Je regrette donc infiniment de me trouver ici d'une opinion opposée à

celle de mes honorables amis, M. Thomas Wright et M. Fr. Michel,

auxquels on doit d'ailleurs une excellente édition de la _Vita

Merlini_[24]. Oui, le poëme fut assurément composé avant les romans de

la Table ronde. Les allusions qu'on croit y découvrir aux guerres

d'Irlande, extrêmement vagues en elles-mêmes, sont empruntées aux

textes des prophéties en prose, dont la date est bien connue. Je dois

ajouter que toute mon attention n'a pas suffi pour y découvrir le

moindre trait qui pût se rapporter au règne de Henry II. Il est vrai

que le poëte donne au savoir de l'évêque Robert de Quesnet des éloges

que la postérité n'a démentis ni confirmés; mais, dans la bouche de

l'auteur de l'_Historia Britonum_, ces éloges ne sortent pas de la

banalité des compliments obligés. J'en excepte pourtant le vers où

l'on rappelle l'intérêt que les habitants de Lincoln avaient pris à

l'élection du prélat:

Sic etenim mores, sic vita probata genusque,

Utilitasque loci, clerus populusque petebant.

Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.

On peut, en effet, rapprocher ces vers de l'empressement que montra

Robert de Quesnet, suivant Giraud de Galles, pour multiplier dans la

ville de Lincoln les foires et les marchés.

[Note 24: Publiée d'après le manuscrit de Londres. Paris, Didot, 1837;

in-8.]

J'ajouterai qu'il ne peut y avoir aucune raison sérieuse de croire que

la _Vita Merlini_ ait été adressée à Robert Grossetest, évêque de

Lincoln dans la première moitié du treizième siècle. Ce Robert fut

sans doute un prélat très-savant, très-recommandable; il a laissé

plusieurs ouvrages longtemps célèbres; mais il était de la plus basse

extraction, et notre poëte, au nombre des éloges qu'il accorde à son

patron, vante son illustre origine; ce qui convient parfaitement à

Robert de Quesnet, dont la famille était au rang des plus

considérables de l'Angleterre.

C'est encore, à mon avis, bien gratuitement qu'on a voulu séparer du

poëme les quatre derniers vers dans lesquels l'auteur recommande son

oeuvre à l'intérêt de la nation bretonne. Geoffroy, en rappelant la

renommée de l'_Historia Britonum_, n'a rien exagéré, et, en se plaçant

aussi haut dans l'estime publique, il n'a fait que suivre un usage

assez ordinaire alors, et même dans tous les siècles. C'est ainsi que

Gautier de Chastillon terminait son poëme d'Alexandre en promettant à

l'archevêque de Reims, Guillaume, un partage égal d'immortalité:

Vivemus pariter, vivet cum vate superstes

Gloria Guillelmi, nullum moritura per ævum.

Les derniers vers de la _Vita Merlini_ sont, dans le plus ancien

manuscrit, de la même main que le reste de l'ouvrage; ce serait donc

accorder à la critique une trop grande licence que lui permettre de

supposer apocryphes tous les passages qui dans un ouvrage

justifieraient l'opinion qu'elle voudrait contredire.

Alexandre était mort en 1147, et Geoffroy de Monmouth fut lui-même

élevé au siége de Saint-Azaph, dans le pays de Galles, en 1151. Il est

naturel de penser que ce fut dans l'intervalle de ces quatre années

qu'il adressa la _Vita Merlini_ à l'évêque Robert de Quesnet,

successeur d'Alexandre.

Mais (dira-t-on, pour expliquer la différence des légendes) il y eut

deux prophètes du nom de Merlin: l'un fils d'un consul romain, l'autre

fils d'un démon incube; le premier, ami et conseiller d'Artus, le

second, habitant des forêts; celui-ci surnommé _Ambrosius_, celui-là

_Sylvester_ ou le _Sauvage_. L'_Historia Britonum_ a parlé du premier,

et la _Vita Merlini_ du second.

Je donnerai bientôt l'explication de tous ces doubles personnages de

la tradition bretonne: mais il sera surtout facile de prouver à ceux

qui suivront le progrès de la légende de Merlin que l'_Ambrosius_, le

_Sylvester_ et le _Caledonius_ (car les Écossais ont aussi réclamé

leur Merlin topique) ne sont qu'une seule et même personne.

