sentiments «contraires à l'église universelle,--ces traditions que les
Bretons et les Scots mettaient au-dessus de celles qui sont admises
par toutes les Églises du monde,» peut être dans la crainte de jeter
un nouveau brandon dans le feu des résistances, il n'est pas malaisé
de voir, dans son livre même, une sorte d'indication des points sur
lesquels portait le désaccord. Au livre V, dans le chapitre XXI
consacré à rappeler la vie de saint Wilfride, originaire d'Écosse et
réformateur de plusieurs monastères, nous voyons le saint, avant même
d'être tonsuré, apprendre les Psaumes et quelques autres livres[33].
Puis, entré dans le monastère de Lindisfarn[34], Wilfride vient à
penser, après un séjour de quelques années, que la voie du salut telle
que la traçaient les Scots, ses compatriotes, était loin d'être celle
de la perfection[35]: il prend donc le parti de se rendre à Rome, pour
y voir quels étaient les rites ecclésiastiques et monastiques qu'on y
observait. Arrivé dans cette ville, il doit à Boniface, savant
archidiacre et conseiller du Souverain Pontife, les moyens d'apprendre
dans leur ordre les _quatre Évangiles_, le comput raisonnable de
Pâques, «et beaucoup d'autres choses qu'il n'avait pu apprendre dans
sa patrie[36].» Arrêtons-nous ici. N'est-il pas singulier de voir
Wilfride obligé d'aller à Rome pour y entendre les quatre
Évangélistes? et n'est-il pas permis d'en conclure que les Scots, et à
plus forte raison les Gallois, mettaient quelque chose au-dessus de
ces quatre livres consacrés? En tout cas, on sait qu'ils refusaient
de reconnaître le droit réclamé par les papes de nommer ou désigner
leurs évêques. C'était suivant eux du métropolitain d'York, que devait
exclusivement procéder toute la hiérarchie de l'Église bretonne.
Comment auraient-ils pu justifier cette prétention, sinon sur la foi
d'un cinquième Évangile, ou du moins de seconds _Actes des Apôtres_?
MM. Varin et de Montalembert triomphent en nous défiant de trouver,
dans la liturgie bretonne, un autre rapport avec l'Église grecque que
celui du comput pascal. Mais, d'abord, nous ne savons pas bien toutes
les formes de cette liturgie bretonne; puis, nous comprenons sans
peine que la tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie, née
peut-être de la possession de quelque relique attribuée à ce
personnage, et déposée originairement dans le monastère de
Glastonbury, que cette tradition, disons-nous, n'ait rien eu de commun
avec les usages et les rites de l'Église byzantine. Les Bretons
croyaient simplement avoir été faits chrétiens sans le secours de
Rome, et ils ne tenaient qu'à rester indépendants de ce siége suprême.
[Note 33: _Quia acri erat ingenii, didicit citissimè Psalmos et
aliquos codices, necdum quidem attonsus_.]
[Note 34: Aujourd'hui Holy-Island, en Écosse, à quatre lieues de
Berwick.]
[Note 35: _Animadvertit animi sagacis minimè perfectam esse virtutis
viam quæ tradebatur a Scotis._]
[Note 36: _Veniens Romam, ac meditatim rerum ecclesiasticarum
quotidiana mancipatus instantia, pervenit ad amicitiam viri
sanctissimi Bonifacii... cujus magisterio quatuor Evangeliorum libros
ex ordine didicit, computum Paschæ rationabilem et alia multa quæ in
patria nequiverat, eodem magistro tradente, percepit._]
Voilà donc quel fut le vrai sujet de la résistance du clergé breton
aux missionnaires du pape Grégoire. Si les dissidences de ce genre ne
constituent pas une tendance au schisme, je ne vois pas trop qu'on ait
le droit d'appeler schismatiques les Arméniens, les Moscovites, et
les Grecs. J'oserai donc appliquer à M. de Montalembert les paroles
que notre romancier adresse au poëte Wace. Si le clergé breton ne lui
semble pas avoir jamais décliné la suprématie du souverain pontife,
c'est qu'il n'avait pas connaissance du livre du Saint-Graal, dans
lequel il eut vu l'origine et les motifs de cette résistance
incontestable.
