qui gémissait d'être contrainte à recevoir ses caresses, et soupirait
après le jour qui la délivrerait de ce monstre. Autant les habitants
de l'île abhorraient le géant Tharus, autant ils aimaient et
plaignaient la belle et vertueuse Recesse. Des fenêtres de son
château, Tharus vit la nef des marchands que les flots poussaient
violemment au rivage. Il se leva, demanda ses armes, la peau de
serpent qui lui servait de heaume, sa masse, un faussart et trois
javelots. Dans cet attirail il alla défier Grimaud qui ne perdit pas
un instant pour lacer son heaume et monter à cheval. L'issue du
combat, longuement raconté, mais dont les vives couleurs sont autant
de lieux communs de ces sortes de descriptions, se termina, comme on
le pense bien, par la mort de Tharus et la délivrance des insulaires,
dont la plupart, suivant l'exemple de la princesse Recesse,
demandèrent et reçurent le baptême. La dame conserva son nom, qui
répondait au sens de _Pleine de bien_; et quant aux autres, chacun
trouva le nom qu'il devait désormais porter tracé dans la paume de sa
main. Il y eut pourtant un certain nombre de païens qui refusèrent le
baptême. Ils firent même une guerre cruelle aux nouveaux chrétiens,
comme on le dira plus tard dans les autres branches du roman.
La dame n'avait pas vu son vaillant libérateur sans éprouver le désir
d'en être aimée; et tout porte à croire que Grimaud eût répondu
volontiers à ce qu'elle attendait de lui, s'il ne se fût souvenu qu'il
venait de lui servir de parrain. Voici comment elle lui raconta son
histoire.
«Parrain,» dit-elle, «mon père, le roi Résus, était allé visiter un de
ses frères en Arphanie, quand il survint dans notre terre d'Arcoménie
une grande flotte de gens de Cornouaille, sortis de la race des géants.
On ne leur opposa pas de résistance. Tharus, un d'entre eux, m'ayant
aperçue sur le bord de la mer comme je m'ébattais avec mes compagnes,
m'enleva, et, charmé de ma beauté, de ma jeunesse, me conduisit bientôt
dans cette île Onagrine dont il avait hérité après la mort de son oncle,
vaincu et tué par le duc Nascien d'Orbérique[99]. Il fallut me résigner
à lui servir de concubine, et à feindre des sentiments bien opposés à
ceux que j'avais réellement. Car, on le dit en commun proverbe: Souvent
déchausse-t-on le pied qu'on aimerait mieux trancher. Vous m'avez
délivrée de ce tyran détesté; mais maintenant que vais-je devenir?
Comment retourner vers mon père, qui ne me pardonnera pas d'avoir
quitté le culte de ses idoles? Comment demeurer ici, quand les habitants
ne m'ont pas fait hommage, et quand je ne suis pas souveraine par droit
héréditaire? Ils ne me porteront révérence qu'autant qu'il leur plaira,
et ne choisiront pas sans doute une femme pour être leur reine. Ah! si
je pouvais compter sur un vaillant et hardi chevalier qui partageât mes
honneurs, je tremblerais moins pour l'avenir.»
[Note 99: Voyez plus haut, page 274.]
Grimaud la consola de son mieux. Il réunit ensuite les nouveaux
chrétiens devant le palais, et leur fit jurer de reconnaître pour leur
souveraine la princesse Recesse, qui reçut leur hommage, et dès lors
cessa de craindre. Grimaud et les marchands prirent congé d'elle, et
après quelques jours de traversée, abordèrent sur les frontières de
Norgalles, en vue de la fameuse _Tour des Merveilles_.
«En quelle contrée abordons-nous?» demanda Grimaud aux six marchands.
«Sire,» répondit l'un d'eux nommé Antoine, «nous sommes à l'entrée du
Northumberland et à la sortie de Norgalles, là où commence le duché de
Galeford, dont le château principal est à la distance de quatre lieues
galloises.--Galeford?» répéta Grimaud, «mais comment savoir si c'est
la ville de ce nom que je cherche?--C'est bien elle,» reprit Antoine,
«car en toute la Grande-Bretagne il n'y a pas d'autre château du même
nom.--Montons donc sur-le-champ, car j'ai la plus grande envie d'y
arriver.»
