La première fosse fut creusée pour Siméon. Comme on l'y conduisait,

les mains liées derrière le dos, le ciel tout à coup s'obscurcit, des

hommes en feu traversèrent les airs, puis vinrent saisir Siméon et

l'emportèrent loin de là, sans que les autres chrétiens pussent savoir

dans quel lieu il allait être déposé.

Canaan fut à son tour conduit à la fosse qui lui était destinée. On le

recouvrit de terre, et comme il en avait déjà jusqu'aux épaules, il

témoigna un si profond repentir de son forfait qu'il n'y eut personne

qui n'en fût ému. «Ah! sire Josephe,» s'écriait-il, «je suis le plus

grand criminel du monde; il n'est pourtant aucun péché, si grand qu'il

soit, que notre Dieu ne pardonne comme un père à son enfant, s'il voit

que l'enfant en ait un véritable repentir. Que mon corps soit

tourmenté, que mes douleurs se prolongent au-delà de la mort, mais que

mon âme ne soit pas éternellement condamnée au séjour des réprouvés!

Et vous, mes parents, mes anciens amis, de grâce déliez-moi les mains,

et consentez à ensevelir les douze frères que j'ai immolés, autour de

ma tombe. Peut-être leur innocence protégera-t-elle mon iniquité:

peut-être les lettres que vous tracerez sur les pierres

inviteront-elles les voyageurs à prier pour eux et pour moi!»

Josephe et les chrétiens furent touchés de son repentir et firent ce

qu'il désirait. On l'ensevelit les mains déliées, on creusa douze

fosses autour de la sienne, on y enferma ses douze frères, et chacune

des fosses fut fermée d'une grande pierre sur laquelle on traça le nom

des victimes; sur celle de Canaan fut écrit: _Ci-gist Canaan, né de la

cité de Jérusalem, qui par envie mit à mort ses douze frères._

Josephe dit alors: «Nous avons oublié une chose importante: les treize

frères que nous venons d'inhumer avaient porté les armes et fait en

mainte occasion preuve de vaillance et de prud'homie; il conviendrait

d'indiquer sur la pierre de leur tombeau qu'ils avaient été

chevaliers. Vous y déposerez leurs épées, et sachez qu'il ne sera

donné à personne de les déplacer.»

On fit ce que Josephe demandait, et, le lendemain, ils furent bien

émerveillés quand ils virent les épées se tenir dressées sur la pointe

de la lame, sans que personne y eût touché. Pour la tombe de Canaan,

ils la virent brûler comme ferait une bûche sèche jetée sur un brasier

enflammé. «Ce feu,» dit Josephe, «durera jusqu'au temps du roi Artus,

et sera éteint par un chevalier qui, bien que pécheur, surmontera en

chevalerie ses compagnons. En raison de sa prouesse, et malgré le

honteux péché dont il sera souillé, il lui sera donné d'éteindre les

flammes de ce tombeau. On le nommera Lancelot; par lui sera engendré

en péché le bon chevalier Galaad, qui, par la pureté de ses moeurs et

la grandeur de son courage, mettra fin aux temps aventureux de la

Grande-Bretagne.»

C'est ainsi que Josephe se plaisait à indiquer ce qui plus tard devait

arriver, en montrant comment les choses étranges dont ils étaient

témoins devaient se lier à ce que verraient les hommes d'un autre âge.

Quand il invita ses compagnons à reprendre leur voyage et leurs

prédications, un d'entre eux, le prêtre Pharan, demanda la permission

de rester auprès des tombes, d'ériger là une chapelle, et d'y offrir

chaque jour le saint sacrifice, en appelant sur l'âme de Canaan la

miséricorde divine. La chapelle, aussitôt commencée, fut achevée quand

le sire de la contrée, le comte Basain, se convertit à la foi

chrétienne. Elle est encore aujourd'hui telle que Pharan l'avait

élevée.

VIII.

AVENTURES DE PIERRE. SON ÉTABLISSEMENT.

Pierre, dont jusqu'à présent le romancier avait à peine parlé, va

maintenant jouer dans les récits un rôle qui semble devoir quelque

chose à la légende de Tristan.