Après avoir été, dans Nennius, fils d'un consul romain, et dans

l'_Historia Britonum_ fils d'un démon incube, Merlin deviendra dans le

poëme français de Robert de Boron l'objet des faveurs égales du ciel

et de l'enfer. Il aimera les forêts, tantôt celles de Calidon en

Écosse, tantôt celles d'Arnante ou de Brequehen dans le

Northumberland, tantôt celles de Brocéliande dans la Cornouaille

armoricaine. Cet amour de la solitude ne l'empêchera pas de paraître

souvent à la Cour, d'être le bon génie d'Uter et de son fils Artus.

Ainsi, Geoffroy de Monmouth a pu suivre une tradition qui faisait de

la mère du prophète une princesse de Demetie, et du prophète devenu

vieux un roi de ce petit pays; tandis que les continuateurs de Robert

de Boron auront suivi la tradition continentale en le faisant retenir

par Viviane dans la forêt de Brocéliande. Mais ce double récit ne fait

pas qu'il y ait eu réellement deux ou trois prophètes du nom de

Merlin.

Réunissons maintenant les traits légendaires ajoutés dans le poëme

latin à ceux que renfermait déjà l'_Historia Britonum_.

Merlin perd la raison à la suite d'un combat dans lequel il a vu périr

plusieurs vaillants chefs de ses amis. Il prend en horreur le séjour

des villes, et, pour se dérober à tous les regards, il s'enfonce dans

les profondeurs de la forêt de Calidon.

Fit silvester homo, quasi silvis editus esset.

Sa soeur la reine Ganiede envoie des serviteurs à sa recherche. Un

d'eux l'aperçoit assis sur les bords d'une fontaine et parvient à le

faire rentrer en lui-même en prononçant le nom de Guendolene, et en

formant sur la harpe de douloureux accords:

Cum modulis citharæ quam secum gesserat ultro.

Merlin consent à quitter les bois, à reparaître dans les villes. Mais

bientôt le tumulte et le mouvement de la foule le replongent dans sa

première mélancolie; il veut retourner à la forêt. Ni les pleurs de sa

femme, ni les prières de sa soeur, ne peuvent le fléchir. On

l'enchaîne; il pleure, il se lamente. Puis tout à coup, voyant le roi

Rodarcus détacher du milieu des cheveux de Ganiede une feuille verte

qui s'y trouvait mêlée, il jette un éclat de rire. Le roi s'étonne et

demande la raison de cet éclair de gaieté. Merlin veut bien répondre,

à la condition qu'on lui ôtera ses chaînes et qu'on lui permettra de

retourner dans les bois. Dès que la liberté lui est rendue, il dévoile

les secrets de sa soeur, la reine Ganiede. Le matin même, elle avait

prodigué ses faveurs à un jeune varlet, sur un lit de verdure dont une

des feuilles était demeurée dans ses cheveux. Ganiede proteste de son

innocence: «Comment, dit-elle, ajouter la moindre foi aux paroles d'un

insensé!» Et, pour justifier le mépris que méritaient de telles

accusations, elle fait prendre successivement trois déguisements à

l'un des habitués du palais. Merlin interrogé annonce à cet homme

trois genres de mort. La prédiction s'accomplit, mais beaucoup plus

tard[25], et la reine, en attendant, triomphe de la fausse science du

devin. On retrouvera dans le roman de Merlin cet épisode devenu

célèbre.

[Note 25:

Sicque ruit, mersusque fuit lignoque pependit,

Et fecit vatem per terna pericula verum.

Il faut remarquer que sir Walter Scott, d'après l'ancien chroniqueur

écossais Fordun, a commis une étrange méprise en appliquant cette

prophétie du triple genre de mort de la même personne à Merlin

lui-même: «Merlin, according to his own prediction, perished at once

by wood, earth and water. For being pursued with stones by the

rustics, he fell from a rock into the river Tweed, and was transfixed

by a sharp stake fixed there for the purpose of extending a fish-net.»

Et là-dessus de citer quatre vers dont les deux derniers appartiennent

au poëme de Geoffroy:

Inde perfossus, lapide percussus, et unda

Hanc tria Merlini feruntur inire necem;

Sicque ruit mersusque fuit, lignoque prehensus,

Et fecit vatem per terna pericula verum.