Que les Bretons du sixième siècle aient reconnu pour leurs premiers
apôtres les disciples du Sauveur, ou bien seulement le décurion Joseph
d'Arimathie, cette tradition est, en tous cas, le fondement de
l'édifice romanesque élevé dans le cours du douzième siècle. Passons
de l'époque de la première conversion des Anglo-Saxons, à la fin du
septième siècle, alors que l'antagonisme des deux Églises, exalté par
le massacre des moines de Bangor et le triomphe des Saxons, n'a rien
perdu de sa violence. Les deux derniers rois de race bretonne,
Cadwallad et Cadwallader, ont été l'un après l'autre chercher un
refuge en Armorique: le premier, auprès du roi Salomon[37], dont les
vaisseaux le ramenèrent bientôt dans l'île; le second, auprès du roi
Alain le Long, ou le Gros. Cadwallad, pour quelque temps rétabli,
laissa dans les établissements saxons une trace sanglante et prolongée
de son retour. Après sa mort, son fils Cadwallader, victime d'une
lutte renouvelée, quitta et abandonna la Grande-Bretagne en promettant
d'y revenir comme avait fait son père; mais, au lieu d'accepter les
secours que semblait lui offrir Alain, il s'en va mourir à Rome, où le
Pape le met au rang des saints et lui fait dresser un tombeau, objet
de la vénération des pèlerins bretons. Ceux-ci, refoulés dans le pays
de Galles, attendaient toujours de leurs princes la fin de la
domination étrangère; car les bardes, dont l'influence se confondait
avec celle des clercs, avaient annoncé que Cadwallad, d'abord, puis
Cadwallader, étaient prédestinés à renouveler les beaux jours d'Artus,
et que ce n'était pas en vain que Joseph d'Arimathie avait jadis
apporté dans l'île le vase dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ.
[Note 37: La _Nef de Salomon_ dont l'imagination gallo-bretonne a tiré
un si merveilleux parti dans le _Saint-Graal_ et la seconde partie de
_Lancelot_, doit peut-être son inspiration à l'un des vaisseaux
fournis par le roi breton Salomon à Cadwallad.]
Je ne sais; mais tout me porte à croire que la tradition de ce vase
miraculeux grandit au milieu des circonstances que je viens
d'indiquer. Les noms de Cadwallad et d'Alain le roi de la
Petite-Bretagne rappellent de trop près ceux de Galaad, chevalier
destiné à retrouver le vase, et d'Alain le Gros, qui devait en être
le gardien, pour nous permettre d'attribuer au hasard une telle
coïncidence. Mais les rois Cadwallad, Cadwallader et Alain le Long,
triple fondement de tant d'espérances, étant morts sans que le
précieux sang eût été retrouvé, et que les Saxons eussent été chassés,
la même confiance ne fut plus sans doute accordée aux bardes, aux
devins, quand ils répétèrent que le triomphe des Bretons était
seulement retardé, que l'heure de la délivrance sonnerait quand le
corps de saint Cadwallader serait ramené en Bretagne, et quand on
aurait retrouvé la relique tant regrettée et jusque-là si vainement
cherchée.
Geoffroy de Monmouth, tout en se gardant de prononcer le nom de Joseph
d'Arimathie et de son plat, s'est rendu l'interprète de ces espérances
bretonnes.
