Avant qu'on soupçonnât l'existence du poëme de _Joseph d'Arimathie_,

la critique était en droit de reconnaître l'oeuvre de Robert de Boron

dans le roman du _Saint-Graal_, qui lui est fréquemment attribué par

les assembleurs du treizième siècle. La méprise n'est plus permise

depuis que M. Francisque Michel a publié le _Joseph_[43]. Le savant

philologue le fit imprimer en 1841 (Bordeaux, in-12), avec

l'exactitude qu'on était en droit d'attendre de lui. Malheureusement

le texte unique qu'il avait reproduit était assez défectueux. Un

feuillet en avait été enlevé; un autre semblait y avait été placé par

méprise et se rapporter à quelque éloge de la vierge Marie. Mais la

rédaction en prose permet de combler ces lacunes et de retrouver le

sens des cinquante vers qui appartenaient au feuillet perdu.

[Note 43: Le seul manuscrit qui l'ait conservé vient de l'abbaye de

Saint-Germain des Prés, et porte aujourd'hui, dans la Bibliothèque

impériale, le nº 1987. Il est réuni à un texte de l'_Image du monde_

de Gautier de Metz; ce qui vient encore à l'appui de l'origine

présumée lorraine de la composition.]

J'ai déjà dit un mot de cette rédaction en prose, qui avait dû suivre

de bien près le poëme original: sous cette forme, le récit semble

avoir été plus goûté. Au moins en conservons-nous un assez grand

nombre d'exemplaires[44], tandis qu'un seul manuscrit nous a jusqu'à

présent révélé l'existence du poëme.

[Note 44: J'en ai jusqu'à présent reconnu quatre manuscrits: deux dans

la Bibliothèque impériale, un à l'Arsenal, un autre dans le précieux

cabinet de mon honorable ami M. Ambr.-Firmin Didot.]

On pourra demander ici quelles raisons de croire que le poëme ait été

le modèle suivi par celui qui nous en représente toute la substance en

prose. Ces raisons, les voici: malgré l'intention que le prosateur

avait de suivre pas à pas le poëme, il en a souvent mal rendu le

véritable sens, et quelquefois il y a fait des additions

impertinentes. Citons quelques exemples, que j'aurais pu facilement

multiplier.

Le poëte, au vers 165, expose comment Jésus-Christ avait donné charge

à saint Pierre d'absoudre les pécheurs, et comment saint Pierre avait

délégué son pouvoir aux ministres de l'Église:

A sainte église a Dieu doné

Tel vertu et tel poesté:

Saint Pierre son commandement

Redona tout comunalment

As menistres de sainte eglise;

Seur eus en a la cure mise.

Ces vers sont d'un sens plus clair pour nous qu'ils ne le furent pour

notre prosateur; car il les rend ainsi:

«Cest pooirs dona nostre Sire sainte Église, et les comandemens des

menistres dona messire sains Pierres.»

Voici qui est plus fort: au vers 473, Robert de Boron avait écrit:

D'ileques Joseph se tourna,

Errant à la crois s'en ala,

Jhesu vit, s'en ot pitié grant...

Puis, s'adressant aux gardiens du corps, Joseph dit, au vers 479:

Pilates m'a cest cors donné,

Et si m'a dit et comandé

Que je l'oste de cest despit...

Et plus loin encore, vers 503:

Ostez Jhesu de la haschie

Où li encrismé l'ont posé.

Notre prosateur ne va-t-il pas s'imaginer que le mot despit (honte,

outrage) du vers 482 était le nom particulier de la croix? «Lors

s'entorna Joseph et vint droit à la croix qu'il apeloient

_despit_..... Si li comanda que il alast au _Despit_, et lou cors

Jhesu en ostast.»

Au vers 171, le poëte dit que la mort de Jésus-Christ avait racheté le

péché de luxure dont Adam s'était rendu coupable:

Ainsi fu luxure lavée

D'ome, de femme, et espurée.

Peut-être le prosateur avait-il lu espousée au lieu _d'espurée_, ce

qui l'a conduit à une énorme bévue: «Ainsi lava nostre sire luxure

d'homme et de femme, de pere et de mere par mariage.» Mais le mariage,

ayant été institué avant la chute d'Adam, ne devait rien à

Jésus-Christ fait homme, et Boron n'avait rien dit de pareil.

