nouveau songe qui lui exposa d'une façon très-claire pour nous, mais
pour lui très-obscure, la destinée glorieuse des enfants qui devaient
naître de lui et de Nascien, son serourge. Comme il en demandait
vainement l'explication à ceux qui l'entouraient, voilà qu'une tempête
effroyable ébranle le palais; il est pris aux cheveux par une main
sortant d'un nuage, et transporté au milieu des mers sur une roche
aiguë, située à dix-sept journées de Sarras. Grande fut la douleur des
barons du pays en apprenant qu'il avait disparu. Nascien fut accusé de
l'avoir tué, dans l'espoir de régner à sa place. Excités par un
traître chevalier nommé Calafer, les barons saisirent Nascien et le
jetèrent en prison, en lui déclarant qu'il n'en sortirait pas avant
que le roi Mordrain ne leur fût rendu.
La roche aride sur laquelle celui-ci avait été déposé était appelée
la Roche du Port périlleux. Elle se dressait au milieu de la mer, sur
la ligne qui de la terre d'Égypte conduit directement à l'Irlande. Si
loin que l'oeil pouvait s'étendre, on apercevait à droite les côtes
d'Espagne, à gauche les terres qui formaient la dernière ceinture de
l'Océan. Quelques débris de constructions annonçaient pourtant que la
Roche avait été jadis habitée. Elle avait en effet servi longtemps de
repaire à un insigne brigand nommé Focart, qui sur la plus haute
pointe avait fait dresser un château où pouvaient héberger vingt de
ses compagnons; mais, comme ils étaient ordinairement trois ou quatre
fois plus nombreux, les autres se tenaient dans plusieurs galères
arrêtées sous un petit abri couvert, et, toutes les nuits, ils
allumaient un grand brandon pour avertir les vaisseaux de passage de
venir se reposer dans cet îlot, comme dans un port de salut. Mais les
abords en étaient si dangereux que les bâtiments se brisaient contre
les rochers, de sorte que les passagers ne pouvaient échapper soit à
la fureur des flots, soit à celle des brigands, qui mettaient à mort
ceux que la mer n'avait pas engloutis.
Focart jouissait du fruit de ses crimes, quand le grand Pompée,
empereur, passa de Grèce en Syrie, après avoir mis sous le joug de
Rome tout l'Orient. En apprenant le mauvais repaire de la Roche du
Port périlleux, il jura de purger la terre de ces odieux brigands, et
ne perdit pas un moment pour mettre en état de voguer une petite
flotte bien garnie de bons et vaillants chevaliers. Il savait quels
écueils bordaient la Roche, et il sut les éviter en approchant à la
nuit serrée. Focart n'en fut pas moins averti de son approche, et,
donnant le signal aux larrons qui ne quittaient pas les galères, il
entra lui-même dans une d'elles et commanda l'attaque de la flottille
romaine. Mais les soldats de Pompée s'étaient munis de grands crocs,
avec lesquels ils abordèrent les galères, l'épée à la main, et
parvinrent à couler la plus redoutable. Les autres furent abandonnées,
et les brigands regagnèrent à grande peine la Roche, où les Romains
les poursuivirent en tâtonnant çà et là. De la hauteur, Focart faisait
tomber sur eux d'énormes poutres et d'autres débris de mâts qui
tuèrent une partie des assaillants et contraignirent les autres à
regagner les vaisseaux. Mais, au point du jour, Pompée reprit
l'offensive: malgré l'âpreté du lieu et les difficultés de la montée,
les Romains forcèrent les brigands à chercher un refuge dans une
caverne creusée sous leur château, et qu'ils fermèrent de toutes les
planches et bruyères qu'ils avaient accumulés. Pompée y fit mettre le
feu; alors, pour éviter d'être étouffés, Focart ordonna de verser de
grandes tonnes d'eau sur les flammes, qui, prenant la direction
opposée, contraignirent les Romains à reculer à leur tour. Les
brigands sortirent et reprirent l'offensive. Les soldats de Pompée,
forcés de reculer l'un sur l'autre, avaient peine à défendre leur vie.
L'empereur Pompée seul ne quitta pas la place: revêtu de ses armes, il
attendit Focart, s'élança la hache à la main sur lui, finit par
l'abattre et lui trancher la tête. Cependant les Romains, honteux
d'avoir un instant abandonné leur empereur, étaient revenus à la
charge; les brigands ne leur opposèrent plus qu'une faible résistance.