Nouvelle preuve de la facilité avec laquelle les traditions se

transforment et se corrompent.]

Merlin reprend le chemin de la forêt. En le voyant partir, sa femme et

sa soeur semblent inconsolables: «Ô mon frère,» dit Ganiede, «que

vais-je devenir, et que va devenir votre malheureuse Guendolene? si

vous l'abandonnez, ne pourra-t-elle chercher un consolateur?--Comme il

lui plaira,» répond Merlin; «seulement celui qu'elle choisira fera

bien d'éviter mes regards. Je reviendrai le jour qui devra les unir,

et j'apporterai mon présent de secondes noces.»

«Ipsemet interero donis munitus honestis,

Dotaboque datam profuse Guendoloenam.»

Un jour, les astres avertissent Merlin retiré dans la forêt que

Guendolene va former de nouveaux liens. Il rassemble un troupeau de

daims et de chèvres, et lui-même, monté sur un cerf, arrive aux portes

du palais et appelle Guendolene. Pendant qu'elle accourt assez émue,

le fiancé met la tête à la fenêtre et se prend à rire à la vue du

grand cerf que monte l'étranger. Merlin le reconnaît, arrache les bois

du cerf, les jette à la tête du beau rieur et le renverse mort au

milieu des invités. Cela fait, il pique des deux et veut regagner les

bois: mais on le poursuit; un cours d'eau lui ferme le passage; il

est atteint et ramené à la ville:

Adducuntque domum, vinctumque dedere sorori[26].

[Note 26: Il n'y avait rien à tirer de ce singulier épisode, emprunté

sans doute à quelque ancien lai. On n'en retrouve aucune trace dans

les romans de la Table ronde.]

On ne voit pas que la mort du fiancé de Guendolene ait été vengée, et

Merlin demeure l'objet du respect des gens de la cour. Pour lui rendre

supportable le séjour des villes, le roi lui offre des distractions et

le conduit au milieu des foires et des marchés. Merlin jette alors

deux nouveaux ris dont le roi veut encore pénétrer la cause. Il met à

ses réponses la même condition: on le laissera regagner sa chère

forêt. D'abord il n'a pu voir sans rire un mendiant bien plus riche

que ceux dont il sollicitait la charité, car il foulait à ses pieds un

immense trésor. Puis il a ri d'un pèlerin achetant des souliers neufs

et du cuir pour les ressemeler plus tard, tandis que la mort

l'attendait dans quelques heures. Ces deux jeux se retrouveront dans

le roman de Merlin.

Libre de retourner une seconde fois dans la forêt, le prophète console

sa soeur et l'engage à construire sur la lisière des bois une maison

pourvue de soixante-dix portes et de soixante-dix fenêtres: lui-même y

viendra consulter les astres et raconter ce qui doit avenir.

Soixante-dix scribes tiendront note de tout ce qu'il annoncera.

La maison construite, Merlin se met à prophétiser, et les clercs

écrivent ce qu'il lui plaît de chanter:

O rabiem Britonum quos copia divitiarum

Usque superveniens ultra quam debeat effert!...

Après un long accès fatidique, le poëte, sans trop prendre souci de

nous y préparer, fait intervenir Telgesinus ou Talgesin, qui,

nouvellement arrivé de la Petite-Bretagne, raconte là ce qu'il a

appris à l'école du sage Gildas. Le système que le barde développe

résume les opinions cosmogoniques de l'école armoricaine. Il admet les

esprits supérieurs, inférieurs et intermédiaires. Puis le vieux devin

passe en revue les îles de la mer. L'île des Pommes, autrement appelée

Fortunée, est la résidence ordinaire des neuf Soeurs, dont la plus

belle et la plus savante est Morgen; Morgen connaît le secret et le

remède de toutes les maladies; elle revêt toutes les formes; elle peut

voler comme autrefois Dédale, passer à son gré de Brest à Chartres, à

Paris; elle apprend la «mathématique» à ses soeurs, Moronoe, Mazoe,

Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, Thyten, et l'autre Thyten, grande

harpiste. «C'est dans l'_île Fortunée_,» ajoute Talgesin, «que, sous

la conduite du sage pilote Barinthe, j'ai fait aborder Artus, blessé

après la bataille de Camblan; Morgen[27] nous a favorablement

accueillis, et, faisant déposer le roi sur sa couche, elle a touché de

sa main les blessures et promis de les cicatriser s'il voulait

demeurer longtemps avec elle. Je revins, après lui avoir confié le

roi.»

