Et comme cette masse, où se confondait la légèreté de l'air et du feu

avec la pesanteur, la froideur de l'eau et de la terre, se trouvait

également repoussée par la terre et par le ciel, en faisant d'inutiles

efforts pour se rattacher à l'un ou à l'autre, il lui arriva de planer

un jour sur la mer d'Occident, entre l'île Onagrine et le port au

Tigre. Là se rencontre une énorme masse d'aimant, et l'on sait que

l'aimant a la propriété d'attirer le fer. La rouille ferrugineuse qui

formait une grande partie de la masse fut ainsi retenue par cette

roche sous-marine, mais non pas assez pour vaincre toute résistance de

la part du résidu des autres éléments; si bien que, l'air et le feu

tendant à s'élever, l'eau à s'étendre, la terre à s'abaisser et la

rouille ferrugineuse à suivre l'aimant, il résulta de ces efforts

contraires une sorte d'état stationnaire pour la masse, et d'agitation

pour ses diverses parties. Retenue par l'aimant, elle pivota sur

elle-même, d'après les évolutions du ciel et des constellations.

Ainsi, par le mouvement en sens contraire de son quadruple élément,

igné, vaporeux, liquide et terrestre, fut-elle condamnée à une sorte

de tourmente perpétuelle. Voilà pourquoi ce rebut des Éléments avait

reçu le nom de l'île Tournoyante. Sa longueur n'était pas moindre de

douze cent quatre-vingts stades, et sa largeur de huit cent douze

stades. Le stade est la seizième partie d'une lieue[85]; l'île

Tournoyante avait donc quatre-vingts lieues de large sur

quatre-vingt-sept de longueur.

[Note 85: Ce calcul est juste; et la mention des stades (_estas_)

semble indiquer pour cette légende une origine grecque ou byzantine.]

Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l'île

Tournoyante ne fût encore d'une plus grande étendue; il se contente

d'affirmer qu'elle avait au moins celle qu'il lui assigne. Le Graal

dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vérité. Nul mortel

assurément ne connaîtra tout-à-fait ce que renferme le Graal, mais au

moins pouvons-nous promettre qu'on n'y trouvera jamais rien qui

s'écarte de la vérité. Et qui oserait douter des paroles écrites par

Jésus-Christ lui-même, c'est-à-dire par la source de toutes les

vérités? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait

seulement deux fois tracé des lettres. La première fois, quand il fit

la digne oraison de la Patenôtre; il la traça de son pouce sur la

pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amené la femme

adultère, il écrivit sur le sable: «Que celui de vous tous qui est

sans péché lui jette la première pierre.» Puis, un instant après, il

ajouta: «Ah! terre, comment oses-tu accuser la terre!» Comme s'il eût

écrit: «Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les

autres les péchés que tu es si disposé toi-même à commettre!»

Et vous ne trouverez pas un seul clerc assez téméraire pour dire que

Jésus-Christ, tant qu'il fut enveloppé des liens de la chair humaine,

ait écrit autre chose. Mais, depuis sa résurrection, il écrivit le

Saint-Graal. Grande serait donc la folie qui révoquerait en doute ce

qu'on lit dans une histoire tracée de la propre main du Fils de Dieu,

quand il eut dépouillé le corps mortel et revêtu la céleste

majesté[86].

[Note 86: La hardiesse et la témérité de ces derniers paragraphes sont

réellement inconcevables. On ose ainsi placer le _Saint-Graal_

au-dessus des Évangiles, puisque ceux-ci furent seulement écrits sous

l'inspiration, et non de la propre main de Jésus-Christ. «Mais,»

ajoute ici le prétendu secrétaire de Dieu, «il convient de revenir aux

paroles de la véritable histoire, à laquelle ce qu'on vient de lire a

été ajouté.»]