Tous furent mis à mort, leurs corps jetés à la mer, et, depuis ce
temps, le Port périlleux cessa d'être l'effroi des navigateurs; mais
son approche inspirait toujours une certaine terreur, et personne ne
s'avisait d'y aborder.
Ce fut là peut-être le plus insigne exploit de Pompée: jamais il
n'avait fait plus grande preuve de courage et d'intrépidité.
L'histoire cependant n'en a pas parlé, parce que ce grand homme avait
quelque honte des indignes ennemis qui lui avaient donné tant de peine
à détruire[81]. En reprenant le chemin de Rome, il passa par
Jérusalem, et ne craignit pas de faire du temple de Salomon l'étable
de ses chevaux. Dans la cité sainte était alors un vieillard pieux et
sage; ce fut le père du prêtre Siméon, qui devait plus tard recevoir
la sainte Vierge quand elle présenta son Fils. Cet homme alla trouver
Pompée et s'écria: «Malheur à moi qui ai vu les enfants de Dieu manger
dehors, et les chiens assis à la table qui leur était préparée!
Malheur à moi qui ai vu les lieux saints devenir des chambres privées
à l'usage des porcs!» Puis, s'adressant à l'empereur: «Pompée,» lui
dit-il, «on voit bien que tu as fréquenté Focart et que tu l'as choisi
pour modèle; mais ton impiété a courroucé le Tout-Puissant, et tu
sentiras le poids de sa vengeance.» À compter de ce jour, la victoire
abandonna Pompée: il n'entra plus dans une seule ville qu'il n'en
sortît honteusement; il ne livra plus de combats qu'il ne fût jeté
hors des lices. Sa première gloire fut oubliée, et l'on ne se souvint
plus que de ses revers.
[Note 81: On peut admettre que ce récit est inspiré par ce que le
romancier savait de la guerre faite par Pompée aux pirates qui
infestaient la Méditerranée.]
Telle était donc la Roche du Port périlleux, sur laquelle le roi
Mordrain avait été transporté. Plus il regardait autour de lui, plus
il perdait l'espoir de vivre en un tel lieu. Tout à coup il voit
approcher une petite nef, d'une forme singulièrement agréable. Le mât,
les voiles et les cordages étaient de la blancheur de la fleur de
lis, et au-dessus de la nef était dressée une croix vermeille. Quand
elle eut touché la roche, un nuage de délicieuses odeurs se répandit à
l'entour et parvint jusqu'à Mordrain, déjà rassuré par la vue de la
croix. Un homme de la plus excellente beauté se leva dans la nef, et
demanda au roi qui il était, d'où il venait, et comment il se trouvait
là. «Je suis chrétien,» répondit Mordrain, «mais j'ignore comment je
me trouve ici; et vous, beau voyageur, vous plairait-il de m'apprendre
ce que vous êtes et ce que vous savez faire?--Je suis,» répondit
l'inconnu, «ménestrel d'un métier qui n'a pas son pareil. Je sais
faire d'une femme laide et d'un homme laid la plus belle des femmes et
le plus beau des hommes. Tout ce que l'on sait, on l'apprend de moi;
je donne au pauvre la richesse, la sagesse au fou, la puissance au
faible.»--«Voilà,» dit Mordrain, d'admirables secrets; mais ne me
direz-vous pas qui vous êtes?»--«Qui veut justement m'appeler me nomme
Tout en tout.»
--«C'est,» dit Mordrain, «un beau nom; bien plus, il me semble par le
signe dont votre nef est parée que vous êtes chrétien.--«Vous dites
vrai, sachez que sans cela il n'y a pas d'oeuvre parfaitement bonne.
Ce signe vous assure contre tous les maux; malheur à qui
s'accompagnerait d'une autre bannière; il ne pourrait venir de Dieu.»
Mordrain, en l'écoutant, sentait son corps pénétré de mille douceurs:
il oubliait qu'il était privé depuis deux jours de toute nourriture.
«Pourriez-vous m'apprendre,» lui dit-il, «si je dois être tiré d'ici
ou y demeurer toute ma vie?--Eh quoi!» répondit l'inconnu, «n'as-tu
pas ta créance en Jésus-Christ, et ne sais-tu pas qu'il n'oublie
jamais ceux qui l'aiment? Il les chérit plus qu'ils ne s'aiment
eux-mêmes; comment, avec un si bon et si puissant gardien, s'inquiéter
du lendemain?
