«--Vespasien, le Saint-Esprit a tout créé, le ciel, la terre et la

mer, les éléments, la nuit, le jour et les quatre vents. Il a fait

aussi les archanges et les anges. Parmi ces derniers il s'en trouva de

mauvais, pleins d'orgueil, de colère, d'envie, de haine, de mensonge,

d'impureté, de gloutonnerie. Dieu les précipita des hauteurs du ciel;

ce fut une pluie épaisse qui dura trois jours et trois nuits[52]. Ces

mauvais anges formaient trois générations: la première est descendue

en Enfer: leur soin est de tourmenter les âmes. La seconde s'est

arrêtée sur la terre: ils s'attachent aux femmes et aux hommes pour

les perdre et les mettre en guerre avec leur Créateur; ils tiennent

registre de nos péchés afin qu'il n'en soit rien oublié. Ceux de la

troisième génération séjournent dans l'air: ils prennent diverses

formes, usent de flèches et de lances, dont ils percent les âmes des

hommes pour les détourner de la droite voie. Telle est leur

généalogie. Pour les anges demeurés fidèles, ils ont leur hôtel dans

le ciel et ne sont plus soumis à la tentation des mauvais esprits.»

[Note 52: Milton, je ne sais d'après quelle autorité, a prolongé de

six jours le temps que les mauvais anges mirent à descendre du haut

des cieux dans le fond des enfers:

Nine times the space that measures day and night

To mortal men, he with his horrid crew

Lay vainquished, rolling in the fiery gulf...

(Book I.)]

Joseph dit ensuite comment, pour combler le vide laissé dans le

Paradis par la désobéissance des anges, Dieu avait créé l'homme et la

femme; comment le grand Ennemi, ne le pouvant souffrir, avait ménagé

la chute de nos premiers parents, et comment il se croyait assuré de

les entraîner dans le même abîme, le Paradis ne pouvant supporter la

moindre souillure. Mais Dieu avait envoyé son Fils sur la terre pour

fournir la rançon exigée par la Justice. «C'est ce Fils que les Juifs

ont fait mourir, qui nous a rachetés des tourments d'Enfer, qui m'a

sauvé et qui t'a guéri. Crois donc à ses commandements, et reconnais

que Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, sont une seule et même chose.»

Vespasien n'hésita pas à confesser les vérités qu'on lui apprenait. Il

remonta, fit dépecer la tour, d'où sortit Joseph entièrement sain de

corps et d'esprit. «Voici Joseph que vous réclamez,» dit-il aux

Juifs, «c'est à vous maintenant à me rendre Jésus-Christ.» Ils ne

surent que répondre, et Vespasien ne tarda plus à faire d'eux bonne et

sévère justice. On cria par son ordre qu'il donnerait trente Juifs

pour un denier à qui voudrait les acheter. Quant à celui qui avait

indiqué la prison de Joseph, on le fit entrer en mer avec toute sa

famille dans un vaisseau sans agrès qui les porta là où Dieu voulut

les conduire.

C'est ainsi que Vespasien vengea la mort de Notre-Seigneur.

Or Joseph avait une soeur appelée Enigée, mariée à un Juif nommé Bron:

les deux époux, en apprenant que Joseph était encore vivant,

accoururent et lui crièrent merci. «Ce n'est pas à moi qu'il la faut

demander, mais à Jésus ressuscité, auquel vous devez croire.» Ils

accordèrent tout ce qu'on voulait et décidèrent leurs amis à suivre

leur exemple. «Et maintenant,» dit Joseph, «si vous êtes sincères,

vous abandonnerez vos demeures, vos héritages; vous me suivrez et nous

quitterons le pays.» Ils répondirent qu'ils étaient prêts à

l'accompagner partout où il voudrait les conduire.

Joseph les mena en terres lointaines; ils y demeurèrent un grand

espace de temps, fortifiés par ses bons enseignements. Ils

s'adonnaient à la culture des champs. D'abord tout alla comme ils

voulaient, tout prospérait chez eux; mais un temps vint où Dieu parut

se lasser de les favoriser; rien ne répondait plus à leurs espérances.

