où le duc Nascien venait d'être transporté. Sa grande foi lui avait
permis d'y entrer et de bien considérer le lit, la couronne et l'épée.
Mais il ne put conserver jusqu'à la fin sa robuste créance, et, à la
vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, étaient de la couleur
primitive du bois qui les avait fournis: «Non,» dit-il, «je ne puis me
persuader que tant de merveilles soient réelles: il faut qu'il y ait
ici quelque chose de mensonger.» À peine eut-il prononcé ces mots que
la nef s'entr'ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer.
Heureusement il se hâta de recommander son âme à Dieu, et, à force de
nager, il regagna l'île Tournoyante, d'où il était passé dans la nef:
alors il demanda pardon à Dieu, pria beaucoup, s'endormit, et, quand
il se réveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi
sa route.
Nous laisserons Nascien dans l'île Tournoyante, et nous vous parlerons
de son fils.
* * * * *
Célidoine était né sous les plus heureuses influences célestes. Le
soleil était en plein midi quand sa mère l'avait mis au monde;
aussitôt on avait vu l'astre rebrousser chemin vers l'horizon, et la
lune paraître au couchant dans tout son éclat. On en conclut que
l'enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait
avoir un homme, et on lui donna le nom de Célidoine, c'est-à-dire,
donné par le ciel.
Cet enfant, que l'odieux Calafer avait fait enfermer dans le même
souterrain que son père, avait été délivré d'une façon non moins
miraculeuse. Après l'enlèvement de Nascien, dont nous avons parlé, le
tyran avait ordonné que l'on précipitât Célidoine du sommet de la plus
haute tour d'Orbérique: à peine les bourreaux de Calafer l'eurent-ils
laissé tomber que neuf mains dont les corps étaient cachés par un
nuage l'arrêtèrent et le transportèrent au loin. C'est à quelques
jours de là que la foudre céleste avait atteint Calafer.
Les traversées de Célidoine offrent moins d'incidents que celles de
Mordrain et de Nascien. Les neuf mains qui l'avaient enlevé le
conduisent dans une île lointaine où vient aborder le roi de Perse
Label, dont il explique les songes multipliés, dont il prédit la mort
prochaine et qu'il décide à recevoir le baptême, la veille de sa mort.
Puis, abandonné dans une légère nacelle à la merci des flots par les
Persans qui lui reprochaient d'avoir converti leur souverain, il fait
rencontre de la nef de Salomon, dans laquelle il lui est permis
d'entrer et qui le conduit dans l'île Tournoyante où il retrouve son
père Nascien. Après s'être mutuellement raconté leurs aventures
précédentes, ils rentrent dans la nef de Salomon qui les mène dans une
autre île habitée par un cruel géant. Nascien, pour le combattre, va
prendre l'épée de David, qu'il tire de son mystérieux fourreau; mais
aussitôt la poignée s'en détache et la lame tombe à terre devant lui.
Il reconnaît alors qu'il a témérairement agi en voulant se servir de
l'arme destinée au dernier de ses descendants; puis, apercevant une
autre épée couchée près de la première, il la prend, va combattre le
géant et le frappe d'un coup mortel. Ils remontent ensuite dans la nef
de Salomon et continuent leur voyage, dont la direction est abandonnée
à la volonté céleste, jusqu'à ce qu'ils rencontrent la nacelle du roi
Mordrain qui, en rapprochant de l'épée de David la poignée que Nascien
en avait séparée, voit les deux parties se rejoindre comme elles
étaient auparavant[89]. Puis une voix leur ordonne de quitter
sur-le-champ la nef et de rentrer dans la nacelle qui leur avait
amené le roi Mordrain. Nascien, plus irrésolu que les deux autres,
sent une épée flamboyante descendre sur son épaule gauche et y faire
une large et douloureuse ouverture. «C'est,» dit une voix «la punition
de la faute que tu as commise en tirant du fourreau l'épée de David.»
La douleur contraignit Nascien de tomber à terre, mais ne put lui
arracher le moindre murmure. Il crut au contraire que cette blessure
était un nouveau témoignage de l'amour que Dieu lui portait, puisqu'il
le punissait en ce monde au lieu de lui préparer une seconde vie
éternellement malheureuse.
[Note 89: Variante de la lance qui blessa Joseph, fut brisée et
ressoudée par un ange.]
Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune
Célidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la
duchesse Flégétine, femme de Nascien, demeurées dans le royaume de
Sarras après l'éloignement de leurs époux.
