Il fut sur-le-champ descendu. L'empereur, en le voyant venir, courut

au-devant et lui jetant les bras au cou: «Ah! mon cher Ipocras, qui

vous a pu faire une pareille honte?--Sire,» répondit-il tristement,

«je ne sais, et, quand je le connaîtrais, je ne saurais dire pourquoi.

Je dois attendre patiemment le moment d'en avoir satisfaction.»

Quelque soin que prît l'empereur de lui en faire dire plus, il ne put

y parvenir; Ipocras, évitant avec grand soin de parler de rien qui pût

rappeler sa triste aventure.

Seulement, à partir de ce jour, il cessa de visiter les malades et de

répondre à ceux qui vinrent le consulter sur leurs infirmités.

L'empereur, auquel tout le monde se plaignait du silence d'Ipocras,

eut beau le prier, il répondit qu'il avait perdu toute sa science, et

qu'il ne la pourrait retrouver qu'après avoir obtenu vengeance de la

honte qu'on lui avait faite.

Revenons maintenant à la belle dame, la plus heureuse d'entre toutes

les femmes, pour avoir ainsi trompé le plus sage des hommes. Elle ne

s'en tint pas encore là; mais, faisant venir un orfèvre de Rome

qu'elle connaissait beaucoup, et, comme elle, venu des parties de la

Gaule, elle lui dit, sous le sceau du secret, ce qu'elle avait fait

d'Ipocras. «Je vous prie maintenant,» lui dit-elle, «de disposer pour

moi une table dorée de votre meilleur travail, avec l'image d'Ipocras

au moment où il entre dans la corbeille, à laquelle tiendra une corde.

Dès que vous l'aurez faite, vous attendrez la nuit, et vous la

porterez vous-même sur le pilier où sont déjà les images d'Ipocras et

de Gaius. Surtout, si vous aimez votre vie, faites que personne ne

sache rien de tout cela.» L'orfèvre promit tout, et la table qu'il

exécuta fut plus belle, l'image d'Ipocras plus fidèle que la dame ne

l'avait espéré.

Quand il fut parvenu secrètement à la fixer sur le pilier, durant une

nuit des plus sombres, toute la ville la vit flamboyer le lendemain

aux premiers rayons du soleil. Ce fut pour tous un nouveau sujet de

surprise et de chuchotements qui tournaient encore à la honte

d'Ipocras: on se souvenait de son aventure, on se demandait qui

pouvait l'avoir aussi bien représentée. L'empereur était alors absent

de la ville: quand il y revint, un de ses premiers soins fut de

paraître aux fenêtres avec Ipocras. Ayant arrêté les yeux sur les deux

images: «Quel sens a cette nouvelle table,» dit-il au philosophe, «et

qui a pu oser la placer sans mon ordre?--Ah! Sire,» répondit Ipocras,

n'y voyez-vous pas l'intention d'ajouter à ma honte? Si vous m'aimez,

ordonnez, je vous prie, que la table et les statues soient abattues

sur-le-champ; autrement, je quitterai la ville et vous ne me reverrez

jamais.»

L'empereur fit ce qu'Ipocras désirait, et c'est ainsi qu'on perdit le

souvenir du séjour du grand médecin dans la ville et de ses

merveilleuses guérisons. La dame ne s'en félicita que plus d'avoir

réduit à néant la renommée de celui qu'on disait le plus sage des

hommes. Pour Ipocras, on ne le vit plus rire et se jouer avec les

dames: il restait dans sa chambre et répondait à peine à ceux qui se

présentaient pour jouir de son entretien. Un jour qu'il était

tristement appuyé à l'une des fenêtres du palais, il vit sortir, d'un

trou pratiqué sous les degrés, un nain boiteux et noir, au visage

écrasé, aux yeux éraillés, aux cheveux hérissés, en un mot, la plus

laide créature que l'on pût imaginer. Le malheureux vivait des reliefs

de la table et des aumônes que lui faisaient les gens du palais.

