l'auteur du roman de Merlin et que Geoffroy n'avait pas trouvés dans
Nennius.
Wortigern, après la première épreuve du savoir de Merlin, désire
apprendre ce qui peut encore le menacer, et la façon doit il doit
mourir. Merlin l'avertit d'éviter le feu des fils de Constantin. «Ces
princes voguent déjà vers l'île de Bretagne; ils chasseront les
Saxons, ils te contraindront à chercher un refuge dans une tour à
laquelle ils mettront le feu. Hengist sera tué, Aurélius Ambroise
couronné. Il aura pour successeur son frère Uter-Pendragon.»
Les événements répondent à la prédiction; mais, chez le romancier,
l'intervention de Merlin est permanente et plus décisive. Le transport
des pierres d'Irlande dans la plaine de Salisbury, ces pierres si
fameuses sous le nom de _Stonehenge_ et de _Danse des géants_, est
mieux et plus longuement raconté par Geoffroy; l'événement est placé
sous le règne d'Ambrosius-Uter, qui aurait ainsi voulu consacrer la
sépulture des Bretons immolés par les Saxons, et dont les corps
reposaient dans la plaine; tandis que le romancier fait arriver les
pierres un peu plus tard, pour entourer la tombe de ce roi Ambrosius,
frère aîné d'Uter-Pendragon.
C'est encore à Geoffroy que les romanciers ont emprunté l'histoire des
amours d'Ygierne et d'Uter et la naissance d'Artus. Mais, chez le
latiniste, Artus succède à son père, sans passer par l'épreuve de
l'épée fichée dans l'enclume du perron.
Plusieurs des héros secondaires de nos romans sont nommés par
Geoffroy, mais avec une rapidité qui permet de croire que leur
célébrité populaire n'était pas encore très-bien établie. Tels sont
les trois frères Loth, Urien et Aguisel d'Écosse. Loth, ici comme dans
les romans, époux de la soeur d'Artus, a deux fils, le fameux Walgan
ou Gauvain, et Mordred, qui devait trahir son oncle Artus. Artus a
épousé Gwanhamara (la belle Genièvre), issue d'une noble famille
romaine. Il a pour premier adversaire le Norwégien Riculf, le même que
le roi Rion qui, dans le roman d'Artus, voudra réunir aux vingt-huit
barbes royales de son manteau celle du roi Léodagan de Carmélide, père
de Genièvre. Frollo, roi des Gaules, est également vaincu par Artus,
et bientôt après l'empereur Lucius de Rome vient dans les plaines de
Langres payer de sa vie l'audace qu'il avait eue de déclarer la guerre
aux Bretons.
La belle description des fêtes du couronnement d'Artus, due à
l'imagination et aux souvenirs classiques de Geoffroy, n'est pas
reproduite dans le roman, où elle eût été peut-être mieux à sa place.
Mais les conteurs français ont emprunté à Geoffroy le récit du combat
d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel. Quelques jours après la
grande victoire remportée sur les Romains et les Gaulois, Artus reçoit
la nouvelle de la révolte de Mordred et de l'infidélité de
Gwanhamara. Après avoir tué son neveu, il est lui-même mortellement
blessé, et de là transporté dans l'île d'Avalon, où Geoffroy nous
permet de supposer, sans le dire expressément, que les fées l'ont
guéri de ses plaies et le tiennent en réserve pour la future
délivrance des Bretons.
Nous ne suivrons pas l'_Historia Britonum_ au-delà de la mort d'Artus.
Les deux derniers livres se rapportent aux successeurs du héros breton
et n'ont plus d'intérêt pour l'étude particulière des Romans de la
Table ronde. Il nous suffit d'avoir rappelé les passages du livre
latin dont les romanciers ont évidemment profité. Ce que Geoffroy de
Monmouth dit de Gwanhamara qui, au mépris de son premier mariage,
avait accepté pour époux Mordred, prouve que cet historien ou plutôt
ce conteur n'avait aucune idée du roman de Lancelot. D'ailleurs ses
omissions dans la longue liste de tous les personnages illustres qui
assistèrent aux fêtes du couronnement d'Artus permet également de
penser que la plupart des héros de la Table ronde, Yvain, Agravain,
Lionel, Galehaut, Hector des Mares, Sagremor, Baudemagus, Bliombéris,
Perceval, Tristan, Palamède, le roi Marc, la belle Yseult et Viviane
n'existaient pas, ou du moins n'avaient pas encore figuré dans une
composition littéraire. Il faut en dire autant de la Table ronde
elle-même, dont Geoffroy n'a pas dit un seul mot. Uter-Pendragon,
Artus et Merlin, voilà les trois portraits dont il a fourni la
première esquisse aux romanciers, et c'est en partant de là qu'ils
sont arrivés à tous les beaux récits qui durant plusieurs siècles
devaient charmer le monde.