Siméon l'avait frappé d'un glaive empoisonné: sa plaie, au lieu de se

fermer, s'ouvrait plus grande et plus douloureuse de jour en jour. Il

ne put suivre Josephe dans ses derniers voyages, et fut contraint de

s'arrêter près de la tombe de Canaan, déjà gardée par le prêtre

Pharan, qui connaissait assez bien l'art de guérir. Comme on ne

supposait pas que le fer dont il avait été frappé fût empoisonné, on

n'eut pas recours au véritable remède, si bien que, le mal s'aggravant

tous les jours, Pierre dit à Pharan: «Je vois, bel ami, que je ne

guérirai pas ici; Dieu veut sans doute que je visite un autre pays

pour y recouvrer la santé. Veuillez me conduire sur le bord de la

mer; elle n'est pas très-éloignée, j'y trouverai peut-être un peu de

soulagement.»

Pharan se mit en quête d'un âne sur le dos duquel il posa son pauvre

ami. Ils atteignirent le rivage et ne trouvèrent à bord qu'une légère

nacelle, dont la voile était tendue et prête à prendre le large.

Pierre rendit grâce à Notre-Seigneur: «Beau doux ami,» dit-il,

«descendez-moi et me transportez dans cette nacelle; elle me conduira

à la grâce de Dieu, et sans doute où je trouverai la fin de mes

maux.--Ah! sire,» répond Pharan, «voulez-vous affronter la mer, faible

et souffrant comme vous êtes? Au moins laissez-moi vous

accompagner.--Posez-moi d'abord dans la nacelle,» répond Pierre; «puis

je vous dirai ma volonté.»

Pharan, tout en pleurant, le prit dans ses bras et le transporta dans

la nacelle, le plus doucement qu'il put: «Grand merci, beau doux ami,»

dit Pierre, «vous avez fait ce que je vous avais demandé: maintenant,

j'ai le désir de m'éloigner seul. Retournez à votre chapelle, vous

prierez Notre-Seigneur de procurer ma guérison. Si vous voyez Josephe,

dites-lui que j'eus de bonnes raisons de m'éloigner de lui. Le coeur

me le dit: je retrouverai la santé aux lieux où Dieu va me conduire.»

Pharan sortit de la nacelle en pleurant. Le vent aussitôt enfla la

voile: Pharan la suivit des yeux, tant qu'il put l'apercevoir dans le

lointain; puis il remonta sur son âne et retourna tristement à la

chapelle, en songeant aux dangers de Pierre, au peu d'espérance qu'il

avait de jamais le revoir.

Pendant quatre jours, la nacelle vogua rapidement sur les flots sans

qu'elle parût approcher d'aucune terre. Le cinquième jour, Pierre,

épuisé de faim, souffrant de lassitude, s'endormit. On était au temps

des plus grandes chaleurs, et, pour être mieux à son aise, il avait à

grand'peine quitté sa cotte et sa chemise, quand la nacelle s'arrêta

devant une île dans laquelle, à peu de distance du rivage, s'élevait

un grand château, demeure ordinaire du roi Orcan. C'était, au jugement

des païens, un des plus forts chevaliers de son temps.

Comme la nacelle touchait à la rive, la fille du roi, belle et

avenante, y vint prendre le frais et s'ébattre avec ses compagnes.

Elle approcha de la barque et fut grandement surprise d'y trouver un

homme nu et endormi. En voyant la plaie qui lui rongeait le haut de

l'épaule: «Voyez,» dit-elle, «la pâleur et la maigreur de cet homme;

comment n'est-il pas mort d'une aussi cruelle blessure? En vérité,

c'eût été grand dommage; malgré sa maigreur, on ne peut méconnaître la

beauté de son corps. Pourquoi ne puis-je le mettre entre les mains du

chrétien que mon père retient en prison, et qui sait comment on guérit

les plus fortes blessures!»

Ces paroles, dites à demi-voix, réveillèrent Pierron, dont grande fut

la surprise en voyant devant sa nacelle plusieurs demoiselles

richement vêtues. La fille du roi, quand il ouvrit les yeux, dit: «Qui

êtes-vous, jeune homme?--Dame, je suis un chevalier chrétien, né à

Jérusalem: je me suis abandonné à la mer, dans l'espoir de trouver un

homme assez sage pour connaître mon mal et le guérir.--Se peut-il,»

