«J'ignore combien de temps je demeurai ainsi. Quand je me relevai, je

me trouvai dans une obscurité profonde. Peu à peu le jour revint, le

soleil reprit sa clarté, je me sentis pénétré des odeurs les plus

délicieuses, et j'entendis les plus doux chants que j'eusse encore

entendus; les voix d'où ils partaient semblaient me toucher, mais je

ne les voyais ni ne pouvais les atteindre. Elles louaient

Notre-Seigneur et disaient en refrain: _Honneur et gloire au Vainqueur

de la mort, à la source de la vie perdurable_!

«Ces paroles huit fois répétées, les voix s'arrêtèrent; j'entendis un

grand bruissement d'ailes, suivi d'un parfait silence: il ne resta que

les parfums dont la douceur me pénétrait.

«None arriva, je me croyais encore aux premières lueurs du matin.

Alors je fermai le livre et commençai le service du vendredi saint.

On ne consacre pas ce jour-là, parce que Notre-Seigneur l'a choisi

pour y mourir. En présence de la réalité, on ne doit pas recourir à la

figure; et, si l'on consacre les autres jours, c'est en mémoire du

vrai sacrifice du vendredi[63].

[Note 63: «Car là où la vérité vient, la figure doit arrières estre

mise. Les autres jours sacre-l'en en remembrance de ce que il fu

sacrefiés. Mais à celui jour du saint venredi fu-il veraiement

sacrefiés; car il n'i a point de senifiance, puis que li jours est

venus que il fu voirement sacrefiés.»]

«Comme je me disposais à recevoir mon Sauveur et que j'avais déjà fait

trois parts de pain, un ange vint, me prit par les mains et me dit:

«Tu ne dois pas employer ces trois parts, avant d'avoir vu ce que je

vais te montrer.» Alors il m'éleva dans les airs, non en corps, mais

en esprit, et me transporta dans un lieu où je fus inondé d'une joie

que nulles langues ne sauraient exprimer, nulles oreilles entendre,

nuls coeurs ressentir. Je ne mentirais pas en disant que j'étais au

troisième ciel où fut transporté saint Paul; mais, pour n'être pas

accusé de vanité, je dirai seulement que là me fut découvert le grand

secret que, suivant saint Paul, aucune parole humaine ne pourrait

exprimer. L'ange me dit: «Tu as vu de grandes merveilles, prépare-toi

à la vue de plus grandes.» Il me porta plus haut encore, dans un lieu

cent fois plus clair que le verre, et cent fois plus étincelant de

couleurs. Là j'eus vision de la Trinité, de la distinction du Père, du

Fils et du Saint-Esprit, et de leur réunion dans une même forme, une

même déité, une même puissance. Que les envieux ne me reprochent pas

d'aller ici contre l'autorité de saint Jean l'Évangéliste, quand il

nous a dit que _les yeux mortels ne verront et ne pourront voir jamais

le Père éternel_; car saint Jean entendait les yeux du corps, tandis

que l'âme peut voir, quand elle est séparée du corps, ce que le corps

l'empêcherait d'apercevoir.

«Comme j'étais en telle contemplation, je sentis le firmament

trembler, au bruit du plus éclatant tonnerre. Une infinité de Vertus

célestes entourèrent la Trinité, puis se laissèrent tomber comme en

pâmoison. L'ange alors me prit et me ramena où il m'avait pris. Avant

de rendre à mon âme son enveloppe ordinaire, il me demanda si j'avais

vu de grandes merveilles.--«Ah! si grandes,» répondis-je, «que nulle

langue ne pourrait les raconter.--Reprends donc ton corps, et,

maintenant que tu n'as plus de doutes sur la Trinité, va dignement

recevoir celui que tu as appris à connaître.»

L'ermite, ainsi rentré en possession de son corps, ne vit plus

l'ange, mais seulement le livre, qu'il lut après avoir communié et

qu'il déposa dans la châsse où l'on enfermait la boîte aux hosties. Il

ferma le coffre à la clef, retourna dans son _habitacle_, et ne voulut

plus toucher au livre avant d'avoir chanté le service de Pâques. Mais

quelle fut sa surprise et sa douleur quand, après l'office, il ouvrit

la châsse et ne l'y retrouva plus, quoique la porte n'en eût pas été

défermée! Bientôt une voix lui apporta ces paroles: «Pourquoi

t'étonner que ton livre ne soit plus où tu l'avais enfermé? Dieu

n'est-il pas sorti du sépulcre sans en remuer la pierre? Voici ce que

le Grand Maître te commande: demain matin, après avoir chanté la

messe, tu déjeuneras, puis entreras dans le sentier qui mène au grand

chemin. Ce chemin te conduira à celui de la Prise, auprès du Perron.