L'_Historia Britonum_ produisit en France et en Angleterre un effet
immense. Les manuscrits s'en multiplièrent; tous les clercs voulurent
aussitôt l'avoir entre les mains. Geoffroy de Monmouth, bientôt après
nommé évêque de Saint-Azaph, reçut le surnom d'Artus, le héros dont il
venait de consacrer la renommée. Son livre fut une sorte de révélation
inattendue pour Henry de Huntingdon, pour Alfred de Bewerley, pour
Robert du Mont-Saint-Michel, qui n'exprimèrent aucun doute sur
l'existence de l'original breton et l'exactitude de la traduction.
Mais on n'accueillit pas en tous lieux ces fabuleux récits avec la
même confiance. Dans le pays de Galles même, source adoptive, sinon
primitive, des fictions bretonnes, il y eut des protestations dont un
auteur contemporain, d'ailleurs assez crédule de sa nature, Giraud de
Galles ou Giraldus Cambrensis, s'est rendu l'organe d'une assez
plaisante façon. C'est en parlant d'un certain Gallois doué de la
faculté d'évoquer les malins esprits et de les conjurer. Cet homme,
ayant su qu'un de ses voisins était tourmenté par ces esprits de
ténèbres, s'avisa de placer l'Évangile de saint Jean sur la poitrine
du malade; aussitôt les démons s'évanouirent comme une volée
d'oiseaux. Il tenta sans désemparer une seconde expérience: à la place
de l'Évangile, il posa le livre de Geoffroy Arthur; aussitôt les
démons revinrent en foule, couvrirent et le livre et tout le corps de
celui qui le tenait, de façon à le tourmenter beaucoup plus qu'ils
n'avaient jamais fait[19]. Il faut avouer que l'épreuve était on ne
peut plus décisive.
[Note 19: _Girald. Cambr. Walliæ Descriptio. Cap. VII_. (Cité par M.
Th. Wright.)]
Mais un autre témoignage bien autrement honorable pour le sentiment
critique des contemporains de Geoffroy de Monmouth est celui de
Guillaume de Newburg, _De rebus anglicis sui temporis libri quinque_,
dont la chronique fut publiée vers la fin du douzième siècle. On dit
qu'il avait voué une haine particulière aux Bretons, et que c'était
pour satisfaire une vengeance personnelle qu'il avait attaqué le livre
de Geoffroy. Peu importe: il nous suffit d'être obligés de reconnaître
dans son invective une argumentation solide et la preuve que tout ou
presque tout semblait déjà fabuleux dans le livre dont il ne conteste
d'ailleurs ni l'ancienneté ni l'origine bretonne.
«La race bretonne,» dit Guillaume de Newburg, «qui peupla d'abord
notre île, eut dans Gildas un premier historien que l'on rencontre
rarement et dont on a fait de rares transcriptions, en raison de la
rudesse et de la fadeur de son style[20]. C'est pourtant un monument
précieux de sincérité. Bien que Breton, il n'hésite pas à gourmander
ses compatriotes, aimant mieux en dire peu de bien et beaucoup de mal
que de dissimuler la vérité. On voit par lui combien ils étaient peu
redoutables comme guerriers, et peu fidèles comme citoyens.
[Note 20: _Cum enim sermone sit admodum impolitus atque insipidus,
paucis eum vel transcribere vel habere curantibus, raro
invenitur_.--Il se pourrait ici que Guillaume de Newburg entendit par
le livre de Gildas celui que nous attribuons à Nennius, et qui, dans
plusieurs manuscrits du douzième siècle, porte cette attribution.]
