[Note 94: L'autre texte, ms. 747, dit qu'ils approchèrent du royaume

de Norgalles, et devant un château nommé _Calaf_. Il est en effet bien

douteux que les romanciers n'aient pas entendu conduire les chrétiens

dans le pays de Galles.]

À peine installé, Mordrain, obéissant à la voix céleste, partagea le

lit de la bonne reine Sarracinthe, et engendra en elle un fils, plus

tard roi de Sarras. La reconnaissance du roi Mordrain et des dames

avec Nascien et Célidoine est suivie du long récit d'un double combat

entre les Northumberlandois nouvellement convertis et les Norgallois.

On y retrouve plusieurs épisodes de la bataille livrée par Évalac et

Seraphe au roi d'Égypte Tholomée. Ici Crudel, le roi de Norgalles, est

immolé par Mordrain, et les sujets de Crudel consentent à reconnaître

un Dieu qui fait ainsi triompher ceux qui croient en lui. Les deux

Joseph, enfermés dans les prisons de Crudel et privés de nourriture

depuis quarante jours[95], avaient, par bonheur, ainsi que nous

l'avons dit plus haut, été repus par la grâce de Jésus-Christ et du

Graal. Le chevalier, envoyé par Mordrain dans le souterrain où ils

avaient été jetés, fut d'abord ébloui de la clarté dont les arceaux

étaient illuminés, et qui semblait l'effet de trente cierges ardents.

Il appela les deux Joseph, leur apprit la mort de Crudel, l'arrivée de

Mordrain et la conversion des Norgallois: une belle église fut bâtie

dans la cité de Norgalles. Mais ici le roi Mordrain, si lent à croire

et si facilement disposé à la défiance, reçoit le châtiment de sa

curiosité téméraire, comme on le va voir.

[Note 95: C'est une réminiscence des quarante années que Joseph avait

passées dans la Tour dont Vespasien l'avait tiré.]

Josephe avait fait porter dans la chambre de ce prince l'arche qui

contenait le Graal. Les chrétiens se rendirent au service ordinaire,

puis allèrent recevoir la grâce. Le roi, qui lui-même en avait

ressenti les délicieux effets, dit qu'il ne souhaitait rien tant que

de voir de ses yeux, dans l'arche, l'intérieur du sanctuaire d'où

semblait venir le don de cette grâce. Malgré les blessures qu'il avait

reçues dans les combats précédents, il se lève de son lit, passe sur

sa chemise un surcot et s'avance jusqu'à la porte de l'arche, en telle

sorte que sa tête et ses épaules étaient dans l'intérieur. Alors il

considéra la sainte écuelle placée près du calice dont Josephe se

servait pour accomplir le sacrement. Il vit l'évêque revêtu des beaux

vêtements dans lesquels il avait été sacré de la main de Jésus-Christ.

Tout en les admirant, il reportait vivement ses regards sur la sainte

écuelle qui lui offrait bien d'autres sujets d'admiration. Nul esprit

ne pourrait penser, nulle bouche dire tout ce qui lui fut découvert.

Il s'était, jusqu'à présent, tenu agenouillé, la tête et les épaules

en avant: il se relève, et tout aussitôt sent dans tous ses membres un

tremblement, un frisson qui devait l'avertir de son imprudence. Mais

il ne put se décider à faire un mouvement en arrière. Il portait même

la tête plus en avant, quand une voix terrible sortant d'une nuée

flamboyante: «Après mon courroux, ma vengeance. Tu as été contre mes

commandements et mes défenses; tu n'étais pas encore digne de voir si

clairement mes secrets et mes mystères. Résigne-toi donc à demeurer

paralysé de tous les membres, jusqu'à l'arrivée du dernier et du

meilleur des preux, qui, en te prenant dans ses bras, te remettra dans

l'état où tu avais été jusqu'à présent.»

La voix cessa, et Mordrain tomba lourdement comme une masse de plomb:

de tous ses membres il ne conserva que l'usage de la langue, et ne put

de lui-même faire le moindre mouvement. Les premières paroles qu'il

prononça furent: «Ô mon Dieu! soyez adoré! Je vous remercie de m'avoir

frappé; j'ai mérité votre courroux pour avoir osé surprendre vos

secrets.»