Tu te détourneras un peu et prendras vers la droite le sentier qui

conduit au carrefour des Huit Voies, dans la plaine de Valestoc.

Arrivé à la fontaine de Pleurs, où fut jadis la grande tuerie, tu

trouveras une bête étrange chargée de te guider. Quand tes yeux la

perdront de vue, tu entreras dans la terre de Norgave[64], et là sera

le terme de ta quête.»

[Note 64: Je n'ai retrouvé la trace d'aucun de ces noms de lieu. Je

suis assez disposé à les croire défigurés.]

«Le lendemain,» reprend ici l'ermite, «je fis ce qui m'était commandé.

Je sortis de mon habitacle en faisant le signe de la croix sur la

porte et sur moi. Je passai le Perron, arrivai au Val des morts, que

je reconnus aisément pour y avoir autrefois vu combattre les deux

meilleurs chevaliers du monde. Je marchai pendant une lieue

galloise[65] et j'arrivai au carrefour: devant moi, sur le bord d'une

fontaine, s'élevait une croix, et sous la croix gisait la bête dont

l'ange m'avait parlé. En me voyant, elle se leva; plus je la

regardais, moins je reconnaissais sa nature. Elle avait la tête et le

cou d'une brebis, de la blancheur de la neige tombée. Ses pieds, ses

jambes, étaient d'un chien noir, sa croupe et son corps d'un renard,

son poil et sa queue d'un lion. Dès qu'elle me vit faire le signe de

la croix, elle se leva, gagna le carrefour et prit à droite la

première voie. Je la suivis d'aussi près que mon âge et ma faiblesse

le permettaient: à l'heure de Vêpres, elle quitta le grand chemin

frayé pour aborder une longue coudrière, dans laquelle elle marcha

jusqu'à la chute du jour. Alors nous nous enfonçâmes dans une vallée

profonde ombragée d'une épaisse forêt. Nous arrivâmes ainsi devant

une loge[66]: à la porte se tenait un vieillard en habit de religion.

Le prud'homme en me voyant ôta son chaperon, se mit à genoux, et

demanda ma bénédiction.--«Je suis,» lui dis-je, «un pécheur comme

vous, et ne puis vous la donner.» Mais j'eus beau faire, il ne se leva

qu'après avoir été béni. Alors il me prit par la main, me conduisit

dans sa loge et me fit partager son repas. J'y reposai la nuit, et le

lendemain, après avoir chanté, comme le bon homme m'en avait prié, je

me remis en chemin, et trouvai à la fin de l'enclos la bête qui

m'avait conduit jusque-là. Je continuai à la suivre dans la forêt, et

nous arrivâmes, vers midi, dans une belle lande[67]: là s'élevait le

Pin dit _des aventures_, sous lequel coulait une belle fontaine, dont

le sable était rouge comme feu ardent, et l'eau froide comme glace.

Chaque jour elle devenait à trois reprises verte comme émeraude et

amère comme fiel. La bête se coucha sous le Pin: comme j'allais

m'asseoir auprès d'elle, je vis venir à moi sur un cheval en sueur un

valet qui, descendant près de la fontaine, détacha de son cou une

toile et me dit à genoux: «Madame vous salue, celle qui dut au

Chevalier au cercle d'or sa délivrance[68], le jour que celui que bien

connaissez vit la grande merveille. Elle vous envoie à manger.» Il

développa la toile, en tira des oeufs, un gâteau blanc et chaud, un

hanap et un barillet plein de cervoise. Je mangeai avec appétit, puis

je dis au valet de recueillir ce qui restait et de le reporter à la

dame en lui rendant grâce de son envoi.

[Note 65: «Une lieuve galesche.» Je crois que ces lieues sont les

milles, dont les Anglais ont le bon sens de préférer le nom

traditionnel à celui de _double kilomètre_.]

[Note 66: Ancien synonyme de petit logis. Il est encore usité par les

bûcherons et forestiers.]

[Note 67: Ce mot reviendra si souvent qu'il faut le conserver: c'est

une terre non cultivée, comme il y en avait tant alors.]

[Note 68: «Requéist de sa perde» (ms. 759), «reçut» ms. 747.]

«Le valet s'éloigna, et je repris mon chemin à la suite de la bête.