Inque suis thalamis posuit super aurea regem

Strata, manuque detexit vulnus honesta,

Inspicitque diu, tandemque redire salutem

Posse sibi dixit, si secum tempore longo

Esset...

[Note 27: Morgen n'est pas encore dans le poëme la soeur d'Artus.]

Monmouth, dans sa très-véridique histoire, s'était contenté de dire

qu'Artus, mortellement blessé, avait été porté dans l'île d'Avalon

pour y trouver sa guérison; ce qui présenterait une contradiction

ridicule, si l'île d'Avalon et le pays des Fées n'étaient pas

ordinairement, dans les chansons de geste et dans les traditions

bretonnes, l'équivalent des Champs-Élysées chez les Anciens.

D'ailleurs, la description de cette île:

Insula pomorum quæ Fortunata vocatur,

avec son printemps perpétuel et sa merveilleuse abondance de toutes

choses, convient assez mal à cette île d'Avalon, qu'on crut plus tard

reconnaître dans Glastonbury.

Un dernier trait de la légende galloise de Merlin se retrouve dans

notre poëme. Merlin et Talgesin exposaient à qui mieux mieux les

propriétés de certaines fontaines et la nature de certains oiseaux,

quand ils sont interrompus par un fou furieux qu'on entoure et sur

lequel on interroge Merlin: «Je connais cet homme,» dit-il; «il eut

une belle et joyeuse jeunesse. Un jour, sur le bord d'une fontaine,

nous aperçûmes plusieurs pommes qui semblaient excellentes. Je les

pris, les distribuai à mes compagnons et n'en réservai pas une seule

pour moi. On sourit de ma libéralité, et chacun s'empressa de manger

la pomme qu'il avait reçue; mais l'instant d'après, les voilà tous

pris d'un accès de rage qui les fait courir dans les bois en poussant

des cris et des hurlements effroyables. L'homme que vous voyez fut une

des victimes. Les fruits cependant m'étaient destinés et non pas à

eux. C'était une femme qui m'avait longtemps aimé et qui, pour se

venger de mon indifférence, avait répandu ces fruits empoisonnés dans

un lieu où je me plaisais à venir. Mais cet homme, en humectant ses

lèvres de l'eau de la fontaine voisine, pourra retrouver sa raison.»

L'épreuve fut heureuse: l'insensé, revenu à lui-même, suivit Merlin

dans la forêt de Calidon; Talgesin demanda la même faveur, et la reine

Ganiede ne voulut pas non plus se séparer de son frère. Tous quatre

s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois, et le poëme finit par une

tirade prophétique chantée par Ganiede, devenue tout à coup presque

aussi _prévoyante_ que son frère.

Je l'ai déjà dit, ce poëme, expression de la tradition galloise du

prophète Merlin, ne sera pas inutile au prosateur français, et nous

permettra de mieux suivre les développements de la légende

armoricaine, exprimée dans la seconde branche de nos Romans de la

Table ronde.

IV.

SUR LE LIVRE LATIN DU GRAAL ET SUR LE POÈME DE JOSEPH D'ARIMATHIE.

Établissons d'abord comme un fait dont nous aurons plus tard à fournir

les preuves, que les cinq branches romanesques qui forment le Cycle

primitif de la Table ronde, bien que réunies assez ordinairement dans

les anciens manuscrits, ont été séparément écrites, sans qu'on eût

d'abord l'intention de les coordonner l'une à l'autre. Ces récits ont

été disposés comme on les voit aujourd'hui par des _assembleurs_ (il

faut me permettre ce mot) qui, pour en effacer les disparates, en

former les jointures, ont été conduits à des interpolations et

additions assez nombreuses.

Le _Saint-Graal_ et _Merlin_ parurent les premiers. Un second auteur

donna le livre d'_Artus_, que les assembleurs réunirent au Merlin. Un

troisième fit le _Lancelot du Lac_; un quatrième, la _Quête du

Saint-Graal_, qui compléta les récits précédents.