«Ne fais pas comme ceux-là qui disent: Dieu a trop affaire ailleurs
pour avoir le temps de penser à moi, et s'il voulait s'occuper d'une
si faible créature, il n'y suffirait jamais. Ceux qui parlent ainsi
sont plus hérétiques que popelicans.»
Ces paroles jetèrent Mordrain dans une profonde et délicieuse rêverie.
Quand il releva la tête, il ne vit plus la nef ni le bel homme qui la
conduisait; tout avait disparu. Combien alors il regretta de ne pas
l'avoir assez regardé! car il ne doutait plus que ne ce fût un
messager de Dieu ou Dieu lui-même.
Tournant alors ses regards vers Galerne[82], il vit approcher une
seconde nef, richement équipée; les voiles en étaient noires ainsi que
tous les agrès; elle semblait avancer d'elle-même et sans aucun
secours. Quant elle eut touché le bord de la roche, une femme se leva,
dont la beauté lui parut des plus merveilleuses. Comme il lui eut
donné la bienvenue: «Je l'ai,» répondit la belle dame, «puisque je
trouve enfin l'homme que je cherchais. Oui, j'ai désiré t'entretenir,
Évalac, depuis que je suis au monde. Laisse-moi te conduire, te faire
connaître un lieu plus délicieux que tout ce que tu as jamais
rêvé.--Grand merci, dame,» répondit Mordrain, «j'ignore comment je
suis ici et dans quelle intention; mais je sais que j'en dois sortir
par la volonté de celui qui m'y transporta.--Viens avec moi;» reprit
la dame; «viens partager tout ce que je possède.--Dame, si riche que
vous soyez, vous n'avez pas le pouvoir d'un homme qui passa naguère
ici: vous ne pourriez comme lui faire d'un pauvre un riche, d'un
insensé un sage. D'ailleurs, sans le signe de la croix, il m'a dit
qu'on ne saurait rien faire de bien, et je ne le vois pas sur vos
voiles.--Ah!» reprit la dame, «quelle erreur! Et tu le sais mieux que
personne, puisque tu as éprouvé une infinité d'ennuis et de mécomptes,
depuis que tu as pris cette nouvelle créance. Tu as renoncé à toutes
les joies, à tous les plaisirs; souviens-toi des épouvantes de ton
palais: Seraphe, ton serourge, en a perdu le sens et n'a plus que
quelques jours à vivre.--Quoi! sauriez-vous d'aussi tristes nouvelles
de Nascien?--Oui, je les sais; à l'instant même où tu fus enlevé, il a
été mortellement frappé: il me serait pourtant aisé de te rendre tes
domaines et ta couronne; il te suffirait de venir avec moi, pour
éviter de mourir ici de faim. Je connais bien celui qui prétendait
faire de noir blanc, et d'un méchant un prud'homme: c'est un
enchanteur. Jadis il fut amoureux de moi: je ne l'écoutai pas, et sa
jalousie lui fait chercher les moyens de priver mes amis des plaisirs
que je leur offre.» Ces paroles firent une grande impression sur
Mordrain; en la voyant instruite de ce qui lui était arrivé, il ne
pouvait se défendre de croire un peu ce qu'elle annonçait. «Qu'as-tu
donc à rêver?» lui dit encore la dame, «approche et laisse-toi
conduire dans un lieu où tes vrais amis t'attendent. Mais hâte-toi,
car je m'en vais.» Mordrain ne trouvait rien à répondre, n'osant ni
résister ni condescendre à ce qu'elle lui demandait. Cependant la dame
leva l'ancre et s'éloigna, disant à demi-voix: «Le meilleur arbre est
celui qui porte des fruits tardifs.» Ces mots tirèrent Mordrain de sa
rêverie; il releva la tête, vit les flots s'agiter, une horrible
tempête s'élever, et la nef disparaître dans un tourbillon écumeux.
[Note 82: Le nord-ouest.]
Comme il regrettait de n'avoir pas demandé à cette belle dame qui elle
était et d'où elle sortait, il revint sur tout ce qu'elle lui avait
dit; que jamais il n'aurait de joie ni de paix tant qu'il garderait sa
créance: il se représenta les richesses, les honneurs et les
prospérités qu'il avait longtemps eus, les terreurs, les ennuis qui
l'accompagnaient depuis qu'il avait reçu le baptême, si bien que le
trouble de son coeur le fit tomber presque en désespérance.