Ils chevauchent entre deux vallons au milieu de beaux arbres qui
abritaient le plus épais pâturage; cette verdure ombragée s'étendait
de deux journées dans le Northumberland et de trois journées dans le
Norgalles. Une montagne la séparait du château de Galeford. Avant
d'arriver, ils rencontrèrent plusieurs chevaliers qu'ils reconnurent
d'abord comme chrétiens, puis comme attachés aux nouveaux rois de la
contrée. Le premier d'entre eux était Clamacide, un des barons de
Sarras, devenu sénéchal de Northumberland. Ils firent un récit mutuel
des incidents qui leur étaient survenus, comment la cité de Sarras
était prise et celle d'Orbérique assiégée; comment Nascien était
devenu roi de Northumberland, Célidoine roi de Norgalles et époux de
la fille du roi Label; comment Mordrain avait été _Mehaignié_ et
devait attendre pour sa guérison l'avénement du dernier de sa race;
comment enfin Énigée, femme de Joseph, avait mis Galaad au monde, et
la reine Sarracinthe Éliézer, alors dans sa onzième année. Ces récits
émerveillèrent Grimaud, qui se réjouit de tout ce qu'on lui apprit du
jeune Éliézer. La rencontre de Grimaud avec la reine Sarracinthe,
avec Éliézer, avec Nascien, Célidoine et le roi Mehaignié ne fut pas
moins arrosée de douces larmes. Il fut convenu qu'Éliézer demanderait
à ses parents la permission de retourner en Orient avec Grimaud et
l'armée que le roi Mordrain, onze ans auparavant, avait conduite en
Bretagne. La reine Sarracinthe consentit avec douleur au départ de son
fils. Puis toute la compagnie se rendit à l'ermitage où était déposé
le roi Méhaignié, lequel confirma les projets de Grimaud et fit entre
Éliézer et lui le partage de ses domaines de Syrie. Grimaud, quoique
fils naturel, eut le royaume du roi Label, c'est-à-dire l'ancien pays
de Madian, auquel fut réuni le duché d'Orbérique, ancien fief de
Nascien. Éliézer, armé chevalier devant le roi Méhaignié, fut roi de
Sarras qu'ils allaient reconquérir.
Nous les laisserons retourner en Orient, chasser les Égyptiens, tuer
le roi Oclefaus-Seraste et ses deux fils, recevoir enfin l'hommage des
habitants de Sarras, d'Orbérique et de Madian. Si nous entendons
encore parler d'eux, ce sera dans les autres branches du cycle[100].
[Note 100: Ce curieux épisode de Grimaud, emprunté à quelque récit
oriental, est omis dans la plupart des manuscrits du Saint-Graal. Je
ne l'ai même reconnu que dans le nº 2455.]
VII.
MOÏSE, SIMÉON ET CANAAN.--LES TOMBES DE FEU.--LES ÉPÉES DRESSÉES.
Josephe, en quittant le roi Méhaignié, poursuivit le cours de ses
prédications. Le père, le fils et les Juifs convertis qui les avaient
suivis en Occident s'arrêtèrent d'abord dans une ville nommée
Kamaloth[101], et tel fut l'effet de leurs exhortations, que tout le
peuple de la province demanda et reçut le baptême. Le roi Avred le
Roux (Alfred), n'osant résister au mouvement général, feignit d'être
lui-même converti, et, pour mieux tromper Josephe, reçut le baptême de
sa propre main. Mais à peine les chrétiens avaient-ils quitté la ville
pour continuer leurs prédications, en laissant dans Kamaloth douze
prêtres chargés d'entretenir la bonne semence, que le méchant Avred
jeta le masque, renia son baptême et contraignit ses sujets à suivre
son coupable exemple. Les douze prêtres voulurent résister: on les
saisit, on les attacha à la grande croix que Josephe avait fait élever
près de la ville; ils furent battus de verges, puis lapidés par les
mêmes gens qui, peu de temps auparavant, avaient confessé la religion
nouvelle. Ce crime ne pouvait rester impuni. Comme il revenait de
couvrir de boue la croix nouvelle, Avred rencontra sur son chemin sa
femme, son fils et son frère: aussitôt, saisi d'une fureur infernale,
il se jeta sur eux et les étrangla tous trois, en dépit des efforts du
peuple pour les arracher de ses mains. Puis, courant comme un forcené
parmi les rues, il arriva devant un four nouvellement allumé et
s'élança dans le brasier ardent, qui réduisit en cendres son corps
maudit. Effrayés de ce qu'ils venaient de voir, les gens de Kamaloth
ne doutèrent plus du pouvoir du Dieu des chrétiens, et s'empressèrent
d'envoyer des messagers à Josephe pour le prier de leur pardonner et
de les relever de leur apostasie. Josephe revint donc sur ses pas, les
arrosa tous d'eau bénite, reçut de nouveau leur promesse de vivre et
mourir chrétiens, et, jetant les yeux sur la croix encore souillée du
sang des douze martyrs et de la boue qu'on leur avait jetée: «Cette
croix,» dit-il, «sera désormais appelée la _Croix Noire_, en souvenir
de la noire trahison d'Avred le Roux.» Le nom est jusqu'à présent
demeuré. Avant de s'éloigner une seconde fois de Kamaloth, Josephe
institua un évêque et fit construire une belle église sous
l'invocation de saint Étienne martyr.
