celle de mes honorables amis, M. Thomas Wright et M. Fr. Michel,
auxquels on doit d'ailleurs une excellente édition de la _Vita
Merlini_[24]. Oui, le poëme fut assurément composé avant les romans de
la Table ronde. Les allusions qu'on croit y découvrir aux guerres
d'Irlande, extrêmement vagues en elles-mêmes, sont empruntées aux
textes des prophéties en prose, dont la date est bien connue. Je dois
ajouter que toute mon attention n'a pas suffi pour y découvrir le
moindre trait qui pût se rapporter au règne de Henry II. Il est vrai
que le poëte donne au savoir de l'évêque Robert de Quesnet des éloges
que la postérité n'a démentis ni confirmés; mais, dans la bouche de
l'auteur de l'_Historia Britonum_, ces éloges ne sortent pas de la
banalité des compliments obligés. J'en excepte pourtant le vers où
l'on rappelle l'intérêt que les habitants de Lincoln avaient pris à
l'élection du prélat:
Sic etenim mores, sic vita probata genusque,
Utilitasque loci, clerus populusque petebant.
Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.
On peut, en effet, rapprocher ces vers de l'empressement que montra
Robert de Quesnet, suivant Giraud de Galles, pour multiplier dans la
ville de Lincoln les foires et les marchés.
[Note 24: Publiée d'après le manuscrit de Londres. Paris, Didot, 1837;
in-8.]
J'ajouterai qu'il ne peut y avoir aucune raison sérieuse de croire que
la _Vita Merlini_ ait été adressée à Robert Grossetest, évêque de
Lincoln dans la première moitié du treizième siècle. Ce Robert fut
sans doute un prélat très-savant, très-recommandable; il a laissé
plusieurs ouvrages longtemps célèbres; mais il était de la plus basse
extraction, et notre poëte, au nombre des éloges qu'il accorde à son
patron, vante son illustre origine; ce qui convient parfaitement à
Robert de Quesnet, dont la famille était au rang des plus
considérables de l'Angleterre.
C'est encore, à mon avis, bien gratuitement qu'on a voulu séparer du
poëme les quatre derniers vers dans lesquels l'auteur recommande son
oeuvre à l'intérêt de la nation bretonne. Geoffroy, en rappelant la
renommée de l'_Historia Britonum_, n'a rien exagéré, et, en se plaçant
aussi haut dans l'estime publique, il n'a fait que suivre un usage
assez ordinaire alors, et même dans tous les siècles. C'est ainsi que
Gautier de Chastillon terminait son poëme d'Alexandre en promettant à
l'archevêque de Reims, Guillaume, un partage égal d'immortalité:
Vivemus pariter, vivet cum vate superstes
Gloria Guillelmi, nullum moritura per ævum.
Les derniers vers de la _Vita Merlini_ sont, dans le plus ancien
manuscrit, de la même main que le reste de l'ouvrage; ce serait donc
accorder à la critique une trop grande licence que lui permettre de
supposer apocryphes tous les passages qui dans un ouvrage
justifieraient l'opinion qu'elle voudrait contredire.
Alexandre était mort en 1147, et Geoffroy de Monmouth fut lui-même
élevé au siége de Saint-Azaph, dans le pays de Galles, en 1151. Il est
naturel de penser que ce fut dans l'intervalle de ces quatre années
qu'il adressa la _Vita Merlini_ à l'évêque Robert de Quesnet,
successeur d'Alexandre.
Mais (dira-t-on, pour expliquer la différence des légendes) il y eut
deux prophètes du nom de Merlin: l'un fils d'un consul romain, l'autre
fils d'un démon incube; le premier, ami et conseiller d'Artus, le
second, habitant des forêts; celui-ci surnommé _Ambrosius_, celui-là
_Sylvester_ ou le _Sauvage_. L'_Historia Britonum_ a parlé du premier,
et la _Vita Merlini_ du second.
Je donnerai bientôt l'explication de tous ces doubles personnages de
la tradition bretonne: mais il sera surtout facile de prouver à ceux
qui suivront le progrès de la légende de Merlin que l'_Ambrosius_, le
_Sylvester_ et le _Caledonius_ (car les Écossais ont aussi réclamé
leur Merlin topique) ne sont qu'une seule et même personne.