«Cadwallader,» dit-il, «avait obtenu du roi Alain, son parent, la
promesse d'une puissante assistance: la flotte destinée à la conquête
de l'île de Bretagne était déjà prête, quand un ange avertit le prince
fugitif de renoncer à son entreprise. Dieu ne voulait pas rendre aux
Bretons leur indépendance avant les temps prédits par Merlin: Dieu
commandait à Cadwallader de partir pour Rome, de s'y confesser au
Pape, et d'y achever pieusement ses jours. À sa mort, il serait mis au
rang des saints, et les Bretons verraient la fin de la domination
saxonne quand sa dépouille mortelle serait ramenée en Bretagne et
qu'on retrouverait certaines reliques saintes[38] qu'on avait enfouies
pour les soustraire à la fureur des païens.»
[Note 38: Tunc demum, revelatis etiam cæterorum sanctorum reliquiis,
quæ propter paganorum invasionem absconditæ fuerant, amissum regnum
recuperarent, etc.]
Ce fut trente ans environ après la mort du roi Cadwallader, vers l'an
720, qu'un clerc du pays de Galles, prêtre ou ermite, s'avisa
d'insérer dans un recueil de leçons ou de chants liturgiques
l'ancienne tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie et du
précieux vase dont il avait été dépositaire. Pour donner à ce
_Graduel_ (voyez Du Cange, à _Gradale_) une incomparable autorité, il
annonça que Jésus-Christ en avait écrit l'original, et lui avait
ordonné de le copier mot à mot, sans y rien changer. Il avait, dit-il,
obéi, et transcrit fidèlement l'histoire de l'amour particulier du
Fils de Dieu pour Joseph, de la longue captivité de celui-ci, de sa
délivrance miraculeuse, due au fils de l'empereur Vespasien, que la
vue de l'image du Sauveur, empreinte sur le voile de la Véronique,
avait guéri de la lèpre. Joseph, premier évêque sacré de la main de
Jésus-Christ, avait reçu le privilége d'ordonner les autres évêques et
de donner commencement à la hiérarchie ecclésiastique. Il était
arrivé miraculeusement dans l'île de Bretagne, avait marié ses parents
aux filles des rois de la contrée nouvellement convertis, et était
mort après avoir remis le dépôt du vase précieux à Bron, son
beau-frère, qui, plus tard, en avait confié la garde à son petit-fils,
le Roi pécheur. Le _Gradale_ finissait par la généalogie, ou, comme
dit Geoffroy Gaimar, la _transcendance_ des rois bretons, tous issus
des compagnons de Joseph d'Arimathie.
Ce livre fut conservé dans la maison religieuse où sans doute il avait
été composé; soit à Salisbury, comme prétend le pseudonyme auteur du
livre de _Tristan_, soit plutôt à Glastonbury, que Joseph avait,
dit-on, fondée, où l'on croyait posséder son tombeau, où l'on crut
ensuite retrouver celui d'Artus. Mais l'influence que cette oeuvre
audacieuse devait exercer plus tard sur le mouvement littéraire ne fut
pas celle que son auteur en avait attendue. Le clergé breton sentit de
bonne heure le danger d'en faire usage, et recula devant les
conséquences du schisme qu'elle n'eût pas manqué de provoquer. C'eût
été rompre en effet avec l'Église romaine, et révoquer en doute les
paroles de l'Évangile, qui font de saint Pierre la pierre angulaire de
la nouvelle loi. Demeuré secret, le _Graal_ breton fut, durant trois
siècles, oublié; du moins n'éveilla-t-il une sorte de curiosité
respectueuse que parmi les bardes du pays de Galles. Peut-être même
n'en aurait-on jamais parlé, sans les luttes de la papauté et de Henri
II, sans le désir qu'eut un instant ce prince de rompre entièrement
avec l'Église romaine.
L'auteur du _Liber Gradalis_ avait rapporté sa vision à l'année 717.