[Note 101: Aujourd'hui Colchester, à l'extrémité du comté de Sussex.
C'est l'ancienne _Camulodunum_.]
Ici notre romancier se reprend au poëme de Robert de Boron[102].
Durant les courses de Josephe à travers les provinces de la
Grande-Bretagne, il arriva que les provisions vinrent à faire défaut,
et que ses compagnons sentirent les angoisses de la faim. Josephe fit
arrêter l'arche et disposer la table carrée au milieu d'une plaine.
Après avoir dit ses oraisons, il posa le saint vaisseau au milieu de
la table, et s'assit le premier en invitant les chrétiens à suivre son
exemple, pour savourer la divine nourriture réservée à tous ceux dont
les pensées demeuraient pures et chastes.
[Note 102: Voyez plus haut, pp. 143-146.]
Josephe avait eu soin de laisser entre son père et lui l'espace d'un
siége vide. Bron se plaça près de Joseph et tous les autres à la
suite, d'après leur rang de parenté, la table s'étendant d'elle-même
en proportion de ceux qui méritaient d'en approcher. Un seul des
parents de Joseph ne put trouver où s'asseoir; il se nommait Moïse. Il
eut beau aller d'un côté à l'autre, il n'y avait puisqu'un seul siége
à occuper, celui qu'avaient laissé entre eux les deux Joseph.
«Pourquoi ne m'assoirais-je pas là?» se dit-il; «j'en suis aussi digne
que personne.» Cependant Josephe avait posé devant lui le Graal,
qu'une toile recouvrait des trois côtés opposés à son visage; il
sentit l'arrivée de la grâce, et tous les chrétiens assis ne tardèrent
pas à la partager et à la savourer dans un respectueux silence.
Moïse avança d'un pas: comme il se disposait à prendre le siége vide,
Josephe le regarda avec une surprise partagée par les autres chrétiens
que leurs péchés privaient de la grâce. Ceux qui étaient assis virent
alors trois mains sortir d'un blanc nuage, ondoyant comme un drap
mouillé; l'une de ces mains prit Moïse par les cheveux, les deux
autres par les bras; ainsi fut-il soulevé en haut: alors, tout à coup,
entouré de flammes dévorantes, il fut transporté loin de la vue des
convives. L'histoire dit qu'il fut conduit dans la forêt d'Arnantes
(ou Darnantes), et que son corps y demeura au milieu des flammes, sans
en être consumé.
Le châtiment de Moïse ne troubla pas le bonheur dont jouissaient les
convives, au nombre de soixante-dix. À l'heure de tierce, dès qu'ils
revinrent à eux-mêmes, ils ne manquèrent pas, en se levant, de
demander à Josephe ce que Moïse était devenu. «Ne m'interrogez pas;
vous le saurez plus tard.--Au moins,» dit Pierre, «expliquez-nous
comment cette table, qui semble faite pour treize convives, s'étend en
proportion du nombre de ceux qui se présentent.--Elle s'étend,» répond
Josephe, «en faveur de quiconque est digne de s'y asseoir. Celui qui
doit siéger près de moi sera vierge et sans impureté; les autres
doivent rester libres de tout péché mortel. La place vide représente
celle que Judas occupait à la Cène. Après son crime, personne ne l'a
remplie avant que Matthias n'en fût jugé digne. Notre-Seigneur, en me
choisissant pour porter sa parole dans certaines contrées, à l'exemple
des apôtres, m'a donné en garde le saint vaisseau dans lequel son
divin corps est journellement sacré et sanctifié. Plus tard, au temps
du roi Artus, sera établie une troisième table pour représenter la
Trinité.»
Ils continuèrent leur route vers l'Écosse, traversèrent de belles
forêts et atteignirent une grande plaine arrosée d'un vivier limpide.
