais, pour dissimuler son ignorance, il s'est contenté

d'ajouter au récit qu'il adoptait, ces mots: _Ainsi le racontent

aucunes gens_[107].

[Note 107: Il y aurait à dire bien des choses sur ce passage. Ce

traducteur de l'histoire de Brut est sans doute notre Wace. Wace,

ainsi que Bède, rapporte aux missionnaires envoyés par le pape

Éleuthère, en 156 de J.-C., la conversion du roi Luce et de son

peuple. Et remarquons que notre romancier, au lieu de citer Geoffroi

de Monmouth, n'allègue ici que son traducteur français, d'où l'on a

droit de conjecturer qu'il ne connaissait pas le livre latin. C'est

une nouvelle raison de penser qu'il écrivait en France et qu'il était

Français. S'il eût écrit en Angleterre, il aurait eu beau ne pas

savoir de lettres, c'est-à-dire de latin, la rumeur publique lui

aurait fait connaître bien plutôt l'_Historia Britonum_ de l'Anglais

Geoffroi, que le roman de _Brut_ du Normand Wace.]

X.

DESCENDANCES.--CONCLUSION.

Pierre fut roi d'Orcanie après Lamer, et engendra dans sa femme un

fils qui reçut le nom d'Herlan. Avant de mourir, il demanda que son

corps fût déposé dans l'église de Saint-Philippe qu'il avait fait

ériger dans la cité d'Orcanie. Son fils Herlan lui succéda, prince

valeureux et loyal, qui, de la fille du roi d'Irlande, eut un fils

nommé Mélian. À Mélian succéda son fils Argiste, orné de grand savoir,

et qui épousa une Saxonne de haut lignage. Il en eut un fils, le roi

Hédos, un des meilleurs chevaliers d'Orcanie. La femme d'Hédos, fille

du roi de Norgales, fut mère du roi Loth d'Orcanie, qui épousa la

soeur d'Artus, belle et plaisante entre toutes. De ce mariage vinrent

quatre fils, dont l'histoire parlera longuement. Le premier et le plus

fameux de tous, dans les livres bretons, fut Gauvain, bon chevalier et

hardi de la main, mais trop incontinent de sa nature. Le second,

Agravain, moins luxurieux, mais aussi moins bon chevalier, et le plus

orgueilleux des hommes. Gaheriet, le troisième, beau, preux et hardi,

eut grandement à souffrir durant sa vie et mourut assez peu

glorieusement de la main soit du roi Bohor de Gannes, soit de

Lancelot, je ne sais lequel. Le quatrième, Guerres, eut les vertus de

prouesse et de loyauté: peut-être le meilleur des quatre et pour sa

valeur égal à Gauvain, quoi qu'en disent les histoires bretonnes. Un

cinquième chevalier, Mordret, passait généralement encore pour être

fils du roi Loth: la vérité, c'est que le roi Artus l'avait engendré

dans sa propre soeur, la reine d'Orcanie, une nuit qu'il pensait

partager la couche de la belle dame d'Irlande. Ses regrets et ceux de

la reine furent grands quand ils reconnurent la méprise. C'était

d'ailleurs avant son mariage avec la noble et belle Genièvre[108].

[Note 108: On voit ici comment ce fameux Gauvain appartenait à la

lignée de Joseph d'Arimathie, dont Pierre, son premier ancêtre, était

cousin germain ou issu de germain.]

Suivons maintenant les dernières gestes des deux Joseph. Éliab ou

Enigée, femme de Joseph d'Arimathie, mourut à Galeford et fut

ensevelie dans une abbaye voisine. Joseph d'Arimathie dut à son tour

quitter le siècle pour se réunir à Jésus-Christ qui l'avait tant aimé.

On l'enterra dans l'abbaye de Glare, en Écosse.

Restaient l'évêque Josephe et son frère Galaad. En laissant Pierre

avec Pharan près du tombeau de Canaan, Josephe avait pris le chemin

d'Écosse et répandu la semence évangélique dans toutes les parties de

ce royaume et de l'Irlande. Il revint à Galeford et rendit grâces à

Dieu de voir la ville accrue d'églises, d'abbayes et de population.