IV.
VOYAGE DES MESSAGERS EN QUÊTE DE MORDRAIN, DE NASCIEN ET DE CÉLIDOINE.
La nouvelle de la mort de Calafer et de la disparition de Nascien fut,
on peut le croire, un grand sujet d'étonnement pour la bonne et belle
duchesse Flégétine. Nascien son époux lui apparut bientôt en songe,
pour la consoler et l'avertir que Dieu voulait les réunir un jour et
établir leur postérité dans une contrée lointaine, vers Occident. La
dame prit aussitôt la résolution de quitter sa ville d'Orbérique et de
suivre pour sa _quête_ la direction assez vague que la vision lui
avait indiquée. Elle venait de partir, accompagnée d'un vavasseur
loyal, quand la reine Sarracinthe, écoutant une impulsion analogue,
chargeait cinq fidèles sergents d'entreprendre un autre voyage en
quête de Mordrain. Les messagers partirent, munis d'un bref qui
devait, à l'occasion, leur servir de lettres de créance, et où se
trouvaient indiqués le but de leur voyage et l'histoire des épreuves
subies par le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine.
Les cinq prud'hommes prirent leur chemin vers Égypte, et arrivèrent
dans la ville de Coquehan, patrie de l'aïeul de la bonne dame Marie
l'Égyptienne. Avertis, dans un songe, qu'ils faisaient fausse route,
et que celui qu'ils cherchaient errait en ce moment sur la mer de
Grèce, ils revinrent sur leurs pas et entrèrent dans Alexandrie, où
ils ensevelirent un de leurs compagnons qui n'avait pu supporter la
chaleur excessive du climat.
Sur le rivage ils aperçurent une nef qui semblait abandonnée. Grande
fut leur surprise, en l'abordant, de trouver sur le pont et dans le
fond de la nef deux cents cadavres. Ils regardèrent çà et là, et
découvrirent enfin une jeune dame qui fondait en pleurs. Comment et
par quelle aventure se trouvait-elle en pareil lieu? «Seigneurs,» leur
dit-elle, «si vous promettez de m'épargner, je vous le dirai: les gens
que vous voyez étaient sujets du roi Label, mon père; il prit envie,
il y a quelque temps, au roi Ménélau, un de mes oncles, d'aller voir
son fils, gouverneur de Syrie. Il se mit en mer et me permit de
l'accompagner. Le roi de Tarse, qui depuis longtemps était en guerre
avec lui, ayant avis de son départ, fit équiper un grand nombre de
nefs et vint croiser et attaquer la nôtre. Le combat fut long et des
plus acharnés, mais il fallut céder au nombre; mon oncle mourut les
armes à la main: ceux qui l'accompagnaient eurent le même sort; c'est
eux dont les corps sont étendus devant vous. Par une sorte de
compassion pour ma jeunesse, la vie que j'aurais tant désiré perdre me
fut laissée. C'est à vous de voir s'il ne conviendrait pas mieux de me
faire mourir.»
Les messagers furent touchés de ce récit, mais résolurent de profiter
de la nef pour continuer leur quête. Ils demandèrent à la fille du roi
Label s'il lui conviendrait de les accompagner. La demoiselle répondit
que, s'ils s'engageaient à ne pas lui faire de honte, elle les
suivrait volontiers partout où il leur plairait d'aller. Leur premier
soin fut d'aviser au moyen de débarrasser la nef de tous les cadavres,
et de les mettre à l'abri de la dent des ours et des lions. Aidés par
les gens du pays, ils creusèrent une large fosse où furent déposés les
deux cents corps; on les recouvrit d'une large pierre avec cette
inscription: _Ci-gisent les gens de Label, tués par ceux de Tarse; les
messagers en quête de Nascien les ensevelirent par un pieux respect
de leur humanité_[90]. Ils garnirent ensuite la nef de tout ce qui
pouvait les soutenir durant une traversée aussi aventureuse; mais
vainement cherchèrent-ils un pilote: la nuit venue, ils s'endormirent
tous dans la nef. Comme les voiles étaient restées tendues, voilà
qu'un souffle puissant ébranla le vaisseau, le poussa en pleine mer,
si bien que le lendemain, au réveil, ils n'aperçurent plus le rivage
et se trouvèrent sans maître et sans pilote, voguant aussi rapidement
que l'émerillon quand on le poursuit ou qu'il poursuit une proie.