Pour comble d'épouvante, la mer fut battue d'une horrible tempête.
Mordrain, dans la crainte d'être submergé par les flots déchaînés,
gravit péniblement la roche jusqu'à l'entrée sombre de la caverne. Il
voulait y entrer pour se mettre à couvert des vents, de la pluie et
des vagues, quand il se sentit arrêté par une force invincible, comme
si deux mains l'eussent violemment retenu par les cheveux. La nuit
vint, il se crut engouffré dans un abîme sans fond; à force de
souffrir, il cessa de sentir et tomba dans une faiblesse dont il ne
revint qu'au retour du jour, quand la mer se fut calmée et que la
pluie, la grêle et les vents se furent apaisés. Alors il fit le signe
de la croix, s'inclina vers Orient, dans la direction de Jérusalem, et
pria longuement. Comme il se relevait, il vit revenir à lui la nef et
le bel homme qui l'avait une première fois visité.
Celui-ci lui reprocha ses doutes et la complaisance avec laquelle il
s'était laissé prendre à la beauté d'une femme. Il devait s'en
rapporter, non pas à ses yeux, mais au cri de son coeur. Le coeur seul
devait être interrogé, car les yeux sont la vue du corps, et le coeur
seul est la vue de l'âme. «Cette femme qui t'a semblé si belle et si
richement vêtue l'était cent fois davantage quand elle avait entrée
dans ma maison; elle y avait tout à souhait, rien ne lui était refusé:
je l'ai réellement beaucoup aimée; mais elle espéra devenir plus
grande et plus puissante que moi-même. Son orgueil la perdit, je la
chassai de ma cour, et depuis ce temps elle cherche à se venger sur
tous ceux auxquels j'accorde mes grâces particulières; tous les moyens
lui sont bons pour les rendre aussi coupables et aussi malheureux
qu'elle-même.»
Après le départ du Saint-Esprit, car c'était Dieu lui-même, la belle
femme revint, ou plutôt le démon qui avait pris cette forme. Elle sut
encore ébranler un instant la foi de Mordrain en lui annonçant
mensongèrement la mort de Seraphe et de Saracinthe, en lui découvrant
les immenses richesses dont sa nef était remplie; mais elle ne le
décida pas à la suivre. Le lendemain, Mordrain, exténué de faim et de
lassitude, vit assez près de lui un pain noir qu'il se hâta de saisir.
Comme il le portait avidement à ses lèvres, il entendit un immense
bruissement dans les airs, comme si tous les habitants du ciel se
fussent réunis sur sa tête. Un oiseau des plus merveilleux lui arracha
le pain des mains. Il avait la tête d'un serpent noir et cornu, les
yeux et les dents rouges comme charbons embrasés, le cou d'un dragon,
la poitrine d'un lion, les pieds d'un aigle, et deux ailes dont l'une,
placée au haut de la poitrine, avait la force et l'apparence de
l'acier, aussi tranchante que le glaive le mieux effilé; l'autre, au
milieu des reins, était blanche comme la neige et bruyante comme la
tempête, agitant les branches des plus grands arbres. Enfin
l'extrémité de sa queue présentait une épée flamboyante capable de
foudroyer tout ce qu'elle touchait.
Les docteurs disent que cet oiseau apparaît seulement dans le cas où
le Seigneur veut inspirer au pécheur qu'il aime une épouvante
salutaire. À son approche, tous les autres oiseaux du ciel prennent la
fuite, comme les ténèbres devant le soleil. Sa nature est de rester
seul sur la terre. Ils naissent pourtant au nombre de trois et sont
conçus sans accouplement. Quand la mère a pondu trois oeufs, elle sent
en elle une froideur glaciale, si bien que, pour les faire éclore,
elle a recours à une pierre nommée piratite, que l'on trouve dans la
vallée d'Ébron, et dont la propriété est d'échauffer et brûler tout ce
qui vient à la frotter. Si elle est doucement touchée, elle retient sa
chaleur première, et dès que l'oiseau l'a trouvée, il la lève avec
précaution, la dépose sur son nid, et la frotte assez pour qu'elle
embrase le nid et fasse éclore les oeufs. Bientôt, enflammée par le
mouvement qu'elle s'est donné, la mère est réduite dans une cendre que
ses nouveau-nés dévorent à défaut d'autres aliments. Ils naissent deux
mâles et une femelle: le désir de posséder la femelle rend les deux
frères ennemis mortels. Ils s'attaquent, se déchirent et meurent des
coups terribles qu'ils se sont mutuellement portés. Si bien que la
femelle, restée seule, se reproduit comme on vient de voir: on lui
donne le nom de Serpelion.
