les yeux la chronique de Nennius, et qu'il ne s'est aidé d'aucun autre
texte écrit. Il commence, comme Nennius, par donner le même nombre de
milles à l'île de Bretagne, en longueur et en largeur; comme Nennius, il
décrit la fertilité, l'aspect, les monts, les rivières, les promontoires
de la contrée; il ne change rien à la chronologie du premier auteur,
depuis le fabuleux Brut jusqu'au fantastique Artus. Seulement, au lieu
d'un mot ou d'une ligne accordée à chaque roi, Geoffroy écrit une ligne
pour un mot, un paragraphe, un chapitre pour une phrase. Tout devient
pour lui matière à développement. Si vous rapprochez sa fluidité de la
source originelle, vous le verrez enfler celle-ci tantôt de souvenirs
d'école, tantôt de traditions nationales consacrées par les chanteurs et
jongleurs de la Bretagne insulaire ou continentale; non par d'autres
livres bretons ou gallois qui probablement n'existaient pas encore. Mais
c'est aux légendes latines que Geoffroy va surtout demander les couleurs
qu'il étend sur la première trame. Le voyage de Brutus et l'apparition
des Sirènes sont empruntés à l'_Énéide_. La prêtresse de Diane arrêtant
Brutus pour lui révéler ses destinées est imitée d'un chapitre de Solin.
L'histoire d'Uter-Pendragon et d'Ygierne est le plagiat de la fable
d'Amphitryon. Le roi Bladus avec ses ailes de cire est le Dédale des
_Métamorphoses_. Le combat d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel
est la contrefaçon de la lutte d'Hercule et de Cacus. On ne pensera pas
assurément que toutes ces belles choses, ignorées de Nennius, aient pu
se rencontrer dans un livre écrit en bas breton longtemps avant le
douzième siècle. Mais on admettra volontiers qu'un habile homme, tel
qu'était réellement Geoffroy de Monmouth, ait eu recours à Virgile, à
Ovide, pour broder la très-simple trame de Nennius, et il sera toujours
aisé de faire la part de chacun d'eux. C'est ainsi que les brillantes
couleurs d'une verrière n'empêchent pas de suivre les tiges de plomb qui
l'enchâssent et la retiennent. Je ne veux pourtant pas dire que Geoffroy
de Monmouth n'ait dû qu'aux poëtes latins tout ce qu'il a ajouté à
Nennius: il a pris aux traditions locales ce qu'il a écrit des pierres
druidiques de Stonehenge, transportées des montagnes d'Irlande dans la
plaine de Salisbury; aux lais de la Bretagne appartiennent encore la
touchante histoire du roi Lear, la dernière bataille d'Artus, sa
blessure mortelle et sa retraite dans l'île d'Avalon.
Voici une dernière preuve du lien étroit qui unit la chronique de
Nennius à celle de Geoffroy. La première s'arrêtait à la mention des
douze combats d'Artus[12]. À compter de là, Geoffroy, sentant le
besoin d'un autre guide, nous avertit qu'il va compléter ce qu'il
avait trouvé dans le livre breton par ce qu'il a recueilli de la
bouche même de l'archidiacre d'Oxford, cet homme si versé dans la
connaissance de toutes les histoires. Pouvait-il avouer plus
clairement la perte du bâton qui l'avait jusqu'alors soutenu? Après
avoir donc suivi les légendes populaires pour ce qui regardait Artus,
il se borne à mentionner les événements liés à l'histoire de la
conquête anglo-saxonne. Il accepte les récits connus, sans faire pour
les dénaturer un nouvel appel à ses souvenirs scolastiques. C'était le
seul moyen de donner une sorte de consistance aux fables précédemment
accumulées. On pouvait en effet être tenté d'accorder à ces fables une
certaine confiance, en voyant celui qui les avait rassemblées se
rapprocher, pour les temps mieux connus, du récit de tous les autres
historiens.