«À l'encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un écrivain qui,
pour effacer les souillures du nom breton[21], a ourdi une trame
ridiculement fabuleuse, et, par l'effet d'une sotte vanité, nous les a
présentés comme supérieurs en vertu guerrière aux Macédoniens et aux
Romains. Cet homme, nommé Geoffroy, a reçu le surnom d'Artus, pour
avoir décoré du titre d'histoire et présenté dans la forme latine les
fables imaginées par les anciens Bretons à propos d'Artus, et par lui
fort exagérées. Il a fait plus encore, en écrivant en latin, comme une
oeuvre sérieuse et authentique, les prophéties très-mensongères d'un
certain Merlin auxquelles il a de lui-même beaucoup ajouté. C'est là
qu'il nous présente Merlin comme né d'une femme et d'un démon incube,
et comme étant doué d'une vaste prescience, sans doute en raison de la
sainteté de son père; tandis que le bon sens, d'accord avec les livres
sacrés, nous apprend que les démons, étant privés de la clarté divine,
ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que
conjecturer la suite de quelques événements d'après les signes qui
sont à leur portée aussi bien qu'à la nôtre. Il est aisé de
reconnaître la fausseté de ces prédictions de Merlin, pour tout ce qui
touche aux événements arrivés en Angleterre depuis la mort de ce
Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences; en
tout cas il les a fortifiées de ses propres inventions, comme il
convient d'en avertir ceux qui seraient tentés d'y ajouter la moindre
confiance. Pour les événements arrivés avant le temps où il écrivait,
il a pu donner à ces prophéties toutes les additions nécessaires, afin
de les mettre en rapport avec les événements mêmes; mais, quant au
livre qu'il appelle _Histoire des Bretons_, il faut être tout à fait
étranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et
audacieux mensonges qu'il ne cesse d'y accumuler. Je passe tout ce
qu'il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules César, gestes
peut-être inventés à plaisir par d'autres, mais présentés par lui
comme authentiques. Je passe ce qu'il ajoute à la gloire des Bretons,
depuis Jules César qui les avait subjugués jusqu'au temps d'Honorius,
quand les Romains abandonnèrent l'île, pour pourvoir à leur propre
défense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laissés à la
merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui
réclama le secours d'Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci,
après avoir repoussé les Pictes et les Écossais, cédèrent à l'appât
que leur présentait d'un côté la fertilité de l'île, de l'autre la
lâcheté de ceux qui les avaient appelés à leur défense. Ils
s'établirent en Bretagne, accablèrent ceux qui essayèrent de leur
résister, et contraignirent les misérables restes de leurs
adversaires, ceux qu'on nomme aujourd'hui les Gallois, à chercher un
refuge sur des hauteurs ou dans des forêts également inaccessibles.
Les Anglais victorieux eurent une suite de rois très-puissants, entre
autres le petit-neveu d'Hengist, Éthelbert, qui, réunissant sous son
sceptre toute l'île d'Albion jusqu'à l'Humber, reçut la loi de
l'Évangile annoncée par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux
précédentes conquêtes, après une grande victoire sur les Bretons et
les Écossais. Edwin fut son successeur; Oswald vint après Edwin, et ne
trouva pas dans l'île entière la moindre résistance. Tout cela, le
Vénérable Bède, dont personne ne récuse le témoignage, l'a
parfaitement établi. Il faut donc reconnaître le caractère fabuleux de
tout ce que ce Geoffroy a écrit d'Artus et de ses successeurs d'après
quelques autres et d'après lui-même. Il a rassemblé ces mensonges,
soit par un éloignement coupable de la vérité, soit dans l'intention
de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides,
pour attendre encore Artus et soutenir qu'il n'est pas mort. À
Wortigern il fait succéder Aurélius Ambroise, qui aurait vaincu les