C'est encore par suite d'une autre méprise que le prosateur qualifie

du titre de comte de Montbéliart messire Gautier, qui ne fut jamais

investi de ce fief, régulièrement recueilli par son frère aîné. Il

serait superflu de donner d'autres moyens de distinguer le texte

original de la mise en prose. D'ailleurs je craindrais de retenir trop

longtemps mon lecteur sur une matière aride, en accumulant les

arguments en faveur des allégations précédentes. Je dirai seulement

qu'une étude opiniâtre m'a fait pénétrer dans les nombreux détours du

terrain que j'avais à parcourir; que je crois avoir reconnu l'ordre

chronologique des récits, la forme et l'étendue de chaque rédaction,

la part qui revient à chacun des auteurs désignés ou anonymes. Je

crois marcher sur un fond solide, et l'on peut me suivre avec

confiance; sauf à me confondre plus tard, si l'on parvient à détruire

la force des raisons auxquelles je me suis rendu.

LIVRE PREMIER.

LE ROMAN EN VERS

DE

JOSEPH D'ARIMATHIE

PAR ROBERT DE BORON.

LE ROMAN EN VERS

DE JOSEPH D'ARIMATHIE.

Les pécheurs doivent savoir qu'avant de descendre en terre,

Jésus-Christ avait fait annoncer par les prophètes sa venue et sa

passion douloureuse. Tous jusque-là, rois, barons et pauvres gens,

justes et coupables, passaient en enfer à la suite d'Adam et Ève,

d'Abraham, Ysaïe, Jérémie. Le démon réclamait leur possession, et

croyait avoir sur eux un droit absolu; car la justice éternelle devait

être satisfaite. Il fallut que la rançon de notre premier père fût

apportée par les trois personnes divines qui sont une seule et même

chose. À peine Adam et Ève avaient-ils approché de leurs lèvres le

fruit défendu, que, s'apercevant de leur nudité, ils étaient tombés

dans le péché d'impureté[45]. Dès ce moment s'évanouit le bonheur dont

ils jouissaient. Ève conçut dans la douleur, leur postérité fut comme

eux soumise à la mort, et le démon réclama de droit la possession de

leurs âmes. Pour nous racheter de l'enfer, Notre-Seigneur prit

naissance dans les flancs de la vierge Marie. Et quand il voulut être

baptisé par saint Jean, il dit: «Tous ceux qui croiront en moi et

recevront l'eau du baptême, seront arrachés au joug du démon, jusqu'au

moment où de nouveaux péchés les rejetteront dans la première

servitude.» Notre-Seigneur fit plus encore pour nous: il institua,

comme un second baptême, la confession, par laquelle tout pécheur qui

témoignait de son repentir obtenait le pardon de ses nouvelles fautes.

[Note 45: Robert de Boron semble penser ici que Dieu avait interdit

l'arbre de la science du bien et du mal, parce que la pomme fatale

devait ouvrir leur imagination aux appétits charnels, et les priver

ainsi de l'innocence dans laquelle ils avaient été créés. «Et ils

virent qu'ils étaient nus,» se contente de dire la Genèse.]

Or, au temps où Notre-Seigneur allait prêchant par les terres, le pays

de Judée était en partie soumis aux Romains, dont Pilate était le

bailli. Un prudhomme, nommé Joseph d'Arimathie, rendait à Pilate un

service de cinq chevaliers. Dès que Joseph avait vu Jésus-Christ, il

l'avait aimé de grand amour, bien qu'il n'osât pas le témoigner par la

crainte des mauvais Juifs. Pour Jésus, il avait un petit nombre de

disciples; encore un d'entre eux, Judas, était-il des plus méchants.

Judas avait dans la maison de Jésus la charge de sénéchal et touchait,

à ce titre, une rente appelée dîme, sur tout ce qu'on donnait au

maître. Or il arriva, le jour de la Cène, que Marie la Madeleine entra

chez Simon, où Jésus était à table avec ses disciples; elle

s'agenouilla aux pieds de Jésus et les mouilla de ses larmes; puis

elle les essuya de ses beaux cheveux, et répandit sur son corps un pur

et précieux onguent. La maison fut aussitôt inondée des plus suaves

odeurs; mais Judas, loin d'en être touché: «Ces parfums,» dit-il,

«valaient bien trois cents deniers; c'est donc une rente de trente

deniers dont on me fait tort.» Dès l'heure, il chercha les moyens de

réparer ce dommage[46].