reprit la demoiselle, «que vous soyiez chrétien! Hélas! mon père

déteste les chrétiens et ne les souffre pas dans sa terre. Toutefois,

en vous voyant si malade, j'ai grand désir de travailler à votre

guérison. Que ne puis-je vous tenir dans nos chambres! je vous ferais

visiter par un mire de votre créance, qui sans doute trouverait la

médecine qu'il vous faut. Mais, si mon père venait à le savoir, nous

serions perdus, vous et moi.--Ah! demoiselle,» reprit Pierron, «au nom

de votre Dieu, non pour moi, mais en considération de gentillesse et

de franchise, faites-moi parler au chrétien que vous dites.» Quand

elle l'entend si doucement parler, elle regarde ses compagnes, comme

pour savoir leur avis. «Si vous voulez,» dit l'une d'elles, «tant de

bien à cet homme, sa guérison est entre vos mains. Il nous sera facile

à nous toutes de le soulever, de le faire sortir de la nacelle, et de

le transporter à l'entrée de votre jardin; de là, nous le conduirons

au préau, et du préau dans votre chambre[104]. Une fois là, vous

trouverez aisément le moyen d'avertir le chrétien de venir visiter la

plaie de ce dolent chevalier.»

[Note 104: Cette distribution d'une grande habitation, le jardin, le

préau et les appartements, n'est pas sans quelque rapport avec nos

maisons dont le jardin s'ouvre devant les fenêtres par un large gazon,

et se continue plus ou moins loin.]

Alors toutes en même temps le lèvent aussi doucement qu'elles peuvent,

le descendent sur le rivage et l'emportent jusqu'au jardin, du jardin

dans le préau, et du préau à la chambre de la demoiselle, fille du roi.

Elles le couchent dans un lit, pour y reposer autant que ses douleurs le

permettraient. «Comment vous va-t-il?» demandèrent-elles.--«Oh! bien

mal, demoiselles, et sans doute je ne vivrai pas jusqu'à la fin du

jour.--Il n'y a donc pas de temps à perdre.» Et la fille du roi se hâta

d'aller parler au geôlier de son père; elle fit tant auprès de lui,

qu'il lui confia pour quelques heures le chrétien qu'il avait charge de

garder. «Ah! demoiselle,» dit le prisonnier comme on détachait ses

chaînes, «que voulez-vous faire de moi? Que gagnerez-vous à ma mort?--Je

ne veux pas vous faire mourir,» répond-elle; «suivez-moi dans ma

chambre; vous verrez pourquoi je vous fais sortir d'ici.»

Elle marche alors devant lui; quand ils furent arrivés: «Voici,»

dit-elle, «un chrétien que nous avons trouvé sur la rive de mer. Il

est bien malade; si vous pouvez le guérir, je vous ôterai de prison et

vous renverrai comblé de mes dons; car j'ai grande compassion de ses

douleurs.»

Le prisonnier, ravi de pouvoir soulager un homme de sa loi, approche de

Pierre et lui demande s'il est depuis longtemps malade. «Il y a plus de

quinze jours; la plaie que j'ai reçue s'est constamment élargie; les

mires, jusqu'à présent, n'y ont rien entendu.--Demoiselle,» dit le

prisonnier, «faites porter le malade sur le préau, je verrai mieux la

nature de la plaie.» Quand on eut fait ce qu'il demandait, il regarda

avec la plus grande attention la partie malade. «Il y a,» dit-il, «du

venin dans la plaie; il faudrait, pour en être maître, commencer par

l'en séparer. Toutefois ayez bon courage, je promets de vous guérir

avant un mois.» Alors il s'éloigna, chercha çà et là dans le préau les

herbes qu'il voulait employer, les réunit, en fit une apostume qu'il

appliqua sur le mal, et, avant que le mois fût passé, Pierre, revenu

dans sa première santé, parut devant la demoiselle, plus beau que dans

ses plus belles années, quand il était parti de Jérusalem.

Il y avait en ce temps un roi d'Irlande nommé Maraban, vassal du roi

Luce de la Grande-Bretagne. Le jour même où la demoiselle avait trouvé

Pierron, il était venu voir le roi Orcan, vassal comme lui du roi

Luce. Il arriva que le bouteiller d'Orcan, pour se venger d'une

offense, versa du poison dans la coupe du fils de Maraban, de sorte

que le jeune homme en mourut; le roi d'Irlande, persuadé que le venin

lui avait été donné par l'ordre d'Orcan, se rendit à la cour du roi de

la Grande-Bretagne, et demanda justice. Orcan répondit à l'appel, nia

le crime, tendit son gage contre l'accusateur, et déclara qu'il était

prêt à combattre de son corps, ou du corps d'un de ses chevaliers. Il

fit cette réserve, parce que le roi Maraban passait pour le plus fort

jouteur et le plus vaillant qu'on eût vu depuis longtemps. Les gages

furent retenus, les otages livrés et le jour de la bataille fixé.

