L'ange chargé du gettoir puisa dans l'aiguière, et en arrosa les

nouveaux chrétiens; mais les deux Joseph pouvaient seuls le suivre des

yeux.

Alors Joseph s'adressant à son fils: «Sais-tu maintenant, beau fils,

quel homme conduit cette belle compagnie?--Oui, mon père; c'est celui

dont David a dit au Psautier: «_Dieu a commandé à ses anges de le

garder partout où il ira._»

Tout le cortége passa devant eux et parcourut les détours du palais

que le roi Évalac avait mis à leur disposition; palais que Daniel,

jadis, dans une intention prophétique, avait appelé le Palais

spirituel. Et quand ils arrivaient devant l'arche et avant d'y

rentrer, chacun des anges s'inclinait une première fois pour

Jésus-Christ, debout dans le fond; une seconde fois pour l'arche.

Notre-Seigneur s'approchant alors de Josephe: «Apprends,» lui dit-il,

«l'intention de cette eau que tu as vu jeter de part et d'autre. C'est

la purification des lieux où le mauvais esprit a séjourné. La

présence du Saint-Esprit les avait déjà sanctifiés, mais j'ai voulu te

donner l'exemple de ce que tu feras, partout où mon service sera

célébré.--Mon Seigneur,» demanda Josephe, «comment l'eau pourra-t-elle

purifier, si elle n'est pas elle-même purifiée?--Elle le sera par le

signe de la rédemption que tu lui imposeras, en prononçant ces

paroles: _Que ce soit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!_

«Maintenant je vais te conférer la grâce suprême que je t'ai promise;

le sacrement de ma chair et de mon sang, que, cette première fois, mon

peuple verra clairement, pour que tous puissent, devant les rois et

les princes du monde, témoigner que je t'ai choisi pour être le

PREMIER PASTEUR de mes nouvelles brebis, et pour établir les pasteurs

chargés de nommer ceux qui, dans les âges suivants, gouverneront mon

peuple. Moïse avait conduit et gouverné les fils d'Israël par la

puissance que je lui avais donnée: de même seras-tu le guide et le

gardien de ce nouveau peuple: ils apprendront de ta bouche comment ils

me doivent servir, et comment ils pourront demeurer dans la vraie

créance.»

Jésus-Christ prit alors Josephe par la main droite et l'attira vers

lui. Tout le peuple assemblé le vit clairement ainsi que les anges

dont il était environné.

Et quand Josephe eut fait le signe de la croix, voilà qu'un homme aux

longs cheveux blancs sortit de l'arche, portant à son cou le plus

riche et le plus beau vêtement que jamais on put imaginer. En même

temps parut un autre homme, jeune et de beauté merveilleuse, tenant

dans l'une de ses mains une crosse, dans l'autre une mitre de

blancheur éclatante. Ils couvrirent Josephe du vêtement épiscopal, en

commençant par les sandales, puis le reste du costume, depuis ce

temps-là consacré. Ils assirent le nouveau prélat dans une chaire dont

on ne pouvait distinguer la matière, mais étincelante des plus riches

pierreries que la terre ait jamais fournies[73].

[Note 73: Ici le romancier ajoute que cette chaire était encore de son

temps conservée dans la ville de Sarras, sous le nom de Siége

spirituel. Jamais homme n'eut la témérité de s'y asseoir sans être

frappé de mort ou privé de quelqu'un de ses membres. Plus tard, le roi

d'Égypte Oclefaus essayera vainement de la mouvoir: quand il voudra

s'y asseoir, les yeux lui voleront de la tête; il sera, le reste de

ses jours, privé de l'usage de ses membres.]

Alors tous les anges vinrent devant lui. Notre-Seigneur le sacra et

l'oignit de l'huile prise dans l'ampoule que tenait celui des anges

qui l'avait arrêté précédemment au seuil de l'arche. De la même

ampoule fut prise l'onction qui, plus tard, servit à sacrer les rois

chrétiens de la Grande-Bretagne jusqu'au père d'Artus, le roi

Uter-Pendragon. Notre-Seigneur lui mit ensuite la crosse en main, et

lui passa dans un de ses doigts l'anneau que nul mortel ne pourrait

contrefaire, nulle force de pierre séparer. «Josephe,» lui dit-il, «je

t'ai oint et sacré évêque en présence de tout mon peuple. Apprends le

sens des vêtements que je t'ai choisis: les sandales avertissent de ne

pas faire un pas inutile, et de tenir les pieds si nets qu'ils

n'entrent dans nulle maligne souillure, et ne marchent que pour donner

conseil et bon exemple à ceux qui en auraient besoin.