L'empereur, ému de compassion, lui avait permis de placer dans ce trou

un méchant lit et d'en faire sa demeure ordinaire.

Ipocras choisit ce monstre pour l'instrument de sa vengeance. Il alla

cueillir une herbe dont il connaissait la vertu, fit sur elle un

certain charme, et quand il l'eut conjurée comme il l'entendait, il

s'en vint au bossu, et se mit à parler et plaisanter avec lui.

«Vois-tu,» lui dit-il, «cette herbe que je tiens à la main? Si tu

pouvais la faire toucher à la plus belle femme, à celle que tu

aimerais le mieux, tu la rendrais aussitôt amoureuse de toi, et tu

ferais d'elle ta volonté.--Ah!» reprit le bossu, «vous me gabez, sire

Ipocras. Si j'avais une herbe pareille, j'éprouverais sa vertu près de

la plus belle dame de Rome, celle qui vint de Gaule.--Promets-moi,»

reprend Ipocras, «que tu ne la feras toucher à nulle autre et que tu

me garderas le secret.--Je vous le promets sur ma foi et sur nos

dieux.»

L'herbe fut donnée, et le lendemain, de grand matin, le nain se plaça

sur la voie que l'on suivait pour aller au temple. Quand la dame de

Gaule passa devant lui, il s'approcha, et, tout en riant: «Ah! Madame,

que vous avez la jambe belle et blanche! Heureux le chevalier qui

pourrait la toucher!» La dame était en petits souliers ouverts que

l'on appelle escarpins; le nain l'arrêta par le pan de son hermine,

et, portant l'autre main sur le soulier étroitement chaussé, appliqua

l'herbe sur le bas de la jambe, en disant: «Faites-moi l'aumône,

Madame, ou donnez-moi votre amour.» La dame passa tête baissée sans

mot répondre: mais sous sa guimpe elle ne put se tenir de sourire.

Arrivée au temple avec les autres, elle se sentit tout émue et ne put

dire sa prière. Elle devint toute rouge, en ne pouvant détourner du

nain sa pensée: si bien qu'elle fit un grand effort pour ne pas

revenir à l'endroit où il lui avait parlé. Elle ne suivit pas ses

demoiselles au retour du temple, mais retourna précipitamment à sa

chambre, se jeta sur son lit, fondit en larmes et en soupirs tout le

reste du jour et la nuit suivante. Quand vint la minuit, tout éperdue,

elle quitta sa couche, et s'en alla seule vers le repaire du nain,

dont la porte était demeurée entr'ouverte. Elle y pénétra, comme si

elle eût été poursuivie. «Qui est là?» dit-elle.--«Dame!» répondit le

nain, «votre ami, qui vous attendait.» Aussitôt elle se précipita sur

lui, les bras ouverts, et l'embrassa mille fois. L'heure de primes

arriva qu'elle le tenait encore fortement serré contre son beau corps.

Or Ipocras, averti par son valet, l'avait vue arriver aux degrés. Il

courut éveiller l'empereur: «Venez, Sire, voir merveilles, venez, vous

et vos chevaliers.» Ils descendirent le degré, et arrivèrent au lit du

nain, qu'ils trouvèrent amoureusement uni à la belle Gauloise

échevelée.

«En vérité,» dit l'empereur en parlant à ses chevaliers, «voilà bien

ce qui prouve que la femme est la plus vile chose du monde.»