[Note 90: «Par pitiet d'umaine semblance» (fº 143 vº).]
Ils ne manquèrent pas de se mettre à genoux, et d'implorer à chaudes
larmes la protection céleste. Le matin du quatrième jour, leur nef fut
poussée contre une île hérissée de rochers et se fendit en quatre
morceaux. Des quatre messagers, deux furent noyés, les deux autres
gagnèrent les rochers qui bordaient cette île. Pour la demoiselle,
elle se soutenait sur une planche en implorant la pitié de ses
compagnons de voyage. L'un d'eux, au risque de se noyer lui-même, ôta
ses vêtements, s'élança vers elle à la nage, et la traîna jusqu'à
l'endroit qui les avait recueillis.
Alors ils regardèrent de tous côtés et aperçurent à la droite de la
roche un petit sentier qui conduisait à la cime d'une montagne fermée
par les rochers du rivage opposé. À mesure qu'ils avançaient, ils
découvraient de bonnes terres, des vergers, des jardins depuis
longtemps incultes; puis un château grand et fort à merveille, bien
que plusieurs pans de muraille en fussent abattus. Dans une enceinte
démantelée s'élevait un palais ruiné, mais somptueux, construit en
marbre de couleurs variées, dont plusieurs piliers étaient encore
debout. Quel prince avait possédé, quel maître avait pu construire un
si merveilleux édifice? En regardant de tous côtés, ils découvrirent,
sous un portique de marbre incrusté d'or, d'argent et d'agate, un lit,
le plus riche du monde, dont les quatre pieds étaient émaillés et
couverts de pierres précieuses. Sous le lit avait été déposée une
tombe d'ivoire ornée de figures d'oiseaux et sur laquelle on lisait en
lettres d'or: _Ci-gît Ipocras, le plus grand des physiciens, qui fut
trompé et mis à mort, par l'engin et la malice des femmes._
* * * * *
L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de
tous les hommes dans l'art de physique. Il vécut longtemps sans être
grandement renommé; mais une chose qu'il fit à Rome répandit en tous
lieux le bruit de sa science incomparable.
C'était au temps de l'empereur Augustus César. Ipocras en entrant dans
Rome fut étonné de voir tout le monde en deuil, comme si chacun des
citoyens eût perdu son enfant. Une demoiselle descendait alors les
degrés du palais; il l'arrête par le giron et la prie de lui apprendre
la cause d'une si grande douleur: «C'est,» lui répond cette
demoiselle, «que Gaius, le neveu de l'empereur, est en ce moment mort
ou peu s'en faut. L'empereur n'a pas d'autre héritier, et Rome fait à
sa mort la plus grande perte du monde, car c'était un très-bon et
très-beau jeune homme, bien enseigné, large aumônier envers les
pauvres gens, humble et doux envers tout le monde.--Où est le corps?»
demanda Ipocras.--«Dans la salle de l'empereur.»
Si l'âme, pensa Ipocras, n'est pas encore partie, je saurai bien la
faire demeurer. Il monte les degrés du palais, et trouve à l'entrée de
la chambre une foule qui ne semblait pas permettre de passer outre.
Toutefois il rejette en arrière le capuchon de son manteau, enfonce
son chapeau «de bonnet [91],» pousse et se glisse tellement entre les
uns et les autres qu'il arrive au lit du jeune Gaius. Il le regarde,
pose sa main sur la poitrine, sur les tempes, puis sur le bras à
l'endroit du pouls: «Je demande,» dit-il, «à parler à l'empereur.»
[Note 91: «Son chapel de bonnet.» Ms. 2455, fº 145. Le bonnet était,
je crois, la bourre de soie; nous avons plus tard transporté à la
coiffure le nom du tissu.]
L'empereur arrive: «Sire, que me donnerez-vous si je vous rends votre
neveu sain et guéri?--Tout ce que vous demanderez. Vous serez à jamais
mon ami, mon maître.--En prenez-vous l'engagement?--Oui, sauf mon
honneur.--Oh! quant à votre honneur,» répond Ipocras, «vous n'avez
rien à craindre, je le tiens plus cher que tout votre empire.»