Il est fâcheux qu'un oiseau si merveilleux et si rare ne vienne ici
que pour effrayer le pauvre roi Mordrain et pour lui enlever son pain
bis. Mais à ces moments d'angoisse succédèrent des heures plus
riantes: le roi, sans avoir mangé, se trouva parfaitement rassasié: le
bel homme revint le visiter à plusieurs reprises, et pourtant ses
exhortations ne l'empêchèrent pas de céder à une dernière séduction de
la belle femme; mais il avait déjà tant souffert! Il se voyait
transporté sur une roche aride et hideuse, dont une partie venait de
se fendre et tomber avec fracas dans la mer; à la grêle la plus dure,
à la gelée la plus rude, succédait une température embrasée; pas un
abri contre les vents, la gelée, la grêle, les ardeurs plus
insupportables encore d'un soleil de plomb: devant lui, une nef aux
brillantes couleurs qui lui promettait un doux abri, la plus
somptueuse abondance de toutes choses, l'amour de la plus belle femme
du monde. Il avait été inaccessible à tant de séductions. Les orages
avaient cessé, la grande ardeur du jour était tombée, l'air était
redevenu pur et serein, quand il vit approcher une grande nef au
châtelet de laquelle étaient suspendus deux écus; c'étaient, il n'en
douta pas, le sien et celui de Nascien, son serourge. Il entendit les
hennissements de son cheval qu'il n'eut pas de peine à reconnaître, à
la façon dont il piaffait et grattait des pieds. La nef ayant touché
la roche, Mordrain s'en approcha et la vit remplie d'hommes noblement
vêtus; le premier chevalier qu'il aperçut était le frère de son
sénéchal tué dans la dernière bataille d'Orcan. Le chevalier salua le
roi: «Sire,» lui dit-il en pleurant, «j'apporte de tristes nouvelles:
vous avez perdu le meilleur de vos amis, le duc Seraphe, votre
serourge. Il est là, mort, dans cette nef.» En même temps il lui
tendit la main, le fit entrer dans la nef, lui montra la bière qui
semblait recouvrir le corps de Nascien, puis leva le drap qui le
cachait et Mordrain reconnut la figure de son beau-frère. Il tomba
sans connaissance: quand il revint à lui, la Roche du Port périlleux
était à si grande distance qu'à peine pouvait-il encore la distinguer
comme un point dans l'espace. Heureusement la douleur ne l'empêcha pas
de faire le signe de la croix, et soudain disparurent les hommes et
les femmes qu'il avait vus, la bière même et ce qu'elle contenait. Il
demeura seul dans la nef, regrettant l'illusion qui l'avait fait
contrevenir aux ordres de Dieu en quittant la Roche du Port périlleux.
Alors apparut le bel homme qui l'avait si souvent réconforté de bonnes
paroles: «Essuie tes larmes,» lui dit-il, «mais prépare-toi à de
nouvelles épreuves. D'abord tu ne mangeras pas avant d'être réuni à
Nascien, et ta délivrance suivra de près son arrivée. C'est l'esprit
de mensonge qui t'annonçait sa mort; c'est le démon qui, sous la forme
d'une belle femme, puis sous celle d'un chevalier, était enfin parvenu
à te pousser dans cette nef: le signe de la croix dont tu as su
t'armer fit disparaître les mauvais esprits. Garde-toi mieux à
l'avenir de tels artifices.»