Les deux Joseph, Nascien, Ganor, Célidoine, Bron et Pierre, entourant

alors le roi, le saisirent et l'emportèrent sur son lit, non sans

pleurer en voyant son corps devenu mou et flasque, comme le ventre

d'une bête nouvellement écorchée. Pour Mordrain, il répétait qu'au

prix de la santé qu'il avait perdue, il ne voudrait pas ignorer ce

qu'il avait vu dans l'arche. «Qu'avez-vous donc tant vu?» demanda le

duc Ganor.--«La fin,» reprit-il, «et le commencement du monde; la

sagesse de toutes les sagesses; la bonté de toutes les bontés; la

merveille de toutes les merveilles. Mais la bouche est incapable

d'exprimer ce que mes regards ont pu reconnaître. Ne me demandez rien

de plus.»

Sarracinthe et Flégétine arrivèrent à leur tour pour gémir de

l'infirmité du roi Mordrain. Sans perdre de temps, celui-ci fit

approcher Célidoine et sa filleule, la jeune Sarracinthe. «Je vais

vous parler,» leur dit-il, de la part de Dieu. Josephe, il vous faut

procéder au mariage de ces deux enfants; leur union mettra le comble à

tous mes voeux.» Le lendemain, en présence des nouveaux chrétiens de

la cité de Longuetown, Célidoine et la fille du roi de Perse furent

mariés par Josephe; les noces durèrent huit jours, pendant lesquelles

Nascien, le roi de Northumberland, investit son fils du royaume de

Norgalles, et le couronna dans cette ville de Longuetown[96]. Le menu

peuple fit hommage au nouveau souverain, qui disposa généreusement en

leur faveur du grand trésor amassé par le roi Crudel auquel il

succédait.

[Note 96: Longtown est une ville située à l'extrémité septentrionale

du Cumberland: ainsi le Norgalles répond à cette province.]

Ce mariage ne pouvait rester stérile. La jeune Sarracinthe mit au

monde, avant que l'année ne fût révolue, un fils qu'on nomma Nascien

et qui dut succéder à son père.

Après être restés quinze jours à Longuetown, il fallut se séparer; le

saint Graal fut ramené à Galeford avec le roi _Mehaignié_, comme on

désignera maintenant Mordrain; on le transporta péniblement en

litière. Célidoine demeura dans ses nouveaux domaines, et le

romancier, en s'étendant longuement sur ses bons déportements,

remarque qu'il chevauchait souvent de ville en ville, et de châteaux

en châteaux, fondant églises et chapelles, faisant instruire aux

lettres les petits enfants, et gagnant mieux de jour en jour l'amour

de tous ses hommes.

Nascien retourna dans le pays de Northumberland avec Flégétine. Comme

son fils, il fut grand fondateur d'églises, grand ami de l'instruction

des enfants.

À Galeford vinrent, avec le roi Mehaignié, la reine Sarracinthe,

Ganor, Joseph et son fils. Peu de jours après leur arrivée, la femme

de Joseph mit au monde un fils qui, d'après l'avertissement céleste,

fut nommé Galaad le Fort. Le roi Mehaignié, voyant accompli tout ce

qu'il avait souhaité, dit à son beau-frère Nascien: «Je voudrais qu'il

vous plût me transporter dans un hospice ou ermitage éloigné de toute

autre habitation. Le monde et moi n'avons plus aucun besoin l'un de

l'autre; je serais un trop pénible fardeau pour ceux que d'autres

soins réclament. Trouvez-moi l'asile que je désire, pendant que vous

et votre soeur vivez encore: car, si j'attendais votre mort, je

risquerais de rester au milieu de gens qui ne me seraient rien.»

Nascien demanda l'avis de Josephe. «Le roi Mehaignié,» dit l'évêque,

«a raison. Il est bien éloigné du temps où la mort le visitera; nous

ni les enfants de nos enfants ne lui survivrons. Près d'ici, à sept

lieues galloises, nous trouverons le réduit d'un bon ermite qui

l'accueillera et se réjouira de pouvoir le servir. C'est là qu'il

convient de transporter le roi Mehaignié.»