Alors ils eurent faim, et Josephe les avertit de se mettre tous en
état de recevoir la grâce, petits et grands, justes et pécheurs. Puis,
s'adressant à Alain le Gros, le plus jeune des fils de Bron, il lui
ordonna d'aller tendre un filet sur le vivier. Alain obéit et prit un
grand poisson qui fut aussitôt mis sur la braise et préparé comme il
convenait. Josephe fit mettre les tables et étendre les nappes; ils
s'assirent sur l'herbe fraîche, dans l'ordre accoutumé. «Pierre,» dit
Josephe, «prenez le saint vaisseau, faites avec lui le tour des
tables, pendant que je ferai les parts du poisson.» Dès que Pierre eut
fait ce qui lui était demandé, tous se sentirent remplis de la grâce,
et se crurent nourris des plus douces épices, des plus savoureux mets.
Ils restèrent dans cet état jusqu'à l'heure de tierce.
Bron alors demanda à son neveu ce qu'il entendait faire de ses douze
fils. «Nous saurons d'eux,» répondit Josephe, «quelles sont leurs
dispositions». Les onze premiers souhaitèrent de prendre femmes pour
continuer leur lignée; Alain le Gros seul déclara ne pas vouloir se
marier. C'est lui que le conte appellera désormais le _Riche Pêcheur_,
ainsi que tous ceux qui furent après lui saisis du saint Graal, et
portèrent couronne. Mais cet Alain ne fut pas roi comme eux, et ne
doit pas être confondu avec le roi Alain ou Hélain, issu de Célidoine.
Ajoutons que le vivier dans lequel fut pêché le gros poisson reçut, à
partir de ce jour, le nom de l'_étang Alain_.
Nos chrétiens passent de cette contrée vers les abords de Brocéliande,
que nous devons craindre de confondre avec la célèbre forêt de la
Petite-Bretagne qui portait le même nom, et dont il sera parlé si
souvent dans les autres branches. Près de l'endroit où ils
s'arrêtèrent s'élevait le château de La Roche, autrement nommé
Rochefort. Un païen tout armé se présenta devant Josephe et lui
demanda ce qu'il venait faire, lui et ses compagnons, dans ces
parages. «Nous sommes chrétiens, et notre intention est d'annoncer par
le pays la vérité.--Qu'est-ce que votre vérité?» Josephe alors exposa
les principes de la doctrine chrétienne; le païen, dont l'esprit était
subtil, lui tint tête en cherchant à contester ce qui lui était conté
de Jésus-Christ et de sa douce mère. «Mais enfin,» ajouta-t-il, «si tu
ne mens pas dans ce que tu nous as dit de ton Dieu, je t'offre une
belle occasion de le mettre en évidence. Je vais de ce pas chez mon
frère, atteint d'une plaie jugée incurable par tous les médecins; si
tu parviens à la guérir, je promets de devenir chrétien et de décider
mon frère à suivre mon exemple.--Et moi,» répondit Josephe, «si vous
parlez sincèrement, je promets de rendre à votre frère la meilleure
santé qu'il ait jamais eue.»
Il fit signe à ses compagnons de l'attendre et suivit le cavalier
païen. Arrivés à l'entrée du château, voilà qu'un lion sort de la
forêt voisine, fond sur Agron (c'était le nom du païen) et l'étrangle
comme il eût fait d'un poussin. Josephe continua son chemin sans
paraître ému; mais les gens du pays, qui avaient vu le lion s'élancer
sur Agron, accusèrent Josephe de l'avoir évoqué par ses enchantements;
ils le saisissent, le lient et le conduisent à la forteresse. Comme
ils voulaient le pousser dans une noire prison: «Eh quoi!» leur
dit-il, «je suis venu pour rendre la santé à votre duc Matagran, et
vous me traitez ainsi!» Il avait à peine prononcé ces mots que le
sénéchal du pays s'avance furieux et le frappe de son épée,
précisément à l'endroit où il avait été jadis frappé par l'ange. La
lame se brisa en deux, et le premier tronçon demeura dans la plaie.
«Je suis venu,» dit Josephe, «pour guérir les malades, et c'est vous
qui me blessez! Conduisez-moi soit à votre maître, soit dans le temple
de vos dieux, et vous verrez si vous ne vous êtes pas mépris sur mon
compte.»