«Les deux robes qui couvrent la première jupe sont blanches, pour

répondre aux deux vertus soeurs, la chasteté et la virginité. Le

capuchon qui enferme la tête est l'emblème, et de l'humilité qui fait

marcher le visage incliné vers la terre, et de la patience que les

ennuis et les contrariétés ne détournent pas de la droite voie.

«Le noeud suspendu au bras gauche indique l'abstinence; on le place

ainsi parce que le propre de ce bras est de répandre, comme le propre

du bras droit est de retenir. Le lien du col, semblable au joug des

boeufs, signifie obéissance à l'égard de toutes les bonnes gens. Enfin

la chape ou vêtement supérieur est vermeille, pour exprimer la

charité, qui doit être brûlante comme le charbon ardent.

«Le bâton recourbé que doit tenir la main gauche a deux sens:

vengeance et miséricorde. Vengeance pour la pointe qui le termine;

miséricorde en raison de sa courbure. L'évêque doit en effet commencer

par exhorter charitablement le pécheur: mais, s'il le voit trop

endurci, il ne doit pas hésiter à le frapper.

«L'anneau passé au doigt est le signe du mariage contracté par

l'évêque avec l'Église, mariage que nulle puissance ne peut dissoudre.

«Le chapeau cornu signifie confession. Il est blanc, en raison de la

netteté que l'absolution donne. Les deux cornes répondent l'une au

repentir, l'autre à la satisfaction: car l'absolution ne porte ses

fruits qu'après la satisfaction ou pénitence accomplie.»

Après ces enseignements, Notre-Seigneur avertit Josephe qu'en

l'élevant à la dignité d'évêque, il le rendait responsable des âmes

dont il allait avoir la direction. Et dans le même temps qu'il le

chargeait du gouvernement des âmes, il laissait à son père le soin de

gouverner les corps et de pourvoir à tous les besoins de la

compagnie[74].

[Note 74: C'est la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir

spirituel.]

«Avance maintenant, Josephe,» ajouta Notre-Seigneur, «viens offrir le

sacrifice de ma chair et de mon sang, à la vue de tout mon peuple.»

Tous alors virent Josephe entrer dans l'arche, et les anges aller et

venir autour de lui. Ce fut le premier sacrement de l'autel. Josephe

mit peu de temps à l'accomplir; il ne dit que ces paroles de

Jésus-Christ à la Cène: _Tenez et mangez, c'est le vrai corps qui sera

tourmenté pour vous et pour les nations._ Puis, en prenant le vin:

_Tenez et buvez, c'est le sang de la loi nouvelle, c'est mon propre

sang, qui sera répandu en rémission des péchés._ Il prononça ces

paroles en posant le pain sur la patène du calice; soudain le pain

devint chair, le vin sang. Il vit clairement entre ses mains le corps

d'un enfant dont le sang paraissait recueilli dans le calice. Troublé,

interdit à cette vue, il ne savait plus que faire: il demeurait

immobile, et les larmes coulaient de ses yeux en abondance.

Notre-Seigneur lui dit: «Démembre ce que tu tiens, et fais-en trois

pièces.»--«Ah! Seigneur,» répondit Josephe, «ayez pitié de votre

serviteur! Jamais je n'aurai la force de démembrer si belle

créature!--Fais mon commandement,» reprit le Seigneur, «ou renonce à

ta part dans mon héritage.»

Alors Josephe sépara la tête, puis le tronc du reste du corps, aussi

facilement que si les chairs eussent été cuites; mais il n'obéit

qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes.

Et comme il commençait à faire la séparation, tous les anges tombèrent

à genoux devant l'autel et demeurèrent ainsi jusqu'à ce que

Notre-Seigneur dît à Josephe: «Qu'attends-tu maintenant? Reçois ce qui

est devant toi, c'est-à-dire ton Sauveur.» Josephe se mit à genoux,

frappa sa poitrine et implora le pardon de ses péchés. En se relevant,

il ne vit plus sur la patène que l'apparence d'un pain. Il le prit,

l'éleva, rendit grâces à Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut

l'y porter; mais le pain était devenu un corps entier: il essaya de

l'éloigner de son visage; une force invincible le fit pénétrer dans sa

bouche. Dès qu'il fut entré, il se sentit inondé de toutes les

douceurs et suavités les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice,

but le vin qui s'y trouvait renfermé, et qui s'était, en approchant de

ses lèvres, transformé en véritable sang.