Le bel homme disparut, et la nef vogua sur les flots, pendant deux
jours et deux nuits. Le troisième jour, Mordrain vit approcher un
homme que deux oiseaux soutenaient à fleur d'eau; cet homme, en les
abordant, fit sur la mer un grand signe de croix, puis de ses deux
mains arrosa toutes les parties de la nef. «Mordrain,» dit-il,
«apprends quel est ton gardien, de par Jésus-Christ. Je suis Saluste,
celui qui te doit une belle église dans la ville de Sarras. L'Agneau
me charge de te découvrir le sens du dernier songe que tu as fait,
avant de quitter tes États. Tu vis jaillir de la poitrine de ton neveu
un grand lac d'où sortaient huit fleuves également purs et limpides;
puis un neuvième plus pur et plus grand que les autres. Un homme de la
semblance du vrai Dieu crucifié entra dans ce lac, y lava ses pieds et
ses bras. Du lac il passa dans les huit premiers fleuves, et, quand il
vint au neuvième, il ôta le reste de ses vêtements, et s'y plongea
tout-à-fait. Or le lac indique le fils qui naîtra de ton neveu, et que
Dieu visitera toujours, en raison de ses bonnes pensées et de ses
bonnes oeuvres. De ce fils descendront en droite ligne et l'un de
l'autre huit personnages héritiers de la bonté de leur premier
auteur. Mais le neuvième l'emportera sur eux tous, en vertu, en
mérite, en valeur, en grands faits d'armes; Jésus-Christ se baignera
tout à fait dans ses oeuvres: et si le songe t'a fait voir le Seigneur
entièrement nu avant de se joindre à lui, c'est qu'il entend lui
découvrir tous ses mystères, ne rien avoir de caché pour lui et lui
permettre enfin de pénétrer tous les secrets du Graal[83].»
[Note 83: Nous nous étions contenté d'indiquer ce songe, page 200.]
Saint Saluste, ayant ainsi parlé, disparut.
Telles furent les aventures du roi Évalac devenu Mordrain, jusqu'au
jour où il retrouvera les personnages qui composent sa famille. Nous
reviendrons à lui quand nous aurons dit les non moins surprenantes
épreuves réservées à Nascien son serourge, à Saracinthe sa femme, à
Célidoine son neveu. Le récit en est fort long dans le roman; nous
l'abrégerons, autant que nous le pourrons sans nuire à la clarté de
l'ensemble de la composition.
III.
AVENTURES DE NASCIEN.--L'ÎLE TOURNOYANTE.--LA NEF DE SALOMON.
On a vu que Nascien avait été accusé de la disparition de son
beau-frère, le roi Mordrain. Calafer, le plus méchant de ses
accusateurs, l'avait fait jeter en prison avec son jeune fils,
l'aimable Célidoine. Mais il ne put l'y retenir longtemps; Nascien,
favorisé d'un songe prophétique, vit une main entr'ouvrir la voûte de
son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter à treize
journées de sa ville d'Orbérique, dans une île que nous allons
décrire. À quelque temps de là, l'impie Calafer fut lui-même foudroyé,
après avoir vu le jeune Célidoine échapper miraculeusement à la mort
qu'il lui réservait. Nous suivrons d'abord Nascien dans les lieux où
la main mystérieuse vient de le déposer.
C'était une île située au milieu de la mer d'Occident; les gens du
pays l'appelaient l'île Tournoyante, et ce n'était pas sans raison,
ainsi qu'on va l'exposer; car ici l'on n'avance rien qu'on n'en donne
l'explication: sans cela on ne verrait dans le Graal qu'un enlacement
de paroles, et l'on n'en garderait qu'une idée confuse; mais dans ce
livre, qui est l'histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser
aucun doute sur rien de ce qu'on rapporte.
Avant le commencement de toutes choses, les quatre éléments confondus
n'étaient qu'une masse inerte et sans forme arrêtée. Le fondateur du
monde[84] disposa d'abord le ciel, dont il fit le séjour du feu, la
voûte et la dernière limite de l'univers. Entre le feu, qui de sa
nature est extrêmement léger, et la terre, qui est extrêmement lourde,
il plaça l'air, puis creusa des lits plus ou moins vastes pour
recueillir les eaux. Mais, avant cette séparation, chacun des
éléments, en luttant et en se pénétrant, avait perdu quelque chose de
ses propriétés naturelles; c'était une sorte de rouille, d'écume ou de
scorie, qui tenait de tous les quatre, et formait comme une cinquième
substance de tout ce que les autres avaient rejeté. Or l'harmonie
établie par le divin Créateur aurait été troublée, si l'on n'avait pu
se débarrasser de ce fâcheux résidu.
[Note 84: _Li establissieres del monde._ On voit que notre auteur
croyait à l'éternité des quatre éléments, de ce que nous appelons la
Matière.]