J'aurai bien étonné ceux qui ont jusqu'à présent étudié le roman du
Saint-Graal, en avouant que cette date ne me semble pas chimérique, et
que je la trouve même en assez bon accord avec la disposition d'esprit
où pouvaient et devaient être les Bretons du huitième siècle. Ils
avaient cessé de voir dans les deux Cadwallad et dans Alain les
libérateurs prédestinés de la Bretagne: mais, bien que la tradition
religieuse ne fût plus, dans leur imagination, liée aux aspirations
patriotiques, la légende de Joseph était demeurée chère à tous ceux
qui tenaient encore à la liturgie nationale. D'ailleurs ils s'étaient
résignés à souffrir pour voisins les Anglo-Saxons, qu'ils ne voulaient
pas avoir pour maîtres. Les leçons du _Gradale_ ne faisaient plus
mention de ces vieux ennemis de la race bretonne; elles ne
présentaient plus ces noms mystérieux de _Galaad_ et du Roi pécheur
comme le reflet, le dernier écho des espérances patriotiques
longtemps fondées sur les rois Cadwallad et Cadwallader, sur le
prince armoricain Alain le Long. Les traditions qui s'étaient liées un
demi-siècle auparavant aux aspirations politiques avaient même perdu
dans ce livre leur sens et leur portée. Galaad n'était déjà plus que
l'heureux enquêteur, Alain que le gardien prédestiné du vase
eucharistique, et le silence de l'auteur laissait croire que les
Bretons n'avaient plus rien à attendre de cette relique, bien qu'on
lui eût dû tout ce que les Bardes racontaient d'Artus. Mais, comme cet
auteur affectait la prétention d'appartenir à la race des anciens rois
bretons, il avait eu soin de rassembler les preuves de sa généalogie,
depuis Bron, beau-frère de Joseph, jusqu'aux successeurs d'Artus. Or,
je le répète, la date de 717, attribuée à la vision, répond à tout ce
qu'il est permis de conjecturer des sentiments qui devaient animer les
Gallo-Bretons de cette époque. Rien n'y fait disparate, et n'offre la
moindre allusion aux tendances, aux événements du douzième siècle,
époque de la forme romanesque imprimée aux leçons du _Gradale_. La
seule intention qu'on puisse y reconnaître, c'est de constater la
séparation de l'Église bretonne et de l'Église romaine, en glorifiant
les princes que l'auteur déclarait ses ancêtres et dont un grand
nombre de familles galloises prétendaient également descendre.
Occupons-nous maintenant du poëme de Joseph d'Arimathie, première
expression française de toutes ces traditions gallo-bretonnes.
Robert de Boron n'eut pas sous les yeux le livre latin qui lui
fournissait les éléments de son oeuvre, ni le roman en prose, déjà,
comme nous dirions, en voie d'exécution. Il en convient lui-même:
Je n'ose parler ne retraire,
Ne je ne le porroie faire,
(Neis se je feire le voloie),
Se je le grant livre n'aveie
Où les estoires sont escrites,
Par les grans clercs feites et dites.
Là sont li grant secré escrit
Qu'on nomme le Graal...
C'est-à-dire: «Je n'ose parler des secrets révélés à Joseph, et je
voudrais les révéler que je ne le pourrais, sans avoir sous les yeux
le grand livre où les grands clercs les ont rapportées et qu'on nomme
le _Graal_.»
D'ailleurs, en sa qualité de chevalier, il ne devait pas entendre le
texte latin, comme il l'a prouvé en transportant au vase de Joseph le
nom du livre liturgique; mais je ne doute pas que le _Gradale_ ne fût
connu de Geoffroy de Monmouth, bien que dans sa fabuleuse histoire des
Bretons il ait évité de dire un seul mot de Joseph d'Arimathie. La
position de Geoffroy dut naturellement l'empêcher d'aborder un pareil
sujet. Il était moine bénédictin; il aspirait aux honneurs
ecclésiastiques, auxquels il ne tarda pas d'arriver: une grande
réserve lui était donc commandée à l'égard d'un livre aussi contraire
à la tradition catholique.