L'emperière, bientôt appelée à voir ce tableau, en témoigna une honte

extrême en songeant que toutes les autres femmes souffriraient de

l'affront. Comme l'empereur ne voulut pas permettre à la dame de

rentrer au palais dans ses chambres, il n'y eut personne à Rome qui ne

vînt la visiter sur la couche de l'affreux nain, qu'elle ne pouvait,

malgré son dépit, s'empêcher de regarder amoureusement. Telle était

l'indignation générale qu'on parlait de mettre le feu au lit et de les

brûler tous deux: mais Ipocras s'y opposa vivement, et se contenta

d'engager l'empereur à les marier et à donner à la dame la charge de

lavandière du palais. Le mariage fut donc célébré à deux jours de là;

on leur donna dix livrées de terre et un logis près des degrés. La

dame savait travailler en fils d'or et de soie: elle fit des

ceintures, des aumônières, des chaperons de drap ornés d'oiseaux et de

toute espèce de bêtes; elle amassa dans sa nouvelle condition de

grandes richesses, dont elle fit part au nain, qu'elle ne cessa

d'aimer uniquement, jusqu'à sa mort; et quand, après dix ans, elle le

perdit, elle demeura en viduité et ne voulut jamais entendre à d'autre

amour.

Ainsi parvint Ipocras à se venger de la belle dame gauloise, et à

prouver que la sagesse de l'homme pouvait l'emporter sur la subtilité

de la femme. Dès lors il reprit son ancienne sérénité. Il consentit à

visiter, à guérir les malades, et à faire l'agrément des dames et des

demoiselles, avec lesquelles il passait tout le temps qu'il ne donnait

pas soit à l'empereur, soit à ceux qui se réclamaient de sa haute

science.

C'est en ce temps-là qu'un chevalier, revenant à Rome après un grand

voyage, se rendit au palais, où l'empereur, après l'avoir fait asseoir

à sa table, lui demanda de quel pays il arrivait. «Sire, de la terre

de Galilée, où je vis faire les choses les plus merveilleuses à un

homme de ce pays. C'est pourtant un pauvre hère; mais il faut avoir

été témoin de ses oeuvres pour y ajouter la moindre foi.--Voyons,» dit

Ipocras, «racontez-nous ces grandes merveilles.--Sire, il fait voir

les aveugles, il fait entendre les sourds, il fait marcher droit les

boiteux.--Oh!» fit Ipocras, «tout cela, je le puis faire aussi bien

que lui.--Il fait plus encore: il donne de l'entendement à ceux qui en

étaient privés.--Je ne vois en cela rien que je ne puisse faire.--Mais

voilà ce que vous n'oseriez vous vanter d'accomplir: il a fait revenir

de mort à vie un homme qui durant trois jours avait été dans le

tombeau. Pour cela, il n'eut besoin que de l'appeler: le mort se leva

mieux portant qu'il n'avait jamais été.»

«Au nom de Dieu,» dit Ipocras, «s'il a fait ce que vous contez là, il

faut qu'il soit au-dessus de tous les hommes dont on ait jamais

parlé.--Comment,» dit l'empereur, «l'appelle-t-on?--Sire, on l'appelle

Jésus de Nazareth, et ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'il ne

soit un grand prophète.--Puisqu'il en est ainsi», dit Ipocras, «je

n'aurai pas de repos avant d'être allé en Galilée pour le voir de mes

propres yeux. S'il en sait plus que moi, je serai son disciple; et, si

j'en sais plus que lui, je prétends qu'il soit le mien.»