Nous sortîmes du bois au déclin du jour, et arrivâmes à un carrefour,

devant une croix de bois. Là s'arrêta la bête: j'entendis un bruit de

chevaux, puis parurent trois chevaliers. «Bien êtes-vous venu!» me dit

le premier en descendant; il me prit par la main, me pria de venir

héberger chez lui. «Emmenez les chevaux,» dit-il à son écuyer. Je

suivis les deux chevaliers jusqu'à l'hôtel. Le premier crut me

reconnaître à un signe que j'avais sur moi; il m'avait vu dans un lieu

qu'il me nomma. Mais je ne voulus rien lui dire de ce que j'avais en

pensée, si bien qu'il n'insista pas et se contenta de me recevoir

aussi bien que possible.

«Je repartis le matin, et reconnus la bête à la porte de mon hôte, en

prenant congé. Vers l'heure de Tierce, nous trouvâmes une voie qui

conduisait à l'issue de la forêt, et je vis, au milieu d'une grande

prairie, une belle église appuyée sur de grands bâtiments, devant une

eau qu'on appelait le _Lac de la Reine_. Dans l'église étaient de

belles nonnes qui chantaient l'office de tierce à haute et agréable

voix. Elles m'accueillirent, me firent chanter à mon tour, puis me

donnèrent à déjeuner; mais en vain me prièrent-elles de séjourner: je

pris congé d'elles et rentrai dans la forêt à la suite de la bête.

Quand vint le soir, je jetai les yeux sur une dalle au bord du chemin;

et j'y aperçus des lettres fermées que je m'empressai de déplier; j'y

lus: «Le Grand Maître te mande que tu achèveras ta quête, cette nuit

même.» Je me tournai vers la bête, et ne la vis plus; elle avait

disparu. Je me repris à lire les lettres où j'appris ce qui me restait

à faire.

«La forêt commençait à s'éclaircir: sur un tertre à demi-lieue de

distance s'élevait une belle chapelle, d'où j'entendis partir une

clameur épouvantable. Je hâtai le pas, j'arrivai à la porte, en

travers de laquelle était étendu de son long un homme entièrement

pâmé. Je fis devant son visage le signe de la croix; il se leva, et je

m'aperçus à ses yeux égarés qu'il avait le diable au corps. Je dis au

démon de sortir, mais il me répondit qu'il n'en ferait rien, qu'il

était venu de par Dieu, et que de par Dieu seul il sortirait. J'entrai

alors dans la chapelle, et la première chose que je vis sur l'autel

fut le livre que je cherchais. J'en rendis grâce à Notre-Seigneur et

le portai devant le forcené. Le diable alors se prit à hurler:

«N'avance pas davantage,» criait-il, «je vois bien qu'il me faut

partir; mais je ne le puis, à cause du signe de la croix que tu as

fait sur la bouche de cet homme.»--«Cherche,» répondis-je, «une autre

issue.» Il s'échappa par le bas, en poussant des hurlements hideux,

comme s'il eût renversé sur son passage tous les arbres de la forêt.

Je pris alors entre mes bras le forcené, et le portai devant l'autel,

où je le gardai toute la nuit. Le matin je lui demandai ce qu'il

voulait manger.--«Ma nourriture ordinaire.--Et quelle est-elle?--Des

herbes, des racines, des fruits sauvages. Voilà trente-trois ans que

je suis ermite, et depuis neuf ans je n'ai pas mangé autre chose.»

«Je le laissai, pour dire mes heures et chanter ma messe: quand je

revins, il dormait; je m'assis près de lui et je cédai au sommeil. Je

crus voir en dormant un vieillard qui, passant devant moi, déposait

pommes et poires dans mon giron. Je trouvai à mon réveil ce

vieillard, qui en me donnant de ses fruits m'annonça que, tous les

jours de ma vie, le Grand Maître me ferait le même envoi. Je réveillai

l'autre prud'homme et lui présentai un fruit qu'il mangea

très-volontiers, comme celui qui de longtemps n'avait rien pris. Je

restai huit jours avec lui, ne trouvant rien que de bon dans ce qu'il

disait et faisait. En prenant congé, il m'avoua que le démon s'était

emparé de lui pour le seul péché qu'il eût commis depuis qu'il avait

pris l'habit religieux. Voyez un peu la justice de Notre-Seigneur: ce

prud'homme le servait depuis trente-trois ans le mieux qu'il pouvait;

pour un seul péché, le démon prit possession de lui, et, s'il était

mort sans l'avoir confessé, il serait devenu la proie de l'enfer;

tandis que le plus méchant homme, s'il fait à la fin de ses jours une

bonne confession, rentre pour jamais en grâce avec Dieu, et monte dans

le Paradis.