Pour Robert de Boron, il n'a voulu prendre parti ni pour ni contre les
prétentions romaines ou galloises. On lui avait raconté une belle
histoire de _Joseph d Arimathie_ et de la _Véronique_, consignée dans
«un livre qu'on nommait le Graal,» et d'une table faite à l'imitation
de celle où Jésus-Christ avait célébré la Cène: il ne vit dans tout
cela rien qui ne fût orthodoxe, et il ne crut pas un instant que
l'amour de Jésus-Christ pour Joseph pût porter la moindre atteinte à
l'autorité de saint Pierre et de ses successeurs. En un mot, il
n'entendit pas malice à toutes ces histoires, et il ne les mit en
français que parce qu'elles lui parurent faites pour plaire et pour
édifier. Il n'en sera pas de même, comme nous verrons, de l'auteur du
roman du _Saint-Graal_, qui, traducteur plus ou moins fidèle, ne
craindra pas d'opposer aux droits de la souveraineté pontificale, les
fabuleuses traditions de l'Église bretonne.
Maintenant il y a, j'en conviens, quelque raison d'être étonné qu'un
Français du comté de Montbéliart ait, le premier, révélé au continent
l'existence d'une légende gallo-bretonne. Mais que savons-nous si
Robert de Boron n'avait pas séjourné en Angleterre, ou si, dans un
temps où les villes et les châteaux étaient le rendez-vous des
jongleurs de tous les pays, quelqu'un de ces pèlerins de la gaie
science ne lui avait pas raconté le fond de cette tradition
religieuse? En tout cas, nous ne pouvons récuser son propre
témoignage; Robert s'est nommé, et il a nommé le chevalier auquel il
soumettait son oeuvre. Après avoir conté comment Joseph remit le vase
qu'il nomme le _Graal_ aux mains de Bron, comment étaient partis vers
l'Occident Alain et Petrus: «Il me faudrait,» ajoute-t-il, «suivre
Alain et Petrus dans les contrées où ils abordèrent, et joindre à leur
histoire celle de Moïse précipité dans un abîme; mais
Je bien croi
Que nus hons nes puet rassembler,
S'il n'a avant oï conter
Dou Graal la plus grant estoire[39],
Sans doute qui est toute voire.
A ce tens que je la retreis,
Ô mon seigneur Gautier en peis,
Qui de Montbelial esteit,
Unques retreite esté n'aveit
La grant estoire dou Graal,
Par nul home qui fust mortal.
Mais je fais bien à tous savoir
Qui cest livre vourront avoir,
Que se Diex me donne santé
Et vie, bien ai volenté
De ces parties assembler,
Se en livre les puis trouver.
Ausi, come d'une partie
Lesse que je ne retrai mie,
Ausi convenra-il conter
La quinte et les quatre oblier.
C'est-à-dire: «Mais quand je fis, sous les yeux de messire Gautier de
Montbéliart, le roman qu'on vient de lire, je n'avais pu consulter la
grande histoire du Graal, que nul mortel n'avait encore reproduite.
Maintenant qu'elle est publiée, j'avertis ceux qui tiendront à la
suite de mes récits, que j'ai l'intention d'en réunir toutes les
parties, pourvu que je puisse consulter les livres qui les
renferment.»
[Note 39: La suite des histoires de Petrus, d'Alain et de Moïse, se
retrouve en effet dans le roman en prose du Saint-Graal.]
Je ne crois pas qu'on puisse entendre et développer autrement cet
important passage, et j'en conclus que si Robert de Boron écrivit le
poëme de Joseph avant la publication du Saint-Graal, c'est dans une
tardive révision, seule parvenue jusqu'à nous, qu'il a réclamé le
mérite de l'antériorité, afin de se justifier, soit de n'avoir pas
suivi et continué la légende, soit d'arriver sans autre transition à
l'histoire de Merlin, en attendant la suite des récits commencés dans
le Joseph d'Arimathie. Eut-il le temps ou la volonté d'acquitter cette
promesse? Je ne sais et n'en ai pas grand souci, puisque nous
possédons les romans qu'il n'eût plus alors fait que tourner en vers.