Il prit congé de l'empereur à quelques jours de là, et se dirigea vers

la mer. Dans le port arrivait justement Antoine, roi de Perse, menant

le plus grand deuil du monde pour son fils Dardane, qui venait de

succomber après une longue maladie[92]. Ipocras, apprenant ces

nouvelles, descendit de sa mule et alla trouver le roi; puis, sans lui

parler, il se tourna vers la couche où Dardane était étendu comme

celui qu'on se dispose à ensevelir. Il l'examina avec attention: le

pouls ne battait plus, les lèvres seules, légèrement colorées,

laissaient quelque soupçon d'un dernier souffle de vie. Il demanda un

peu de laine, il en tira un petit flocon qu'il posa devant les narines

du gisant. Ipocras vit alors les fils légèrement venteler, et, se

tournant aussitôt vers le roi Antoine: «Que me donnerez-vous, Sire, si

je vous rends votre fils?--Tout ce qu'il vous conviendra de

demander.--C'est bien! je ne réclamerai qu'un don; et je vous en

parlerai plus tard.» Alors Ipocras prit un certain électuaire, qu'en

ouvrant la bouche du malade, il fit pénétrer sur la langue. Quelques

minutes après, Dardane poussa un soupir, ouvrit les yeux et demanda

où il était. Ipocras ne le perdit pas un instant de vue, le ramena

peu à peu des bords du tombeau à la plus parfaite santé, si bien que,

le huitième jour, il put se lever et monter à cheval comme s'il

n'avait jamais eu le moindre mal. Cette guérison fit encore plus de

bruit que celle de Gaius; les simples gens disaient qu'il avait

ressuscité un mort, et qu'il était un dieu plutôt qu'un homme; les

autres se contentaient de le regarder comme le plus grand, le plus

sage des philosophes.

[Note 92: Légende géminée ou deux fois employée. Voyez plus haut

l'histoire de la guérison de Gaius.]

Antoine ne savait comment il pourrait reconnaître le grand service

qu'Ipocras venait de lui rendre; et, comme son intention était d'aller

visiter le roi de Tyr, qui avait épousé sa fille, il proposa à Ipocras

de le conduire en Syrie. Ils se mirent en mer, et arrivèrent après une

heureuse traversée. Antoine, en présentant Ipocras à son gendre, lui

raconta comment il avait rendu la santé à son fils, et le roi de Tyr

prit en si grande amitié le philosophe qu'il s'engagea, comme Antoine,

à lui accorder tout ce qu'il lui demanderait, à la condition de rester

quelque temps auprès de lui.

Ce prince avait une fille de l'âge de douze ans, très-belle et

avenante, autant qu'on pouvait l'imaginer. Ipocras ne fut pas

longtemps sans en devenir amoureux. Un jour, se tenant entre le roi

de Perse et celui de Tyr: «Chacun de vous,» leur dit-il, «me doit un

don. Le moment est venu de vous acquitter. Vous, roi de Tyr, je vous

demande la main de votre fille. Et vous, roi de Perse, je vous demande

de faire en sorte qu'elle me soit accordée.» Les deux rois, d'abord

fort étonnés, demandèrent le temps de se conseiller. «En vérité,» dit

le roi de Tyr, «je n'entends pas que ma fille me fasse manquer à mon

serment.--Je vous approuve,» reprit le roi Antoine, «car, pour

m'acquitter envers Ipocras, j'irais jusqu'à vous enlever la

demoiselle, afin de la lui donner.» Ainsi devint Ipocras le gendre du

roi de Tyr; les noces furent belles et somptueuses. On s'étonnerait

aujourd'hui d'un semblable mariage; mais autrefois les philosophes

étaient en aussi grand honneur que s'ils avaient tenu le plus puissant

état. Les temps sont bien changés.

Après les noces, Ipocras, s'adressant à ceux qui connaissaient le

mieux la mer, les pria de lui indiquer une île voisine de Tyr qui lui

offrît une habitation agréable et sûre. Ils lui indiquèrent l'île

alors appelée _au Géant_, parce qu'elle avait appartenu à un des plus

puissants géants dont on ait parlé, et qu'avait mis à mort Hercule,

parent du fort Samson. Ipocras s'y fit conduire, et, la trouvant bien

à son gré, donna le plan de ces belles constructions, dont les

messagers en quête de Nascien avaient admiré les dernières traces.

Or la fille du roi de Tyr, orgueilleuse de sa naissance, avait à

contre-coeur épousé un simple philosophe: elle ne put l'aimer, et ne

songeait qu'aux moyens de le tromper et de se défaire de lui. Il n'en

était pas ainsi d'Ipocras, qui la chérissait plus que lui-même, mais

qui, depuis l'aventure de la dame de Gaule, ne se fiait en aucune

femme. Il avait fait une coupe merveilleuse dans laquelle tous les

poisons, même les plus subtils, perdaient leur force, par la vertu des

pierres précieuses qu'il y avait incrustées. Maintes fois, sa femme

lui prépara des boissons envenimées, qu'elle détrempait du sang de

crapauds et couleuvres; Ipocras les prenait sans en être pour cela

moins sain et moins allègre: si bien qu'elle s'aperçut de la vertu de

la coupe. Alors elle fit tant qu'elle parvint à s'en emparer; tout

aussitôt elle la jeta dans la mer. Grand dommage assurément, car nous

ne pensons pas qu'on l'ait encore retrouvée.