«Je repris le chemin de mon ermitage avec le livre qui m'était rendu.

Je le déposai dans la châsse où d'abord je l'avais mis; je fis le

service de Vêpres et Complies, je mangeai ce que le Seigneur me fit

apporter, puis je m'endormis. Le Grand Maître vint à moi durant mon

somme et me dit: «Au premier jour ouvrable de la semaine qui commence

demain, tu te mettras à la transcription du livret que je t'ai donné;

tu finiras avant l'Ascension. Le monde en sera saisi ce jour-là même

où je montai au Ciel. Tu trouveras dans l'armoire placée derrière

l'autel ce qu'il faut pour écrire.» Le matin venu, j'allai à

l'armoire, et j'y trouvai ce qui convient à l'écrivain, encre, plume,

parchemin et couteau. Après avoir chanté ma messe, je pris le livre,

et, le lundi de la quinzaine de Pâques, je commençai à écrire, en

partant du crucifiement de Notre-Seigneur, ce que l'on va lire[69].»

[Note 69: Il y a dans ce préambule plusieurs points très-obscurs qui

pourraient bien être autant d'interpolations, et se rattacher à

l'intention qu'avaient les Assembleurs de faire du prêtre, auteur de

la légende latine, le fils de Nascien, ou Nascien, dont on va bientôt

parler. Ainsi l'allusion au combat mortel «des deux plus vaillants

chevaliers du monde,» ainsi le «chemin de Pleurs,» peuvent s'appliquer

au dernier épisode des romans de la Table ronde. Après la mort du roi

Artus, Nascien, ou le fils de Nascien, aurait renoncé aux armes pour

prendre l'habit religieux, et c'est alors qu'il aurait eu la vision

qui lui ordonnait de transcrire le livre divin du Graal. Rien n'était

assurément plus absurde que de faire d'un prêtre du huitième siècle le

contemporain d'autres personnages appartenant les uns au premier, les

autres au cinquième siècle de notre ère. Mais, au temps de

Philippe-Auguste, on ne reculait pas encore devant de pareilles

énormités. Les siècles passés ne semblaient former qu'une seule et

grande époque, où se réunissaient toutes les célébrités de l'histoire;

comme dans la toile peinte par Paul Delaroche pour l'hémicycle de

l'École des Beaux-Arts.]

LIVRE II.

LE

SAINT-GRAAL.

I.

JOSEPH ET SON FILS JOSEPHE ARRIVENT À SARRAS.--SACRE DE

JOSEPHE.--PREMIER SACRIFICE DE LA MESSE.

Nous ne nous arrêterons pas sur le début du Saint-Graal: il est, à peu

de chose près, le même que celui du poëme de Robert de Boron. Le

romancier s'évertue pour la première fois, en supposant que Joseph

avait été marié, que sa femme se nommait Enigée[70] et qu'il avait eu

un fils dont le nom différait du sien par l'addition d'un _e_ final.

Josephe, dans tout le cours du récit, dominera Joseph; il sera l'objet

de toutes les grâces divines et le souverain pontife de la religion

nouvelle. Baptisé par saint Philippe évêque de Jérusalem, il avait

nécessairement plus de quarante ans quand Vespasien tira de prison son

père.

[Note 70: Non sa soeur, comme dans le poëme. Var. Éliab.]

Nous quittons le poëme de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph

et leurs parents, nouvellement baptisés, sur le chemin qui conduit à

Sarras, ville principale d'un royaume du même nom qui confinait à

l'Égypte. C'est de cette ville, qui devait une des premières adopter

la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient

aujourd'hui à ce faux prophète.

Ils n'emportaient avec eux d'autre trésor, d'autres provisions, que la

sainte écuelle rendue par Jésus-Christ lui-même à Joseph d'Arimathie:

Joseph à la présence de cette précieuse relique avait dû de ne pas

sentir la faim ni la soif: les quarante années de sa captivité

n'avaient été qu'un instant pour lui. Avant d'arriver à Sarras, il

avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le

Père à Moïse, de faire une arche ou châsse, pour y enfermer ce vase.

Les chrétiens qu'il conduisait devaient faire à l'avenir leurs

dévotions devant l'arche. À Joseph et à son fils seuls le droit de

l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains.

Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs

épaules, toutes les fois que la caravane serait en marche.

En arrivant à Sarras, Joseph apprit que le roi du pays, Évalac le

Méconnu, était en guerre avec le roi d'Égypte Tolomée[71], et qu'il

venait d'être vaincu dans une grande bataille. Doué du don de

l'éloquence, Joseph se présenta devant lui pour lui déclarer que, s'il

voulait reprendre l'avantage sur les Égyptiens, il devait renoncer à

ses idoles et reconnaître Dieu en trois personnes. Son discours

présente un excellent résumé des dogmes de la foi chrétienne; rien n'y

paraît oublié, et c'est encore la doctrine exposée dans nos

catéchismes.

[Note 71: Tolomeus ou _Tholomée_ est le nom francisé _Ptolémée_; car

les syllabes initiales _pto_, _sta_, _spa_, _stra_, répugnaient à

l'ancienne langue française: on supprimait alors la première consonne,

ou on la faisait précéder de la voyelle _e_, qui rendait la

prononciation supportable.]

Évalac eut la nuit suivante une vision qui lui fit comprendre le Dieu

trinitaire, la seconde Personne revêtue de l'enveloppe mortelle et

conçue dans le sein d'une Vierge immaculée. Le Saint-Esprit vint en

même temps avertir Joseph que son fils Josephe était choisi pour

garder le saint vase; qu'il serait ordonné prêtre de la main de

Jésus-Christ; qu'il aurait le pouvoir de transmettre le sacerdoce à

ceux qu'il en jugerait dignes, comme ceux-ci le transmettraient à leur

tour, dans les contrées où Dieu les établirait[72].

[Note 72: «Cil qui tel ordre auront, des ores en avant le rechevront

de Josephe par toutes les terres où je metrai et toi et ta semence.»

Voilà le point où l'Église bretonne se séparait de l'Église

catholique. Elle ne voulait pas que ses prélats reçussent leur

consécration du Pape de Rome, et réclamait ce droit en faveur de

l'archevêque d'York, élu lui-même par le peuple et le clergé breton.

Mais cette prétention schismatique, ne menaçant pas d'être contagieuse

et n'ayant pas empêché le souverain pontife, au moins à partir de la

fin du dixième siècle, de présider au choix ou de sanctionner

l'élection des prélats gallois et bretons, la cour de Rome, toujours

sage et prudente, ne s'éleva pas contre l'exposition romanesque des

origines de l'Église bretonne. Armée de l'incomparable autorité de

l'Évangile: _Tu es Petrus, et super hanc petram_, etc., elle laissa

dire les romanciers, et ne rechercha pas le livre latin sur lequel ils

s'appuyaient sans en divulguer le texte original.]

Le Saint-Esprit dit à Joseph: «Quand l'aube prochaine éclairera

l'arche, quand tes soixante-cinq compagnons auront fait leurs

génuflexions devant elle, je prendrai ton fils, je l'ordonnerai

prêtre, je lui donnerai ma chair et mon sang à garder.»

Et le lendemain, la même voix divine, parlant aux chrétiens

assemblés: «Écoutez, nouveaux enfants! Les anciens prophètes eurent le

don de mon Saint-Esprit; vous l'obtiendrez également, et vous aurez

bien plus encore, car vous aurez chaque jour mon corps en votre

compagnie, tel que je le revêtis sur la terre. La seule différence,

c'est que vous ne me verrez pas en cette semblance. Ô mon serviteur

Josephe! je t'ai jugé digne de recevoir en ta garde la chair et le

sang de ton Sauveur. Je t'ai reconnu pour le plus pur des mortels et

le plus exempt de péchés, le mieux dégagé de convoitise, d'orgueil et

de mensonge: ton coeur est chaste, ton corps est vierge; reçois le don

le plus élevé que mortel puisse souhaiter: seul tu le recevras de ma

main, et tous ceux qui l'auront plus tard devront le recevoir de la

tienne. Ouvre la porte de l'arche, et demeure ferme à la vue de ce qui

te sera découvert.»

Alors Josephe ouvrit l'arche en tremblant de tous ses membres.

Il vit dedans un homme vêtu d'une robe plus rouge et plus éclatante

que le feu ardent. Tels étaient aussi ses pieds, ses mains et son

visage.