Les blés se desséchaient avant de mûrir, et les arbres cessaient de

donner des fruits. C'était la punition du vice d'impureté auquel

plusieurs d'entre eux s'abandonnaient. Dans leur affliction, il

s'adressèrent à Bron, le beau-frère de Joseph, et le prièrent

d'obtenir de Joseph qu'il voulût bien leur dire si leur malheur venait

de leurs péchés ou des siens.

Joseph eut alors recours au saint vaisseau. Il s'agenouilla tout en

larmes, et, après une courte oraison, pria l'Esprit-Saint de lui

apprendre la cause de la commune adversité. La voix du Saint-Esprit

répondit: «Joseph, le péché ne vient pas de toi; je vais t'apprendre à

séparer les bons des mauvais. Souviens-toi qu'étant à la table de

Simon, je désignai le disciple qui devait me trahir. Judas comprit sa

honte et cessa de converser avec mes disciples. À l'imitation de la

Cène, tu dresseras une table, tu commanderas à Bron, l'époux de ta

soeur Enigée, d'aller pêcher dans la rivière voisine et de rapporter

ce qu'il y prendra. Tu placeras le poisson devant le vase couvert

d'une toile, justement au milieu de la table. Cela fait, tu appelleras

ton peuple; quand tu seras assis précisément à la place que

j'occupais chez Simon, tu diras à Bron de venir à ta droite, et tu le

verras laisser entre vous deux l'intervalle d'un siége. C'est la place

qui représentera celle que Judas avait quittée. Elle ne sera remplie

que par le fils du fils de Bron et de ta soeur Enigée.

«Quand Bron sera assis, tu diras à ton peuple que, s'ils ont gardé

leur foi en la sainte Trinité, s'ils ont suivi les commandements que

je leur avais transmis par ta bouche, ils peuvent venir prendre place

et participer à la grâce que Notre-Seigneur réserve à ses amis.»

Joseph fit ce qui lui était commandé. Bron alla pêcher, et revint avec

un poisson que Joseph plaça sur la table, auprès du saint vaisseau. Puis

Bron ayant, sans en être averti, laissé une place vide entre Joseph et

lui, tous les autres approchèrent de la table, les uns pour s'y asseoir,

les autres pour regretter de n'y pas trouver place. Bientôt ceux qui

étaient assis furent pénétrés d'une douceur ineffable qui leur fit tout

oublier. Un d'entre eux, cependant, nommé Petrus, demanda à ceux qui

étaient restés debout s'ils ne sentaient rien des biens dont lui-même

était rempli. «Non, rien,» répondirent-ils.--«C'est apparemment,» dit

Petrus, «que vous êtes salis du vilain péché dont Notre-Seigneur veut

que vous receviez la punition.»

Alors, couverts de honte, ils sortirent de la maison, à l'exception

d'un seul, nommé Moïse, qui fondait en larmes et faisait la plus laide

chère du monde. Joseph cependant commanda à ses compagnons de revenir

chaque jour participer à la même grâce, et c'est ainsi que fut faite

la première épreuve des vertus du saint vaisseau.

Ceux qui étaient sortis de la maison refusaient de croire à cette

grâce qui remplissait de tant de douceurs le coeur des autres: «Que

sentez-vous donc?» disaient-ils en se rapprochant d'eux, «quelle est

cette grâce dont vous nous parlez? Ce vaisseau dont vous nous vantez

les vertus, nous ne l'avons pas vu.--«Parce qu'il ne peut frapper les

yeux des pécheurs.--Nous laisserons donc votre compagnie; mais que

pourrons-nous dire à ceux qui demanderont pourquoi nous vous avons

quittés?--Vous direz que nous autres sommes restés en possession de la

grâce de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.--Mais comment

désignerons-nous le vase qui semble vous tant agréer?--Par son droit

nom,» répondit Petrus, «vous l'appellerez _Gréal_, car il ne sera

jamais donné à personne de le voir sans le prendre en _gré_, sans en

ressentir autant de plaisir que le poisson quand de la main qui le

tient il vient à s'élancer dans l'eau.» Ils retinrent le nom qu'on

leur disait et le répétèrent partout où ils allèrent, et depuis ce

temps on ne désigna le vase que sous le nom de _Graal_ ou _Gréal_.