Alors, voulant connaître s'il y avait parmi ses hommes un champion

plus fort et plus habile que lui, Orcan s'avisa d'un expédient qui

devait l'éclairer sur ce point. Il feignit une grande maladie, et

quand on lui demanda la cause de son mal: «C'est,» dit-il, «une

profonde tristesse. J'apprends que le roi Maraban vient d'envoyer ici

un chevalier qui se vante d'abattre dans une seule journée douze de

mes meilleurs hommes. Il sera tous les matins au point du jour sous

l'arbre du Rond-Pin. Qu'allons-nous faire? Ne trouverai-je personne en

état d'abattre son orgueil; et pourra-t-il, à son retour en Irlande,

se vanter de n'avoir rencontré dans ma terre aucun chevalier assez

hardi pour se mesurer avec lui?--Non assurément,» répondent les

chevaliers; «nous serons demain au nombre de douze au rendez-vous, et

nous pourrions, au besoin, en trouver d'autres pour mettre cet

Irlandais à la raison.»

Le roi les remercia, puis les pria de le laisser dormir. Et quand la

nuit fut venue, il appela son sénéchal. «Faites apporter des armes

déguisées, étendez une couverture sombre sur mon cheval: je veux

sortir avant le point du jour et ne reviendrai que le soir. Si

quelqu'un demande à me parler, dites que je suis trop malade pour

recevoir. Surtout, gardez-vous de dire un mot de ma sortie et de mon

retour.»

Le roi s'arma, monta à cheval, passa le pont du château et atteignit

le Rond-Pin, où il attendit jusqu'à l'heure de prime. Alors arrivèrent

douze chevaliers entièrement armés, à l'exception des lances; car,

dans tous les temps, on en trouvait sous le Pin un grand choix, comme

dans l'endroit le plus ordinairement choisi pour les joutes, les

tournois et les combats. Dès que les chevaux eurent repris haleine,

chacun d'eux saisit un glaive à sa convenance, et, de son côté, le

roi, s'étant mis en mesure, attendit le premier chevalier et l'abattit

à la première course. Le second se présente et va rejoindre le

premier; ainsi des dix autres dont le roi fut assez mécontent de

demeurer vainqueur; car, tout vaillant et vigoureux qu'il fût, il

savait que le roi d'Irlande était encore meilleur champion.

S'adressant alors aux chevaliers désarçonnés: «Seigneurs,» dit-il,

«reprenez vos chevaux, vous êtes pourtant mes prisonniers et je

pourrais disposer de vous comme je l'entends. Allez trouver le roi

Orcan, et rendez-vous à lui. Il saura qui je suis, en apprenant que je

vous ai vaincus; car nous avons fait de compagnie maintes besognes.»

Le roi, après qu'ils furent éloignés, entra, pour ne pas être reconnu,

dans la forêt voisine; et, la nuit venue, il retourna au château,

traversa le jardin et gagna le pied de la tour où l'attendait le

sénéchal. Quand on l'eut désarmé, il se mit au lit et fit entrer les

barons, qui lui demandèrent comment il se portait: «Toujours assez

mal,» répondit-il, «mais j'espère en guérir; ne soyez pas inquiets, et

continuez à faire belle chère.»

Le lendemain il donna audience. Les chevaliers vaincus vinrent

confesser leur mésaventure et se mirent en sa prison.--«Oui,» leur dit

le roi, «je devine quel est ce chevalier. Et j'ai honte pour vous

d'apprendre qu'un seul homme vous ait vaincus. D'autres, je l'espère,

se présenteront et soutiendront mieux l'honneur de ma chevalerie.»

Mais le bruit de la défaite des douze chevaliers, cités comme les plus

braves de la terre d'Orcan, détourna les autres de tenter l'aventure;

si bien que chaque jour le roi, qu'on croyait malade, sortait de grand

matin et revenait le soir, sans avoir combattu et sans que personne

devinât quel était le chevalier du Rond-Pin.

La nouvelle de ces défis et de la victoire du vassal irlandais arriva

jusqu'aux oreilles de Pierre, qui depuis sa guérison vivait

secrètement logé dans les chambres de la fille du roi. «Qu'avez-vous?»

lui dit un jour la demoiselle, «vous êtes plus pensif qu'à

l'ordinaire. N'y aurait-il aucun moyen de vous mettre le coeur plus à

l'aise?--Ce moyen, demoiselle, est à votre disposition.--Parlez, et

vous me verrez prête à le saisir.