[Note 46: «Marie prit ensuite une livre d'huile de senteur d'un nard

excellent et de grand prix, elle en lava les pieds de Jésus et les

essuya avec ses cheveux; et la maison fut embaumée de cette

liqueur.--Alors Judas l'Iscariote, qui devait le livrer, dit: «Que

n'a-t-on vendu cette liqueur trois cents deniers et que ne les a-t-on

donnés aux pauvres?» Ce qu'il dit, non qu'il s'intéressât pour les

pauvres, mais parce que c'était un voleur, et qu'étant chargé de la

bourse, il avait entre les mains ce qu'on y mettait.» (S. Jean, chap.

XI, v. 3.)]

Il sut que dans la maison de l'évêque Chaiphas se tenait une assemblée

de Juifs pour y délibérer sur les moyens de perdre Jésus. Il s'y

rendit et offrit de livrer son maître, s'ils voulaient lui donner

trente deniers. Un Juif aussitôt les tira de sa ceinture et les lui

compta. Judas assigna le jour et le lieu où ils pourraient saisir

Jésus: «N'allez pas,» dit-il, «prendre à sa place Jacques, son cousin

germain, qui lui ressemble beaucoup: pour plus de sûreté, vous

saisirez celui que je baiserai.»

Le jeudi suivant, Jésus, dans la maison de Simon, fit apporter une

grande piscine, dans laquelle il ordonna à ses disciples de mettre les

pieds, qu'il lava et qu'il essuya tous ensemble. Saint Jean lui

demanda pourquoi il s'était servi de la même eau pour tous. «Cette

eau,» répondit Jésus, «devient sale comme est l'âme de tous ceux dont

je l'approche: les derniers sont pourtant lavés comme les premiers. Je

laisse cet exemple à Pierre et aux ministres de l'Église. L'ordure de

leurs propres péchés ne les empêchera pas d'enlever celle des

pécheurs qui se confesseront à eux[47].»

[Note 47: Passage remarquable qui semble répondre au développement de

l'axiome: _Fais ce que je dis, non ce que je fais_. On voit ici que

Robert de Boron n'hésite pas à regarder Pierre comme le chef de

l'Église. On ne retrouvera plus cela dans le _Saint-Graal_.]

Ce fut dans cette maison de Simon que les Juifs vinrent prendre

Notre-Seigneur. Judas en le baisant leur dit: «Tenez-le bien, car il

est merveilleusement fort.» Jésus fut emmené; les disciples se

dispersèrent. Sur la table était un vase où le Christ avait fait son

sacrement[48]. Un Juif l'aperçut, le prit et l'emporta dans l'hôtel

de Pilate, où l'on avait conduit Jésus; et quand le bailli, persuadé

de l'innocence de l'accusé, demanda de l'eau pour protester contre le

jugement, le Juif qui avait pris le vase le lui présenta, et Pilate,

après s'en être servi, le fit mettre en lieu sûr.

[Note 48:

Séans ot un vessel mout grant,

Où Crist faiseit son sacrement.

Il serait naturel d'entendre par ce mot _sacrement_ l'institution de

l'Eucharistie. Cependant l'auteur semble plutôt désigner ici le bassin

dans lequel Jésus-Christ avait lavé ses mains en rendant grâces après

le repas. Il y aurait alors une méprise du copiste, qui aurait mis

_sacrement_ au lieu de _lavement_. On sait que saint Jean est le seul

qui ait parlé du _lavement des pieds_, et qu'il n'a rien dit de

l'Eucharistie. C'est peut-être parce que les inventeurs de la légende

du Graal connaissaient seulement l'Évangile de saint Jean, qu'ils

conçurent l'idée d'un vase eucharistique qui donnait cette autre

explication de la présence réelle, dans le sacrifice de la messe.]

Et quand Jésus fut crucifié, Joseph d'Arimathie vint trouver Pilate et

lui dit: «Sire, je vous ai longtemps servi de cinq chevaliers, sans en

recevoir de loyer; je viens demander pour mes soudées le corps de

Jésus crucifié.--Je l'accorde de grand coeur,» répondit Pilate.

Aussitôt Joseph courut à la Croix; mais les gardes lui en défendirent

l'approche. «Car,» disaient-ils, «Jésus s'est vanté de ressusciter le

troisième jour; s'il a dit vrai, tant de fois ressuscitera-t-il, tant

de fois le referons-nous mourir.» Joseph revint à Pilate, qui, pour

vaincre la résistance des gardes, chargea Nicodème de prêter

main-forte. «Vous aimiez donc bien cet homme!» dit Pilate; «tenez,

voici le vase dans lequel il a lavé ses mains en dernier; gardez-le en

mémoire du juste que je n'ai pu sauver.» Pilate, d'ailleurs, ne

voulait pas qu'on pût l'accuser de rien retenir de ce qui avait

appartenu à celui qu'il avait condamné.