Surtout il fut surpris de retrouver son frère Galaad qu'il avait

laissé petit enfant, beau, vigoureux, sensé, adroit aux armes et

nouvellement armé chevalier de la main de son oncle Nascien, le roi de

Northumberland.

Bientôt il reçut un message de la part des gens du royaume d'Hofelise

qui lui demandaient un roi, à la place de celui qu'ils avaient perdu.

Josephe ne voulut pas leur répondre avant d'avoir pris conseil au duc

Ganor et au roi Nascien. «Sire,» dirent-ils, «notre avis est que vous

ne pouvez choisir un prince plus propre à gouverner cette terre que

votre frère Galaad, dont on connaît déjà la prouesse et la prud'homie.

Si nous le désignons, c'est moins en considération de vous que dans la

pensée de faire une chose agréable au Seigneur-Dieu.»

Josephe ne s'en tint pas à ce premier conseil. Il invita douze des

plus prud'hommes et des plus sages du pays d'Hofelise à venir conférer

avec lui: il demanda leur avis sur le roi qu'il convenait de choisir.

Tous firent la même réponse; si bien que Josephe appelant Galaad:

«Tenez, beau frère,» dit-il, «je vous investis du royaume d'Hofelise,

par le conseil des prud'hommes de cette terre. Je savais que vous

méritiez de porter couronne; mais comme vous êtes mon frère, je ne

vous aurais pas choisi, si les autres ne vous eussent volontairement

désigné d'eux-mêmes.»

Ils partirent, Josephe, Nascien, Ganor et Galaad, pour la terre

d'Hofelise. Reçus à grande joie et grandes fêtes par le peuple de la

contrée, Galaad fut couronné pompeusement le jour de Pentecôte, dans

la cité de Palagu, alors la plus importante du pays. Ce fut l'évêque

Josephe qui le sacra, et répandit sur lui la sainte huile. Galaad

régna glorieusement et se fit si bien aimer, qu'en mémoire de lui la

terre perdit son ancien nom d'Hofelise pour prendre celui de Galles

qu'elle conservera jusqu'à la fin des siècles.

Un soir que le roi Galaad chevauchait seul au travers d'une grande

plaine, après avoir chassé toute la journée, il perdit la trace de ses

hommes et de ses chiens, ne sut pas retrouver son chemin et ne réussit

qu'à s'égarer davantage. La lune qui l'avait longtemps éclairé avait

cessé de luire quand, à l'heure de minuit, il distingua devant lui une

grande flamme qui semblait jaillir d'une fosse ouverte. Il s'approche,

et bientôt il entend une voix: «Galaad, beau cousin, c'est par mon

péché que j'ai mérité les tourments que je souffre.» Le roi surpris

dit à son tour: «Chose qui me parles et qui te dis mon cousin,

apprends-moi qui tu es.--Je suis Siméon, dont tu as souvent entendu

parler. C'est moi qui voulus tuer Pierron. Je ne te demande pas de

prier pour que mon supplice cesse entièrement; daigne seulement

implorer la bonté de Dieu pour qu'il soit un peu moins cruel et moins

douloureux.--Siméon» reprit Galaad, «j'ai souvent entendu parler de

toi. Tu es bien de ma parenté, tu peux donc être assuré que je ferai

ce que tu demandes. Je fonderai une abbaye dans laquelle on ne cessera

de prier pour toi, et je recommanderai qu'on y transporte mon corps

quand mon âme en sera séparée. Mais, dis-moi, les tourments que tu

souffres finiront-ils un jour?--Oui, mais au temps du roi Artus, quand

viendra m'en délivrer un chevalier du même nom que toi. À lui seul est

réservé le pouvoir d'éteindre le feu qui me tourmente, parce qu'il

sera le plus chaste et le plus pur de tous ceux qui auront avant lui

vécu.»