Chaque jour, quand les fidèles voyaient arriver l'heure de tierce, ils

disaient qu'ils allaient à la grâce, c'est-à-dire à l'office du

_Graal_.

Or Moïse, celui qui n'avait pas voulu se séparer des autres bons

chrétiens, et qui, rempli de malice et d'hypocrisie, séduisait le

peuple par son air sage et la douleur qu'il témoignait, Moïse fit

prier instamment Joseph de lui permettre de prendre place à la table.

«Ce n'est pas moi,» dit Joseph, «qui accorde la grâce. Dieu la refuse

à ceux qui n'en sont pas dignes. Si Moïse veut essayer de nous

tromper, malheur à lui!--Ah! Sire,» répondent les autres, «il témoigne

tant de douleur de ne pas être des nôtres[53], que nous devons l'en

croire.--Eh bien!» dit Joseph, «je le demanderai pour vous.»

[Note 53: C'est ici qu'un feuillet du manuscrit a été enlevé. Nous le

suppléons à l'aide de la rédaction en prose.]

Il se mit à genoux devant le Graal et demanda pour Moïse la faveur

sollicitée.

«Joseph,» répondit le Saint-Esprit, «voici le temps où sera faite

l'épreuve du siége placé entre toi et Bron. Dis à Moïse que, s'il est

tel qu'il le prétend, il peut compter sur la grâce et s'asseoir avec

vous.»

Joseph étant retourné vers les siens: «Dites à Moïse que, s'il est

digne de la grâce, nul ne peut la lui ravir; mais qu'il ne la réclame

pas s'il ne le fait de coeur sincère.--Je ne redoute rien,» répond

Moïse, «dès que Joseph me permet de prendre siége avec vous.» Alors

ils le conduisirent au milieu d'eux, dans la salle où la table était

dressée.

Joseph s'asseoit, Bron et chacun des autres, à leur place accoutumée.

Alors Moïse regarde, fait le tour de la table et s'arrête devant le

siége demeuré vide à la droite de Joseph. Il avance, il n'a plus qu'à

s'y asseoir: aussitôt voilà que le siége et lui disparaissent comme s

ils n'avaient jamais été, sans que le divin service soit interrompu.

Le service achevé, Petrus dit à Joseph: «Jamais nous n'avons eu tant

de frayeur. Dites-nous, je vous prie, ce que Moïse est devenu.--Je

l'ignore,» répondit Joseph, «mais nous pourrons le savoir de Celui qui

nous en a déjà tant appris.»

Il s'agenouilla devant le vaisseau: «Sire, aussi vrai que vous avez

pris chair en la vierge Marie[54] et que vous avez bien voulu

souffrir la mort pour nous, que vous m'avez délivré de prison et que

vous avez promis de venir à moi quand je vous en prierais,

apprenez-moi ce que Moïse est devenu, pour que je puisse le redire aux

gens que vous avez confiés à ma garde.»

[Note 54: Ici finit la lacune dans le poëme.]

«Joseph,» répondit la voix, «je t'ai dit qu'en souvenir de la trahison

de Judas, une place doit rester vide à la table que tu fondais. Elle

ne sera pas remplie avant la venue de ton petit-neveu, fils du fils de

Bron et d'Enigée.

«Quant à Moïse, j'ai puni son hypocrisie et l'intention qu'il avait de

vous tromper. Comme il ne croyait pas à la grâce dont vous étiez

remplis, il espérait vous confondre. On ne parlera plus de lui avant

le temps où viendra le délivrer celui qui doit remplir le siége

vide[55]. Désormais, ceux qui désavoueront ma compagnie et la tienne

réclameront le corps de Moïse et auront grand sujet de l'accuser[56].»

[Note 55: Tout cela a été changé dans la seconde composition, le

_Saint Graal_. Ce n'est plus le petit-fils de Bron, petit-neveu de

Joseph, qui doit remplir le siége vide, c'est Galaad, à la suite des

temps. Avant lui, Lancelot doit ouvrir le gouffre où fut précipité

Moïse qu'il ne délivrera pas.]