Quand fut disposée la litière sur laquelle on l'étendit, il partit

accompagné du roi Nascien, du duc Ganor, des deux Joseph et de la

reine Sarracinthe. L'ermitage où ils s'arrêtèrent était éloigné,

comme avait dit Josephe, de toute habitation. On lui avait donné le

nom de Milingène, qui en chaldéen a le sens de «engendré de miel», en

raison des vertus et de la bonté des prudhommes qui l'avaient tour à

tour occupé. On déposa le roi Mehaignié à l'angle avancé de l'autel,

sur un lit enfermé dans une espèce de prosne en fer[97]. De là

pouvait-il voir le _Corpus Domini_ toutes les fois que l'ermite

faisait le sacrement. Dans l'enceinte de fer était pratiquée une

petite porte qui lui permettait de suivre des yeux le service de

l'ermite. Quand il fut là déposé, le roi demanda qu'on lui présentât

l'écu qu'il avait autrefois porté en combattant Tolomée-Seraste, et

qui sur un fond blanc portait l'empreinte d'une croix vermeille. On le

pendit au-dessus du lit, et le roi Mehaignié dit en le regardant:

«Beau sire Dieu! aussi vrai que j'ai vu sans en être digne une partie

de vos secrets, faites que nul ne tente de pendre cet écu à son col,

sans être aussitôt châtié, à l'exception de celui qui doit mener à

fin les merveilles du royaume aventureux, et mériter d'avoir après moi

la garde du vaisseau précieux.» On verra que Dieu accueillit

favorablement cette prière. Depuis ce moment, le roi Mehaignié ne prit

aucune autre nourriture qu'une hostie consacrée par l'ermite, et que

celui-ci lui posait dans la bouche, après la messe. Il était entré

dans l'ermitage l'an de grâce 58, la veille de la saint Barthélemy

apôtre.

[Note 97: «Et firent son lit environner de prosne de fer.» (Ms. 2455.

fº 257.) _Prosne_ doit venir non de _proeconium_, mais de

_proscenium_, et le sens primitif doit être barre de tribune, ou

échafaud avancé; de là le prône du curé. On appelle encore, bien que

l'Académie ne le dise pas, la petite porte à claire-voie, que l'on

ouvre et ferme quand la véritable porte est ouverte, un _prône_.]

La reine Sarracinthe résista à toutes les prières que lui firent

Nascien, Ganor et les deux Joseph pour retourner avec eux à Galeford.

Elle préféra demeurer auprès du roi Mehaignié, jusqu'aux jours où,

plus avancée dans sa grossesse, elle revint à Galeford pour donner

naissance à l'enfant qui lui avait été prédit, et qui fut nommé

Éliézer. Quittons maintenant la Grande-Bretagne, où déjà nous avons

établi les rois Mordrain, Nascien et Célidoine, où sont nés les

infants Nascien, Galaad et Éliézer, et retournons pour la dernière

fois en Syrie et en Égypte[98].

[Note 98: Le curieux épisode qu'on va lire a été supprimé dans le plus

grand nombre des manuscrits et dans les deux éditions gothiques du

XVIe siècle.]

VI.

HISTOIRE DE GRIMAUD.

Grimaud, nous l'avons dit, était un fils naturel du roi Mordrain.

Après le départ de son père, il s'était rendu dans Orbérique pour

défendre cette ville assiégée par le roi d'Égypte, successeur de

Tolomée-Seraste. Il avait alors seize ans, et déjà c'était un

bachelier incomparable; grand, beau, gracieux, vaillant, rempli de

sagesse. Il chantait bien, il avait appris les lettres tant

chrétiennes que païennes. Son arrivée dans Orbérique, en ranimant le

courage des assiégés, fut le signal d'une heureuse succession de

sorties et d'attaques dans lesquelles il conserva toujours l'avantage.

Le récit de ces combats multipliés semble animer le romancier d'une

verve toujours nouvelle. Ce ne sont que surprises, stratagèmes,

combats acharnés, prudentes retraites. Grimaud forme toujours les

meilleurs plans, combat toujours aux premiers rangs, immole les chefs

les plus redoutés, et sait le mieux profiter de ses avantages. Après

avoir résisté sept ans aux Égyptiens, les habitants d'Orbérique

s'accordèrent à désirer de le voir succéder à leur roi Mordrain, dont

on n'espérait plus le retour. Mais Grimaud aurait cru commettre un

méfait en acceptant la couronne, avant d'être assuré que son père y

eût renoncé. Et quand il vit qu'il ne pourrait résister au voeu des

gens du pays, il quitta furtivement la ville. Puis, dès qu'il se vit à

l'abri des poursuites, il renvoya le seul écuyer qui l'avait

accompagné, pour avertir Agénor, gouverneur de Sarras, qu'il avait

résolu de visiter l'Occident, dans l'espoir d'y retrouver son père et

de le décider à revenir.

Il commença sa quête en entrant vers la chute du jour dans une forêt.