Le sacrifice achevé, un ange prit le calice et la patène et les mit

l'un sur l'autre. Sur la patène se trouvaient plusieurs apparences de

morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patène,

l'éleva et l'emporta hors de l'arche. Un troisième prit la toile et

suivit le second. Dès qu'ils furent hors de l'arche et à la vue de

tout le peuple, une voix dit: «Mon petit peuple nouvellement régénéré,

j'apporte la rançon; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut

naître et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette

faveur. Nul n'en peut être digne, s'il n'est pur d'oeuvres et de

pensées, et s'il n'a ferme créance.»

Alors l'ange qui portait la patène s'agenouilla; il reçut dignement le

Sauveur, et chacun des assistants après lui. Tous, en ouvrant la

bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant

admirablement formé. Quand ils furent tous remplis de la délicieuse

nourriture, les anges retournèrent dans l'arche et déposèrent les

objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont

Notre-Seigneur l'avait revêtu, referma l'arche, et le peuple fut

congédié.

Pour complément de cette grande cérémonie, Josephe, appelant un de ses

cousins nommé Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea

particulièrement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour.

C'est à l'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les

grandes églises, un ministre désigné sous le nom de _trésorier_,

chargé de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu.

II.

ÉVALAC, ROI DE SARRAS.--SERAPHE, SON SEROURGE.--THOLOMÉE SERASTE, ROI

D'ÉGYPTE.--BAPTÊME D'ÉVALAC ET DE SERAPHE, SOUS LES NOMS DE MORDRAIN

ET DE NASCIEN.--VOYAGE DE MORDRAIN.--L'ÎLE DU PORT PÉRILLEUX.

Le roi de Sarras, Évalac, était surnommé le Méconnu, parce qu'on ne

savait rien de sa famille et de sa patrie. Il en avait fait mystère à

tout le monde; aussi Josephe le surprit-il grandement en lui rappelant

l'histoire de ses premières années, et comment il était fils d'un

savetier[75] de la ville de Meaux, en France. Quand la nouvelle

s'était répandue dans le monde du prochain avénement du Roi des rois,

l'empereur César Auguste, assiégé des plus vives inquiétudes, s'était

préparé à combattre celui qu'il pensait devoir être un conquérant. Il

avait ordonné de lever un denier par tête dans toute l'étendue de

l'Empire; et comme la France passait pour nourrir la plus fière des

nations soumises à Rome, il lui avait demandé cent chevaliers, cent

jeunes demoiselles, filles de chevaliers, et cent enfants mâles âgés

de moins de cinq ans. Le choix dans Meaux était tombé sur les deux

filles du comte de la ville, nommé Sevin, et sur le jeune Évalac. On

les conduisit à Rome, où bientôt furent remarquées la bonne grâce et

la beauté de l'enfant, si bien que personne ne doutait de sa naissance

généreuse. Sous le règne de Tibère, il fut attaché au service du comte

Félix, gouverneur de Syrie, et avait trouvé grâce devant lui; le comte

l'avait armé chevalier en lui confiant le commandement de ses hommes

d'armes. On parla beaucoup alors de ses prouesses; mais un jour,

s'étant pris de querelle avec le fils du gouverneur, il le tua et

s'enfuit pour éviter la vengeance du père. Le roi d'Égypte, Tholomée

Seraste[76], lui offrit alors des soudées, et lui dut la conquête du

royaume de Sarras, qui confinait à l'Égypte. Pour le récompenser, il

l'investit de la couronne de Sarras, sous la condition d'un simple

hommage.

[Note 75: «D'un afaitierre de viex soliers.»]

[Note 76: Le surnom de Seraste semble une corruption du mot

_Sebastos_, souverain, qu'on lit sur les monnaies grecques des

Ptolémées à la suite de leur nom. Quant à Félix, on sait qu'il fut

réellement procurateur de Syrie. D'ailleurs le choix de la ville de

Meaux et les éloges donnés à la France n'offrent-ils pas déjà une

présomption en faveur de l'origine française de l'auteur?]