Saxons et reconquis l'île entière. Après Ambroise aurait régné son
frère Uter-Pendragon avec la même autorité. C'est alors qu'il insère
tant de rêveries mensongères à l'occasion de Merlin. Artus, prétendu
fils de ce prétendu Uter, aurait été le quatrième roi des Bretons à
partir de Wortigern; de même que, dans la véritable histoire de Bède,
Éthelbert, converti par Augustin, est le quatrième roi des Saxons à
partir d'Hengist. Ainsi le règne d'Artus et celui d'Éthelbert devaient
être contemporains. Mais on voit aisément ici de quel côté se trouve
la vérité. C'est précisément l'époque du règne d'Éthelbert qu'il
choisit pour élever la gloire et les exploits de son Artus; qu'il le
fait triompher des Anglais, des Écossais, des Pictes; réduire au joug
de ses armes l'Irlande, la Suède, les Orcades, le Danemark, l'Islande:
peu de jours lui suffisent pour lui faire conquérir les Gaules
elles-mêmes, que Jules César avait eu bien de la peine à réduire en
dix ans; de façon que le petit doigt de ce Breton aurait été plus fort
que les reins du plus grand des Césars. Enfin, après tant de
triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et présider une grande
fête avec les princes et les rois subjugués, en présence des trois
archevêques de Londres, de Carléon et d'York, bien que les Bretons
n'eussent pas alors un seul archevêque. Pour couronner tant de fables,
notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains: Artus
est d'abord vainqueur d'un géant de merveilleuse grandeur, bien que,
depuis le temps de David, personne de nous n'ait entendu parler
d'aucun géant. À cette guerre des Romains il fait concourir tous les
peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les
Parthes, les Mèdes, les Libyens, les Égyptiens, les Babyloniens, les
Phrygiens, qui tous périssent dans le même combat, tandis
qu'Alexandre, le plus fameux des conquérants, mit à conquérir tant de
nations diverses plus de douze années. Comment tous les
historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les événements
des siècles passés, qui nous en ont même transmis d'une importance
fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d'un
héros si incomparable? Comment n'auraient-ils rien dit non plus de ce
Merlin aussi grand prophète qu'Isaïe? Car la seule différence entre
eux, c'est que Geoffroy n'a pas osé faire précéder les prédictions
qu'il prête à Merlin de ces mots: _Voici ce que dit le Seigneur_, et
qu'il a rougi de les remplacer par ceux-ci: _Voici ce que dit le
diable_. Notez enfin qu'après nous avoir représenté Artus mortellement
frappé dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller
guérir ses plaies dans une île que les fables bretonnes nomment l'île
d'Avalon; et qu'il n'ose pas dire qu'il soit mort, par la crainte de
déplaire aux Bretons, ou plutôt aux _Brutes_ qui attendent encore son
retour.»
[Note 21: _Pro expiandis his Britonum maculis._]
Je ne vois pas bien ce que la critique moderne pourrait dire de plus
contre ce fameux livre de Geoffroy de Monmouth. Les bons esprits ne
l'avaient donc accepté que comme un recueil d'histoires controuvées à
plaisir, auxquelles les Bretons seuls pouvaient ajouter une foi
sérieuse.
Mais ce jugement lui-même permettait à l'imagination et aux fantaisies
poétiques de prendre l'essor. Geoffroy avait donné l'exemple dont nos
romanciers avaient besoin et qu'ils ne tardèrent pas à suivre. La
courte, informe et cependant précieuse chronique de Nennius avait
éveillé la verve de Geoffroy de Monmouth; et ce que Nennius avait été
pour lui, Geoffroy le fut pour Robert de Boron, et pour les auteurs
des autres romans en prose et en vers, dont la France nous semble
avoir le droit de réclamer la composition, et qui devaient produire
une si grande révolution dans la littérature et même dans les moeurs
de toutes les nations chrétiennes.
§ III.
LE POÈME LATIN: _Vita Merlini_.
Avant d'aborder les romans de la Table ronde, il faut épuiser l'oeuvre
de celui qui paraît en avoir fait naître la pensée.