[Note 56:

Qui recréront ma compagnie

Et la teue, ne doute mie,

De Moyses se clameront

Et durement l'accuseront.

Le dernier vers jette un peu d'incertitude sur le sens. Le texte en

prose rend ainsi le passage: _Et cil qui recroiront ma compagnie

clameront la sepulture cors Moys_. Cet endroit semble rappeler d'un

côté l'épître de saint Jude, vers 5 et 9; de l'autre l'Évangile saint

Matthieu, ch. XXIII, § 1, 2 et 3:

«Jésus, parlant au peuple et à ses disciples, dit:--Les Scribes et les

Pharisiens sont sur la _chaire de Moïse_.--Observez et faites ce

qu'ils diront, mais ne faites pas comme eux; car ils disent et ne font

pas.»]

Or Bron et Enigée avaient douze enfants qui, devenus grands, les

embarrassèrent. Enigée pria son époux de demander à Joseph ce qu'ils

devaient en faire.--«Je vais,» répondit Joseph, «consulter le Saint

Vaisseau.» Il se mit à genoux, et cette fois un ange fut chargé de lui

répondre. «Dieu,» dit-il, «fera pour tes neveux ce que tu peux

désirer. Il leur permet à tous de prendre femmes, à la condition de se

laisser conduire par celui d'entre eux qui n'en prendra pas.»

Bron, quand ces paroles lui furent rapportées, réunit ses enfants et

leur demanda quelle vie ils voulaient mener. Onze répondirent qu'ils

désiraient se marier. Le père leur chercha et trouva des femmes

auxquelles il les unit dans les formes primitives de sainte

Église[57]. Il leur recommanda de garder loyalement la foi de mariage,

et d'être toujours purs et unis de coeur et de pensées.

[Note 57:

Prisrent les selonc la viez loi,

Tous sans orgueil et sans bufoi,

En la forme de sainte Église.

(V. 295.)]

Un seul, nommé Alain, dit qu'il se laisserait écorcher avant de

prendre femme. Bron le conduisit à son oncle Joseph, qui l'accueillit

en riant: «Alain doit m'appartenir,» dit-il; «je vous prie, ma soeur

et mon frère, de me le donner.»--Alors, le prenant entre ses bras: Mon

beau neveu,» dit-il, «réjouissez-vous, Notre-Seigneur vous a choisi

pour glorifier son nom. Vous serez le chef de vos frères, et vous les

gouvernerez.»

Il revint au Graal, pour demander comment il devait instruire son

neveu. «Joseph,» répondit la voix, «ton neveu est sage et prêt à

recevoir tes instructions. Tu lui feras confidence du grand amour que

je te porte et à tous ceux qui sont endoctrinés sagement. Tu lui

conteras comment je vins en terre pour y souffrir mort honteuse;

comment tu lavas mes plaies et reçus mon sang dans ce vaisseau; et

comment j'ai fait le plus précieux don à toi, à ton lignage et à tous

ceux qui voudront mériter d'y avoir part. Grâce à ce don, vous serez

bien accueillis partout, vous ne déplairez à personne; je soutiendrai

votre cause dans toutes les cours, et vous n'y serez jamais condamnés

pour des délits que vous n'aurez pas commis. Quand Alain sera instruit

de tout cela, apporte le saint vaisseau; montre-lui le sang qui sortit

de mon corps; avertis-le des ruses qu'emploie l'ennemi pour décevoir

ceux que j'aime: surtout, qu'il se garde de colère, la colère aveugle

les hommes et les éloigne de la bonne voie: qu'il se défie des

plaisirs de la chair et n'hésite pas à glorifier mon nom devant tous

ceux dont il approchera. Il aura la garde de ses frères et soeurs; il

les conduira dans la contrée la plus reculée de l'Occident.