Cinq anges l'entouraient, vêtus de même, et portant chacun six ailes

flamboyantes. L'un tenait une grande croix sanglante; le second trois

clous d'où le sang paraissait dégoutter; le troisième une lance dont

le fer était également rouge de sang; le quatrième étendait devant le

visage de l'homme une ceinture ensanglantée; dans la main du cinquième

était une verge tortillée, également humide de sang. Sur une bande que

les cinq anges tenaient développée, il y avait des lettres qui

disaient: _Ce sont les armes avec lesquelles le Juge de tout le monde

a vaincu la mort_; et sur le front de l'homme d'autres lettres

blanches: _En cette forme viendrai-je juger toutes choses, au jour

épouvantable_.

La terre sous les pieds de l'homme paraissait couverte d'une rosée

sanglante qui la rendait toute vermeille.

Et l'arche semblait avoir alors dix fois sa première étendue. Les cinq

anges circulaient sans peine dans l'intérieur autour de l'homme,

qu'ils contemplaient les yeux remplis de larmes.

Josephe, ébloui de tout ce qu'il voyait, ne put prononcer une parole;

il s'inclina, baissa la tête et restait tout abîmé dans ses pensées,

quand la voix céleste l'appela; aussitôt il releva le front et vit un

autre tableau.

L'homme était attaché sur la croix que tenaient les cinq anges. Les

clous étaient entrés dans ses pieds et dans ses mains; la ceinture

serrait le milieu de son corps, sa tête retombait sur la poitrine; on

eût dit un homme dans les angoisses de la mort. Le fer de la lance

pénétrait dans le côté, d'où jaillissait un ruisselet d'eau et de

sang; sous les pieds était l'écuelle de Joseph, recueillant le sang

qui dégouttait des mains et du côté; elle en était remplie au point de

donner à croire qu'elle allait déborder.

Puis les clous parurent se détacher, et l'homme tomber à terre la tête

la première. Alors Josephe, d'un mouvement involontaire, se jeta en

avant pour le soutenir: comme il avançait un pied dans l'arche, cinq

anges s'élancèrent, les uns vibrant contre lui la pointe de leurs

épées, les autres élevant leurs lances comme prêtes à le frapper. Il

essaya pourtant de passer, tant il avait à coeur de venir en aide à

celui qu'il reconnaissait déjà pour son Sauveur et son Dieu; mais la

force invincible d'un ange le retint malgré lui.

Comme il demeurait immobile, Joseph, incliné à quelque distance,

s'inquiétait de voir son fils arrêté au seuil de l'arche: il se leva

et se rapprocha de lui. Mais Josephe, le retenant de la main: «Ah!

père,» dit-il, «ne me touche pas, ne m'enlève pas de la gloire où je

suis. L'Esprit-Saint me transporte par-delà la terre.» Ces mots

redoublèrent la curiosité du père, et, sans égard pour la défense, il

se laissa tomber à genoux devant l'arche, en cherchant à découvrir ce

qui se passait à l'intérieur.

Il y vit un petit autel couvert d'un linge blanc sous un premier drap

vermeil. Sur l'autel étaient posés trois clous et un fer de lance. Un

vase d'or en forme de hanap occupait la place du milieu. La toile

blanche jetée sur le hanap ne lui permit pas de distinguer le

couvercle et ce qu'il enfermait. Devant l'autel, il vit trois mains

tenir une croix vermeille et deux cierges, mais il ne sut pas

reconnaître à quels corps ces mains appartenaient.

Il entendit un léger bruit; une porte s'ouvrit et laissa voir une

chambre dans laquelle deux anges tenaient, l'un une aiguière, l'autre

un gettoir ou aspersoir. Après eux venaient deux autres anges portant

deux grands bassins d'or, et à leur cou deux toiles de merveilleuse

finesse. Trois autres portaient des encensoirs d'or illuminés de

pierres précieuses, et de leur autre main des boîtes pleines d'encens,

de myrrhe et d'épices dont la suave odeur se répandait à l'entour. Ils

sortirent de la chambre les uns après les autres. Puis un septième

ange, ayant sur son front des lettres qui disaient: _Je suis appelé la

force du haut Seigneur_, tenait dans ses mains un drap vert comme

émeraude qui enveloppait la sainte écuelle. Trois anges allèrent à sa

rencontre portant des cierges dont la flamme produisait les plus

belles couleurs du monde. Alors Josephe vit paraître Jésus-Christ

lui-même sous l'apparence qu'il avait en pénétrant dans sa prison, et

tel qu'il s'était levé du sépulcre. Seulement son corps était

enveloppé des vêtements qui appartiennent au sacerdoce.

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 8 / 19 段