Les _Prophéties de Merlin_ forment maintenant le septième livre de
l'_Historia Britonum_. Elles avaient été rédigées avant la publication
de cette histoire, et l'auteur les avait envoyées séparément à
l'évêque de Lincoln. Orderic Vital, dont la chronique finit en 1128,
Henri de Huntingdon et Suger, qui n'avaient pas connu l'_Historia
Britonum_, avaient fait usage des _Prophéties_. D'ailleurs, Geoffroy
de Monmouth a constaté cette antériorité: «Je travaillais à mon
histoire,» dit-il au début du septième livre, «quand, l'attention
publique étant récemment attirée sur Merlin[22], je publiai ses
prophéties, à la prière de mes amis, et particulièrement d'Alexandre,
évêque de Lincoln, prélat d'une sagesse et d'une piété éminentes, et
qui se distinguait entre tous, clercs ou laïques, par le nombre et la
qualité des gentilshommes que retenait auprès de lui sa réputation de
vertu et de générosité. Dans l'intention de lui être agréable,
j'accompagnai l'envoi de ces prophéties d'une lettre que je vais
transcrire...»
[Note 22: _Cum de Merlino divulgato rumore_. Expressions curieuses,
qui semblent assez bien prouver que la réputation de Merlin était
alors de date récente, même chez les Gallo-Bretons. Nennius ne l'avait
pas même nommé. Les pages de Guillaume de Newburg citées plus haut
(page 65) confirment encore le peu d'ancienneté de la tradition
merlinesque.]
Dans cette lettre, Geoffroy se flatte d'avoir répondu aux voeux du
prélat en interrompant l'_Historia Britonum_ pour traduire du breton
en latin les Prophéties de Merlin. «Mais,» ajoute-t-il «je m'étonne
que vous n'ayez pas demandé ce travail à quelque autre plus savant et
plus habile. Sans vouloir rabaisser aucun des philosophes anglais,
j'ai le droit de dire que vous-même, si les devoirs de votre haute
position vous en eussent laissé le temps, auriez mieux que personne
composé de pareils ouvrages.»
Soit que l'évêque Alexandre eût regretté d'avoir demandé un livre dont
l'Église contestait l'autorité, soit que ce livre n'eût pas répondu à
ce qu'il en attendait, soit enfin qu'il eût oublié, comme cela
n'arrive que trop souvent, les promesses faites à l'auteur, il mourut
sans avoir donné à Geoffroy le moindre témoignage de gratitude; et
nous l'apprenons dès le début du poëme de la _Vita Merlini_.
«Prêt à chanter la folie furieuse et les agréables jeux[23] de Merlin,
c'est à vous, Robert, de diriger ma plume; vous, honneur de
l'épiscopat et que la philosophie a parfumé de son nectar; vous qui
brillez entre tous par votre science; vous le guide et l'exemple du
monde. Soyez favorable à mon entreprise; accordez au poëte une
bienveillance qu'il n'avait pas trouvée dans le prélat auquel vous
avez mérité de succéder.
[Note 23: Les tours de Merlin, ses prestiges, sont souvent désignés
comme autant de jeux.]
«Je voudrais entreprendre vos louanges, rappeler vos moeurs, vos
antécédents, votre noble naissance, l'intérêt public qui faisait
désirer votre élection au peuple et au clergé de l'heureuse et
glorieuse ville de Lincoln; mais il ne suffirait pas, pour parler
dignement de vous, de la lyre d'Orphée, de la science de Maurus, de
l'éloquence de Rabirius.....»
Fatidici vatis rabiem musamque jocosam
Merlini cantare paro: tu corrige carmen,
Gloria Pontificum, calamos moderando, Roberte.
Scimus enim quia te perfudit nectare sacro
Philosophia suo, fecitque per omnia doctum,
Ut documenta dares, dux et præceptor in orbe.
Ergo meis coeptis faveas, vatemque tueri
Auspicio meliore velis quam fecerit alter
Cui modo succedis, merito promotus honore.
Sic etenim mores, sic vita probata genusque
Utilitasque loci clerus populusque petebant,
Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.
Le poëme contient 1530 vers, et doit être un des derniers ouvrages de
l'auteur. «Bretons,» s'écrie-t-il en l'achevant, «tressez une couronne
à votre Geoffroy de Monmouth. Il est bien _vôtre_ en effet, car
autrefois il a chanté vos exploits et ceux de vos chefs dans le livre
que le monde entier célèbre sous le nom de _Gestes des Bretons_.»
Duximus ad metam carmen. Vos ergo, Britanni,
Laurea serta date Gaufrido de Monumeta:
Est enim vester, nam quondam proelia vestra
Vestrorumque ducum cecinit scripsitque libellum
Quem nunc Gesta vocant Britonum celebrata per orbem.