Le chant des oiseaux et la douceur du temps l'avaient plongé dans une

profonde rêverie, d'où il n'était sorti qu'en sentant une branche

d'arbre contre laquelle s'était heurté son front. Il était engagé dans

une voie peu sûre; il voulut continuer, et fit bientôt rencontre d'une

quarantaine de fourrageurs égyptiens qui menaçaient de mort un pauvre

ermite, s'il ne leur découvrait un trésor caché, suivant eux, près de

sa retraite. Attaquer les malfaiteurs, les frapper, les tuer ou mettre

en fuite, fut pour Grimaud l'affaire d'un moment; le bon ermite,

après l'avoir remercié, le retint pour la nuit dans son ermitage et

lui prédit la meilleure fortune, s'il n'oubliait pas, dans le cours de

ses aventures, trois recommandations: la première, de préférer les

chemins ferrés aux voies étroites et peu battues; la seconde, de ne

prendre jamais pour confident ni pour compagnon un homme roux; la

troisième, de ne jamais loger chez le vieux mari d'une jeune femme.

Grimaud promit de suivre les bons avis du pieux solitaire. Puis il

revêtit ses armes à l'exception du heaume, monta à cheval et continua

sa route à travers la forêt. Bientôt il fit rencontre d'une caravane

de marchands réunis autour d'une belle fontaine qu'ombrageait un grand

sycomore. Ces voyageurs reposaient pour donner à leurs chevaux le

temps de paître. Grimaud les salua; les marchands, reconnaissant à ses

armes, à son écu, à son grand coursier, qu'ils avaient devant eux un

chevalier, se levèrent et le prièrent de partager leur repas. Grimaud

accepta, et, de son côté, leur fit offre de services. «Nous devons,»

disent les marchands, «gagner à l'entrée de la nuit l'hôtel d'un de

nos amis; mais il y a pour y arriver un pas assez difficile à

traverser; nous vous prions de vouloir bien nous accompagner et

d'accepter le même gîte.--J'y consens; prenez seulement les devants,

restez dans le chemin le mieux frayé, et je ne tarderai pas à vous

rejoindre.»

Ils partirent pendant que Grimaud, retenu par l'agrément du lieu, se

laissait surprendre au sommeil. En se réveillant, il remonta et suivit

le meilleur chemin jusqu'à la sortie de la forêt; mais, arrivé là, il

entendit de grands cris, un grand cliquetis d'armes. C'est que les

marchands, engagés dans un étroit sentier qui semblait plus direct,

avaient été assaillis par une bande de quinze voleurs, pourvus de

chapeaux de fer et de gambesons, armés d'épées, de couteaux aigus et

de grandes plommées. Ils ne trouvaient qu'une faible résistance de la

part de gens qui n'avaient d'autre arme que des épées et des bâtons.

Plusieurs furent blessés, les autres se répandirent çà et là en

appelant à leur aide, tandis que les larrons détroussaient leurs

quarante chevaux chargés des plus précieuses marchandises. Grimaud,

entendant des cris, se hâta de lacer son heaume, et revint sur ses pas

jusqu'au chemin fourché que les marchands avaient eu, malgré son avis,

l'imprudence de choisir: il atteignit les brigands et renversa les

premiers qui se présentèrent. À mesure qu'il les désarçonnait, les

marchands dispersés revenaient à lui et achevaient de tuer ceux qu'il

avait abattus. Sauvés par la valeur du chevalier inconnu, ils lui

rendirent mille actions de grâces. «Qu'au moins,» dit Grimaud, «cela

vous apprenne à ne jamais quitter la grande voie pour le chemin de

traverse.»

Le château, c'est-à-dire la ville fortifiée dans laquelle se trouvait

l'hôtel des marchands, se nommait Methonias. Elle était entourée de

murs et de belles et fortes tournelles, habitée par nombre de

bourgeois riches et aisés. L'hôte chez lequel ils arrivèrent était

d'un grand âge: il avait une femme jeune et belle, mais assez

orgueilleuse pour refuser de partager le lit de son vieil époux.

Les marchands descendirent les premiers; Grimaud en arrivant vit à

l'entrée de la porte le prud'homme, et près de lui sa femme, brillante

et richement parée, comme pour une grande fête annuelle. Il se souvint

de la recommandation de l'ermite et détourna son cheval. «Quoi! sire,»

lui dirent les marchands, «ne voulez-vous héberger avec nous? L'hôte

est riche et courtois, vous n'avez pas à craindre d'être mal reçu.--Il

en sera ce que vous voudrez, mais je trouve cet hôtel dangereux pour

vous et pour moi. Je prendrai logis près de vous, non avec vous.»