[Note 12: Tout ce qui suit ce passage dans les manuscrits de la
chronique de Nennius n'en fait plus partie. Ce sont des additions que
les copistes ont même eu soin de bien distinguer de ce qui précédait;
comme la vie de saint Patrice, le récit de la mission d'Augustin,
etc., etc. Je suis heureux de voir que mon opinion sur le véritable
terme de la chronique de Nennius est partagée par MM. Parrie et J.
Sharp. «There is good ground for believing that all the matter in the
_Historia Britonum_, later than the accounts of the exploits of
Arthur, is subsequent interpolation.» (_Monumenta historica
Britannica_, t. I, préface, p. 64.)]
Mais ici je m'attends à une objection, même de la part des mieux
disposés à retrouver avec moi dans Nennius l'original de l'_Historia
Britonum_. Pourquoi hésiterions-nous à reconnaître que cette chronique
de Nennius ait été écrite en breton, et, dans cette forme, rapportée
du continent en Angleterre?
Je réponds que le latin de Nennius semble accuser, non pas une
traduction du douzième siècle, mais un original du neuvième, qu'on ne
saurait attribuer sans scrupule à des clercs tels que Gautier d'Oxford
ou Geoffroy de Monmouth. Ce latin conserve toute la rouille, toute la
physionomie de la seconde partie du neuvième siècle: il semble donc
l'oeuvre d'un écrivain qui n'avait pas l'habitude d'écrire en latin,
et qui, vivant dans un temps où les seuls lecteurs étaient des clercs,
où personne encore ne s'était avisé de composer un livre breton,
avait, tant bien que mal, rendu en latin ce qu'il aurait sans doute
exprimé plus clairement dans l'idiome qu'il avait l'habitude de
parler. Le latin de Grégoire de Tours, de Frédégaire et du moine de
Saint-Gall, ce contemporain de Nennius, n'est pas celui de Suger, de
Malmesbury ou de Geoffroy de Monmouth. D'ailleurs, si le livre eût été
breton, comment Geoffroy de Monmouth en eût-il reproduit plusieurs
passages, retrouvés textuellement dans la rédaction latine? On dira
peut-être encore que Gautier l'archidiacre aura pu traduire le livre
breton, et Geoffroy suivre cette traduction; mais, je le répète,
l'archidiacre l'aurait traduit dans un latin moins grossier. Et puis,
une fois décidé à feindre l'existence d'un texte breton, afin de
pouvoir en amplifier le contenu, Geoffroy devait désirer la
suppression, plutôt que la reproduction du livre qui aurait mis à
découvert ses propres inventions. Aussi pouvons-nous conjecturer que
s'il lui a fait tant d'emprunts plagiaires, c'est dans la conviction
que l'exemplaire qu'il avait entre les mains ne serait jamais connu de
personne.
Et puis les autres objections qu'on peut faire à l'existence d'une
chronique bretonne du neuvième siècle, conservent toute leur force.
Pourquoi aurait on écrit ce livre? Pour ceux qui n'entendaient que le
breton? Mais ceux-là étaient aussi incapables de lire le breton que le
latin. On n'apprenait à lire qu'en se mettant au latin, et c'est par
la science de la lecture que les clercs étaient distingués de tous les
autres Français, Anglais ou Bretons[13]. Admettez au contraire qu'au
neuvième siècle un clerc ait eu la bonne pensée de marcher sur les
traces du vénérable Bède, en inscrivant dans la seule langue alors
littéraire les traditions vraies ou fabuleuses de ses compatriotes,
les difficultés qui nous arrêtaient disparaissent. Cette chronique,
rarement transcrite en basse Bretagne où elle était née, n'aura passé
qu'au douzième siècle dans la Bretagne insulaire, par les mains de
l'archidiacre d'Oxford: Geoffroy de Monmouth en aura reçu la
communication, et, la supposant entièrement inconnue, il en aura fait
la base d'une plus large composition; mais comme, en avouant la source
à laquelle il avait puisé, il s'exposait à ce qu'on lui demandât
compte de tout ce qu'il avait ajouté, il aura prévenu les objections
en supposant l'existence d'un autre livre tout différent de celui
qu'il avait entre les mains.