Après avoir été, dans Nennius, fils d'un consul romain, et dans
l'_Historia Britonum_ fils d'un démon incube, Merlin deviendra dans le
poëme français de Robert de Boron l'objet des faveurs égales du ciel
et de l'enfer. Il aimera les forêts, tantôt celles de Calidon en
Écosse, tantôt celles d'Arnante ou de Brequehen dans le
Northumberland, tantôt celles de Brocéliande dans la Cornouaille
armoricaine. Cet amour de la solitude ne l'empêchera pas de paraître
souvent à la Cour, d'être le bon génie d'Uter et de son fils Artus.
Ainsi, Geoffroy de Monmouth a pu suivre une tradition qui faisait de
la mère du prophète une princesse de Demetie, et du prophète devenu
vieux un roi de ce petit pays; tandis que les continuateurs de Robert
de Boron auront suivi la tradition continentale en le faisant retenir
par Viviane dans la forêt de Brocéliande. Mais ce double récit ne fait
pas qu'il y ait eu réellement deux ou trois prophètes du nom de
Merlin.
Réunissons maintenant les traits légendaires ajoutés dans le poëme
latin à ceux que renfermait déjà l'_Historia Britonum_.
Merlin perd la raison à la suite d'un combat dans lequel il a vu périr
plusieurs vaillants chefs de ses amis. Il prend en horreur le séjour
des villes, et, pour se dérober à tous les regards, il s'enfonce dans
les profondeurs de la forêt de Calidon.
Fit silvester homo, quasi silvis editus esset.
Sa soeur la reine Ganiede envoie des serviteurs à sa recherche. Un
d'eux l'aperçoit assis sur les bords d'une fontaine et parvient à le
faire rentrer en lui-même en prononçant le nom de Guendolene, et en
formant sur la harpe de douloureux accords:
Cum modulis citharæ quam secum gesserat ultro.
Merlin consent à quitter les bois, à reparaître dans les villes. Mais
bientôt le tumulte et le mouvement de la foule le replongent dans sa
première mélancolie; il veut retourner à la forêt. Ni les pleurs de sa
femme, ni les prières de sa soeur, ne peuvent le fléchir. On
l'enchaîne; il pleure, il se lamente. Puis tout à coup, voyant le roi
Rodarcus détacher du milieu des cheveux de Ganiede une feuille verte
qui s'y trouvait mêlée, il jette un éclat de rire. Le roi s'étonne et
demande la raison de cet éclair de gaieté. Merlin veut bien répondre,
à la condition qu'on lui ôtera ses chaînes et qu'on lui permettra de
retourner dans les bois. Dès que la liberté lui est rendue, il dévoile
les secrets de sa soeur, la reine Ganiede. Le matin même, elle avait
prodigué ses faveurs à un jeune varlet, sur un lit de verdure dont une
des feuilles était demeurée dans ses cheveux. Ganiede proteste de son
innocence: «Comment, dit-elle, ajouter la moindre foi aux paroles d'un
insensé!» Et, pour justifier le mépris que méritaient de telles
accusations, elle fait prendre successivement trois déguisements à
l'un des habitués du palais. Merlin interrogé annonce à cet homme
trois genres de mort. La prédiction s'accomplit, mais beaucoup plus
tard[25], et la reine, en attendant, triomphe de la fausse science du
devin. On retrouvera dans le roman de Merlin cet épisode devenu
célèbre.
[Note 25:
Sicque ruit, mersusque fuit lignoque pependit,
Et fecit vatem per terna pericula verum.
Il faut remarquer que sir Walter Scott, d'après l'ancien chroniqueur
écossais Fordun, a commis une étrange méprise en appliquant cette
prophétie du triple genre de mort de la même personne à Merlin
lui-même: «Merlin, according to his own prediction, perished at once
by wood, earth and water. For being pursued with stones by the
rustics, he fell from a rock into the river Tweed, and was transfixed
by a sharp stake fixed there for the purpose of extending a fish-net.»
Et là-dessus de citer quatre vers dont les deux derniers appartiennent
au poëme de Geoffroy:
Inde perfossus, lapide percussus, et unda
Hanc tria Merlini feruntur inire necem;
Sicque ruit mersusque fuit, lignoque prehensus,
Et fecit vatem per terna pericula verum.