Mais Évalac, dans la suite, avait voulu se rendre indépendant. Afin de

punir sa désobéissance, Tholomée étant entré dans ses États l'eût

apparemment détrôné, sans la protection miraculeuse du Dieu des

chrétiens. Grâce au bouclier marqué d'une croix que Josephe lui remit,

grâce aux exploits du duc Seraphe, son serourge ou beau-frère, Évalac

triompha de ce puissant ennemi, Tholomée fut vaincu. Le roi de Sarras,

plusieurs fois averti par des songes longuement racontés et expliqués,

reconnut l'impuissance de ses idoles, et reçut des mains de Josephe le

baptême avec le nom de Mordrain[77]; son exemple fut imité par

Seraphe, qui, sous le nom de Nascien, devait être l'objet des

prédilections divines. Mais, avant de suivre dans leurs voyages ces

princes nouvellement convertis, il faut dire un mot de la reine

Saracinthe, femme de Mordrain.

[Note 77: Ce nom aurait signifié, suivant notre romancier _tardif en

créance_. Saracinthe, _pleine de foi_. Le porte-étendard Clamacides,

_gonfalonier de N.-S._]

C'était la fille du duc d'Orcanie, et la soeur de Seraphe ou Nascien.

Il y avait trente ans qu'un saint ermite nommé Saluste l'avait

convertie, et, depuis qu'elle était devenue reine de Sarras, elle

n'attendait qu'un moment favorable pour essayer d'ôter le bandeau qui

couvrait les yeux de son époux. Mais l'honneur de répandre la _bonne

nouvelle_ dans cette contrée était réservé aux deux Joseph. Nous

citerons un seul trait de leurs travaux apostoliques.

Tandis que le père baptisait les gens du royaume de Sarras, le fils

suivait Nascien en Orcanie et faisait aux idoles une guerre

impitoyable. Dans le temple de la ville d'Orcan était une figure posée

sur le maître-autel. Josephe dénoua sa ceinture et se plaça devant

elle, en conjurant le démon d'en sortir d'une façon visible; en même

temps il jeta la ceinture autour du cou de l'idole, et la traîna en

dehors du temple jusqu'aux pieds de Mordrain. Le diable poussait des

cris aigus qui faisaient accourir de tous côtés la foule. «Pourquoi me

tourmenter ainsi?» disait-il à Josephe.--«Tu le sauras: mais

j'apprends en ce moment la mort de Tholomée Seraste, dis-moi pourquoi

tu l'as tué.--Je répondrai, si tu me desserres le cou.» Josephe,

lâchant la ceinture et prenant l'idole par le haut de la tête: «Parle

maintenant.--Je voyais les miracles que Dieu opérait, j'étais témoin

du baptême d'Évalac, je craignais pour l'âme de Tholomée; alors je

pris la figure d'un messager et je vins lui dire qu'Évalac voulait le

faire pendre; que je le garantirais, s'il voulait se donner à moi. Il

me fit hommage: je pris la forme d'un griffon, il monta sur moi en

croupe; et quand je me fus élevé à une certaine hauteur, je le laissai

choir et se casser les os.»

Josephe remit alors sa ceinture au cou de l'idole, et la promena par

toutes les rues de la ville. «Voilà,» disait-il à la foule, «voilà les

dieux dont vous aviez peur! Frappez vos poitrines et reconnaissez un

seul Dieu en trois personnes!» Ensuite il demanda au diable son nom:

«Je suis Ascalaphas, chargé de porter aux gens et de répandre dans le

monde les méchants bruits, les fausses nouvelles.»

Tout n'était pas fini avec Ascalaphas. La plupart des habitants

d'Orcan avaient accepté le baptême, les autres avaient résolu de

quitter le pays pour s'y soustraire. Ils avaient pris un mauvais

parti: à peine eurent-ils franchi les portes de la ville qu'ils

tombèrent frappés de mort. Josephe, auquel on apprit cette nouvelle,

accourut; le premier objet qu'il aperçut fut le démon qu'il venait de

conjurer, et qui gambadait sur les corps de toutes ces victimes.