[Note 13: Je ne prétends pas cependant nier que certaines traditions
bretonnes n'aient été écrites même avant que l'on eût essayé d'écrire
un livre français. Cela, pour ne pas m'être démontré, n'est pas
impossible: les chefs bretons et leurs bardes peuvent avoir senti le
besoin de consigner par écrit certains vers prophétiques, certaines
listes généalogiques, certaines traditions locales et superstitieuses;
mais, si ces feuillets existaient au temps de Geoffroy, on peut
assurer qu'il ne les a pas consultés et qu'il ne laisse supposer nulle
part qu'il ait connu ces triades, ces poëmes gallois du cinquième au
onzième siècle, dont on a fait tant de bruit et si peu de profit.]
Maintenant, si le premier Gildas, si le vénérable Bède n'avaient rien
dit des rois bretons cités dans la chronique de Nennius, leur silence
est facile à justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du
Troyen Brutus, n'étaient encore connus que dans la petite Bretagne où
l'on en avait fait les naturels émules des Francus et des Bavo des
légendes françaises et belges. Si Bède n'a même pas écrit une seule
fois le nom d'Artus, c'est peut-être parce que le souvenir du héros
breton ne s'était perpétué que parmi les habitants de l'Armorique et
du pays de Galles. Bède, Anglo-Saxon d'origine, écrivant l'histoire
des Anglais, n'avait pas à se préoccuper des fables bretonnes[14].
Pour saint Gildas, il n'avait rien à dire des généreux efforts d'Artus
pour résister à l'oppression des Anglais, dans le petit nombre de
pages où sont énumérés les malheurs et les péchés de ses compatriotes.
Artus avait cependant existé: il avait réellement lutté contre
l'établissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats
s'était conservé dans le coeur des Bretons réfugiés, les uns dans les
montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France
habitée par leurs anciens compatriotes. Il était devenu le héros de
plusieurs lais fondés sur des exploits réels. Mais l'imagination
populaire n'avait pas tardé à le transformer; chaque jour les lais
qui le célébraient avaient pris un développement plus chimérique. De
défenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint
ainsi le vainqueur des Saxons; le souverain des trois royaumes; le
conquérant de la France, de l'Islande, du Danemark; la terreur de
l'empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fées
l'avaient transporté dans l'île d'Avalon; elles l'y retenaient pour le
faire un jour reparaître dans le monde et rendre aux Bretons leur
ancienne indépendance. Tel était déjà l'Artus des chants bretons,
longtemps avant la rédaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants,
surtout répandus en Armorique, étaient écoutés dans toute la France
avec une grande curiosité, au moment où la récente conquête des
Normands leur assurait en Angleterre un accueil également favorable.
C'est alors que Geoffroy de Monmouth s'appuya de la chronique informe
de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la
littérature latine, d'où bientôt elles devaient passer dans nos Romans
de la Table ronde.
[Note 14: Il me semble pourtant qu'on aurait dû remarquer une lacune
assez apparente dans l'Histoire ecclésiastique de Bède, précisément à
l'endroit où pouvait se trouver le nom d'Artus, chef des guerriers
bretons, sous le règne d'Aurélius Ambroise. C'est au chapitre XVI de
son premier livre, lequel finit ainsi: «Utebantur eo tempore (vers
450) duce Ambrosio Aureliano,... hoc ergo duce, _vires capessunt
Britones_, et victores provocantes ad proelium, _victoriam_ ipsi, Deo
favente, suscipiunt. Et ex eo tempore nunc cives, nunc hostes
vincebant, usque ad annum obsessionis Badonici montis, quando _non
minimas_ eisdem hostibus _strages dabant: sed hæc postmodum_.» Il
s'agit bien ici de la victoire de Bath ou du mont Badon, dont on
s'accorde à faire honneur à Artus. Or, après ce mot, _sed postmodum_,
qu'il faut entendre, _mais nous en parlerons plus tard_, on doit
penser que Bède reviendra sur ces grands événements dans les chapitres
suivants. Il n'en est rien cependant: il passe à l'histoire de
l'hérésie Pélagienne, raconte une victoire des Bretons due aux prières
et au courage de saint Germain, puis arrive à la conversion des
Saxons, commencée près d'un siècle après la victoire du mont Badon.]