«Demain, quand vous serez tous assemblés, une grande clarté descendra

sur vous, vous apportera un bref à l'adresse de Petrus, pour l'avertir

de prendre congé de vous. Ne lui désignez pas la route à suivre;

lui-même vous indiquera celle qui conduit aux Vaus d'Avaron[58]; il y

demeurera jusqu'à l'arrivée du fils d'Alain, qui lui révélera la vertu

de ton saint vaisseau, et lui apprendra ce que Moïse est devenu.»

[Note 58: Ces Vaus d'Avaron, vers Occident, rappellent les fontaines

d'_Alaron_ que le poëme de Merlin place en Grande-Bretagne:

Sic Bladudus eos, regni dum sceptra teneret,

Constituit nomenque suæ consortis _Alaron_ (v. 873).]

Joseph fit ce qui lui était commandé. Il enseigna le jeune Alain, que

Dieu remplit de sa grâce. Il lui conta ce qu'il savait lui-même de

Jésus-Christ et ce que la voix lui en avait encore appris.

Puis, le lendemain, ils furent tous au service du Graal, et virent

descendre du ciel une main lumineuse qui déposa le bref sur la sainte

table. Joseph le prit, et appelant Petrus: «Beau frère, Jésus, qui

nous racheta d'enfer, vous a nommé son messager. Voici le bref qui

vous revêt de cet office: apprenez-nous de quel côté vous pensez

aller.--Vers Occident,» répond Petrus, «dans une terre sauvage, nommée

les Vaus d'Avaron; c'est là que j'attendrai tout de la bonté de Dieu.»

Cependant les onze enfants de Bron, conduits par Alain qu'ils

agréèrent pour leur guide, avaient pris congé de leurs parents. Ils se

rendirent en terres lointaines, annonçant à tous ceux qu'ils

rencontraient le nom de Jésus. Partout Alain gagnait la faveur de ceux

qui l'écoutaient.

Mais Petrus, cédant aux prières de ses amis, consentait à demeurer un

jour de plus au milieu d'eux. Et l'ange du Seigneur dit à Joseph:

«Petrus a bien fait de retarder son départ; Dieu veut le rendre témoin

des vertus du Graal. Bron, que le Seigneur avait déjà choisi pour

pêcher le poisson, gardera le Graal après toi. Il apprendra de toi

comment il se doit maintenir, et quel amour Jésus-Christ eut pour toi.

Tu lui diras les paroles douces, précieuses et saintes appelées _les

secrets du Graal_. Puis tu lui remettras le saint vaisseau, et

désormais ceux qui voudront lui donner son vrai nom l'appelleront _le

Riche Pêcheur_.»

Puis l'ange du Seigneur ajouta: «Tous tes compagnons doivent se

diriger vers l'Occident: Bron, le Riche Pêcheur, prendra la même route

et s'arrêtera où le coeur lui dira. Il y attendra le fils de son fils,

pour lui remettre le vase et la grâce attachée à sa possession.

Celui-ci en sera le dernier dépositaire. Ainsi se trouvera accompli le

symbole de la bienheureuse Trinité, par les trois prud'hommes qui

auront eu le vase en garde. Pour toi, après avoir remis le Graal à

Bron, tu quitteras le siècle et entreras dans la joie perdurable

réservée aux amis de Dieu[59].»

[Note 59: Il y a une sorte de contradiction entre ces vers:

Et tu, quant tout ce fait aras,

Dou siecle te départiras,

Si venras en parfaite joie

Qui as boens est et si est moie;

Ce est en pardurable vie.... (V. 3395.)

et ce qu'on lit plus loin, après le récit du départ de Bron:

Ainsi Joseph se demoura...

En la terre là ù fu nez:

Et Joseph si est demourés. (V. 3455.)

Mais ces derniers vers sont transposés et peut-être sottement ajoutés.

En tous cas, que Joseph soit retourné en Syrie ou soit mort après le

départ de Bron, d'Alain et de Petrus, un voit que Robert ne le faisait

pas aborder en Albion.]

Joseph fit ce que lui commandait la voix. Le lendemain, après le

service du Graal, il apprit à tous ses compagnons ce qu'il avait

entendu, à l'exception de la parole sacrée que Jésus-Christ lui avait

révélée dans la prison; parole seulement transmise au Riche Pêcheur,

qui la mit en écrit avec d'autres secrets que les laïques ne doivent

pas entendre.