Nascien, après avoir longtemps examiné les lieux, descendit vers le

point où la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperçut les

flots, il distingua en même temps, dans la plaine liquide, une nef qui

arrivait à lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et

somptueuse. Elle parut jeter l'ancre sur le rivage; alors il s'étonna

de ne voir et de n'entendre personne sur le pont, et voulut juger par

lui-même si la beauté de l'intérieur répondait à celle du dehors. Mais

il fut arrêté par une inscription chaldéenne dont le sens était:

_Toi qui veux entrer ici, prends garde d'avoir une foi parfaite. Il

n'y a ici que foi et vraie créance. Si tu faiblis sur ce point,

n'espère jamais de moi le moindre secours._

Nascien réfléchit un instant, et ne trouva dans son esprit aucun doute

sur la vraie créance; il mit hardiment le pied dans la nef. Il la

visita dans toutes ses parties, et ne put retenir son admiration de la

voir si belle, si somptueuse et si solidement construite. Revenant sur

ses pas, il vit, dans le milieu de la salle principale, de longs

rideaux blancs qu'il souleva: ils entouraient un lit beau, grand et

riche. Sur le chevet était posée une couronne d'or; aux pieds, une

épée qui jetait grande clarté, étendue en travers du lit et à demi

tirée du fourreau. La poignée était faite d'une pierre qui semblait

offrir la réunion de toutes les couleurs, et chacune de ces couleurs

avait, ainsi qu'on le dira plus tard, une vertu particulière. La

poignée de l'épée[87] était faite de deux côtes, fournies l'une par le

serpent nommé Palaguste, qu'on trouve surtout dans le pays de

Calédonie: quand on la touche, on devient insensible à l'ardeur du

soleil, on a toujours le corps frais et dispos. L'autre côte venait

d'un poisson de grandeur médiocre, nommé Cortenans, et qu'on trouve

dans le fleuve d'Euphrate. Celui qui la touche oublie aussitôt les

sujets qu'il avait eus jusque-là de tristesse ou de joie, pour être

tout entier à la pensée qui lui avait fait saisir l'épée. Le drap

vermeil sur lequel cette épée était placée laissait voir des lettres

qui disaient: _Je suis merveilleuse à voir, plus merveilleuse à

connaître. Le privilége de m'employer n'appartiendra qu'à un seul,

lequel surpassera en bonté tous les autres hommes qui sont nés ou à

naître._

[Note 87: L'enhoudeure.]

Nascien lut ensuite les lettres tracées sur la partie découverte de la

lame; elles disaient: _Que nul ne soit assez hardi pour achever de me

tirer, s'il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni

de sa témérité par une mort soudaine._

Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnaître la

véritable matière. Il était de la couleur d'une feuille de rose, et

portait une inscription en lettres d'or et d'azur. Quant aux bandes

ou _renges_ qui tenaient le fourreau, elles étaient tout à fait

indignes d'un si noble emploi; on eût dit de la mauvaise étoupe de

chanvre, si bien qu'en les prenant pour lever l'épée, on n'aurait pas

manqué de les déchiqueter. Voici le sens des lettres tracées sur le

fourreau:

_Qui me portera devra être le plus preux de tous les hommes; et tant

qu'il portera ces renges autour du corps, il n'aura pas à craindre

d'être honni. Malheur à qui voudra remplacer les renges; il attirera

sur lui les plus grandes calamités. Il n'est réservé de les changer

qu'à la main d'une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra

les remplacer par une chose qu'elle portera sur elle et qu'elle aimera

le plus. Elle nous donnera, à l'épée et à moi, le vrai nom qui nous

appartient._

Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux côtés de l'épée

étaient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l'autre

sens. Il vit qu'elle était de couleur de sang, et qu'on lisait sur la

partie que le fourreau n'enfermait pas: _Qui plus me prisera aura le

plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus

favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la première

fois._

Tels étaient donc le lit, la couronne, l'épée et ses renges. Mais il y

avait encore trois fuseaux dont l'intention semblera plus

merveilleuse. Le premier était dressé au milieu du bois de lit. Du

côté opposé s'en trouvait un autre dressé de la même manière. Un

troisième était posé en travers du lit et comme chevillé aux deux

autres. De ces fuseaux, le premier était blanc comme la neige, le

second vermeil comme sang; on eût dit le troisième fait de la plus

belle émeraude. Ces couleurs ne devaient rien à l'invention humaine.