Il frappa à la maison voisine, occupée par un bachelier de prime

barbe, dont la femme brune, belle, gracieuse et de même âge, aimait

son mari autant qu'elle en était aimée. Six des marchands, pour ne

pas laisser Grimaud sans compagnie, voulurent partager son hôtel. Le

bachelier et la dame vinrent à leur rencontre, et les accueillirent en

gens des mieux appris. Les chevaux, conduits à l'étable, furent

abondamment fournis de litière, d'avoine et de foin; l'hôte reçut la

lance, l'écu et le heaume du chevalier; la dame prit son épée et le

conduisit dans une belle chambre où elle le désarma, prépara l'eau

chaude dont elle voulut elle-même laver son visage et son cou noirci

et camoussé par les armes et les luttes précédentes; elle l'essuya

avec une toile blanche et douce, puis lui mit sur les épaules un

manteau vert fourré d'écureuil, pour prévenir le passage trop subit du

frais à l'excessive chaleur. Alors le chevalier monta au solier: avant

de penser à reposer, il alla s'appuyer sur la fenêtre, pour recevoir

le vent frais; car on était en été, et la chaleur était grande.

Comme il laissait courir son regard çà et là, il aperçut un clerc aux

cheveux roux, mais élégamment vêtu, qui allait et venait devant

l'hôtel du prud'homme. La jeune épouse du vieillard avança bientôt la

tête, et le clerc, après lui avoir témoigné l'intention de passer la

nuit avec elle, s'éloigna. Grimaud vint alors prendre place au souper

plantureux et bien servi. Les nappes ôtées, ils allèrent, le

bachelier, les six marchands et Grimaud, promener dans le jardin,

pendant que la dame faisait dresser les lits dans une chambre du

rez-de-chaussée dont la porte et les fenêtres s'ouvraient comme on

voulait sur la rue. Cela fait, elle rejoignit les hôtes dans le

jardin. «Tout,» leur dit-elle, «est prêt, et vous pourrez aller

reposer quand il vous plaira.» On donna de nouveau pâture de blé aux

chevaux, et le bachelier se sépara d'eux. Grimaud fit un premier

somme, se vêtit, vint à la fenêtre et écouta si tout dans la rue était

tranquille.

Il était alors environ minuit. Grimaud ne fut pas longtemps sans

entendre le clerc frapper à la porte où reposait la dame de l'autre

hôtel. Il la vit sortir en chemise, le corps seulement enveloppé d'un

léger et court manteau. Aussitôt ils s'embrassèrent, firent leur

volonté l'un de l'autre sur la voie même, avant de rentrer ensemble

dans la maison. Peu de temps après qu'ils eurent fermé la porte sur

eux, Grimaud entend des cris perçants, des gémissements étouffés. Il

prend son épée et sort sans être aperçu de personne. Le bruit

augmente, on entend crier: «Au larron! au larron!» Et cependant le

clerc, monté au solier et n'osant revenir par où il était entré,

s'élançait par la fenêtre sur la voie. Mais un des marchands l'avait

prévenu et avait tenté de le frapper de son bâton; le clerc venait

d'esquiver le coup quand Grimaud courut à lui l'épée nue: l'obscurité

de la nuit ne lui permettant pas de bien distinguer le clerc, il

l'atteignit seulement au talon, qu'il sépara du pied et qu'il ramassa,

pendant que le clerc, surmontant la douleur de sa blessure,

s'éloignait à toutes jambes; Grimaud, de son côté, rentra dans son

logis, se recoucha et dormit jusqu'au jour.

Au matin, les marchands furent grandement surpris en voyant deux de

leurs compagnons blessés, le corps et la gorge ensanglantés et près de

rendre l'âme. Leurs trousses avaient été ouvertes, mais non vidées,

parce que le temps avait fait défaut au larron qui les avait aussi

cruellement traités. Quel était le coupable? Comment, dans une maison

aussi honorablement connue, avait-on pu préparer un pareil guet-apens?

On se perdait en soupçons, en conjectures. Un malfaiteur était sorti

de la maison en entendant les cris: _Au larron!_ il avait été vu, et

l'un des marchands l'avait frappé: le prévôt, le châtelain, toléraient

donc des larrons dans la ville: qui maintenant voudrait y séjourner,

quand on y commettait impunément de pareils crimes? Le châtelain,

personne fort honnête et fort loyale, ressentait un profond chagrin;

mais nul indice ne le mettait sur la trace des malfaiteurs.