Le troisième jour après le départ de Petrus, Bron, désormais gardien

du Graal, dit à Joseph: «J'ai la volonté de m'éloigner, je te demande

congé de le faire.--De grand coeur,» répond Joseph, «car ta volonté

est celle de Dieu.» C'est ainsi qu'il se sépara du Riche Pêcheur, dont

on a depuis tant parlé[60].

[Note 60:

Dont furent _puis_ maintes paroles

Contées, qui ne sont pas folles.

(V. 3457.)]

Messire Robert de Boron dit: «Maintenant il conviendrait de savoir

conter ce que devint Alain, le fils de Bron; en quelle terre il

parvint; quel héritier put naître de lui, et quelle femme put le

nourrir.--Il faudrait dire la vie que Petrus mena, en quels lieux il

aborda, en quels lieux on devra le retrouver.--Il faudrait apprendre

ce que Moïse devint, après avoir été si longuement perdu;--puis enfin

où alla le Riche Pêcheur, où il s'arrêtera et comment on pourra

revenir à lui.

«Ces quatre choses séparées, il faudrait les réunir et les exposer,

chacune comme elles doivent l'être: mais nul homme ne les pourrait

assembler, s'il n'a d'abord entendu conter les autres parties de la

grande et véridique histoire du Graal; et dans le temps où je la

retraçais[61], avec feu monseigneur Gautier, qui était de Mont-Belial,

elle n'avait encore été retracée par nulle personne mortelle.

Maintenant je fais savoir à tous ceux qui auront mon oeuvre que, si

Dieu me donne vie et santé, j'ai l'intention de reprendre ces quatre

parties, pourvu que j'en trouve la matière en livre. Mais, pour le

moment, je laisse non-seulement la branche que j'avais jusque-là

poursuivie, mais même les trois autres qui en dépendaient, pour

m'attacher à la cinquième, en promettant de revenir un jour aux

précédentes. Car, si je négligeais d'en avertir, je ne sais personne

au monde qui ne dût les croire perdues, et qui pût deviner pourquoi je

les aurais laissées.»

[Note 61:

Et ce tens que je la _retreis_,...

Unques _retraite_ esté n'aveit.]

TRANSITION.

Tel est le premier livre ou, pour mieux parler, l'introduction

primitive de tous les Romans de la Table ronde. Après l'histoire de

_Joseph d'Arimathie_, Robert de Boron, laissant en réserve la suite

des aventures d'Alain, de Bron, de Petrus et de Moïse, aborde une

autre _laisse_ ou branche, celle de _Merlin_, dont nous trouverons la

seule forme entièrement conservée, dans le roman en prose du même nom.

Mais occupons-nous d'abord du roman en prose du _Saint-Graal_,

deuxième forme de la légende de _Joseph_ que Robert de Boron avait

versifiée.

Ce n'est plus, comme dans le poëme, un interprète plus ou moins exact

de la légende galloise du _Graal_; c'est l'auteur du _Graal_ qui,

parlant en son nom, va rapporter à Jésus-Christ lui-même la rédaction,

la communication du livre.

Cet auteur ne se nomme pas, et nous a donné de sa réserve trois

raisons peu satisfaisantes. S'il se faisait connaître, dit-il, on

aurait peine à croire que Dieu eût révélé d'aussi grands secrets à une

personne aussi humble; on n'aurait pas pour le livre le respect qu'il

mérite; enfin on rendrait l'auteur responsable des fautes et des

méprises que peuvent commettre les copistes. Ces raisons, dis-je, ne

sont pas bonnes. Dieu, qui lui ordonnait de transcrire le livre, ne

lui avait pas en même temps recommandé de cacher son nom; s'il avait

été jugé digne de recevoir une telle faveur, il ne devait pas prendre

souci de ce qu'en diraient les envieux; enfin la crainte des méprises

et des interpolations que pouvaient commettre les copistes ne devait

pas lui causer plus d'inquiétude qu'elle n'en avait causé à Moïse, aux

Apôtres, à tant d'auteurs sacrés ou profanes. Il ne s'est pas nommé,

pour entourer sa prétendue révélation d'un mystère plus impénétrable;

mais c'est là ce qu'il ne pouvait dire: seulement il eût pu se

dispenser d'alléguer d'autres excuses.