Ce ne fut pas sans peine que les deux amis triomphèrent de la

résistance des gardes. Nicodème était entré chez un fèvre, et, lui

ayant emprunté tenailles et marteau, ils montèrent à la croix, en

détachèrent Jésus. Joseph le prit entre ses bras, le posa doucement à

terre, replaça convenablement les membres, et les lava le mieux qu'il

put. Pendant qu'il les essuyait, il vit le sang divin couler des

plaies; et, se souvenant de la pierre qui s'était fendue en recevant

le sang que la lance de Longin[49] avait fait jaillir, il courut à son

vase, et recueillit les gouttes qui s'échappaient des flancs, de la

tête, des mains et des pieds: car il pensait qu'elles y seraient

conservées avec plus de révérence que dans tout autre vaisseau. Cela

fait, il enveloppa le corps d'une toile fine et neuve, le déposa dans

un coffre qu'il avait fait creuser pour son propre corps, et le

recouvrit d'une autre pierre que nous désignons sous le nom de tombe.

[Note 49: Le nom grec de lance est λόγχη, d'où l'on

a fait Longin, nom propre du soldat qui avait ouvert de sa _lance_ le

côté de Notre-Seigneur.]

Jésus, le lendemain de sa mort, descendit en enfer pour délivrer les

bonnes gens; puis il ressuscita, se montra à Marie la Madeleine, à ses

disciples, à d'autres encore. Plusieurs morts, rappelés à la vie,

eurent permission de visiter leurs amis avant de prendre place au

Ciel. Voilà les Juifs bien émus, et les soldats chargés de garder le

sépulcre bien inquiets du compte qu'ils auraient à rendre. Pour

échapper au châtiment, ils résolurent de s'emparer de Nicodème et de

Joseph et de les faire mourir; puis, si l'on venait leur demander ce

qu'ils avaient fait de Jésus, ils convinrent de répondre que c'était

aux deux Juifs chargés de le garder de dire ce qu'il était devenu[50].

[Note 50: Cette circonstance se trouve dans l'Évangile de Nicodème.]

Mais Nicodème, averti à l'avance, parvint à leur échapper. Il n'en fut

pas de même de Joseph, qu'ils surprirent au lit et auquel ils

donnèrent à peine le temps de se vêtir, pour l'emmener et le faire

descendre à force de coups dans une tour secrète et profonde. L'entrée

de la tour une fois scellée, il ne devait plus jamais être question de

lui.

Mais au besoin voit-on le véritable ami. Jésus lui-même descendit dans

la tour, et se présenta devant Joseph, tenant à la main le vase où son

divin sang avait été recueilli. «Joseph,» dit-il, «prends confiance.

Je suis le Fils de Dieu, ton Sauveur et celui de tous les

hommes.»--«Quoi!» s'écria Joseph, «seriez-vous le grand prophète qui

prit chair en la vierge Marie, que Judas vendit trente deniers, que

les Juifs mirent en croix, et dont ils m'accusent d'avoir volé le

corps?--Oui; et pour être sauvé il te suffit de croire en moi.--Ah!

Seigneur,» répondit Joseph, «ayez pitié de moi; me voici enfermé dans

cette tour, je dois y mourir de faim. Vous savez combien je vous ai

aimé; je n'osais vous le dire, par la crainte de n'en être pas cru,

dans la mauvaise compagnie que je hantais.--Joseph,» dit

Notre-Seigneur, «j'étais au milieu de mes amis et de mes ennemis. Tu

étais des derniers, mais je savais qu'au besoin tu me viendrais en

aide, et, si tu n'avais pas servi Pilate, tu n'aurais pas obtenu le

don de mon corps.--Ah! Seigneur, ne dites pas que j'aie pu recevoir un

si grand don.--Je le dis, Joseph, car je suis aux bons comme les bons

sont à moi. Je viens à toi plutôt qu'à mes disciples, parce qu'aucun

d'eux ne m'a autant aimé que toi et n'a connu le grand amour que je

t'ai porté: tu m'as détaché de la croix, sans vaine gloire, tu m'as

secrètement aimé, je t'ai chéri de même, et je t'en laisse un précieux

témoignage en te rapportant ce vase, que tu garderas jusqu'au moment

où je t'apprendrai comment tu devras en disposer.»