On le conduisit au temple, et tout aussitôt il se mit à prêcher la
sainte loi. Le peuple l'écoutait avec attention: «Si,» lui dit-on,
«vous rendez la santé à tous nos infirmes, nous croirons en votre
Dieu.» Josephe se mit alors à genoux et fit une prière fervente; avant
qu'il fût relevé, le tonnerre éclata, une lueur de feu descendit sur
les idoles de Jupin, Mahon, Tervagan et Cahu, et les réduisit en
poudre. Tous ceux qui, parmi les assistants, souffraient de quelque
mal, les boiteux, les aveugles, les borgnes, sentirent qu'ils étaient
délivrés de leurs maux, si bien que c'était à qui demanderait à hauts
cris le baptême.
Matagran, averti de la rumeur, se rendit au temple à son tour: il
avait été, longtemps avant, atteint d'une pointe de flèche qui lui
demeurait en la tête. «Chrétien,» dit-il à Josephe, «je recevrai le
baptême comme toutes ces gens, si tu me guéris et si tu rends la vie à
mon Frère Agron.» Josephe, sans répondre, fait tenir droit le duc
Matagran; il étend les mains autour de sa tête, et fait sur l'endroit
entamé le signe de la croix. On voit aussitôt le fer de la flèche
poindre, sortir, et Matagran s'écrier, transporté de joie, qu'il ne
sent plus la moindre douleur.
Restait Agron dont le corps, déjà séparé de l'âme, lui fut amené.
Josephe haussa la main, fit le signe de la croix, aussitôt on vit les
deux parties séparées de la gorge se rejoindre; Agron se leva et
s'écria qu'il revenait du purgatoire où il commençait à brûler en
flammes ardentes. On conçoit aisément qu'après tant de merveilles, les
deux frères fussent disposés à croire aux vérités de la nouvelle
religion. Pour le sénéchal qui avait blessé Josephe, il vint
humblement demander pardon. Josephe toucha le tronçon de l'épée
demeuré dans la cuisse et le fit sortir de la plaie qui sur-le-champ
se referma. Prenant alors les deux tronçons de la lame: «À Dieu ne
plaise,» dit-il, «que cette bonne épée soit ressoudée, sinon par celui
qui doit accomplir l'aventure du siége périlleux de la Table-Ronde, au
temps du roi Artus; et que la pointe cesse de saigner avant que les
deux parties ne soient rejointes.»
Après avoir ainsi destiné cette épée, Josephe établit des prêtres dans
la contrée, pour y faire le service divin dans une nouvelle église
qu'il dédia à Notre-Dame. Là fut déposée l'épée dans un bel écrin; là
fut aussi mis en terre le frère de Matagran qui ne vécut pas au-delà
de huit jours après sa résurrection[103]. Josephe alors retourna vers
ses compagnons, arrêtés sur la rivière de _Colice_, et leur raconta
toutes les merveilles que Dieu venait d'opérer par son ministère.
[Note 103: Mais, avant de mourir, «Matagran fist mettre en escrit
toutes les paroles que Josephe destinoit de l'espée; et par ce
furent-eles sceues d'oir en oir, et sont encoires jusc'à jourd'ui.»
(Ms. 2453, fº 313.)]
Cette rivière de Colice tombait dans un bras de mer et portait de
grands vaisseaux. Elle traversait la forêt de Brocéliande et fermait
la voie devant eux. Comment la traverser? «Vous avez,» dit Josephe,
«passé de plus grandes eaux. Mettez-vous en prières, et le Seigneur
viendra à notre aide.» Ils se jetèrent à genoux, le visage tourné
vers l'Orient. Bientôt ils voient sortir de la forêt de Brocéliande un
grand cerf blanc, portant au col une chaîne d'argent, et escorté par
quatre lions. Josephe fait un salut en les voyant: le cerf s'avance
vers la Colice, et la passe tranquillement ainsi que les lions, sans
que leurs pieds soient plus mouillés que s'ils eussent traversé une
rivière glacée.
Josephe dit alors: «Vous tous mes parents, qui êtes de la Table du
Saint-Graal, suivez-moi; que les pécheurs seuls attendent un nouveau
secours.» Il suivit la ligne que le cerf avait tracée sur la rivière
en la traversant, et parvint le premier de l'autre côté du rivage, où
tous ses compagnons le rejoignirent, à l'exception des deux grands
pécheurs, Siméon et Canaan.