Galaad ayant quitté Siméon retrouva la voie perdue, revint à ses gens,

et, sans perdre de temps, appela maçons et charpentiers pour construire

une abbaye qu'il dédia à la sainte Trinité. Ce fut là que, d'après ses

ordres, on l'ensevelit, après qu'on l'eut revêtu de ses armes, chausses

et haubert, le heaume à son côté, la couronne à ses pieds. La lance

posée sur son corps ne dut jamais être levée par un autre que Lancelot

du Lac, comme on le verra dans la suite de l'histoire. Or Galaad avait

épousé la fille du roi des Îles-Lointaines; il en eut un fils, nommé

Lianor, roi de Galles après lui. De Lianor descendait en droite ligne le

roi Urien de Galles, qui fit tant de prouesses au temps d'Artus, et fut

chevalier de la Table ronde. Urien perdit la vie dans les plaines de

Salebière, durant la dernière bataille où mourut Mordret et où le roi

Artus fut mortellement navré.

Ainsi descendaient les rois de Galles en ligne directe de Joseph

d'Arimathie, père de Galaad.

Josephe se consola de la mort de son père et de sa mère, en recevant

un message du roi Mehaignié qui le priait de venir le visiter. «Sire,»

dit en le voyant Mordrain, «soyez le bienvenu! j'ai grandement désiré

de vous revoir. Comment le faites-vous?--Mieux que je n'ai fait depuis

longtemps, sire roi; car, avant l'heure des prochaines primes, je dois

passer de ce siècle à la vie éternelle.

«--Hélas!» dit en pleurant Mordrain, «faut-il prendre aussi congé de

vous, et seul demeurer sur cette terre d'exil! Par vous et par la

lumière dont vous m'avez éclairé, j'ai quitté mon pays et mes hommes.

Si je vous perds, laissez-moi du moins vos armes pour me servir de

réconfort et de remembrance.--Volontiers,» répond Josephe; «faites

apporter l'écu que je vous donnai, quand vous allâtes combattre Tolomé

Seraste.»

Comme on apportait l'écu, il prit à Josephe un violent saignement de

nez. Il humecta les doigts dans le sang qu'il répandait et traça sur

l'écu une large croix vermeille. «Voilà, sire, le souvenir que je vous

laisse. Tant que durera l'écu, la croix qui le traverse conservera son

éclat et sa fraîcheur. Que personne n'essaye de suspendre l'écu à son

cou, s'il ne veut être aussitôt puni, jusqu'au dernier des bons, le

vaillant, le chaste Galaad, auquel il sera donné de le porter.»

Le roi voulut qu'on approchât l'écu de son visage; il le baisa à

plusieurs reprises, puis demanda à Josephe dans quel endroit il

convenait de le garder. «Il restera,» dit Josephe, à cette place,

jusqu'au jour où vous apprendrez le lieu que Nascien aura choisi pour

sa sépulture. Vous le ferez déposer sur sa tombe, et c'est là que

viendra le prendre le bon chevalier Galaad, cinq jours après avoir été

armé chevalier.»

Josephe mourut le lendemain au point du jour et fut enterré dans

l'abbaye de Glare, en Écosse, auprès de son père. Il y avait, dans le

temps que son âme passa dans l'autre monde, une grande famine en

Écosse; elle cessa tout à coup, à l'arrivée de son corps. D'autres

miracles avertirent les gens du pays de la vénération qu'ils devaient

à jamais témoigner pour ses reliques.

Il ne faut pas oublier que Josephe, avant de mourir, avait revêtu son

cousin Alain le Gros du don du Saint-Graal, en lui laissant la liberté

d'en revêtir après lui celui qu'il jugerait le plus digne d'un pareil

honneur. Alain s'éloigna de Galeford, emmenant avec lui ses frères,

tous mariés, à l'exception de Josué. Il marcha sans autre direction

que celle de Dieu et parvint ainsi dans le pays de la _Terre Foraine_,

dont le roi, depuis longtemps frappé de lèpre, accepta le baptême en

récompense de sa guérison miraculeuse. Ce roi s'appelait Calafer;

Alain, en le baptisant, changea son nom en celui d'Alfasan. Alfasan

avait une fille qu'il donna en mariage à Josué, frère d'Alain.

Celui-ci avait déposé le saint vaisseau dans la grande salle du palais

d'Alfasan; le roi voulut dormir, la nuit des noces de sa fille, dans

une chambre voisine. Après le premier somme, il ouvre les yeux et

regarde autour de lui. Sur une table ronde d'argent se trouvait le

Graal: au-devant, un homme, revêtu des ornements sacerdotaux, semblait

officier; à l'entour, nombre de voix rendaient grâce à Notre-Seigneur.