Mais Nennius tient dans les domaines de la véritable histoire une
place que Geoffroy s'est interdit le droit de réclamer. S'il a
recueilli beaucoup de traditions fabuleuses, il l'a fait de bonne foi.
On reconnaît dans son livre plus d'un souvenir précieux et sincère.
La passion de Wortigern pour la fille d'Hengist, la perfidie des
Saxons, les vains efforts des Bretons pour éloigner ces terribles
auxiliaires, tout cela est du domaine des faits réels. L'auteur,
étranger aux procédés de la composition littéraire, rapporte avec une
parfaite candeur les deux opinions répandues de son temps sur
l'origine des Bretons. «Les uns,» dit-il, «nous font descendre de
Brutus, petit-fils du Troyen Énée; les autres soutiennent que Brutus
était petit-fils d'Alain, celui des descendants de Noé qui alla
peupler l'Europe.» Ainsi, tout en se rendant l'écho des traditions
populaires, Nennius ne se prononce pas entre elles et garde la mesure
qu'on peut attendre d'un historien sincère. Il ne parle pas même de
Merlin, mais d'un certain Ambrosius dont on a fait le premier nom du
fabuleux prophète des Bretons. Pour Nennius, Ambrosius n'est pas
encore un être surnaturel, c'est le fils d'un comte ou consul romain.
Il ne raconte pas les amours d'Uter-Pendragon et d'Ygierne,
renouvelées d'Ovide. Il se contente de nous dire d'Artus qu'il
conduisait les armées bretonnes, et qu'il avait livré douze glorieux
combats aux ennemis de son pays. «Au temps d'Octa, fils d'Hengist,»
lisons-nous à la fin de son livre, «Artus résistait aux Saxons, ou
plutôt les Saxons attaquaient les rois bretons qui avaient Artus pour
conducteur de leurs guerres[15]. Bien qu'il y eût des Bretons de plus
noble race, il fut élu douze fois pour les commander et fut autant de
fois victorieux. Le premier de ses combats fut livré à l'embouchure de
la rivière Glem (à l'extrémité du Northumberland); les quatre
suivants, sur une autre rivière nommée par les Bretons le Douglas (à
l'extrémité méridionale du Lothian); le sixième, sur la rivière Bassas
(près de Nort-Berwick); le septième, dans la forêt de Célidon
(peut-être Calidon ou Calédonienne); le huitième, près de
Gurmois-Castle (près de Yarmouth). Ce jour-là, Artus porta sur son
bouclier l'image de la sainte Vierge, mère de Dieu, et, par la grâce
de Notre-Seigneur et de sainte Marie, il mit en fuite les Saxons et
les poursuivit longtemps en faisant d'eux un grand carnage. Le
neuvième fut dans la ville de Légion appelée Cairlion (Exeter); le
dixième, sur le sable de la rivière Ribroit (dans le Somersetshire);
le onzième, sur le mont nommé Agned Cabregonium (Catbury); le
douzième, enfin, longtemps et vivement disputé, devant le mont Badon
(Bath), où il parvint à s'établir. Dans ce dernier combat, il tua de
sa main neuf cent quarante ennemis. Les Bretons avaient obtenu
l'avantage dans tous ces engagements; mais nulle force ne pouvait
prévaloir contre les desseins de Dieu. Plus les Saxons éprouvaient de
revers, plus ils demandaient de renforts à leurs frères de la
Germanie, qui ne cessèrent d'arriver jusqu'au temps d'Ida, le fils de
Eoppa, et le premier prince de race saxonne qui ait régné en Bernicie
et à York.»
[Note 15: _Arthur pugnabat contra illos in illis diebus, videlicet
Saxones contra regibus Britannorum. Sed ipse dux erat bellorum._]
Il y a loin de ce témoignage, peut-être entièrement historique, à ce
qu'on devait trouver sur le héros breton dans le livre de Geoffroy de
Monmouth.