Et, comme on pourrait douter de ce qu'on vient de dire, il est à

propos d'en expliquer le sens et la véritable origine. Cela nous

écartera un peu de notre sujet, mais l'histoire en est agréable à

entendre; d'ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dépend celle

de la nef.

* * * * *

Quand Ève la pécheresse, prêtant l'oreille aux conseils de l'Ennemi,

eut cueilli le fruit défendu, elle arracha de l'arbre, avec la seconde

pomme, le rameau auquel elle était attachée. Adam la prit, et laissa

le rameau entre les mains d'Ève, qui le garda sans y penser, comme il

arrive souvent à ceux qui retiennent en main une chose qu'ils auraient

aussi bien pu laisser tomber. À peine eurent-ils mangé le fruit, que

leur nature fut transformée: ils se regardèrent, rougirent à la vue de

leur chair, et se hâtèrent de couvrir de la main leurs parties

honteuses.

Ève cependant avait toujours le rameau à la main. En sortant du

paradis, elle le regarda; il était du plus beau vert, et, comme il

venait de l'arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu'en

souvenir de son péché, elle le conserverait tant qu'elle pourrait, et

le placerait dans un lieu où elle irait souvent le voir, pour y

pleurer sa désobéissance. Comme il n'y avait pas encore de huche ou de

boîte où l'on pût renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en

terre, et se promit de ne pas l'oublier.

La tige crût aussitôt et prit racine; mais nous devons le dire: tant

qu'Ève le tint à la main, il était pour elle une enseigne de

réparation, et lui représentait la postérité qu'elle devait avoir.

Dans l'état où Dieu l'avait créée et mise dans le Paradis, elle devait

demeurer vierge, n'étant pas vouée à la mort; mais, après sa chute et

celle d'Adam, le genre humain devait se perpétuer par elle; et, le

rameau lui paraissant une image de sa postérité, elle lui souriait en

disant: «Ne vous désolez pas; vous n'avez pas à jamais perdu

l'héritage dont nous vous avons privés.» Maintenant, si l'on demande

pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l'homme

étant de plus haute nature que la femme, nous répondrons que la femme

dut le retenir, parce que par elle était la vie perdue, et par elle

devait-elle être recouvrée.

Le rameau devint un grand arbre: sa tige, ses branches, ses feuilles

et son écorce furent de la blancheur de la neige tombée. La blancheur

est la couleur de la chasteté. Et vous devez savoir ici qu'entre

virginité et chasteté, la distance est grande. La première est un don

qui appartient à toute femme qui n'a jamais subi d'assemblage charnel;

la seconde est une haute vertu propre à celles qui n'ont jamais eu le

moindre désir de cet assemblage, telle qu'Ève était encore, le jour

qu'elle fut chassée du Paradis et qu'elle planta le rameau en terre.

La beauté, la vigueur de l'arbre sous lequel ils aimaient à se

reposer, les engagea bientôt à en détacher quelques autres rameaux

qu'ils plantèrent, et qui prirent également racine. Ils en formèrent

une espèce de forêt, et tous conservèrent la blancheur éclatante de

celui dont ils venaient. Or, il arriva qu'un jour (c'était, dit la

sainte bouche de Jésus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient à

l'ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait

de se réunir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur

vergogne, qu'ils ne purent supporter la vue ni même la pensée d'une

oeuvre aussi vilaine, l'homme ici n'étant pas moins honteux que la

femme. Ils se regardèrent longtemps sans avoir le courage d'aller au

delà, si bien que notre sire eut pitié de leur embarras. Et comme il

avait la ferme volonté de former l'humain lignage et de lui donner la

place que la dixième légion de ses anges avait perdue par son orgueil,

il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir

l'un l'autre.

Étonnés de cette obscurité soudaine, qu'ils attribuèrent à la bonté de

Dieu, ils s'appelèrent de la voix et, sans se voir, se rapprochèrent,

se touchèrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils

sentirent quelque allégement de leur péché; Adam avait engendré, Ève

avait conçu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement à son

créateur ce qu'il lui devait.