Alfasan ne voyait pas d'où les chants partaient, seulement il

entendait un immense battement d'ailes, comme si tous les oiseaux du

ciel eussent été là rassemblés. L'office achevé, le saint vaisseau fut

reporté dans la grande salle, et le roi vit entrer un homme de feu,

armé d'un glaive: «Alfasan,» lui dit-il, «il est à peine un homme

assez saint parmi ceux qui vivent aujourd'hui, qui puisse reposer ici

sans recevoir le châtiment de sa témérité.» En même temps, il laisse

aller son glaive et lui perce les deux cuisses d'outre en outre.

«C'est ici,» dit-il, «le palais aventureux, où nul ne doit à l'avenir

pénétrer, s'il n'est le meilleur des bons chevaliers.»

Le lendemain, le roi raconta ce qui lui était arrivé et la punition

qu'il avait reçue. Il mourut à quelques jours de là. Dans les âges

suivants, tout chevalier assez hardi pour méconnaître cette défense

était trouvé mort le lendemain dans son lit. Le seul Gauvain, en

considération de ses prouesses, en sortit vivant, mais après avoir

subi tant de honte et d'ennui qu'il eût donné le royaume de Logres

pour n'y être pas entré.

Le Palais aventureux avait été construit au milieu d'une ville

nouvelle, qui, en l'honneur du Saint-Graal, fut appelée _Corbenic_,

mot qui, en chaldéen, répondrait au français: _le très-saint vase_.

Le roi Alfasan fut enterré dans une église de cette ville, dédiée à

Notre-Dame.

De Josué et de la fille du roi Alfasan naquit Almonadap, marié à l'une

des filles du roi Luce de la Grande-Bretagne. Ses successeurs furent

le bon Cartelois, Manuel et Lambour, tous rois de la Terre Foraine,

tous surnommés _Riches pêcheurs_.

Ce dernier roi Lambour eut à soutenir la guerre contre un puissant

voisin, nommé Narthan, et nouvellement converti. Narthan, vaincu dans

une grande bataille, avait fui jusqu'à la mer, quand il vit approcher

une nef si merveilleusement belle que, par curiosité et pour esquiver

la poursuite des vainqueurs, il y entra et vit sur le lit l'épée dont

on a déjà parlé. C'était, en effet, la nef que Nascien avait vue jadis

arrêtée devant l'Île Tournante; c'était l'oeuvre du grand roi Salomon.

Narthan tira l'épée du fourreau, revint sur ses pas, et, rencontrant

le roi Lambour, haussa la lame, le frappa sur le heaume: l'arme était

si tranchante qu'elle fendit en deux le heaume, le corps du roi et le

cheval qu'il montait. Tel fut le premier essai de l'épée de Salomon.

Mais la mort du roi fut le signal de grands malheurs; la Terre Foraine

et le pays de Galles demeurèrent longtemps sans culture, si bien qu'on

changea pour un temps le nom des deux royaumes en celui de _Terre

Gaste_ ou déserte. Pour le roi Narthan, après l'épreuve qu'il avait

faite de la bonne trempe de l'épée, il voulut aller la remettre dans

le fourreau. Mais, au moment où il la replaçait, lui-même tomba frappé

de mort subite auprès du lit, et son corps demeura là gisant, jusqu'au

moment où vint l'en tirer une pucelle, au temps de la fin des

aventures. Car les lettres qu'on lisait à l'entrée de la nef de

Salomon empêchaient quiconque en prenait connaissance de passer outre.

Lambour eut pour successeur le roi Pelehan, surnommé le Mehaignié,

pour avoir perdu l'usage de ses deux jambes. Il ne devait en être

guéri que par Galaad, le bon chevalier[109]. De Pelehan descendit le

roi Pheles ou plutôt Pelles, beau chevalier, dont la fille passa de

beauté toutes les autres femmes de la Grande-Bretagne, à l'exception

de la reine Genièvre. C'est en cette demoiselle que Lancelot engendra

Galaad, celui qui devait mettre à fin toutes les aventures. Il est

vrai qu'il fut conçu en péché, mais Dieu n'eut égard qu'aux grands et

vaillants princes dont il était descendu et à ses bonnes oeuvres

personnelles.