«Regarde, Josephe,» criait Ascalaphas, «regarde comme je sais venger

ton Dieu de ses ennemis!--Et qui t'en a donné le droit?--Jésus-Christ

lui-même.--Tu as menti!» Disant ces mots, il courut à lui dans

l'intention de le lier. Mais un ange au visage ardent lui ferma le

passage et lui perça la cuisse d'une lance dont le fer demeura dans la

plaie. «Cela,» dit-il, «t'apprendra à ne plus retarder le baptême des

bonnes gens, pour aller au secours des ennemis de ma loi.» À douze

jours de là, Nascien, curieux indiscret, voulut voir ce que contenait

la sainte écuelle: il souleva la patène et comprit toutes les

merveilles qui devaient advenir dans le pays choisi pour être le

dépositaire de cette précieuse relique. Il fut puni d'un aveuglement

subit. Mais l'ange qui avait blessé Josephe reparut et, prenant en

main le fût de la lance dont le fer était demeuré dans la plaie, il

l'approcha de Josephe, le posa sur le fer dont elle était séparée. De

la plaie sortirent de grosses et nombreuses gouttes de sang: l'ange

les recueillit, en humecta le bout du fût, et le rejoignit au fer, de

façon qu'on ne put désormais deviner que l'arme eût été tronquée.

Seulement, à l'entrée de la période aventureuse, on verra les gouttes

de sang s'échapper de la lance, et l'arme ira blesser un autre homme

du même lignage et de même vertu que Josephe. C'est là ce que la

seconde partie du livre de _Lancelot_ devra nous raconter. L'ange vint

ensuite à Nascien, humecta ses yeux d'une certaine liqueur, et lui

rendit la vue que son indiscrétion lui avait fait perdre[78].

[Note 78: Cette punition de la curiosité de Nascien, géminée avec la

punition de Mordrain, est renouvelée dans un des chapitres suivants.]

Josephe, guéri de la plaie angélique, acheva la conversion de tous les

gens de Sarras et d'Orcanie. Des soixante-deux, soixante-cinq ou

soixante-douze parents sortis avec lui de Jérusalem, il en sacra

trentre-trois, comme évêques d'autant de cités dans ces deux contrées.

Les autres, après avoir été ordonnés prêtres, furent dispersés dans

les villes moins importantes.

Il découvrit ensuite les lieux où reposaient les corps de deux ermites

à l'un desquels la reine Saracinthe, femme de Mordrain, avait dû sa

conversion. Un livret conservé dans chacune des fosses disait, le

premier: «Ci gist Saluste de Bethléem, le beau sergent de

Jésus-Christ, qui fut trente-sept ans ermite, et ne mangea plus aucune

viande accommodée de la main des hommes.» Le second: «Ci gist

Hermoines, de Tarse, qui vécut trentre-quatre ans et sept mois, sans

changer une fois de souliers ni de vêtements.» Les deux corps furent

transportés, l'un à Sarras, l'autre en Orcanie, et devinrent l'objet

d'une dévotion que des miracles multipliés ne laissèrent pas ralentir.

Josephe eut ensuite à purifier le roi Mordrain, nouvellement converti,

d'une dernière souillure qui avait résisté à l'eau du baptême. Ce

prince avait fait depuis longtemps construire dans les parois de sa

chambre une cellule réservée à certaine idole féminine dont il était

épris. C'était, dit le roman, une image de beauté merveilleuse que le

roi habillait lui-même des robes les plus riches. Dès que la reine

Saracinthe était levée, il prenait une petite clef qui pénétrait dans

une fissure imperceptible de la muraille, atteignait un petit maillet

qu'elle écartait pour laisser une grande barre de fer se dresser en

permettant d'ouvrir une porte secrète. Le roi tirait alors à lui

l'idole et lui faisait partager sa couche. Quand il en avait eu son

plaisir, il la faisait rentrer dans sa cellule, la porte se refermait,

et sur le maillet retombait la barre de fer qui la rendait

impénétrable à tous. Il y avait quinze ans qu'il se complaisait dans

cette honteuse habitude, quand un songe dont Josephe lui donna

l'explication lui prouva que rien ne pouvait rester caché aux amis de

Dieu. Il confessa son crime, fit venir la reine, son serourge et

Josephe, puis, en leur présence, jeta l'idole dans les flammes en

témoignant le plus grand repentir.