Or, ce Canaan avait douze frères, qui tous supplièrent Josephe de ne
pas le laisser ainsi abandonné. Josephe, cédant à leurs prières,
repassa la Colice et prit par la main les deux retardataires. Mais, en
dépit de son exemple et de ses exhortations, il ne put les décider à
poser le premier pied sur les eaux, si bien qu'il dut revenir seul à
l'autre bord. Heureusement, en apparence, un vaisseau monté par des
marchands païens passa devant eux. Canaan et Siméon les prièrent de
les prendre sur leur navire pour les transporter de l'autre côté. Les
païens consentirent à les déposer près des autres chrétiens: mais à
peine étaient-ils débarqués qu'une tempête s'éleva; un horrible
tourbillon de vent engloutit le vaisseau et ceux qui le montaient.
«Dieu,» dit alors Josephe, a puni ces païens, apparemment parce qu'ils
nous ont ramené deux faux chrétiens, indignes de rester dans notre
compagnie.»
Puis il leur donna l'explication du grand cerf qu'ils avaient vu.
«C'est,» dit-il, «l'image du Fils de Dieu, blanc parce qu'il est
exempt de souillure. La chaîne de son cou rappelle les liens dont fut
attaché Jésus-Christ avant de mourir: les quatre lions sont les quatre
Évangélistes.»
La forêt de Darnantes confinait à celle de Brocéliande. Les chrétiens
s'engagèrent dans ses détours, et arrivèrent devant un hôpital de
construction très-ancienne. C'est là qu'avait été transporté le corps
de Moïse, et mis dans une tombe de pierre ardente, d'où s'échappaient
des flammes dont la chaleur se répandait à grande distance. «Ah!
Josephe,» s'écria le malheureux, quand il le vit arriver, «ah! digne
évêque de Jésus-Christ, prie notre Seigneur d'adoucir un peu mes
souffrances; non de les terminer, car il ne sera donné de me délivrer
qu'à celui qui, sous le règne d'Artus, occupera le siége périlleux de
la Table-Ronde.» La prière de Josephe fit descendre sur la tombe de
Moïse une pluie bienfaisante qui amortit la violence des flammes, au
point de diminuer de moitié les souffrances du pauvre pécheur. Josephe
et ses compagnons poursuivirent leur voyage. Après avoir reposé dans
une belle plaine, ils allèrent le lendemain de grand matin à la grâce,
c'est-à-dire à la Table du Graal, où tous furent largement repus, à
l'exception de Canaan et de Siméon, le père de Moïse. Cette exclusion
les rendit encore moins dignes d'y participer, par l'envie qu'ils
conçurent aussitôt contre les bons chrétiens, et par leur désir de
tirer une odieuse vengeance de leurs frères. «N'est-ce pas,» se
dirent-ils, «une honte insupportable d'être ainsi privés seuls d'une
faveur prodiguée à nos frères et à tant d'autres?--Qu'ils se gardent
de moi,» reprit Canaan, surtout mes frères, car je suis bien résolu de
ne pas laisser passer la première nuit sans les frapper.--Et moi,» dit
Siméon, «c'est à Pierre, mon cousin, que je m'en prendrai.--Tu feras
bien,» dit Canaan. «Le premier de nous qui aura fini attendra l'autre
sous le figuier que tu vois de ce côté du champ.»
La nuit vint: quand Canaan crut ses frères plongés dans le premier
sommeil, il s'approcha, un couteau à pointe recourbée dans la main.
Tous les douze furent frappés et mis à mort. Pendant qu'il revenait
tranquillement s'asseoir sous le figuier, l'odieux Siméon, armé d'une
pointe envenimée, s'approchait de Pierre endormi, et voulait le
frapper au milieu du corps; mais le couteau alla seulement percer
l'épaule, si bien que Pierre éveillé ne le laissa pas redoubler et se
mit à crier: _Au secours!_ de toutes ses forces. On accourut, on
arriva: «Qu'avez-vous, Pierre?--Vous le voyez au sang qui coule de ma
blessure; c'est Siméon, je l'ai reconnu, qui est ainsi venu pour me
tuer.» On cherche Siméon, on le joint; il n'hésite pas à reconnaître
son crime; il avait voulu tuer Pierre. Autant en dit Canaan quand, à
la vue des douze frères étendus sans vie, les autres chrétiens
demandèrent s'il n'était pas le meurtrier. «Oui, je ne pouvais les
souffrir plus favorisés que je ne l'étais de la grâce et de la Table
du Graal.» Conduits devant Josephe, Bron, le Riche Pêcheur et les
autres, tous dirent qu'il fallait en faire rigoureuse justice. Ils
furent condamnés à être enterrés vivants, à la place même où le crime
avait été commis.