[Note 109: Cet incident, répétition de l'histoire de Mordrain, sert à

justifier un épisode de la _Quête du Graal_.]

Passons maintenant à Nascien, devenu roi de Northumberland, et à son

fils Célidoine, devenu roi de Norgales. Le même jour moururent les

deux soeurs Saracinthe et Flégétine, et le roi Nascien. Les reines

furent ensevelies dans l'abbaye, résidence du roi Mehaignié; pour

Nascien, il préféra reposer dans une abbaye plus éloignée, où Mordrain

ne manqua pas de faire porter l'écu que le seul Galaad devait avoir le

droit de pendre à son cou.

Célidoine vécut douze ans après son père et se fit aimer de ses

peuples autant que lui-même aima le Seigneur. Il était grand clerc et

savait surtout lire dans les astres; si bien qu'ayant reconnu

l'approche de plusieurs années de disette, il fit faire avant qu'elles

arrivassent de grands amas de blé qui maintinrent en abondance le

Norgales, tandis que tous les autres pays étaient en proie à la

famine. Et ce n'est pas tout: les Saxons, apprenant qu'on trouvait du

blé dans le royaume de Norgales, armèrent une flotte et firent une

descente sur les côtes. Célidoine, averti de leur arrivée par les

astres, ne leur laissa pas le temps de mettre leurs chevaux à terre;

il parut à la tête d'une armée formidable et les extermina sans

trouver la moindre résistance.

Célidoine fut enseveli à Kamalot, et eut pour successeur son fils

Narpus. Nascien II succéda à Narpus, Élain le Gros à Nascien II, Jonas

à Élain. Ce Jonas, ayant quitté la terre de son père pour aller en

Gaule, épousa la fille du roi Mathanas. Un fils qu'il eut, nommé

Lancelot, revint dans la Grande-Bretagne, hérita du Norgales, et prit

à femme la fille du roi d'Irlande. Mais il renvoya dans les Gaules ses

deux fils, qui partagèrent les domaines du roi Mathanas, leur aïeul.

L'aîné, Ban, fut roi de Benoïc; le second, Bohort, fut roi de Gannes.

Ban eut deux enfants, l'un bâtard, l'autre légitime. Le bâtard fut

Hector des Mares, l'autre le très-renommé Lancelot du Lac. Pour le roi

Bohort, ses deux fils furent Lyonel et Bohort. Et maintenant que nous

avons fait le compte de la descendance royale du lignage de Joseph

d'Arimathie, nous terminerons par le récit de ce qui advint au roi

Lancelot, père des deux rois Ban et Bohort.