Alors il tira de son aumônière une herbe qu'il détrempa dans la
liqueur d'une fiole qu'il portait toujours sur lui; puis, faisant
ouvrir les fenêtres, il desserra les dents de Gaius avec son petit
canivet, et fit pénétrer dans la bouche tout ce qu'il put de son
breuvage. Aussitôt l'enfant commence à se plaindre et entr'ouvre les
yeux; il demande à voix basse où il était. Qu'on juge de la joie de
l'empereur! Chacun des jours suivants, Gaius sentit la douleur
diminuer et les forces revenir, si bien qu'au bout d'un mois il fut
aussi sain, aussi bien portant qu'il eût jamais été.
Dès ce moment on ne parla plus que d'Ipocras dans Rome; tous les
malades venaient à lui et s'en retournaient guéris. Il parcourut les
environs de Rome et conquit ainsi l'amour et la reconnaissance de tous
ceux qui réclamèrent son secours. Il ne demandait jamais de salaire,
mais on le comblait de présents, si bien qu'il devint très-riche. Ce
fut en vain que l'empereur lui offrit des terres, des honneurs; il
répondit qu'il n'avait rien à souhaiter s'il avait son amour.
Seulement il consentit à vivre au pain, au vin et à la viande de
l'empereur, et à recevoir de lui ses robes. Mais cela ne suffisait pas
au coeur de César Auguste, et voici le moyen qu'il imagina pour
reconnaître ce qu'Ipocras avait fait pour lui.
Il fit élever au milieu de Rome un pilier de marbre plus haut que la
plus haute tour, et par son ordre on plaça au sommet deux images de
pierre, représentant, l'une Ipocras, l'autre Gaius. De la main gauche,
Ipocras tenait une tablette sur laquelle était écrit en grandes
lettres d'or:
_C'est Ipocras, le premier des philosophes, lequel mit de mort à vie
le neveu de l'Empereur, Gaius dont voici l'image._
Le jour même où ces images furent découvertes, l'empereur prit Ipocras
par la main et le conduisit aux fenêtres de son palais d'où l'on
pouvait voir le pilier. «Quelles sont,» dit Ipocras, «ces deux
images?--Vous pouvez bien le voir,» répond l'empereur; «vous savez
assez de lettres pour lire celles qui sont là tracées.--Elles sont
bien éloignées,» dit Ipocras. Cependant il prit un miroir et avisa les
lettres. Il les vit retournées, mais n'en reconnut pas moins ce
qu'elles signifiaient. «Sire,» dit-il à l'empereur, «vous auriez bien
pu, sauf votre grâce, vous dispenser de dresser ces images: je n'en
vaudrai pas mieux pour elles. Elles ont coûté grand, et peu valent.
Mon véritable gain, c'est votre amour que j'ai conquis. Et, comme dit
la vieille sentence: Qui à prud'homme s'accompagne est assez payé de
son service.»
Dans le temps qu'Ipocras était en si grand honneur à Rome, une dame,
née des parties de Gaule, vint séjourner dans cette noble ville. Elle
était d'une grande beauté; tout annonçait en elle une naissance
illustre. Elle serait venue pour épouser l'empereur, qu'elle n'eût pas
porté des vêtements plus riches et mieux assortis à sa personne.
L'empereur, en la voyant si belle, voulut qu'elle fût de son hôtel,
qu'elle prît de ses viandes. On lui donna pour elle seule une chambre,
et des dames et demoiselles pour lui faire compagnie. Elle vivait déjà
depuis quelque temps à Rome, quand un jour l'empereur, Ipocras et
quelques autres chevaliers de la cour s'arrêtèrent devant sa chambre.
Dès qu'elle les entendit parler, elle entr'ouvrit sa porte, et les
rayons du soleil, qui frappaient alors sur l'or dont les deux images
étaient décorées, vinrent retomber sur son visage et l'éblouirent au
point de l'empêcher de voir l'empereur. À quelques moments de là,
voulant savoir ce qui l'avait ainsi éblouie, elle aperçut les deux
images sur le pilier; on lui dit que c'était Gaius, le neveu de
l'empereur, et celui qui avait ramené Gaius de mort à vie,
c'est-à-dire Ipocras, le plus sage des philosophes. «Oh!» reprit-elle,
«celui-là qui peut ramener un homme de mort à vie n'est pas encore né.
Que cet Ipocras soit le premier des philosophes, j'y consens; mais, si
je voulais m'en entremettre, je n'aurais besoin que d'un jour pour en
faire le plus grand fou de la ville.»