M. Thomas Wright a déjà parfaitement reconnu que la plupart des
additions faites à Nennius par le bénédictin anglais ne pouvaient être
traduites d'un livre breton. Passons rapidement en revue ces
additions. L'histoire de Brut ou Brutus y est exposée avec autant de
confiance et de netteté que s'il s'était agi d'un prince contemporain.
On nous donne ses lettres missives, les délibérations de son conseil,
ses discours et ceux qu'on lui adresse, les fêtes de son mariage.
Avant d'arriver au terme de ses voyages de long cours, voyages
renouvelés de l'Énéide, il aborde sur le rivage gaulois, où Turnus,
un de ses capitaines, bâtit la ville de Tours, comme Homère, ajoute
Geoffroy, l'avait déjà raconté. Assurément personne, au temps de
Geoffroy, n'était en mesure de rechercher dans Homère la mention d'un
pareil fait. Mais le conteur savait bien qu'on l'en croirait sur
parole[16]. Il arrive enfin dans l'île d'Albion, marquée par l'oracle
de Diane pour le terme et la récompense de ses travaux. Il impose son
nom à la contrée et construit avant de mourir une grande ville qu'il
appelle Troie-Neuve, ou _Trinovant_, en souvenir de Troie: nom plus
tard remplacé par celui de London. «De _London_,» ajoute Geoffroy,
«les étrangers» (c'est-à-dire apparemment les Normands) «ont fait
_Londres_.»
[Note 16: On retrouverait peut-être cette fable dans le Roman de Troie
de Benoît de Sainte-Maure, poëte contemporain de Geoffroy de
Monmouth.]
L'histoire fabuleuse des successeurs de Brutus doit moins à Virgile,
et plus aux traditions orales de la Bretagne. À l'occasion du roi
Hudibras, Geoffroy exprime un scrupule assez inattendu: «Comme ce
prince,» dit-il, «élevait les murs de Shaftesbury, on entendit parler
une aigle; et je rapporterais son discours, si le fait ne me semblait
moins croyable que le reste des histoires.» (Livre II, § 9.) Les
prophéties de l'aigle de Shaftesbury étaient célèbres parmi les
anciens Bretons: dans son douzième et dernier livre, Geoffroy, malgré
l'incrédulité qu'il avait d'abord affectée, assurera qu'en l'année
688, le roi de la Petite-Bretagne Alain les avait consultées en même
temps que les livres des Sibylles et de Merlin, pour savoir s'il
devait ou non mettre ses vaisseaux à la disposition de Cadwallader.
Après Hudibras viennent Bladus, fondateur de Bath;--Leir ou Lear, si
fameux par les ballades et par Shakespeare;--Brennus, le conquérant de
l'Italie;--Elidure, Peredure, dont les poëtes allemands s'emparèrent
plus tard;--Cassibelaun, le rival de César. Enfin, sous le règne de
Lucius, vers 170 de l'ère nouvelle, la foi chrétienne est pour la
première fois introduite en Grande-Bretagne par les missionnaires du
pape Éleuthère. Geoffroy traduit ici Nennius, et ne laisse pas
soupçonner l'autre courant des traditions bretonnes qui rapportaient
l'origine de la prédication évangélique à Joseph d'Arimathie, comme
elle est exposée dans le roman du Saint-Graal. Je donne ailleurs
l'explication du silence qu'il a gardé.
Plus loin Geoffroy rappellera, peut-être avec plus d'exactitude qu'on
ne l'admet aujourd'hui, la grande émigration bretonne en Armorique, à
l'époque du tyran Maxime: il racontera l'histoire des Onze mille
vierges, enfin l'arrivée de Constantin, frère d'Audren, roi de la
Petite-Bretagne. Constantin fut proclamé roi de l'île d'Albion, et
c'est à partir de l'histoire de ce prince que Geoffroy de Monmouth est
mis à contribution par l'auteur ou les auteurs des romans de Merlin et
d'Artus. Je ne vais plus m'attacher qu'aux passages de l'_Historia
Britonum_ reproduits ou imités par les romanciers.