Il en fit une autre aussitôt, moins belle, mais de plus grande vertu;

car il suffisait de la poser sur table pour enlever à toutes les

viandes qu'on y étalait leur puissance pernicieuse. Il fallut bien que

la méchante femme renonçât à l'espoir de faire ainsi mourir son mari.

Et c'était déjà beaucoup de l'avoir détourné de se rendre en Judée

pour y voir les merveilles accomplies par Notre-Seigneur Jésus-Christ,

qui eût été son sauveur, comme il sera celui de tous les hommes qui

ont cru et qui croiront en lui.

Il arriva que le roi Antoine, tenant grande cour, fit prier Ipocras de

venir le voir: Ipocras y consentit, emmenant avec lui sa femme, qu'il

aimait toujours sans qu'elle lui en sût le moindre gré. La cour fut

grande et somptueuse, les festins abondants et multipliés. Un jour, en

sortant de table, après avoir bu et mangé plus que de coutume, Ipocras,

voulant prendre l'air, conduisit sa femme devant les loges, ou galeries,

qui répondaient à la cour. Comme ils étaient appuyés sur le bord des

loges, ils virent passer devant eux une truie en chaleur que suivait un

verrat. «Regardez cette bête,» dit alors Ipocras. «Si on la tuait au

moment où elle est ainsi échauffée, il n'est pas d'homme qui pût

impunément manger de la tête.--Sire, que dites-vous là?» fit sa femme.

«Comment! on en mourrait, et sans remède?--Assurément; à moins qu'on ne

bût aussitôt de l'eau dans laquelle la hure aurait été cuite.»