Le mot fut rapporté à Ipocras, qui le prit en dédain, parce qu'il
avait été dit par une femme. Toutefois il pria l'empereur de lui
donner les moyens de voir celle qui avait ainsi parlé.--«Je vous la
montrerai demain, quand nous irons faire nos prières au Temple.» De
son côté, la dame, à partir de ce jour, prit un plus grand soin de se
parer, pour arrêter plus sûrement les regards d'Ipocras.
Le lendemain, à heure de Primes, l'empereur alla, comme il en avait
l'habitude, au Temple, et mena Ipocras avec lui. Ils se placèrent aux
siéges réservés des clercs. La dame de Gaule eut soin de se mettre en
face, et, quand elle se leva pour l'offrande, on admira la beauté de
son visage et de ses vêtements. L'empereur alors faisant un signe à
Ipocras: «La voilà,» dit-il. Ipocras suivit des yeux la dame à
l'aller et au retour; elle, en passant devant leurs siéges, jeta sur
lui à la dérobée un regard doux et amoureux; puis, revenue à sa place,
elle ne cessa de le regarder, si bien qu'Ipocras fut aussitôt troublé,
surpris et enflammé. À la fin du service, il eut grand'peine à
regagner son hôtel, se mit au lit et resta plusieurs jours sans
manger, le coeur gonflé, les yeux remplis de larmes, et tellement
confus qu'il aimait mieux se laisser mourir que d'en révéler la cause.
Toute la ville de Rome fut consternée en apprenant que le grand
philosophe était atteint d'un mal qu'il ne pouvait ou ne voulait
guérir. Son hôtel était constamment rempli des gens qui venaient
demander s'il n'y avait aucune espérance de le sauver. Un jour toutes
les dames de la cour se réunirent pour aller le voir, et du nombre se
trouva la belle Gauloise, dans la plus riche parure du monde. Quand il
les eut toutes remerciées de leur visite, et qu'elles commencèrent à
prendre congé, il fit avertir la belle dame de rester, pour lui parler
un instant seul à seule. Elle se douta déjà de son intention, et
revenant près de son lit: «Ipocras, beau doux ami,» lui dit-elle,
«est-il vrai que vous désiriez me parler? Je suis prête à faire tout
ce qu'il vous plaira de demander.--Ah! dame,» répondit Ipocras, «je
n'aurais pas le moindre mal, si vous m'aviez dit cela plus tôt. Je
meurs par vous, pour l'amour dont vous m'avez brûlé. Et si je ne vous
ai entre mes bras, comme amant pouvant tout réclamer de son amie, je
n'éviterai pas de mourir.--Que dites-vous là?» répond la dame, «mieux
vaudrait que je fusse morte, moi et cent autres telles que moi, à la
condition de vous laisser vivre. Reprenez courage: buvez, mangez,
tenez-vous en joie; nous prendrons notre temps, et je n'entends rien
vous refuser.--Grand merci, dame: pensez à votre promesse, quand vous
me reverrez à la cour.»
Elle sortit, et Ipocras, à partir de ce moment, revint en couleur, en
bonne disposition. Il ne refusa plus les aliments, se leva, et
quelques jours suffirent pour que la nouvelle de la guérison du grand
philosophe se répandît dans toute la ville. Il reparut à la cour, et
Dieu sait l'accueil et la belle chère qu'on lui fit; mais personne ne
le reçut plus gracieusement que la dame gauloise qui, mettant sa main
dans la sienne, le fit monter au haut de la tour du palais, jusqu'aux
créneaux auxquels une longue et forte corde était attachée.
«Voyez-vous cette corde, bel ami?» dit-elle.--«Oui.--Savez-vous quel
est son usage? Nullement.--Je vais vous le dire. Dans une des chambres
de la tour où nous sommes est enfermé Glaucus, le fils du roi de
Babylone. On ne veut pas que sa porte soit jamais ouverte: quand il
doit manger on pose sa viande dans la corbeille que vous voyez
attachée près de la terre, et on la fait monter jusqu'à la petite
fenêtre qui répond à sa chambre. Beau très-doux ami, écoutez-moi bien;
si vous souhaitez faire de moi votre volonté, vous viendrez devant la
fenêtre de ma chambre, au-dessous de celle de Glaucus: dès qu'il fera
nuit, vous vous placerez dans la corbeille; nous tirerons la corde
jusqu'à nous, moi et ma demoiselle; vous entrerez, et nous pourrons
converser librement jusqu'au point du jour: vous descendrez comme vous
serez monté, et nous continuerons à nous voir aussi souvent qu'il nous
plaira.»