Nouvelle preuve de la facilité avec laquelle les traditions se
transforment et se corrompent.]
Merlin reprend le chemin de la forêt. En le voyant partir, sa femme et
sa soeur semblent inconsolables: «Ô mon frère,» dit Ganiede, «que
vais-je devenir, et que va devenir votre malheureuse Guendolene? si
vous l'abandonnez, ne pourra-t-elle chercher un consolateur?--Comme il
lui plaira,» répond Merlin; «seulement celui qu'elle choisira fera
bien d'éviter mes regards. Je reviendrai le jour qui devra les unir,
et j'apporterai mon présent de secondes noces.»
«Ipsemet interero donis munitus honestis,
Dotaboque datam profuse Guendoloenam.»
Un jour, les astres avertissent Merlin retiré dans la forêt que
Guendolene va former de nouveaux liens. Il rassemble un troupeau de
daims et de chèvres, et lui-même, monté sur un cerf, arrive aux portes
du palais et appelle Guendolene. Pendant qu'elle accourt assez émue,
le fiancé met la tête à la fenêtre et se prend à rire à la vue du
grand cerf que monte l'étranger. Merlin le reconnaît, arrache les bois
du cerf, les jette à la tête du beau rieur et le renverse mort au
milieu des invités. Cela fait, il pique des deux et veut regagner les
bois: mais on le poursuit; un cours d'eau lui ferme le passage; il
est atteint et ramené à la ville:
Adducuntque domum, vinctumque dedere sorori[26].
[Note 26: Il n'y avait rien à tirer de ce singulier épisode, emprunté
sans doute à quelque ancien lai. On n'en retrouve aucune trace dans
les romans de la Table ronde.]
On ne voit pas que la mort du fiancé de Guendolene ait été vengée, et
Merlin demeure l'objet du respect des gens de la cour. Pour lui rendre
supportable le séjour des villes, le roi lui offre des distractions et
le conduit au milieu des foires et des marchés. Merlin jette alors
deux nouveaux ris dont le roi veut encore pénétrer la cause. Il met à
ses réponses la même condition: on le laissera regagner sa chère
forêt. D'abord il n'a pu voir sans rire un mendiant bien plus riche
que ceux dont il sollicitait la charité, car il foulait à ses pieds un
immense trésor. Puis il a ri d'un pèlerin achetant des souliers neufs
et du cuir pour les ressemeler plus tard, tandis que la mort
l'attendait dans quelques heures. Ces deux jeux se retrouveront dans
le roman de Merlin.
Libre de retourner une seconde fois dans la forêt, le prophète console
sa soeur et l'engage à construire sur la lisière des bois une maison
pourvue de soixante-dix portes et de soixante-dix fenêtres: lui-même y
viendra consulter les astres et raconter ce qui doit avenir.
Soixante-dix scribes tiendront note de tout ce qu'il annoncera.
La maison construite, Merlin se met à prophétiser, et les clercs
écrivent ce qu'il lui plaît de chanter:
O rabiem Britonum quos copia divitiarum
Usque superveniens ultra quam debeat effert!...
Après un long accès fatidique, le poëte, sans trop prendre souci de
nous y préparer, fait intervenir Telgesinus ou Talgesin, qui,
nouvellement arrivé de la Petite-Bretagne, raconte là ce qu'il a
appris à l'école du sage Gildas. Le système que le barde développe
résume les opinions cosmogoniques de l'école armoricaine. Il admet les
esprits supérieurs, inférieurs et intermédiaires. Puis le vieux devin
passe en revue les îles de la mer. L'île des Pommes, autrement appelée
Fortunée, est la résidence ordinaire des neuf Soeurs, dont la plus
belle et la plus savante est Morgen; Morgen connaît le secret et le
remède de toutes les maladies; elle revêt toutes les formes; elle peut
voler comme autrefois Dédale, passer à son gré de Brest à Chartres, à
Paris; elle apprend la «mathématique» à ses soeurs, Moronoe, Mazoe,
Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, Thyten, et l'autre Thyten, grande
harpiste. «C'est dans l'_île Fortunée_,» ajoute Talgesin, «que, sous
la conduite du sage pilote Barinthe, j'ai fait aborder Artus, blessé
après la bataille de Camblan; Morgen[27] nous a favorablement
accueillis, et, faisant déposer le roi sur sa couche, elle a touché de
sa main les blessures et promis de les cicatriser s'il voulait
demeurer longtemps avec elle. Je revins, après lui avoir confié le
roi.»