La dame fit grande attention à ces paroles: elle n'en laissa rien

voir, sourit et changea de conversation. On entendit alors le son des

tambours et des instruments; Ipocras la quitta pour aller aux

ménétriers. Elle, sans perdre de temps, appela le maître-queux, et lui

désignant la truie: «Monseigneur Ipocras désire manger de la tête de

cette bête à souper, ayez soin d'en mettre dans son écuelle: voici

pour votre récompense. Et vous aurez encore soin, quand la tête sera

préparée, de jeter l'eau dans laquelle elle aura bouilli sur un tas de

pierres ou dans un fumier.--Je n'y manquerai pas,» dit le queux. Il

accommoda la tête; on corna le souper, les nappes furent mises; quand

on eut lavé, le roi s'assit, et fit placer Ipocras et les autres. Or,

Ipocras était l'homme du monde qui aimait le mieux un rôt de tête de

porc. Dès qu'il en vit son écuelle chargée, il se fit un plaisir d'en

manger. Mais à peine le premier morceau eut-il passé le noeud de la

gorge qu'il sentit une grande oppression dans son pouls et dans son

haleine. Alors son premier mot fut: «Je suis un homme mort, et je

meurs par ma faute; qui n'est pas maître de son secret ne l'est pas de

celui des autres.» Il quitta la table aussitôt, courut à la cuisine et

demanda au maître queux l'eau dans laquelle avait été mise la tête de

la truie.--«Je l'ai jetée,» dit l'autre, sur le fumier que vous

voyez.» Ipocras y courut, essaya d'aspirer quelques gouttes de cette

eau, mais en vain; la fièvre, une soif ardente le saisit: et quand il

sentit qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre, il fit

approcher le roi et lui dit: «Sire, je ne devais avoir confiance en

aucune femme, je meurs par ma faute.--Ne connaissez-vous,» dit

Antoine, «aucun remède?--Il y en a bien un; ce serait une grande table

de marbre qu'une femme entièrement nue parviendrait à chauffer au

point de la rendre brûlante.--Eh bien! faisons l'essai, et, puisque

votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous étendrons

sur le marbre.--Oh! non,» dit Ipocras, «elle en pourrait

mourir.--Comment!» reprit le roi, «je ne vous comprends pas. Vous

craignez pour la vie de celle qui vous donne la mort! Tout le monde

doit la haïr, et vous l'aimez encore! Oh! que c'est bien là nature

d'homme et de femme! Plus nous les aimons, plus nous plions devant

leurs volontés, et plus elles se donnent de mal afin de nous perdre.»

Mais Ipocras parlait ainsi pour mieux assurer sa vengeance. La dame

fut donc étendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant

peu à peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant

Ipocras, qui ne put s'empêcher de dire: «Elle voulait ma mort, elle

ne l'a pas vue, je vivrai plus qu'elle. Je demande au roi, pour

dernière grâce, qu'il me fasse conduire dans l'île qui, désormais,

sera nommée l'île d'Ipocras. Je désire que mon corps soit déposé dans

la tombe qu'on trouvera sous le portique, et qu'on trace sur la dalle

de marbre les lettres qui diront:

«_Ci-gît Ipocras, qui souffrit et mourut par l'engin et la malice des

femmes_[93].»

[Note 93: Cette belle légende d'Hippocrate, ou Ipocras, a été mise, à

partir du XVe siècle, sur le compte de Virgile. Elle a été plusieurs

fois imprimée, avec le titre: «_Les faits merveilleux de Virgile_.]

V.

LES CHRÉTIENS ARRIVENT LES UNS APRÈS LES AUTRES SUR LES CÔTES DE LA

GRANDE-BRETAGNE.

On ne retrouve pas, et il s'en faut de beaucoup, dans toutes les

parties du Saint-Graal, l'agrément de l'histoire d'Ipocras et de la

nef de Salomon. Le romancier n'évite pas les répétitions, les

digressions ascétiques, les incidents qui font perdre de vue le but.

Nous passerons rapidement à travers ces landes péniblement arides. Au

point où nous sommes arrivés, il nous reste à conduire tous les

nouveaux chrétiens sur le rivage de la Grande-Bretagne où les attend

déjà Joseph d'Arimathie. Tandis que les deux belles-soeurs, la reine

Sarracinthe et la duchesse Flégétine, soupirent après le retour des

cinq messagers qu'elles ont envoyés en quête de leurs époux, le jeune

Célidoine, comme on l'a vu plus haut, a retrouvé son père Nascien dans

l'_Île Tournoyante_ où il avait été transporté. De là, recueillis par

la nef de Salomon, ils ont pu rejoindre en pleine mer le navire qui

conduisait le roi Mordrain.