Ipocras, loin d'entendre malice à ces paroles, remercia grandement la
dame et promit bien de faire ce qu'elle lui proposait, sitôt que la
nuit serait venue, et que l'empereur serait couché. Mais il arrive
trop souvent qu'on se promet grand plaisir de ce qui doit causer le
plus d'ennui, et ce fut justement le cas d'Ipocras. Il ne pouvait
détourner les yeux du solier où reposait la dame qu'il devait visiter,
et il lui tardait de voir arriver la nuit. Enfin les sergents
cornèrent le souper: les nappes mises, l'empereur s'assit et fit
asseoir autour de lui ses chevaliers et Ipocras, auquel chacun
portait honneur: car il était beau bachelier, le teint brun et
amoureux, agréable en paroles, et toujours vêtu de belles robes. Il
but et mangea beaucoup au souper, il fut plus avenant, mieux parlant
que jamais, comme celui qui comptait avoir bientôt joie et liesse de
sa mie. Au sortir de table, l'empereur annonça qu'il irait le
lendemain chasser avant le point du jour, et se retira de bonne heure,
tandis qu'Ipocras passa chez les dames pour converser et s'ébatre avec
elles jusqu'au moment où chacun prit congé pour aller reposer. Minuit
arriva: quand tout le monde fut endormi du premier sommeil, Ipocras se
leva, se chaussa, se vêtit et s'en vint doucement au corbillon. La
dame et sa demoiselle étaient en aguet à leur fenêtre: elles tirèrent
la corde jusqu'à la hauteur de la chambre où Ipocras pensait entrer;
puis elles continuèrent à tirer, si bien que, le corbillon s'éleva
plus de deux lances au-dessus de leur fenêtre. Alors elles attachèrent
la corde à un crochet enfoncé dans la tour, et crièrent: «Tenez-vous
en joie, Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous.»
Or ce corbillon n'était pas là pour transporter les denrées au fils du
roi de Babylone: il servait à exposer les malfaiteurs avant d'en faire
justice, comme les piloris établis aujourd'hui dans les bonnes
villes. On peut juger quelles furent la douleur et la confusion
d'Ipocras en entendant les paroles de la dame, et en se voyant ainsi
trompé. Il demeura dans cette corbeille toute la nuit et le lendemain
jusqu'à vêpres: car l'empereur ne revint de la chasse que tard, et ne
put auparavant savoir mot de ce qui ne manqua pas de faire l'entretien
de toute la ville. Dès que le jour fut levé, et qu'on aperçut le
corbillon empli: «Allons voir,» se dit-on l'un l'autre, «allons voir
quel est le malfaiteur qu'on a exposé, si c'est un voleur ou bien un
meurtrier.» Et quand on reconnut que c'était Ipocras, le sage
philosophe, le bruit devint plus fort que jamais. «Eh quoi! c'est
Ipocras!--Eh! qu'a-t-il fait? Comment a-t-il pu mériter si grande
honte?»--On avertit les sénateurs, on s'enquiert d'eux si le jugement
vient d'eux ou de l'empereur; mais personne ne sait en donner raison.
«L'empereur,» disait-on, «n'a pu ordonner cela; il aimait trop
Ipocras; il sera très-courroucé en apprenant qu'on l'a si indignement
traité: il faut descendre la corbeille.--Non,» disaient les autres,
«encore ne savons-nous bien si l'empereur n'a pas eu ses raisons
d'agir ainsi. En tout cas, il aura bien mal reconnu les grands
services qu'Ipocras a rendus à lui et à tant d'autres bonnes gens de
la ville.»
Ainsi parlaient petits et grands autour de la corbeille, si haut
levée qu'une pelote la mieux lancée n'aurait pu l'atteindre. Pour
Ipocras, il avait remonté son chaperon, et se tenait si profondément
pensif qu'il se fût laissé volontiers tomber, sans l'espoir qu'il
gardait de se venger. Cependant l'empereur revint de sa chasse, tout
joyeux de la venaison qu'il rapportait. Il aperçut le corbillon, et
demanda quel était le malfaiteur qu'on y avait exposé. «Eh! Sire, ne
le savez-vous pas? c'est Ipocras, votre grand ami; n'est-ce pas vous
qui avez ordonné de le punir ainsi?--Moi, puissants dieux! avez-vous
pu le croire? Qui osa lui faire un tel affront? Malheur à lui, je le
ferai pendre. Qu'on descende la corbeille, et qu'on m'amène Ipocras.»