Inque suis thalamis posuit super aurea regem
Strata, manuque detexit vulnus honesta,
Inspicitque diu, tandemque redire salutem
Posse sibi dixit, si secum tempore longo
Esset...
[Note 27: Morgen n'est pas encore dans le poëme la soeur d'Artus.]
Monmouth, dans sa très-véridique histoire, s'était contenté de dire
qu'Artus, mortellement blessé, avait été porté dans l'île d'Avalon
pour y trouver sa guérison; ce qui présenterait une contradiction
ridicule, si l'île d'Avalon et le pays des Fées n'étaient pas
ordinairement, dans les chansons de geste et dans les traditions
bretonnes, l'équivalent des Champs-Élysées chez les Anciens.
D'ailleurs, la description de cette île:
Insula pomorum quæ Fortunata vocatur,
avec son printemps perpétuel et sa merveilleuse abondance de toutes
choses, convient assez mal à cette île d'Avalon, qu'on crut plus tard
reconnaître dans Glastonbury.
Un dernier trait de la légende galloise de Merlin se retrouve dans
notre poëme. Merlin et Talgesin exposaient à qui mieux mieux les
propriétés de certaines fontaines et la nature de certains oiseaux,
quand ils sont interrompus par un fou furieux qu'on entoure et sur
lequel on interroge Merlin: «Je connais cet homme,» dit-il; «il eut
une belle et joyeuse jeunesse. Un jour, sur le bord d'une fontaine,
nous aperçûmes plusieurs pommes qui semblaient excellentes. Je les
pris, les distribuai à mes compagnons et n'en réservai pas une seule
pour moi. On sourit de ma libéralité, et chacun s'empressa de manger
la pomme qu'il avait reçue; mais l'instant d'après, les voilà tous
pris d'un accès de rage qui les fait courir dans les bois en poussant
des cris et des hurlements effroyables. L'homme que vous voyez fut une
des victimes. Les fruits cependant m'étaient destinés et non pas à
eux. C'était une femme qui m'avait longtemps aimé et qui, pour se
venger de mon indifférence, avait répandu ces fruits empoisonnés dans
un lieu où je me plaisais à venir. Mais cet homme, en humectant ses
lèvres de l'eau de la fontaine voisine, pourra retrouver sa raison.»
L'épreuve fut heureuse: l'insensé, revenu à lui-même, suivit Merlin
dans la forêt de Calidon; Talgesin demanda la même faveur, et la reine
Ganiede ne voulut pas non plus se séparer de son frère. Tous quatre
s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois, et le poëme finit par une
tirade prophétique chantée par Ganiede, devenue tout à coup presque
aussi _prévoyante_ que son frère.
Je l'ai déjà dit, ce poëme, expression de la tradition galloise du
prophète Merlin, ne sera pas inutile au prosateur français, et nous
permettra de mieux suivre les développements de la légende
armoricaine, exprimée dans la seconde branche de nos Romans de la
Table ronde.
IV.
SUR LE LIVRE LATIN DU GRAAL ET SUR LE POÈME DE JOSEPH D'ARIMATHIE.
Établissons d'abord comme un fait dont nous aurons plus tard à fournir
les preuves, que les cinq branches romanesques qui forment le Cycle
primitif de la Table ronde, bien que réunies assez ordinairement dans
les anciens manuscrits, ont été séparément écrites, sans qu'on eût
d'abord l'intention de les coordonner l'une à l'autre. Ces récits ont
été disposés comme on les voit aujourd'hui par des _assembleurs_ (il
faut me permettre ce mot) qui, pour en effacer les disparates, en
former les jointures, ont été conduits à des interpolations et
additions assez nombreuses.
Le _Saint-Graal_ et _Merlin_ parurent les premiers. Un second auteur
donna le livre d'_Artus_, que les assembleurs réunirent au Merlin. Un
troisième fit le _Lancelot du Lac_; un quatrième, la _Quête du
Saint-Graal_, qui compléta les récits précédents.