Il semble donc qu'on ne pouvait élever des doutes sur l'auteur de ce
poëme. Le style rappelle l'_Historia Britonum_, autant que la prose
peut rappeler la versification: et Geoffroy avait déjà prouvé qu'il
aimait à faire des vers, par ceux dont il a parsemé, sans la moindre
nécessité, son histoire. Il loue ses patrons dans les deux ouvrages,
avec la même emphase; et si, dans le premier, il fait appel à la
générosité du prélat dont il accuse, dans le second, le défaut de
reconnaissance, c'est qu'il n'aura pas ressenti les effets attendus de
cette générosité. Il avait loué en pure perte, comme notre rimeur
français Wace, lequel, après avoir vanté la libéralité du roi Henry II
d'Angleterre, finit tristement son poëme de _Rou_ en regrettant
l'oubli de ce prince:
Li Reis jadis maint bien me fist,
Mult me dona, plus me pramist.
Et se il tot doné m'éust
Ce qu'il me pramist, miels me fust.
Nel pois avoir, nel plut al Rei...
Ses plaintes auraient eu sans doute un accent de reproche plus
prononcé, si le Roi eût alors, comme l'évêque Alexandre, cessé de
vivre. Alexandre, mort en 1147, avait eu pour successeur Robert de
Quesnet; et c'est à cet évêque Robert que Geoffroy adressa la _Vita
Merlini_, comme pour le mettre en mesure de tenir les engagements de
son prédécesseur.
Tout, dans ce poëme de Merlin, marche en parfait accord avec ce que
Geoffroy avait mis dans son _histoire_. On y retrouve le fond des
prophéties de Merlin, auxquelles est ajoutée celle de sa soeur
Ganiede, pour devenir un prétexte d'allusions aux événements
contemporains. Dans l'_histoire_, et non dans les romans, Merlin est
fils d'une princesse de Demetie; et dans le _poëme_, non ailleurs,
Merlin, devenu vieux, règne sur cette partie de la principauté de
Galles:
Ergo peragratis sub multis regibus annis,
Clarus habebatur Merlinus in orbe Britannus;
Rex erat et vates: Demætarumque superbis
Jura dabat populis...
Dans les deux ouvrages, Wortigern est duc des Gewisseans ou
West-Saxons (aujourd'hui, Hatt, Dorset et Île de Wight); Biduc est roi
de la Petite Bretagne où se réfugient les deux fils de Constant; Artus
succède sans opposition à son père Uter-Pendragon, et la reine
Gwanhamara n'est mentionnée qu'en raison de ses relations criminelles
avec Mordred.
Illicitam venerem cum conjuge Regis habebat.
Enfin, dans les deux ouvrages, on appuie du témoignage d'Apulée
l'existence d'esprits dispersés entre le ciel et la terre, qui peuvent
entretenir un commerce amoureux avec les femmes. Il est vrai que, dans
le poëme seul, Merlin est marié à Guendolene et a pour soeur Ganiede,
femme de Rodarcus, roi de Galles: l'auteur, en cela, suivait
apparemment une tradition répandue dans le pays de Galles, tradition
qui, pour se transformer, attendait encore la plume des romanciers de
la Table ronde. Mais, puisqu'on ne retrouve dans le poëme de Merlin
aucun trait qui soit inspiré par ces romans de la Table ronde; puisque
la Genièvre, l'Artus, la fée Morgan ne sont pas encore ce qu'ils sont
devenus dans ces romans, il faut absolument en conclure que le poëme a
été composé avant les romans, c'est-à-dire de 1140 à 1150. Il n'était
plus permis, après la composition de l'_Artus_ et du _Lancelot_, de ne
voir qu'une fée dans Morgan, que l'épouse d'Artus enlevée par Mordred
dans Genièvre, et que le mari d'une femme délaissée dans Merlin. Ainsi
tout se réunit pour conserver à Geoffroy de Monmouth l'honneur d'avoir
écrit, vers le milieu du douzième siècle, le poëme _De Vita Merlini_,
après l'_Historia Britonum_ que semble continuer le poëme, pour ce qui
touche à Merlin, et avant le roman français de _Merlin_, qui devait
faire au poëme d'assez nombreux emprunts.