Au moment de cette conception, l'arbre, qui avait été jusque-là d'une

blancheur éclatante, devint vert et de la couleur de l'herbe des prés.

Pour la première fois il commença à fleurir et porter des fruits. Et

tous ceux qui, à compter de ce moment, descendirent de lui, furent

comme lui de couleur verte. Mais ceux qu'il avait produits avant la

conception d'Abel restèrent blancs et privés de fleurs et de fruits.

Cet arbre et ceux qui en vinrent conservèrent leur verdure jusqu'au

temps où Abel devint pour son frère Caïn un objet de haine et de

jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du

manoir de son père, et près de l'arbre de vie enlevé du Paradis

terrestre, la grande chaleur du jour l'engagea à se reposer sous

l'ombrage de cet arbre. Comme il commençait à sommeiller, il entendit

venir Caïn, et se levant aussitôt: «Soyez le bienvenu, mon frère!»

dit-il. L'autre lui rendit son salut, en l'invitant à se rasseoir;

mais, comme Abel se tournait pour le faire, Caïn, tirant un couteau

recourbé, le lui plongea dans la poitrine. Il était né le vendredi, et

ce fut un autre jour de vendredi qu'il reçut la mort.

Notre-Seigneur maudit Caïn, mais il ne maudit pas l'arbre sous lequel

Abel avait été tué. Seulement il lui ôta sa couleur verte et le rendit

entièrement vermeil, en mémoire du sang qu'il avait vu répandre. Il ne

produisit plus ni fleurs ni fruits; nul de ses rameaux ne reprit en

terre; d'ailleurs ce fut le plus bel arbre qu'on pût voir.

Tous ces arbres, les blancs, qui étaient nés avant la conception

d'Abel, les verts, produits avant le crime de Caïn, et l'arbre

vermeil, unique de sa couleur et nommé d'abord arbre de mort, puis

arbre de vie, puis arbre d'aide et de confort, tous ces arbres,

disons-nous, subsistèrent et ne perdirent leurs vertus ni leur

beauté, à l'époque du déluge; ils conservaient encore leur premier

éclat au temps où régna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu

avait donné à ce roi sens et discrétion outre mesure d'homme; il

savait tout ce qu'on peut savoir de la force des herbes, du mouvement

des étoiles, de la vertu des pierres précieuses; et cependant il fut

tellement aveuglé et déçu par la beauté d'une femme, qu'il en oublia

ce qu'il devait à Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait

et lui faisait toutes les hontes qu'elle pouvait imaginer; mais il

l'aimait trop pour avoir la force de s'en garder, tant il est vrai que

toute la science de l'homme ne saurait empêcher la femme de le

décevoir, quand elle en a pris la résolution; et ce n'est pas

d'aujourd'hui qu'on peut en voir la preuve, mais à partir du

commencement du monde.

Voilà pourquoi Salomon a dit, dans son livre appelé Paraboles: «J'ai

fait le tour du monde; j'ai parcouru les mers et les terres habitées;

je n'ai pas rencontré une prude femme.» Le soir même où il avait écrit

cela, il entendit une voix céleste qui dit: «Salomon, ne prends pas en

tel dédain les femmes; si le mal vint d'abord par la première dans le

monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu'ils

n'avaient éprouvé de peines. Par la femme sera guérie la blessure

faite par la femme. Et c'est de ton lignage que la guérison viendra.»

Cette vision le fit repentir de ce qu'il avait dit et pensé à la honte

des femmes. Il se mit alors à chercher, à consulter toutes les

écritures, et parvint enfin à pressentir la venue de la bonne sainte

Marie, dans le sein virginal de laquelle devait être conçu

l'Homme-Dieu. Il se réjouit en pensant que cette dame bienheureuse

appartiendrait à son lignage, mais un seul doute lui restait:

serait-elle la dernière de sa postérité? La nuit suivante, une voix

lui vint ôter ses inquiétudes: «Salomon,» dit-elle, «longtemps après

la Vierge bienheureuse, un chevalier, le dernier de ta race, passera

en sainteté de moeurs, en vaillance de chevalerie, tous ceux qui

auront été ou seront avant ou après lui. Le soleil n'efface pas mieux

les rayons de la lune, Josué, ton serourge, n'est pas plus au-dessus

de tous les autres chevaliers de ton temps[88], que celui-ci

n'effacera et ne surmontera la bonté, la prouesse de tous les

chevaliers de tous les siècles.»