Alors Jésus-Christ lui tendit le saint vaisseau en ajoutant:

«Souviens-toi que trois personnes devront en avoir la garde, l'une

après l'autre. Tu le posséderas le premier, et, comme tu as droit à

de bonnes soudées, jamais on n'offrira le sacrifice sans faire mémoire

de ce que tu fis pour moi.

«--Seigneur,» reprit Joseph, «veuillez m'éclaircir ces paroles.

«--Tu n'as pas oublié le jeudi où je fis la Cène chez Simon avec mes

disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu'ils

mangeaient ma chair avec le pain, et qu'ils buvaient mon sang avec le

vin. Or il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays

lointains: l'autel sur lequel on offrira le sacrifice sera le sépulcre

où tu me déposas; le corporal sera le drap dont tu m'avais enveloppé;

le calice rappellera le vase où tu recueillis mon sang; enfin le

plateau (ou patène) posé sur le calice signifiera la pierre dont tu

scellas mon sépulcre.

«Et maintenant, tous ceux auxquels il sera donné de voir d'un coeur

pur le vase que je te confie, seront des miens: ils auront

satisfaction de coeur et joie perdurable. Ceux qui pourront apprendre

et retenir certaines paroles que je te dirai auront plus de pouvoir

sur les gens, et plus de crédit près de Dieu. Ils n'auront jamais à

craindre d'être déchus de leurs droits, d'être mal jugés, et d'être

vaincus en bataille, quand leur cause sera juste.»

«Je n'oserais,» dit ici Robert de Boron, conter ni transcrire les

hautes paroles apprises à Joseph, et je ne le pourrais faire, quand

j'en aurais la volonté, si je n'avais par-devers moi le grand livre,

écrit par les grands clercs, et où l'on trouve le grand secret nommé

le Graal.»

Jésus-Christ ne quitta pas Joseph sans l'avertir qu'il serait un jour

affranchi de sa prison. Il y demeura plus de quarante ans; on l'avait

complétement oublié en Judée, quand arriva dans la ville de Rome un

pèlerin, jadis témoin de la prédication, des miracles et de la mort de

Jésus. L'hôte qui l'hébergeait lui apprit que Vespasien, le fils de

l'Empereur, était atteint d'une affreuse lèpre qui le forçait à vivre

séparé de tous les vivants. Il était renfermé dans une tour sans

fenêtre et sans escalier, et chaque jour on déposait sur une étroite

lucarne le manger qui le soutenait. «Ne sauriez-vous,» ajouta l'hôte,

«indiquer un remède à sa maladie?--Non,» répondit le pèlerin, «mais je

sais qu'au pays d'où je viens, il y avait dans ma jeunesse un grand

prophète qui guérissait de tous les maux. Il se nommait Jésus de

Nazareth. Je l'ai vu redressant les boiteux, illuminant les aveugles,

rendant sains les gens pourris de lèpre. Les Juifs le firent mourir;

mais, s'il vivait encore, je ne doute pas qu'il n'eût le pouvoir de

guérir Vespasien.»

L'hôte alla conter le tout à l'Empereur, qui voulut entendre lui-même

le pèlerin. Il apprit de lui que la chose s'était passée en Judée,

dans la partie romaine de la contrée soumise à l'autorité de Pilate.

«Sire,» dit le pèlerin, «envoyez de vos plus sages conseillers pour

enquerre; et, si je suis trouvé menteur, faites-moi trancher la tête.»

Les messagers furent envoyés avec recommandation, dans le cas où les

récits du pèlerin seraient trouvés sincères, de chercher les objets

qui pouvaient avoir appartenu au prophète injustement condamné.

Pilate, auquel ils s'adressèrent, leur raconta les enfances de Jésus,

ses miracles, la haine des Juifs, les vains efforts qu'il avait faits

pour l'arracher de leurs mains, l'eau qu'il avait demandée pour

protester contre sa condamnation et le don fait à l'un de ses

chevaliers du corps du prophète. «J'ignore,» ajouta-t-il, «ce que

Joseph est devenu: personne ne m'en a parlé, et peut-être les Juifs

l'ont-ils tué, noyé, ou mis en prison.»

L'enquête faite en présence des Juifs justifia le récit de Pilate, et

les messagers, ayant demandé si l'on n'avait pas conservé quelque

objet venant de Jésus: «Il y a,» répondit un Juif, «une vieille femme

nommé Verrine qui garde son portrait; elle demeure dans la rue de

l'École.»