Ces livres, composés à des époques assez rapprochées, furent d'abord

transcrits à petit nombre, en raison de leur longueur et du refus que

faisaient les clercs de les admettre dans le trésor des maisons

religieuses. On n'en trouvait çà et là un exemplaire que chez certains

princes pour lesquels on les avait copiés et qui rarement les

possédaient tous. Helinand, dont la chronique s'arrête à l'année 1209,

n'en avait parlé que par ouï-dire, et Vincent de Beauvais, qui nous a

conservé cette chronique en l'insérant dans le _Speculum historiale_,

ne semble pas les avoir mieux connus. Voici les précieuses paroles

d'Helinand:

«Anno 717. Hoc tempore, cuidam eremitæ monstrata est mirabilis quædam

visio per Angelum, de sancto Josepho, decurione nobili, qui corpus

Domini deposuit de cruce; et de catino illo vel paropside in quo

Dominus coenavit cum discipulis suis; de qua ab eodem eremita

descripta est historia quæ dicitur _Gradal_. Gradalis autem vel

Gradale dicitur gallicè scutella lata et aliquantulum profunda in qua

pretiosæ dapes, cum suo jure» (dans leur jus), «divitibus solent

apponi, et dicitur nomine _Graal_... Hanc historiam latinè scriptam

invenire non potui; sed tantum gallicè scripta habetur à quibusdam

proceribus; nec facilè, ut aiunt, tota inveniri potest. Hanc autem

nondum potui ad legendum sedulò ab aliquo impetrare.»

La curiosité, vivement éveillée, conduisit bientôt à la pensée de

former un recueil unique de ces romans, devenus l'entretien de toutes

les cours seigneuriales[28]. En les étudiant aujourd'hui, on pourrait

encore y distinguer la main des assembleurs. Ainsi, tandis que le

romancier du Saint-Graal avait annoncé le livre comme apporté du ciel

par Jésus-Christ, les assembleurs le donnent pour une histoire faite

de toutes les histoires du monde; messire de Boron l'aurait composée,

tantôt seul et par le commandement du roi Philippe de France, tantôt

avec l'aide de Me Gautier Map, et par le commandement du roi Henry

d'Angleterre. Ils privent le livre de Merlin de son dernier

paragraphe, où se trouvait annoncée la suite de l'histoire d'Alain le

Gros, et remplacent la branche promise par celle d'Artus. On lisait

encore vers la fin du Merlin qu'Artus, à partir de son couronnement,

«avait longuement tenu son royaume en paix.» La ligne a été biffée,

parce qu'immédiatement après on insérait le livre d'Artus, oeuvre d'un

autre écrivain, où d'abord étaient racontées les longues guerres

d'Artus avec les Sept rois, avec Rion d'Islande, avec les Saisnes ou

Saxons. Il faut prendre garde à toutes ces retouches, à ces

interpolations, si l'on veut se rendre compte de la composition

successive de ces fameux ouvrages.

[Note 28: «Ferebantur per ora,» dit Alfred de Beverley, vers 1160,

«multorum narrationes de historia Britonum; notamque rusticitatis

incurrebat qui talium narrationum scientiam non habebat.» (Cité par

sir Fred. Madden.)]

Voilà tout ce que j'avais besoin de dire ici de l'ensemble des cinq

grands romans, qui, comme on le pense bien, ne sont pas venus d'une

manière fortuite, _prolem sine matre creatam_, changer le mouvement

des idées et le caractère des oeuvres littéraires. L'écrivain français

auquel revient l'honneur d'avoir mis sur la trace d'une source si

féconde est, ainsi que tous les critiques l'ont déjà reconnu, Robert

de Boron. Robert de Boron n'est cependant pas l'auteur du roman[29] du

_Saint-Graal_, comme l'ont dit et répété les assembleurs; il n'a fait

que le poëme de _Joseph d'Arimathie_.

[Note 29: Je préviens une fois pour toutes que je laisse au mot

_roman_ son ancienne signification de _livre écrit en français_.]