J'ai dit qu'il était originaire du comté de Montbéliart. On trouve en
effet, à quatre lieues de la ville de ce nom, un village de Boron, et
ce village nous fait en même temps reconnaître un des barons de
Montbéliart dans le personnage auprès duquel Robert composa son livre.
J'ai longtemps hésité sur le sens qu'il fallait donner à ces deux
vers:
Ô monseigneur Gautier en peis
Qui de Montbelial esteit.
En changeant quelque chose au texte, en lisant _Espec_ au lieu d'_en
peis_, en ne tenant pas compte du second vers, je m'étais demandé s'il
ne serait pas permis de retrouver dans le patron de Robert de Boron,
Gautier ou Walter Espec, ce puissant baron du Yorkshire, constamment
dévoué à la fortune du comte Robert de Glocester, le protecteur de
Geoffroy de Monmouth et de Guillaume de Malmesbury[40]. Mais, après
tout, nous n'avions pas le droit, même au profit de la plus séduisante
hypothèse, de faire violence à notre texte pour donner à l'Angleterre
l'oeuvre française d'un auteur français. Walter Espec n'a réellement
rien de commun avec la ville de Montbéliart, située à l'extrémité de
l'ancien comté de Bourgogne; et le nom de Gautier, qui appartenait
alors au plus célèbre des frères du comte de Montbéliart, ne permet
pas de méconnaître, dans l'écrivain qui tirait son nom d'un lieu
voisin de la ville de Montbéliart, un Français attaché au service de
Gautier. Cette conjecture si plausible est d'ailleurs justifiée par le
texte d'une rédaction en prose faite peu de temps après la composition
originale. Voici comme les vers précédents y sont rendus: «Et au temps
que messire Robers de Boron lou retrait à monseigneur Gautier, lou
preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escrite par nul
homme.» Et un peu auparavant: «Et messire Robers de Boron qui cest
conte mist en autorité, par le congié de sainte Église et par la
proiere au preu conte de Montbéliart en cui service il esteit...»
Comment, à une époque aussi rapprochée de l'exécution du poëme, le
prosateur aurait-il pu commettre la méprise d'attribuer à un chevalier
de Gautier de Montbéliart l'oeuvre d'un chevalier attaché au baron
anglais Walter Espec?
[Note 40: Ce qui rendait l'attribution séduisante, c'est qu'un autre
rimeur contemporain, Geoffroy Gaimar, nous apprend que Walter Espac ou
Espec lui avait communiqué un livre d'histoires ou généalogies
galloises:
Il (_Gaimar_) purchassa maint essemplaire,
Livres angleis et par grammaire,
Et en romans et en latin;...
Il enveiad à Helmeslac
Pur le livre Walter Espac;
Robers li bons cuens de Glocestre
Fist translater icelle geste
Solunc les livres as Waleis
Qu'il aveient des Bretons reis.
Walter Espec la demanda,
Li quens Robers li enveia...
Geffray Gaimart cest livre escrist
Et les transcendances i mist
Que li Walleis orent lessié.
Que il avoit ains purchassié,
U fust à dreit u fust à tort,
Le bon livre d'Oxenefort
Ki fu Walter l'Arcediaen;
S'en amenda son livre bien.
En ce tens que je le retreis
Ô monseigneur Gautier en peis
Qui de Monbelial esteit.]
Reste une dernière incertitude sur le sens qu'on doit attacher à ces
mots: _en peis_: Remarquons d'abord que l'imparfait _esteit_
s'applique assez naturellement à un personnage défunt: d'où la
conjecture, qu'au moment où Boron parlait ainsi, Gautier de
Montbéliart avait cessé de vivre. Alors ne peut-on reconnaître dans
_en peis_ le synonyme du latin _in pace_, lu sur tant d'anciennes
inscriptions funéraires?[41] Je traduirais donc ainsi: «Au temps où je
travaillais à ce livre avec feu monseigneur Gautier, de la maison de
Montbéliart.»