Près d'une ville de son domaine s'élevait le château de Bellegarde,

habité par une dame de sa parenté, des plus belles et des plus

vertueuses femmes de son temps: elle vivait dans une mortification

continuelle; mais, en dépit de son désir d'échapper à l'attention des

autres, il en fut d'elle comme d'un cierge dont la clarté ne peut se

dissimuler, quand il est posé sur le chandelier. Le roi Lancelot

entendit parler des perfections de la dame et désira la mieux

connaître. Bientôt sa compagnie lui fut si agréable qu'à la faveur

des mêmes sentiments de vertu et de piété, il s'établit entre eux un

commerce de l'amitié la plus tendre et la plus pure. Peu de jours

passaient sans qu'ils se visitassent l'un l'autre, si bien que les

méchantes gens ne tardèrent pas à le remarquer pour en médire. «Le

roi,» disaient-ils, «aime cette dame d'un fol amour, et l'on ne

comprend pas que son mari n'en ressente aucun ombrage.» Le frère du

châtelain lui dit un jour: «Comment souffrez-vous que le roi Lancelot

vive avec votre femme comme il le fait? Pour moi, je m'en serais

depuis longtemps vengé.--Frère,» répondit le châtelain, «croyez que si

je pensais avoir la preuve des intentions que vous prêtez au roi, je

ne le souffrirais pas un instant.» Tant lui dit le frère que le mari

demeura convaincu de son déshonneur. On était alors aux derniers jours

de carême, et, la sainteté du temps ajoutant à la ferveur de la dame

et du roi, ils se plaisaient mieux que jamais à ranimer mutuellement

leur amour des choses spirituelles. Le jour du vendredi saint, le roi

sortit pour aller visiter un ermitage situé au milieu de la _Forêt

Périlleuse_, et entendre le service divin. Il n'avait avec lui que

deux serviteurs. Il arrive, se confesse, reprend le même chemin, et

bientôt, ayant soif, il s'arrête devant une belle fontaine et

s'incline pour y puiser de l'eau. Le duc l'avait secrètement suivi;

quand il le vit penché sur l'eau, il s'approcha et le frappa de son

épée: la tête détachée du tronc tomba dans la fontaine. Non content

d'avoir ainsi tué le roi Lancelot, il voulut reprendre la tête et la

couper en morceaux; à peine eut-il plongé la main dans la fontaine que

l'eau, jusqu'alors très-froide, se prit à bouillonner d'une telle

violence que le duc eut à peine le temps de retirer ses doigts devenus

charbons. Il reconnut alors qu'il avait offensé Dieu, et que sa

victime était innocente du crime dont il avait cru tirer vengeance.

«Prenez ce corps,» dit-il aux deux sergents, «mettez-le en terre, et

que personne ne sache de quelle façon est mort le roi.» Ils

enterrèrent Lancelot près de l'ermitage, et reprirent le chemin du

château. Comme ils en approchaient, un enfant vint dire au duc: «Vous

ne savez pas les nouvelles, sire? Les ténèbres couvrent votre château;

ceux qui s'y trouvent ne voient goutte, et cela, depuis midi.» C'était

précisément l'heure où le duc avait frappé le roi. «Je vois,» dit-il

alors à ses compagnons, «que nous avons mal exploité; mais je veux

juger par moi-même de ces ténèbres.» Il s'approcha, franchit le seuil

de la première porte; aussitôt un côté des créneaux se détachant de la

muraille tomba sur lui et l'écrasa. Telle fut la vengeance prise par

Notre-Seigneur de la mort du roi Lancelot. Depuis ce jour, la fontaine

de la Forêt Périlleuse ne cessa de bouillir jusqu'au moment où Galaad,

le fils de Lancelot, vint la visiter.

Il y eut une autre merveille plus grande encore. De la tombe dans

laquelle on avait déposé le corps du roi sortirent, à partir de ce

moment, des gouttes de sang qui avaient la vertu de guérir les

blessures de ceux qui en humectaient leurs plaies. Si bien qu'il y

avait, sur le chemin qui conduisait à la fontaine, un concours de gens

navrés qui venaient y chercher leur soulagement.

Or il arriva qu'un jour un lion, poursuivant un cerf, l'atteignit

devant cette tombe et le tua. Comme il commençait à le dévorer,

survint un second lion qui lui disputa la proie: ils se prirent des

dents et des ongles, jusqu'à ce que de guerre lasse ils s'arrêtèrent,

labourés de plaies mortelles. L'un des lions s'étendit sur la tombe,

et, voyant que des gouttes de sang en jaillissaient, il les recueillit

sur sa langue, en lécha ses plaies, qui sur-le-champ se refermèrent.

L'autre lion imita son exemple et fut également guéri; si bien que les

deux animaux, en se regardant, perdirent toute envie de recommencer le

combat, et, bien plus, devenus grands amis, ils ne voulurent plus se

quitter. L'un se coucha au chevet, l'autre au pied de la tombe, comme

pour la dérober à tous les yeux. Quand les chevaliers y venaient pour

humecter leurs plaies du sang salutaire, les lions les empêchaient

d'approcher et les étranglaient s'ils tentaient de le faire. Quand la

faim les prenait, l'un allait en chasse, l'autre demeurait à la garde

de la tombe. La merveille dura jusqu'au temps de Lancelot du Lac, qui

combattit les lions et les mit tous deux à mort.

FIN DU SAINT GRAAL.

TRANSITION.

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 17 / 19 段