Ce fut le dernier acte de Josephe dans le pays de Sarras. Une voix

céleste l'avertit de prendre congé du roi et d'emmener avec lui la

plupart de ses compagnons pour aller prêcher la foi nouvelle chez les

Gentils. Dans le cours de ce grand voyage, les denrées venant à leur

manquer, il s'agenouilla devant l'arche du saint vase pour implorer le

secours de Dieu. Alors eut lieu le repas spirituel dont Robert de

Boron avait parlé le premier, mais qu'il avait eu soin de distinguer

de la communion eucharistique. Dans notre roman, les deux tables ici

n'en font réellement qu'une, et l'hérésie se trouve parfaitement

accentuée. On en va juger.

La voix dit à Joseph: «Fais mettre les nappes sur l'herbe fraîche: que

ton peuple se place à l'entour. Quand ils seront disposés à manger,

dis à ton fils Josephe de prendre le vase, et de faire avec lui trois

fois le tour de la nappe. Aussitôt ceux qui seront purs de coeur

seront remplis de toutes les douceurs du monde. Ils feront de même,

chaque jour, à l'heure de Prime. Mais, dès qu'ils auront cédé au

vilain péché de luxure, ils perdront la grâce d'où leur arrivait tant

de délices. Quand tu auras ainsi établi le premier repas, tu iras vers

ta femme Enigée, et tu la connaîtras charnellement. Elle concevra un

fils qui recevra en baptême le non de Galaad le Fort. Il aura grande

force et foi robuste: si bien qu'il prévaudra contre tous les

mécréants de son temps.»

Joseph fit ce qui lui était commandé, et son fils, ceint d'une étole

bénite, après avoir fait les trois tours vint s'asseoir à la droite de

son père, mais en laissant entre deux l'intervalle d'une place. Puis

il posa le vase couvert d'une patène et de cette toile fine que nous

appelons corporal[79]. Tous furent aussitôt remplis de la grâce divine

au point de n'avoir rien qu'il leur pût venir en pensée de désirer. Le

repas achevé, Josephe replaça le Graal dans l'arche, comme il y était

auparavant[80].

[Note 79: Corporal, linge bénit que le prêtre étend sur l'autel pour

mettre le calice dessus et ensuite l'hostie. (Dictionnaire de

l'Académie.)]

[Note 80: Il importe de remarquer que cet épisode n'est pas conservé

dans le second texte, qui a servi de modèle aux imprimés. Là, les

compagnons de Joseph trouvent dans le bois, sans le demander, les

meilleures viandes, et le Saint-Esprit ne parle à Joseph que pour lui

ordonner de coucher avec sa femme Éliab. Comparez le ms. 749, fº 90.

et l'éd. de Ph. Lenoir, 1523, fº 89.]

Le lendemain de ce grand jour, la voix dit à Josephe: «Va-t'en droit à

la mer: il te faut aller habiter la terre promise à ta lignée: quand

tu seras arrivé sur le rivage, à défaut de navire, tu avanceras le

premier, étendras ta chemise en guise de nef: elle se développera en

raison du nombre de ceux qui seront exempts de péché mortel.»

Josephe, arrivé sur le bord de la mer, ôta de son dos la chemise, et

l'ayant étendue sur l'eau, monta le premier sur l'une des manches,

puis son père Joseph sur l'autre. Devant eux se placèrent Nascien et

les porteurs de l'arche; les flots qui les soutenaient ne mouillèrent

pas même la plante de leurs pieds. Enigée, Bron, Éliab et leurs douze

enfants, montèrent sur le milieu de la chemise, qui s'étendit en

proportion du nombre de ceux qui arrivaient; leur exemple décida tous

les autres, ils se trouvèrent ainsi au nombre de cent quarante-huit.

Deux juifs à demi convertis, Moïse et Simon son père, bien que peu

confiants dans la vertu de la chemise, voulurent essayer d'y passer: à

peine avaient-ils fait trois pas que les flots les entourèrent et que

les autres gens demeurés sur le rivage eurent grand'peine à les

recueillir. Pour Josephe et tous ceux qui l'avaient suivi, ils

s'éloignèrent, malgré les prières de ceux qui étaient demeurés à

terre, et qui les conjuraient d'attendre. «Ah! folles gens,» leur dit

Josephe, «le péché de luxure vous a retardés. Vous n'êtes pas à la

fin de vos peines; faites pénitence et méritez de nous rejoindre

bientôt.»

Après quelques jours de traversée, Josephe et ses compagnons

abordèrent dans la Grande-Bretagne, où nous les prierons de nous

attendre, pour nous donner le temps de retourner aux autres

personnages du roman, et d'abord au roi Mordrain.

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 9 / 19 段