[Note 41: Voyez dans le précieux _Dictionnaire des Antiquités
chrétiennes_ de l'abbé Martigny, l'article _In pace_, mot que bon
nombre d'épitaphes portent simplement, sans l'addition de _requiescat:
Urse in pace--Achillen in pace;--Victori,--Donati, in pace._]
Quelques mots maintenant sur ce dernier personnage, qui ne figure pas
dans nos biographies dites universelles.
C'était le frère puîné du comte Richard de Montbéliart: il avait pris
la croix au fameux tournoi d'Ecry, en 1199. Mais, au lieu de suivre
les croisés devant Zara et Constantinople, il les avait devancés pour
accompagner son parent Gautier de Brienne en Sicile. Joffroy de
Villehardoin, le grand historien de la quatrième croisade, revenant de
Venise en France pour y rendre compte du traité conclu avec les
Vénitiens, avait rencontré, en passant le mont Cénis, le comte
Gautier de Brienne, qui «s'en aloit en Poulle conquerre la terre sa
femme, qu'il avoit espousée puis qu'il ot prise la crois, et qui
estoit fille au roi Tancré. Avec lui aloit Gautier de Montbéliart,
Robert de Joinville et grans partie de la bonne gent de Champaigne. Et
quant Joffrois leur conta coment il avoient exploitié, si en orent
moult grant joie et disrent: _Vous nous troverez tout près quant vous
venrez_. Mais les aventures avienent si com à Nostre Seignour plaist;
car onques n'orent povoir qu'il assemblassent à leur ost; dont ce fut
moult grant domage, quar moult estoient preudome et vaillant
durement.»
De Pouille Gautier de Montbéliart passa dans l'île de Chypre, où il ne
tarda pas à faire un grand établissement en épousant Bourgogne de
Lusignan, soeur du roi Amaury. À la mort de ce prince arrivée en 1201,
il obtint le bail ou régence du royaume de Chypre pendant la minorité
de son neveu, le petit roi Hugon; enfin il mourut lui-même vers 1212,
avec la réputation de prince opulent, habile et valeureux, mais sans
avoir revu la France, dont il s'était éloigné quatorze ans auparavant.
Ce serait donc avant ce départ, avant l'année 1199, que Robert de
Boron aurait composé le poëme de _Joseph d'Arimathie_, et après 1212
qu'il en aurait fait une sorte de révision. Or les romans en prose du
_Saint-Graal_ et de _Lancelot_, sont antérieurs aux poëmes du
_Chevalier au Lion_, de la _Charrette_ et de _Perceval_ qu'ils ont
inspirés, et Chrestien de Troyes, auteur de ces poëmes, était mort
vers 1190. Les romans en prose ont donc été faits avant cette année
1190[42], et ont assurément suivi de très-près le _Joseph
d'Arimathie_. Ainsi nous arrivons aux dates approximatives de 1160 à
1170 pour le _Joseph_ et pour les romans en prose du _Saint-Graal_ et
de _Merlin_; à 1185 pour le _Chevalier au Lion_ et la _Charrette_:
enfin à 1214 ou 1215 pour notre remaniement du _Joseph d'Arimathie_.
[Note 42: M. le professeur Jonckbloet, de La Haye, dans un excellent
travail sur les poëmes de Chrestien de Troyes, a mis hors de doute
l'antériorité des romans en prose du _Lancelot_ et de la _Quête du
Graal_ sur les poëmes de la _Charrette_, du _Chevalier au Lion_ et de
_Perceval_.]
Je ne prétends pas mettre ces supputations chronologiques à l'abri de
toute incertitude; j'attendrai toutefois pour y renoncer qu'on en
trouve de plus satisfaisantes. Et je le répète en finissant, si Robert
de Boron avait écrit les vers du _Joseph_ après la prose du
_Saint-Graal_, il ne se serait pas avisé de dire qu'avant lui personne
n'avait encore mis à la portée des laïques cette légende du
_Saint-Graal_.