«--Je vous dirai donc que le bruit de la prouesse de ce chevalier

d'Irlande m'a mis en grande pensée: et quand j'ai appris que le roi

Orcan avait fait crier un ban pour inviter ses barons à le combattre,

je me suis dit que si tel ban avait été crié dans la terre où je suis

né, je n'aurais pas manqué, pour un royaume, de revêtir mes armes et

d'aller m'éprouver contre lui. C'est pour ne pouvoir le faire

aujourd'hui que vous me voyez si triste et si dolent.»

Alors la fille d'Orcan pensa que si ce chevalier n'était pas de grande

prouesse, il ne parlerait pas ainsi: «Consolez-vous donc, Pierre,» lui

dit-elle, «vous ne manquerez pas la joute pour défaut d'armes ou de

cheval. C'est moi qui vous les fournirai; mais je tremble en pensant

que vous allez courir un grand danger, en vous mesurant contre celui

qui n'a pas jusqu'à présent trouvé de vainqueur.»

Elle ne perdit pas un moment pour lui faire apporter de bonnes armes

et pour s'assurer d'un cheval. Puis elle conduisit Pierre par la main

du préau dans le jardin, en lui indiquant la route à suivre jusqu'au

Rond-Pin. Pierre passa le reste de la nuit dans la forêt voisine; il

ôta le frein et la selle de son cheval, et s'endormit jusqu'au point

du jour. En s'éveillant il revint à son cheval, lui remit le frein et

la selle, laça son heaume, reprit son écu, remonta à cheval et

retourna vers le Pin, où le roi se trouvait déjà, attendant, sans trop

l'espérer, un chevalier qui consentît à se mesurer avec lui.

Après s'être salués, ils s'éloignent et reviennent l'un vers l'autre

avec la rapidité d'un cerf poursuivi par les chiens. Telle est la

violence de leur premier choc que les écus ne les garantissent pas et

qu'ils sentent le fer pénétrer dans leurs chairs blanches et tendres.

Mais le glaive du roi fut brisé, tandis que celui de Pierre fit voler

le roi par-dessus la croupe de son cheval, et tellement étourdi

qu'Orcan ne put de longtemps penser à se relever.

Pierre alors descendit, et tirant du fourreau l'épée: «Chevalier,»

dit-il, «vous avez perdu votre joute; mais peut-être serez-vous plus

heureux à la prise des épées[105].» En même temps, il lève le brand,

et se couvre la tête de l'écu. Le roi se met en garde le mieux qu'il

peut; mais il avait plus besoin de repos que de bataille.

[Note 105: Le combat à pied.]

La lutte fut pourtant longue et opiniâtre. Le sang coula de part et

d'autre; ils s'atteignirent en cent endroits, tous deux grandement

surpris de trouver dans leur adversaire tant de prouesse. Enfin le

roi, épuisé de forces, tomba sans mouvement et baigné dans son sang.

Pierre aussitôt lui arrachant le heaume: «Reconnaissez, chevalier, que

vous êtes vaincu, ou vous êtes mort.--Non,» répond faiblement le roi

en ouvrant les yeux, «tu peux me tuer, non me faire dire une seule

parole dont je puisse rougir moi et tous les autres rois.--Comment!

sire,» dit Pierre, «seriez-vous donc roi couronné?--Oui, vous avez

vaincu le roi Orcan.» Ces paroles portèrent le trouble et le regret

dans le coeur de Pierron. Il tendit au roi son épée: «Ah! sire,»

dit-il, pardonnez-moi; je n'aurais jamais jouté contre vous, si je

vous eusse connu.

«--En vérité,» reprit Orcan, «voici la première fois que le vainqueur

demande grâce au vaincu. Qui êtes-vous donc?--Sire, un chevalier de

terre étrangère, de la cité de Jérusalem. J'ai nom Pierre, et je suis

chrétien. L'aventure m'a conduit dans votre château. J'étais en

arrivant navré d'une plaie envenimée: grâce à Dieu, à votre fille et

au chrétien, votre prisonnier, j'ai recouvré la santé. J'entendis

parler du ban que vous aviez fait crier; votre fille voulut bien me

procurer un cheval et des armes; mais j'ai grand regret d'avoir aussi

mal reconnu le bon accueil que j'ai reçu de votre fille et dans votre

hôtel. Pardonnez-moi de vous avoir combattu.