Constantin avait laissé trois fils: Constant, Aurélius Ambroise et
Uter-Pendragon.
Constant, l'aîné, fut d'abord relégué dans un monastère; mais
Wortigern, un des principaux conseillers de Constantin, l'en avait
tiré pour le faire proclamer roi. Sous ce prince faible et timide,
Wortigern gouverna sans contrôle; si bien qu'aspirant lui-même à la
couronne, il entoura le Roi-moine de serviteurs choisis parmi les
Pictes, et, sur un prétexte d'irritation envenimé par le ministre
ambitieux, ces étrangers massacrèrent le pauvre roi qu'ils devaient
défendre. Ils se confiaient dans la reconnaissance du premier
instigateur du crime: ils se trompèrent. Wortigern recueillit le fruit
du meurtre, mais, à peine couronné, il fit pendre les meurtriers de
celui dont il recueillait la couronne.
Cependant personne ne doutait de la part qu'il avait prise à la mort
de Constant. Ceux qui gardaient les deux autres fils de Constantin se
hâtèrent de mettre en sûreté leur vie, en les faisant passer dans la
Petite-Bretagne, où le roi Bude les accueillit et pourvut à leur
éducation.
Wortigern, l'usurpateur, se vit bientôt menacé d'un côté par les
Pictes, qui voulaient venger les meurtriers de Constant, de l'autre
par les deux frères dont il occupait le trône. Pour conjurer ce double
danger, il appela les Saxons à son aide. Ici, Geoffroy raconte au
long, d'après Nennius, l'arrivée d'Hengist, l'amour de Wortigern pour
la belle Rowena, ses démêlés avec les Saxons. Mais l'auteur du roman
de Merlin a passé sous silence tous ces détails et s'est contenté de
dire d'après Geoffroy: «Tant fist Anguis et pourchaça que Vortiger
prist une soe fille à feme, et saichent tuit cil qui cest conte orront
que ce fu celle qui premierement dist en cest roiaume: _Garsoil_.»
Dans Geoffroy de Monmouth, le roi Wortigern est invité à un somptueux
banquet, et, quand il est assis, la fille de Hengist entre dans la
salle, tenant à la main une coupe d'or remplie de vin; elle approche
du Roi, s'incline courtoisement et lui dit: _Lawerd King, Wevs heil!_
Le Roi, subitement enflammé à la vue de sa grande beauté, demande à
son latinier ce que la jeune dame avait dit et ce qu'il lui fallait
répondre: «Elle vous appelle Seigneur roi, et elle offre de boire à
votre santé. Vous devez lui répondre: _Drinck heil!_ Ainsi fit
Wortigern, et, depuis ce temps, la coutume s'est établie en Bretagne,
quand on boit à quelqu'un, de lui dire _Wevs heil_ et de l'entendre
répondre _Drinck heil_.»--De cette tradition paraît venir notre mot
français trinquer et l'ancienne expression si fameuse de _vin de
Garsoi_ ou _Guersoi_, c'est-à-dire versé pour porter des santés, à la
fin des repas. Au reste, c'est aux Anglais à nous dire aujourd'hui
quelle est la meilleure forme de ce mot: _Garsoil_ ou _Wevs heil_, et
quel respect on garde encore pour cet ancien et patriotique usage.