Ces livres, composés à des époques assez rapprochées, furent d'abord
transcrits à petit nombre, en raison de leur longueur et du refus que
faisaient les clercs de les admettre dans le trésor des maisons
religieuses. On n'en trouvait çà et là un exemplaire que chez certains
princes pour lesquels on les avait copiés et qui rarement les
possédaient tous. Helinand, dont la chronique s'arrête à l'année 1209,
n'en avait parlé que par ouï-dire, et Vincent de Beauvais, qui nous a
conservé cette chronique en l'insérant dans le _Speculum historiale_,
ne semble pas les avoir mieux connus. Voici les précieuses paroles
d'Helinand:
«Anno 717. Hoc tempore, cuidam eremitæ monstrata est mirabilis quædam
visio per Angelum, de sancto Josepho, decurione nobili, qui corpus
Domini deposuit de cruce; et de catino illo vel paropside in quo
Dominus coenavit cum discipulis suis; de qua ab eodem eremita
descripta est historia quæ dicitur _Gradal_. Gradalis autem vel
Gradale dicitur gallicè scutella lata et aliquantulum profunda in qua
pretiosæ dapes, cum suo jure» (dans leur jus), «divitibus solent
apponi, et dicitur nomine _Graal_... Hanc historiam latinè scriptam
invenire non potui; sed tantum gallicè scripta habetur à quibusdam
proceribus; nec facilè, ut aiunt, tota inveniri potest. Hanc autem
nondum potui ad legendum sedulò ab aliquo impetrare.»
La curiosité, vivement éveillée, conduisit bientôt à la pensée de
former un recueil unique de ces romans, devenus l'entretien de toutes
les cours seigneuriales[28]. En les étudiant aujourd'hui, on pourrait
encore y distinguer la main des assembleurs. Ainsi, tandis que le
romancier du Saint-Graal avait annoncé le livre comme apporté du ciel
par Jésus-Christ, les assembleurs le donnent pour une histoire faite
de toutes les histoires du monde; messire de Boron l'aurait composée,
tantôt seul et par le commandement du roi Philippe de France, tantôt
avec l'aide de Me Gautier Map, et par le commandement du roi Henry
d'Angleterre. Ils privent le livre de Merlin de son dernier
paragraphe, où se trouvait annoncée la suite de l'histoire d'Alain le
Gros, et remplacent la branche promise par celle d'Artus. On lisait
encore vers la fin du Merlin qu'Artus, à partir de son couronnement,
«avait longuement tenu son royaume en paix.» La ligne a été biffée,
parce qu'immédiatement après on insérait le livre d'Artus, oeuvre d'un
autre écrivain, où d'abord étaient racontées les longues guerres
d'Artus avec les Sept rois, avec Rion d'Islande, avec les Saisnes ou
Saxons. Il faut prendre garde à toutes ces retouches, à ces
interpolations, si l'on veut se rendre compte de la composition
successive de ces fameux ouvrages.
[Note 28: «Ferebantur per ora,» dit Alfred de Beverley, vers 1160,
«multorum narrationes de historia Britonum; notamque rusticitatis
incurrebat qui talium narrationum scientiam non habebat.» (Cité par
sir Fred. Madden.)]
Voilà tout ce que j'avais besoin de dire ici de l'ensemble des cinq
grands romans, qui, comme on le pense bien, ne sont pas venus d'une
manière fortuite, _prolem sine matre creatam_, changer le mouvement
des idées et le caractère des oeuvres littéraires. L'écrivain français
auquel revient l'honneur d'avoir mis sur la trace d'une source si
féconde est, ainsi que tous les critiques l'ont déjà reconnu, Robert
de Boron. Robert de Boron n'est cependant pas l'auteur du roman[29] du
_Saint-Graal_, comme l'ont dit et répété les assembleurs; il n'a fait
que le poëme de _Joseph d'Arimathie_.
[Note 29: Je préviens une fois pour toutes que je laisse au mot
_roman_ son ancienne signification de _livre écrit en français_.]