Pilate la fit venir, et, tout bailli qu'il était, fut contraint de se

lever, quand elle parut devant lui. La pauvre femme, effrayée et

craignant un mauvais parti, commença par nier qu'elle eût un portrait;

mais, quand les messagers l'eurent assurée de leurs bonnes intentions

et lui eurent appris qu'il s'agissait pour eux de trouver un remède à

la lèpre du fils de l'Empereur, elle dit: «Pour rien au monde je ne

vendrais ce que je possède: mais, si vous jurez de me le laisser,

j'irai volontiers à Rome avec vous et j'y porterai l'image.»

Les messagers promirent ce que Verrine souhaitait et demandèrent à

voir la précieuse image. Elle alla ouvrir une huche, en tira une

guimpe, et, l'ayant couverte de son manteau, revint bientôt vers les

envoyés de Rome, qui se levèrent comme avait fait auparavant Pilate.

«Écoutez,» dit-elle, «comment je la reçus: je portais ce morceau de

fine toile entre les mains, quand je fis rencontre du prophète que les

Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d'une courroie

derrière le dos. Ceux qui le conduisaient me prièrent de lui essuyer

le visage, je m'approchai, je passai mon linge sur son front

ruisselant de sueur, puis je le suivis: on le frappait à chaque pas

sans qu'il exhalât de plaintes. Rentrée dans ma maison, je regardai

mon drap, et j'y vis l'image du saint prophète.»

Verrine partit avec les messagers. Arrivée devant l'Empereur, elle

découvrit l'image, et l'Empereur s'inclina par trois fois, bien qu'il

n'y eût là ni bois, ni or, ni argent[51]. Jamais il n'avait vu d'image

aussi belle. Il la prit, la posa sur la lucarne qui tenait à la tour

de son fils, et Vespasien n'eut pas plutôt arrêté les yeux sur elle

qu'il se trouva revenu dans la plus parfaite santé.

[Note 51: La peinture, au douzième siècle, employait constamment l'or

sur les tablettes qui recevaient le dessin et la couleur, soit pour

remplir les fonds, soit pour varier les vêtements.]

Ne demandez pas si le pèlerin et Verrine furent grandement récompensés

de ce qu'ils avaient dit et fait. «L'image fut conservée à Rome comme

relique précieuse; on la vénère encore aujourd'hui sous le nom de la

_Véronique_.» Pour le jeune Vespasien, son premier voeu fut de

témoigner de sa reconnaissance, en vengeant le prophète auquel il

devait la santé. L'Empereur et lui parurent bientôt en Judée à la tête

d'une armée nombreuse. Pilate fut mandé, et, pour prévenir la défiance

des Juifs, Vespasien le fit conduire en prison comme accusé d'avoir

voulu soustraire Jésus au supplice. Les Juifs, persuadés qu'on

entendait les récompenser, vinrent à qui mieux mieux se vanter d'avoir

eu grande part à la mort de Jésus. Quel ne fut pas leur effroi quand

ils se virent eux-mêmes saisis et chargés de chaînes! L'Empereur fit

attacher à la queue des chevaux indomptés trente des plus coupables.

«Rendez-nous le prophète Jésus,» leur dit-il, «ou nous vous traiterons

tous de même.» Ils répondirent: «Nous l'avions laissé prendre par

Joseph, c'est à Joseph seul qu'il faudrait le demander.» Les

exécutions continuèrent; il en mourut un grand nombre. «Mais,» dit un

d'entre eux, «m'accorderez-vous la vie si j'indique où l'on a mis

Joseph?»--«Oui,» dit Vespasien, «tu éviteras à cette condition la

torture et conserveras tes membres.» Le Juif le conduisit au pied de

la tour où Joseph était enfermé depuis quarante-deux ans. «Celui,» dit

Vespasien, «qui m'a guéri, peut bien avoir conservé la vie de son

serviteur. Je veux pénétrer dans la tour.»

On ouvre la tour, il appelle; personne ne répond. Il demande une

longue corde, et se fait descendre dans les dernières profondeurs;

alors il aperçoit un rayon lumineux et entend une voix: «Sois le

bienvenu, Vespasien! que viens-tu chercher ici?--Ah! Joseph,» dit

Vespasien en l'embrassant, «qui donc a pu te conserver la vie et me

rendre la santé?»--«Je te le dirai,» répond Joseph, «si tu consens à

suivre ses commandements.»--«Me voici prêt à les entendre. Parle.

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 6 / 19 段