Ce roman en vers est fondé sur une tradition que j'appellerais

volontiers l'Évangile des Bretons, et qui remontait peut-être au

troisième ou quatrième siècle de notre ère. Le pieux décurion qui

avait mis le Christ au tombeau était devenu, sous la main des

légendaires, l'apôtre de l'île de Bretagne. Il avait miraculeusement

passé la mer, était venu fonder sur la Saverne, dans le Somersetshire,

le célèbre monastère de Glastonbury, et son corps y avait été déposé.

Telle était l'ancienne croyance bretonne, et l'on peut voir combien

elle était devenue chère à ce peuple, en se reportant aux dernières

années du sixième siècle, quand le pape saint Grégoire, à la demande

du roi saxon Éthelbert, envoya des prêtres romains pour travailler à

la conversion des nouveaux conquérants. Les vieux Bretons

s'indignèrent de cette intervention de l'évêque de Rome, qui venait

ouvrir les portes du paradis à la race détestée de leurs oppresseurs.

Et ce fut bien pis, quand Augustin, le chef de la mission, s'avisa de

blâmer les formes consacrées de leur liturgie. «De quel droit,»

disaient-ils, «le Pape vient-il désapprouver nos cérémonies et

contester nos traditions? Nous ne devons rien aux Romains; nous avons

été jadis chrétiennés par les premiers disciples de Jésus-Christ,

miraculeusement arrivés d'Asie. Ils ont été nos premiers évêques; ils

ont transmis à ceux qui leur ont succédé le droit de sacrer et

ordonner les autres.»

Il faut voir, dans le beau livre des _Moines d'Occident_, l'histoire

de cette grande et curieuse querelle. L'animosité prit alors d'assez

larges proportions pour que les envoyés de Rome fussent accusés par

les clercs bretons d'avoir provoqué la ruine et l'incendie du célèbre

monastère de Bangor, centre de la résistance à la nouvelle liturgie.

Que l'accusation ait ou n'ait pas été fondée, que les motifs de

séparation aient été plus ou moins plausibles, il n'en faut pas moins

admettre que, pour justifier une si longue obstination, le clergé

breton devait alléguer une ancienne tradition qui ne s'accordait pas

avec les traditions des autres églises et les décisions de la cour de

Rome.

M. le comte de Montalembert, après avoir reconnu l'ancienneté de la

légende de l'apostolat de Joseph d'Arimathie[30], refuse cependant,

avec M. Pierre Varin, d'admettre que l'Église bretonne ait jamais eu

la moindre tendance schismatique. Suivant lui, les Bretons, avant les

Anglo-Saxons, croyaient bien devoir les premières semences de la foi à

Joseph, «qui n'aurait emporté de Judée pour tout trésor que quelques

gouttes du sang de Jésus-Christ; et c'est ainsi que le midi de la

France faisait remonter ses origines chrétiennes à Marthe, à Lazare, à

Madeleine. Mais,» ajoute ailleurs le grand écrivain[31], «les usages

bretons ne différaient des usages romains que sur quelques points qui

n'avaient aucune importance; c'était sur la date à préférer pour la

célébration de la fête de Pâques; c'était sur la forme de la tonsure

monastique et sur les cérémonies du baptême[32].» Si M. de

Montalembert et les autorités qu'il allègue avaient pu devancer

l'opinion générale et attacher quelque importance à la lecture du

Saint-Graal, ils auraient assurément changé d'opinion; ils auraient

reconnu que les légendes vraies ou fabuleuses de l'arrivée en Espagne

et en France de saint Jacques le Mineur, de Lazare, Marthe et

Madeleine, pouvaient bien se concilier avec la tradition romaine, mais

qu'il en avait été tout autrement de la légende de Joseph, qui, le

faisant dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ, le présentait comme

le premier évêque investi par le Christ du droit de transmettre le

sacrement de l'Ordre aux premiers clercs bretons, desquels seuls

aurait procédé toute la hiérarchie sacerdotale, dans cette ancienne

Église.

[Note 30: _Moines d'Occident_, t. III, p. 24, 25.]

[Note 31: P. 87.]

[Note 32: Bède, après avoir parlé de cette supputation différente du

temps pascal, ajoute pourtant: «Alia plurima unitati ecclesiasticæ

contraria faciebant. Sed suas potius traditiones universis quæ per

orbem concordant ecclesiis, præferebant» (lib. II, ch. II).]

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 4 / 19 段