Ce roman en vers est fondé sur une tradition que j'appellerais
volontiers l'Évangile des Bretons, et qui remontait peut-être au
troisième ou quatrième siècle de notre ère. Le pieux décurion qui
avait mis le Christ au tombeau était devenu, sous la main des
légendaires, l'apôtre de l'île de Bretagne. Il avait miraculeusement
passé la mer, était venu fonder sur la Saverne, dans le Somersetshire,
le célèbre monastère de Glastonbury, et son corps y avait été déposé.
Telle était l'ancienne croyance bretonne, et l'on peut voir combien
elle était devenue chère à ce peuple, en se reportant aux dernières
années du sixième siècle, quand le pape saint Grégoire, à la demande
du roi saxon Éthelbert, envoya des prêtres romains pour travailler à
la conversion des nouveaux conquérants. Les vieux Bretons
s'indignèrent de cette intervention de l'évêque de Rome, qui venait
ouvrir les portes du paradis à la race détestée de leurs oppresseurs.
Et ce fut bien pis, quand Augustin, le chef de la mission, s'avisa de
blâmer les formes consacrées de leur liturgie. «De quel droit,»
disaient-ils, «le Pape vient-il désapprouver nos cérémonies et
contester nos traditions? Nous ne devons rien aux Romains; nous avons
été jadis chrétiennés par les premiers disciples de Jésus-Christ,
miraculeusement arrivés d'Asie. Ils ont été nos premiers évêques; ils
ont transmis à ceux qui leur ont succédé le droit de sacrer et
ordonner les autres.»
Il faut voir, dans le beau livre des _Moines d'Occident_, l'histoire
de cette grande et curieuse querelle. L'animosité prit alors d'assez
larges proportions pour que les envoyés de Rome fussent accusés par
les clercs bretons d'avoir provoqué la ruine et l'incendie du célèbre
monastère de Bangor, centre de la résistance à la nouvelle liturgie.
Que l'accusation ait ou n'ait pas été fondée, que les motifs de
séparation aient été plus ou moins plausibles, il n'en faut pas moins
admettre que, pour justifier une si longue obstination, le clergé
breton devait alléguer une ancienne tradition qui ne s'accordait pas
avec les traditions des autres églises et les décisions de la cour de
Rome.
M. le comte de Montalembert, après avoir reconnu l'ancienneté de la
légende de l'apostolat de Joseph d'Arimathie[30], refuse cependant,
avec M. Pierre Varin, d'admettre que l'Église bretonne ait jamais eu
la moindre tendance schismatique. Suivant lui, les Bretons, avant les
Anglo-Saxons, croyaient bien devoir les premières semences de la foi à
Joseph, «qui n'aurait emporté de Judée pour tout trésor que quelques
gouttes du sang de Jésus-Christ; et c'est ainsi que le midi de la
France faisait remonter ses origines chrétiennes à Marthe, à Lazare, à
Madeleine. Mais,» ajoute ailleurs le grand écrivain[31], «les usages
bretons ne différaient des usages romains que sur quelques points qui
n'avaient aucune importance; c'était sur la date à préférer pour la
célébration de la fête de Pâques; c'était sur la forme de la tonsure
monastique et sur les cérémonies du baptême[32].» Si M. de
Montalembert et les autorités qu'il allègue avaient pu devancer
l'opinion générale et attacher quelque importance à la lecture du
Saint-Graal, ils auraient assurément changé d'opinion; ils auraient
reconnu que les légendes vraies ou fabuleuses de l'arrivée en Espagne
et en France de saint Jacques le Mineur, de Lazare, Marthe et
Madeleine, pouvaient bien se concilier avec la tradition romaine, mais
qu'il en avait été tout autrement de la légende de Joseph, qui, le
faisant dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ, le présentait comme
le premier évêque investi par le Christ du droit de transmettre le
sacrement de l'Ordre aux premiers clercs bretons, desquels seuls
aurait procédé toute la hiérarchie sacerdotale, dans cette ancienne
Église.
[Note 30: _Moines d'Occident_, t. III, p. 24, 25.]
[Note 31: P. 87.]
[Note 32: Bède, après avoir parlé de cette supputation différente du
temps pascal, ajoute pourtant: «Alia plurima unitati ecclesiasticæ
contraria faciebant. Sed suas potius traditiones universis quæ per
orbem concordant ecclesiis, præferebant» (lib. II, ch. II).]