«--Non-seulement,» dit le roi, «je vous pardonne, mais je vous tiens

de mes meilleurs amis, bien que votre loi me soit odieuse. Maintenant,

j'entends à vous demander un grand service. Consentez à combattre à ma

place le roi Maraban, qui me met en cause pour un méfait que je n'ai

pas commis. Il n'est rien après cela que je ne sois disposé à vous

accorder de tout ce qu'il vous plaira de réclamer de moi. Seulement

vous aurez soin de cacher votre nom et votre créance; car si Maraban

venait à savoir que vous êtes chrétien, il pourrait refuser de jouter

contre un homme d'une autre loi que la sienne.»

Ils revinrent alors au château où le sénéchal, en ouvrant, courut à

l'étrier d'Orcan, puis à celui de son compagnon. Pierre fut conduit

dans la chambre du roi: dès qu'ils furent désarmés, Orcan envoya

quérir sa fille qui, en apercevant Pierron, trembla de tous ses

membres. «Belle fille,» dit le roi, «connaissez-vous cet homme?--Sire,

non: je ne pense pas.--Allons! il ne s'agit plus de feindre, et si

vous l'avez jusqu'à présent bien traité, il faut le traiter cent fois

mieux encore, comme le meilleur chevalier du monde, celui qui m'a

vaincu. Encore m'a-t-il promis davantage, en consentant à devenir mon

champion contre Maraban.» La demoiselle ne cacha pas la joie que lui

causaient ces paroles, et promit d'obéir à son père, en traitant

Pierron du mieux qu'elle pourrait.

Tous les deux étaient couverts de plaies; mais les médecins appelés

déclarèrent qu'il n'y en avait aucune qui ne fût cicatrisée avant un

mois. Or c'était justement dans un mois que le champ devait être

ouvert à Maraban.

Le jour arriva: Orcan et Pierre se rendirent à Londres où se trouvait

déjà Maraban, qui renouvela devant Luce sa première accusation. Le roi

de Bretagne demanda au roi Orcan s'il entendait combattre en personne

ou présenter un champion. Pierre aussitôt s'avança et tendit son gage

que Luce joignit au gage de Maraban.

On ne pouvait deviner dans le palais quel était le chevalier assez

téméraire pour se mesurer contre le roi d'Irlande. On savait seulement

que c'était un des barons du roi Orcan. L'issue du combat prouva que

Pierre n'avait pas trop compté sur ses forces. Après une lutte

acharnée qui dura depuis l'heure de prime jusqu'à none, Maraban fut

renversé; Pierre lui trancha la tête et vint la présenter au roi:

«Sire,» dit-il, «pensez-vous que monseigneur le roi Orcan soit purgé

de l'accusation portée contre lui?--Assurément,» répond Luce, «vous en

avez assez fait pour m'obliger à reconnaître en vous le meilleur

chevalier de notre temps. Aussi suis-je désireux de vous retenir. Y

consentez-vous?--Pour le moment, sire, je dois retourner d'où je

viens.» Luce, dans l'espoir de s'attacher Pierre, avertit Orcan qu'il

viendrait le visiter dans huit jours et qu'il aurait alors besoin

d'entretenir le chevalier vainqueur de Maraban.

Orcan et Pierron, à leur retour, virent arriver au-devant d'eux tous

les hommes de la terre, jonchant de fleurs la voie sur leur passage et

criant: «Bienvenu soit le meilleur de tous les bons, le vainqueur du

roi Maraban!»

Quand ils furent reposés, le roi prenant à part Pierron: «Sire

chevalier, je n'oublie pas ma promesse de ne rien refuser de tout ce

qu'il vous plairait me demander, fût-ce le don de ma couronne.--Grand

merci, sire; je réclamerai de vous une seule chose, elle tournera

mieux à votre profit que vous ne pouvez en ce moment le penser.

Consentez à vous rendre chrétien.» Sans attendre la réponse du roi,

il lui exposa la nouvelle croyance, la fausseté de ses idoles, la

vérité de l'Évangile et les preuves de cette vérité. Si bien qu'après

deux jours d'enseignements, le roi se trouva désabusé, convaincu, et

demanda le baptême. Un ermite, habitant secret de la forêt du

Rond-Pin, le purifia dans les eaux saintes. Tous les habitants de

l'île suivirent un si bon exemple, et personne ne le fit avec plus

d'ardeur que la demoiselle, fille du roi. On changea sur les fonts le

nom d'Orcan en celui de Lamer; et en considération de son premier nom,

l'île qu'il gouvernait ne fut plus, à partir de ce moment, connue que

sous celui d'Orcanie[106].

[Note 106: En anglais: _Orkney_, en français: _Îles Orcades_.]

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 16 / 19 段