Grimaud dit au châtelain: «Si vous m'en croyez, sire, vous ferez

passer devant le corps des trois victimes tous les gens de cette

ville, sans exception. Quand le tour des coupables arrivera, on ne

doit pas douter que les plaies qu'ils ont faites ne se rouvrent et ne

saignent de nouveau.--Je ferai,» dit le châtelain, «ce que vous

demandez.»

Tous les habitants, sans exception d'âge ou de sexe, furent avertis de

se rendre sur la place où les corps étaient exposés. À mesure qu'ils

passaient, Grimaud leur faisait tourner les talons, sans donner raison

de cette action. Quand tous les bourgeois furent passés: «C'est

maintenant,» dit Grimaud, «le tour des clercs.» On les avertit, et le

clerc roux eut beau se cacher et feindre une maladie, il fallut se

présenter comme les autres. Å peine parut-il sur la place que les

plaies des morts crevèrent et répandirent des ruisseaux de sang.

Grimaud s'approcha et lui fit mettre à nu les pieds. «Pourquoi

n'avez-vous qu'un talon?--Parce,» dit l'autre, «que je me suis coupé

par mégarde en fendant une bûche.--Vous mentez,» répond Grimaud, «vous

l'avez perdu au moment où vous veniez de sauter d'une fenêtre, à telle

enseigne que je l'ai recueilli; le voici.» On rapprocha le talon du

pied qui l'avait perdu, et le clerc, ne pouvant plus dissimuler,

avoua tout ce qu'il avait fait. «Quelle était donc ton intention,

traître roux?--De tuer tous les marchands, d'emporter ce qu'ils

possédaient, et de passer en terres lointaines avec la dame qui

m'avait donné son amour.»

«--Je te sais bon gré de tes aveux,» reprit le châtelain, «mais

dis-moi, le maître et la dame de la maison savaient-ils et

approuvaient-ils ce que tu entendais faire?--Ni l'un ni l'autre,» dit

le clerc. «Il n'y a pas au monde de meilleur homme que le mari; quant

à sa femme, elle a mis tout en usage pour me détourner de mes projets.

Je fus même obligé de la menacer de mort si elle en parlait à

personne; et c'est pour avoir, en se retirant, poussé de grands

gémissements, que l'éveil fut donné et que les cris me forcèrent à

prendre la fuite.»

«Il ne reste plus,» dit le châtelain, «qu'à faire bonne justice.» On

amena un roncin vigoureux; le clerc fut étroitement lié à la queue,

traîné par les rues de la ville et à travers champs, jusqu'à ce que

ses membres, détachés l'un après l'autre, fussent jetés et dispersés

çà et là. Quant à la dame, elle fut enfermée dans une tour pour le

reste de ses jours. Le prud'homme conserva le bon renom qu'il

méritait; on enterra les trois marchands tués, on pansa ou guérit les

autres; et, comme il y avait sur le rivage de la mer, à sept lieues de

Methonias, un navire qui les attendait pour les transporter en

Grande-Bretagne, Grimaud accepta l'offre qu'ils firent tous de le

conduire. Les marchands, en prenant congé de leur hôte, lui laissèrent

pour marquer leur reconnaissance un des chevaux que les larrons de la

forêt avaient abandonnés. Grimaud entendit la messe, sella son cheval,

et revêtit ses armes à l'exception du heaume (car en ce temps-là les

chevaliers ne se mettaient pas en chemin sans être armés). Puis il

prit congé de son hôte et du châtelain, que Grimaud reconnut pour un

proche parent, et qui lui avait fait le meilleur accueil du monde.

Ils trouvèrent la nef sur le rivage et se mirent en mer. Les premières

journées furent belles: un vent favorable les fit passer devant l'île

d'Ipocras, et côtoyer sans danger la roche du Port-Périlleux. Mais au

sixième jour une forte tempête les jeta violemment sur la côte de

l'île qu'on appelait _Onagrine_.

L'île Onagrine était habitée par Tharus le grand, un géant féroce qui

n'avait pas moins de quatorze pieds à la mesure de ce temps, et avait

voué aux chrétiens une haine implacable; si bien qu'il faisait mourir

tous ceux qu'il soupçonnait de tenir à la foi nouvelle.

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 14 / 19 段