[Note 88: On voit que notre auteur ne connaissait que par ouï dire la

sainte Bible: autrement, Josué, devenu, de par les poëtes du moyen

âge, un des Neuf preux, ne serait pas ici le contemporain de Salomon,

et, bien plus, son beau-frère.]

Tout ravi que fût Salomon de ces nouvelles, il regrettait encore que

l'avénement de ce chevalier fût remis à une époque trop éloignée pour

lui laisser la moindre espérance de le voir. Deux mille ans et plus

devaient séparer son siècle de celui de son dernier et glorieux

descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir

que sa venue avait été prévue et pressentie! Il rêvait jour et nuit à

cela, si bien que sa femme s'aperçut de ses préoccupations; elle en prit

ombrage, pensant qu'il avait peut-être découvert quelqu'une de ses ruses

et tromperies. Une nuit qu'elle le vit mieux disposé, plus enjoué que

d'ordinaire, elle lui demanda quel était le sujet de ses longues

rêveries. Salomon savait que nul homme n'était capable de résoudre la

difficulté qui le tourmentait; mais peut-être, se dit-il, la femme, dont

l'esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui découvrit donc

toute sa pensée, ce qu'il avait deviné, et ce que la voix céleste lui

avait appris; enfin son désir de faire parvenir au dernier chevalier de

son lignage la preuve que le roi Salomon avait prédit ses hauts faits et

connu le temps de son avénement.

«Sire,» fait alors la dame, «je vous demande trois jours pour penser à

ce que vous m'avez dit.» Et, la troisième nuit venue: «J'ai,»

dit-elle, «longuement cherché comment le dernier chevalier de votre

lignage pourrait savoir que vous avez prévu son avénement, et voici le

moyen que j'ai trouvé: vous manderez tous les charpentiers de votre

royaume; quand ils seront réunis, vous leur ordonnerez de construire

une nef d'un bois qui ne puisse redouter de l'eau ou du temps la

moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu'ils disposeront

cette nef, je me chargerai du reste.»

Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les

charpentiers, auxquels il donna ses ordres; la nef fut construite en

six mois. La dame alors: «Sire, puisque ce chevalier doit passer en

prouesse tous ceux qui furent ou qui après lui seront, il conviendrait

de lui préparer une arme également supérieure à toutes les autres

armes, et qu'il porterait en votre remembrance.--«Où trouver une telle

arme?» demanda Salomon.--«Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que

vous avez fait bâtir en l'honneur de Jésus-Christ, l'épée du roi

David, votre père. C'est la meilleure et la plus précieuse qu'on ait

jamais forgée: prenez-la, séparez-la de sa poignée et de sa garde.

Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous

ferez une poignée d'un mélange de pierres précieuses tellement subtil

que personne ne puisse distinguer l'une de l'autre, ni douter qu'elle

ne soit faite d'une matière unique. La poignée, le fourreau,

répondront à l'excellence de l'épée. Et quant aux renges, je me

réserve le soin de les fournir.»

Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme: il tira du Temple

l'épée de David, en fabriqua lui-même la poignée; mais, au lieu de

fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule

qui réunissait toutes les couleurs qu'on peut imaginer. Et, regardant

alors l'épée, le fourreau, la garde et la poignée, ainsi qu'il était

parvenu à les réunir, il fut convaincu que jamais chevalier n'avait

possédé une arme pareille. «Plaise à Dieu maintenant,» s'écria-t-il,

«que nulle autre main que celle de l'incomparable chevalier auquel

elle est destinée ne se hasarde à la tirer du fourreau, sans en être

aussitôt puni!--Salomon,» dit alors une voix, «ton désir sera exaucé.

Nul ne tirera cette épée qu'il n'ait sujet de s'en repentir, si ce

n'est celui auquel elle est destinée.»