Quant aux messagers, nous les avons laissés dans l'île d'Ipocras avec

la demoiselle de Perse, fille du roi Label; ils y sont visités à

plusieurs reprises et par le démon, qui, sous diverses formes, les

invite à revenir au culte des idoles, et par Jésus-Christ, qui les

fortifie dans leur nouvelle créance. Le roi Mordrain et le duc Nascien

nous ont habitués déjà aux épreuves de ce genre. Disons seulement que,

s'étant remis en mer, ils rejoignent ceux qu'ils cherchaient. Mais à

peine se sont-ils reconnus, que saint Hermoine, cet ermite auquel

Nascien avait dédié une église dans sa ville d'Orbérique, fend les

eaux sur un léger esquif et vient prendre Célidoine pour le conduire

en Grande-Bretagne. Cependant Mordrain et Nascien retournent en

Orient, sans doute pour avoir occasion d'introduire dans leurs récits

un nouveau personnage, le fils naturel du roi de Sarras, nommé Grimaud

ou Grimal, le Grimaldi des Italiens. Ses aventures nous occuperont

tout à l'heure. Disons tout de suite que Nascien, avant d'obéir au

nouvel ordre céleste qu'il reçoit de retourner en Occident, est arrêté

par le géant Farin, parent éloigné de Samson _Fortin_, ou le fort, et

par Nabor, son sénéchal, que Flégétine avait envoyé pour l'obliger à

revenir à Orbérique. Le géant est tué par Nabor, et Nabor est frappé

de mort subite, au moment où il va lui-même immoler Nascien. La nef de

Salomon transporte ensuite sur le rivage du pays de Galles Nascien et

les chrétiens qui n'avaient pas su profiter de la chemise de Josephe,

pour faire cette longue traversée. Dans la ville de Galeford, Nascien

retrouve son fils Célidoine travaillant à convertir le duc Ganor. Le

roi de Northumberland veut obliger Ganor à garder ses idoles, et perd

une grande bataille; Nascien lui tranche la tête, est reconnu roi de

Northumberland, et les habitants de la contrée reçoivent la religion

que les Asiatiques leur apportent.

Il y avait pourtant à Galeford cinquante obstinés qui, pour éviter le

baptême, résolurent de quitter le pays. À peine entrés en mer, une

horrible tempête engloutit leur vaisseau et rejette leurs cadavres sur

le rivage. Ganor, sur l'avis de Josephe, fit élever une tour fermée de

murailles sous lesquelles on déposa le corps des cinquante naufragés.

Ce monument, appelé la Tour du _Jugement_ ou des _Merveilles_, donnera

lieu plus tard à de grandes aventures. La tour brûle d'un feu

permanent qui en défend l'approche aux profanes, et trois chevaliers

de la cour d'Artus pourront seuls pénétrer dans l'enceinte, avant

d'accomplir les épreuves qui doivent précéder la découverte du Graal.

Pour l'évêque Josephe, après avoir achevé la conversion des habitants

du Northumberland, il revient sur ses pas et entre dans le pays de

Norgalles. Là règne le roi Crudel, qui, loin de recevoir avec bonté

les chrétiens, les fait jeter en prison et défend qu'on leur porte la

moindre nourriture. Jésus-Christ devient alors leur pourvoyeur, et,

pendant les quarante jours que dure leur captivité, ils croient, grâce

à la présence du saint Graal, que toutes les meilleures épices leur

sont abondamment servies.

Le roi Mordrain, avant d'être une seconde fois averti de quitter

Sarras, avait confié le gouvernement de son royaume aux deux barons

auxquels il se fiait le plus, tandis que Grimaud, son fils bâtard,

résidait dans la ville de Baruth ou Beyrout. Mordrain reparut en

Bretagne avec une armée considérable, cette fois emmenant avec lui la

reine Sarracinthe, la duchesse Flégétine et la fille du roi Label,

baptisée sous ce même nom de Sarracinthe. Un seul incident marque la

traversée de Mordrain.

Le châtelain de la Coine (Iconium), qui faisait partie de la flotte,

nourrissait depuis longtemps un coupable amour pour la duchesse

Flégétine; mais il la savait trop vertueuse pour la solliciter. Un

démon offrit de lui rendre la duchesse favorable, s'il voulait faire

un pacte avec lui. Le châtelain renia Dieu et fit hommage au malin

esprit, lequel, prenant aussitôt les traits de Flégétine, permit au

châtelain d'assouvir sa passion criminelle. Alors une violente tempête

s'éleva sur la mer et menaça d'engloutir toute la flotte; un saint

ermite, éclairé par un songe, conseille au roi d'arroser d'eau bénite

le vaisseau qui portait le châtelain. On voit aussitôt la fausse

duchesse entraîner dans l'abîme le châtelain de la Coine, en criant:

«J'emporte ce qui m'appartient.» L'orage s'apaise, et la flotte fend

tranquillement les flots jusqu'à l'endroit de la Grande-Bretagne où

l'Humbre tombe dans la mer, à trois petites lieues de Galeford[94].

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 13 / 19 段