Wortigern, victime de la confiance qu'il accordait aux Saxons, s'était
retiré dans la Cambrie ou pays de Galles. Ses magiciens ou astrologues
lui conseillèrent alors d'élever une tour assez forte pour ne lui
laisser rien craindre de ses ennemis. Il choisit pour le lieu de cette
construction le mont Friri; mais, chaque fois que le bâtiment
commençait à monter, les pierres se séparaient et croulaient l'une sur
l'autre. Le Roi demande à ses magiciens de conjurer ce prodige: ils
répondent, après avoir consulté les astres, qu'il fallait trouver un
enfant né sans père, et humecter de son sang les pierres et le ciment
dont on se servait. Messagers sont envoyés à la recherche de
l'enfant: un jour, en traversant la ville nommée depuis
Kaermerdin[17], ils remarquent plusieurs jeunes gens jouant sur la
place; et bientôt une dispute s'élève: «Oses-tu bien,» disait l'un
d'eux, «te quereller avec moi! Sommes-nous de naissance pareille? Moi,
je suis de race royale par mon père et par ma mère. Toi, personne ne
sait qui tu es; tu n'as jamais eu de père.» En entendant ces mots, les
messagers approchent de Merlin; ils apprennent qu'en effet l'enfant
n'a jamais connu son père, et que sa mère, fille du roi de Demetie (le
Southwall), vivait retirée dans l'église de Saint-Pierre, parmi les
nonnes. La mère et le fils sont aussitôt conduits devant Wortigern, et
la dame interrogée répond: «Mon souverain seigneur, sur votre âme et
sur la mienne, j'ignore complétement ce qui m'est arrivé. Tout ce que
je sais, c'est que, me trouvant une fois avec mes compagnes dans nos
chambres, je vis paraître devant moi un très-beau jouvenceau, qui me
prit dans ses bras, me donna un baiser, puis s'évanouit. Maintes fois,
il revint comme j'étais seule, mais sans se découvrir. Enfin, je le
vis à plusieurs reprises sous la forme d'un homme, et il me laissa
avec cet enfant. Je jure devant vous que jamais je n'eus de rapport
avec un autre que lui.» Le Roi, étonné, fit venir le sage Maugantius:
«J'ai trouvé,» dit celui-ci, dans les livres des philosophes et les
anciennes histoires, que plusieurs hommes sont nés de la même façon.
Apuléius nous apprend dans le livre du Démon de Socrate qu'entre la
lune et la terre habitent des esprits que nous appelons _Incubes_. Ils
tiennent de la nature des hommes et de celle des anges; ils peuvent à
leur gré prendre la forme humaine et converser avec les femmes.
Peut-être l'un d'eux a-t-il visité cette dame et déposa-t-il un enfant
dans ses flancs[18].»
[Note 17: _Kaer-Merdin_, ville de Merdin; aujourd'hui _Caermarthen_,
dans le Southwall.]
[Note 18: Geoffroi de Monmouth, qui n'avait assurément pas trouvé ce
discours de Maugantius dans un ancien livre breton, reparlera dans le
poëme _de Vita Merlini_ de cette classe d'esprits intermédiaires:
_At cacodæmonibus post lunam subtus abundat,
Qui nos decipiunt et temtant, fallere docti,
Et sibi multotiens ex aere corpore sumpto
Nobis apparent, et plurima sæpe sequuntur;
Quin etiam coitu mulieres aggrediuntur
Et faciunt gravidas, generantes more prophano.
Sic igitur coelos habitatos ordine terno
Spirituum fecit....._
(_Vita Merlini_, v. 780.)
Apulée, dans le curieux livre du Démon de Socrate, parle en effet de
ces esprits intermédiaires, mais il se tait des _Incubes_, dont saint
Augustin rappelle les faits et gestes, au XVe livre de la _Cité de
Dieu_.]
L'histoire des deux dragons découverts dans les fondements de la
tour, leur combat acharné, les explications données par Merlin, et la
construction de la haute tour, tout cela se trouvait dans Nennius
avant d'être amplifié par Geoffroy de Monmouth, et a été fidèlement
suivi par Robert de Boron. Au milieu de son récit, Geoffroy intercale
les prophéties de Merlin que, dit-il, il a traduites du breton, à la
prière d'Alexandre, évêque de Lincoln. Ces prophéties ont été admises
dans un assez grand nombre de manuscrits du roman de Merlin; mais on
ne peut nier qu'elles ne soient, au moins dans leur forme latine,
l'oeuvre de Geoffroy de Monmouth. Comme les lais bretons, elles
s'étaient conservées dans la mémoire des harpeurs et chanteurs
populaires: et c'est de ces traditions ondoyantes et mobiles, comme il
convient à des prophéties, que Geoffroy dut tirer la rédaction que
nous en avons conservée, et qui eut aussitôt dans l'Europe entière un
si grand retentissement.