Restait à tracer sur l'épée les lettres qui devaient la faire

distinguer de toutes les autres, et à fabriquer les renges qui

devaient la joindre au côté de celui qui la posséderait. Salomon traça

les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta.

Elles étaient laides, misérables, faites de chanvre si mal lié qu'on

ne pouvait y suspendre l'épée sans que bientôt elle ne dût s'en

détacher. «Y pensez-vous?» dit Salomon; «jamais la plus vile épée ne

tint à d'aussi viles renges.--C'est pour cela que j'entends les

joindre à la plus merveilleuse de toutes les épées. Dans les temps à

venir, une demoiselle saura bien les changer contre d'autres plus

dignes de la soutenir. Et l'on reconnaîtra ici l'influence des deux

femmes dont je vous entends parler; car, de même que la Vierge

bienheureuse réparera le tort de notre première mère, ainsi la

demoiselle ôtera les renges qui déshonorent votre épée, et les

remplacera par les plus belles et les plus précieuses du monde.» Plus

la dame parlait, et plus Salomon s'émerveillait de la subtilité de son

esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter

dans la nef un lit du bois le plus précieux, sur lequel il mit, comme

on a vu, la couronne et l'épée du roi David.

Mais la dame aperçut qu'il manquait encore quelque chose à la

perfection de l'oeuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l'arbre

de vie sous lequel Abel avait été tué: «Vous voyez,» leur dit-elle,

«cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres

verts; vous allez en couper trois fuseaux, l'un vermeil, l'autre vert

et l'autre blanc.» Les charpentiers hésitèrent, parce que,

jusqu'alors, personne n'avait eu la hardiesse de toucher à la première

de ces tiges. Mais enfin, cédant aux menaces de la dame, ils

l'entamèrent de leurs cognées. Quelle ne fut pas leur surprise quand

ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles

fussent sorties d'un bras d'homme nouvellement coupé! Ils n'osaient

continuer, mais il fallut obéir à de nouvelles injonctions de la dame.

Les trois fuseaux furent portés dans la nef, et disposés comme on a

vu: «Sachez,» dit la dame, «que personne ne verra ces trois fuseaux

sans penser au paradis terrestre, à la naissance et à la mort d'Abel.»

Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient

tranché les fuseaux étaient frappés d'aveuglement. Salomon accusa

justement sa femme de leur malheur et déposa dans la nef un bref où

ces lignes étaient tracées:

«_Ô bon chevalier, qui dois être le dernier de ma race, si tu veux

conserver paix, vertu, et sagesse, garde-toi de la subtilité des

femmes. Rien n'est plus à craindre que la femme. Si tu la crois, ton

sens ni ta prouesse ne t'empêcheront pas d'être trompé._»

Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref

exposant les vertus de la nef, du lit, des fuseaux et de l'épée, enfin

l'intention qu'avait eue le roi Salomon en la faisant construire.

Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la véritable

signification de l'oeuvre; la voix céleste crut devoir le lui révéler

dans un songe: «Cette nef,» dit-elle, représentera ma nouvelle maison

et sera l'image de l'Église, dans laquelle on ne doit pas entrer si

l'on n'est simple de foi, pur de péché, ou du moins repentant des

outrages que l'on aurait commis envers la majesté de Dieu. Les nefs

ordinaires ont été faites pour contenir ceux qui veulent passer d'un

rivage à un autre rivage; la nef de sainte Église est destinée à

soutenir les chrétiens sur la mer du monde, pour les conduire au port

de salut, qui est le ciel.»

Salomon, ayant alors recouvert sa nef d'un drap de soie que la

pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer

la plus prochaine. Puis on dressa près de là par son ordre plusieurs

pavillons qu'il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs

gens.

Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d'entrer dans la nef, en la

voyant si belle et si remplie de précieux objets; mais il fut retenu

par une voix qui lui cria: «Arrête, si tu ne veux mourir; laisse la

nef flotter à l'aventure. Elle sera vue maintes fois avant d'être

rencontrée par celui qui doit en découvrir tous les mystères.»

Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit

bientôt dans le lointain.

* * * * *

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 11 / 19 段