Il s'est donné pour un prêtre, retiré dans un ermitage éloigné de tous

chemins frayés. Laissons-le maintenant parler en abrégeant son récit:

«Le jeudi saint de l'année 717, après avoir achevé l'office de

Ténèbres, je m'endormis, et bientôt je crus entendre d'une voix

éclatante ces mots: _Éveille-toi: écoute d'une trois, et de trois

une._ J'ouvris les yeux, je me vis entouré d'une splendeur

extraordinaire. Devant moi se tenait un homme de la plus merveilleuse

beauté: «As-tu bien compris mes paroles?» dit-il.--«Sire, je n'oserais

l'assurer.--C'est la reconnaissance de la Trinité. Tu doutais que dans

les trois personnes il n'y eût qu'une seule déité, une seule

puissance. Peux-tu maintenant dire qui je suis?--Sire, mes yeux sont

mortels; votre grande clarté m'éblouit, et la langue d'un homme ne

peut exprimer ce qui est au-dessus de l'humanité.»

«L'inconnu se baissa vers moi et souffla sur mon visage. Aussitôt mes

sens se développèrent, ma bouche se remplit d'une infinité de

langages. Mais, quand je voulus parler, je crus voir jaillir de mes

lèvres un brandon de feu qui arrêta les premiers mots que je voulus

prononcer. «Prends confiance,» me dit l'inconnu. «Je suis la source de

toute vérité, la fontaine de toute sagesse. Je suis le Grand Maître,

celui dont Nicodème a dit: _Nous savons que vous êtes Dieu._ Je viens,

après avoir confirmé ta foi, te révéler le plus grand secret du

monde.»

«Alors il me tendit un livre qui eût aisément tenu dans le creux de la

paume: «Je te confie,» dit-il, «la plus grande merveille que l'homme

puisse jamais recevoir. C'est un livre écrit de ma main, qu'il faut

lire du coeur, aucune langue mortelle ne pouvant en prononcer les

paroles sans agir sur les quatre éléments, troubler les cieux, agiter

les airs, fendre la terre et changer la couleur des eaux. C'est pour

tout homme qui l'ouvrira d'un coeur pur la joie du corps et de l'âme,

et quiconque le verra n'aura pas à craindre de mort subite, quelle que

soit même l'énormité de ses péchés.»

«La grande lumière que j'avais eu déjà tant de peine à soutenir

s'accrut alors au point de m'aveugler. Je tombai sans connaissance,

et, quand je sentis mes esprits revenir, je ne vis plus rien autour de

moi, et j'aurais tenu pour songe ce qui venait de m'arriver, si je

n'eusse retrouvé dans ma main le livre que le Grand Maître m'avait

donné. Je me relevai alors, rempli d'une douce joie; je fis mes

prières, puis je regardai le livre et y trouvai au premier titre:

_C'est le commencement de ton lignage_. Après l'avoir lu jusqu'à

Prime[62], il me sembla l'avoir à peine commencé, tant il y avait de

lettres dans ces petites pages. Je lus encore jusqu'à Tierce, et

continuai à suivre les degrés de mon lignage et le récit de la bonne

vie de ceux qui m'avaient précédé. Auprès d'eux, je n'étais qu'une

ombre d'homme, tant j'étais loin de les égaler en vertu. En avançant

dans le livre, je lus: _Ici commence le saint Graal_. Puis, le

troisième titre: _C'est le commencement des Peurs_. Puis un quatrième

titre: _C'est le commencement des Merveilles_. Un éclair brilla devant

mes yeux, suivi d'un coup de tonnerre. La lumière persista, je n'en

pus soutenir l'éclat, et tombai une seconde fois sans connaissance.

[Note 62: Six heures du matin.--_Tierce_ répond à neuf; _Sexte_,

_None_ et _Vêpres_ à midi, trois et six heures.]

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 7 / 19 段