C'est qu'au douzième siècle, et même avant le douzième siècl

LES ROMANS DE LA TABLE RONDE.

CE VOLUME CONTIENT:

JOSEPH D'ARIMATHIE.

LE SAINT-GRAAL.

Paris.--Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.

LES ROMANS DE LA TABLE RONDE

MIS EN NOUVEAU LANGAGE

ET ACCOMPAGNÉS DE RECHERCHES SUR L'ORIGINE

ET LE CARACTÈRE DE CES GRANDES COMPOSITIONS

PAR

PAULIN PARIS

Membre de l'Institut, Professeur de langue et littérature du Moyen âge

au Collége de France.

TOME PREMIER.

PARIS,

LÉON TECHENER, LIBRAIRE,

RUE DE L'ARBRE-SEC, 52.

MDCCCLXVIII

LES ROMANS DE LA TABLE RONDE.

INTRODUCTION.

Le nom de _Romans de la Table ronde_ appartient à une série de livres

écrits en langue française, les uns en vers, les autres en prose, et

consacrés, soit à l'histoire fabuleuse d'Uter-Pendragon et de son fils

Artus, soit aux aventures d'autres princes et vaillants chevaliers,

contemporains présumés de ces rois. Ces livres ont offert, durant les

quatre siècles littéraires du Moyen âge, la théorie de la perfection

chevaleresque: on se plut, dans un grand nombre de familles baronnales,

à donner aux enfants, même sur les fonts de baptême, le nom de ces

héros imaginaires, auxquels on attribua des armoiries, pour avoir le

plaisir de les leur emprunter. On alla plus loin encore, en plaçant

sous leur patronage les joutes, les tournois, parfois même les combats

judiciaires. Dans cet ordre de compositions, un certain nombre de

traditions religieuses, particulières à l'église gallo-bretonne,

devinrent le tronc d'où parurent s'échapper les récits primitifs,

comme autant de branches et de rameaux. Disposition réellement fort

habile, quoique peut-être elle se soit présentée d'elle-même, pour

donner une apparence de sincérité aux inventions les plus incroyables

et les plus éloignées de toute espèce de vraisemblance.

On est aujourd'hui d'accord sur l'origine de ces fameuses

compositions. Elles sont comme le reflet des traditions répandues au

douzième siècle parmi les Bretons d'Angleterre et de France. Le

courant de ces traditions provenait lui-même de trois sources

distinctes:--les souvenirs de la longue résistance des Bretons

insulaires à la domination saxonne;--les _lais_ ou chants poétiques

échappés à l'oubli des anciennes annales, et dont l'imagination

populaire était journellement bercée;--les légendes relatives soit à

l'établissement de la foi chrétienne dans la Bretagne insulaire, soit

à la possession et à la perte de certaines reliques. Encore faut-il

ajouter à ces trois sources patriotiques un certain nombre

d'émanations orientales, répandues en France et surtout en Bretagne,

dès le commencement du douzième siècle, par les pèlerins de la Terre

sainte, les Maures d'Espagne et les Juifs de tous les pays.

Nos romans représentent donc assez bien l'ensemble des traditions

historiques, poétiques et religieuses des anciens Bretons, toutefois

modifiées plus ou moins, à leur entrée dans les littératures

étrangères. Étudier les Romans de la Table ronde, c'est, d'un côté,

suivre le cours des anciennes légendes bretonnes; et, de l'autre,

observer les transformations auxquelles ces légendes ont été soumises

en pénétrant, pour ainsi dire, la littérature des autres pays. Le même

fond s'est coloré de nuances distinctes, en passant de l'idiome

original dans chacun des autres idiomes. Mais je n'ai pas l'intention

de suivre les Récits de la Table Ronde dans toutes les modifications

qu'ils ont pu subir: je laisse à d'autres écrivains, plus versés dans

la connaissance des langues germaniques, le soin d'en étudier la forme

allemande, flamande et même anglaise. La France les a pris dans le

fond breton et les a révélés aux autres nations, en offrant par son

exemple les moyens d'en tirer parti: j'ai borné le champ de mes

recherches aux différentes formes que les traditions bretonnes ont

revêtues dans la littérature française. La carrière est encore assez

longue, et si j'arrive heureusement au but, la voie se trouvera frayée

pour ceux qui voudront se rendre compte des compositions du même

ordre, dans les autres langues de l'Europe.

I.

LES LAIS BRETONS.

C'est dans la première partie du douzième siècle que Geoffroy, moine

bénédictin d'une abbaye située sur les limites du pays de Galles, fit

passer dans la langue latine un certain nombre de récits fabuleux,

décorés par lui du nom d'_Historia Britonum_. Je dirai tout à l'heure

si, comme il le prétendait, il n'avait fait que traduire un livre

anciennement écrit en breton;--s'il n'avait eu d'autre guide qu'un

livre purement latin;--s'il avait plus ou moins ajouté à ce texte

primitif. Mais, en admettant que Geoffroy de Monmouth n'eût consulté

qu'un seul livre écrit, il ne faudra pas conclure que tous les récits

ajoutés à ce premier document aient été l'oeuvre de son imagination.

Bien avant le premier tiers du douzième siècle, les harpeurs bretons

répétaient les récits dont les romanciers français devaient s'emparer

plus tard. Disons quels étaient ces harpeurs bretons.

Pour constater leur existence et leur antique popularité, il n'est pas

besoin de citer les fameux passages si souvent allégués d'Athénée, de

César, de Strabon, de Lucain, de Tacite: il suffit de rappeler qu'au

quatrième siècle, en plein christianisme, il y avait encore en France

un collége de Druides; Ausone en offre un témoignage irrécusable.

Fortunat, au septième siècle, faisait, à deux reprises, un appel à la

harpe et à la rhote des Bretons. Au commencement du onzième siècle,

Dudon de Saint-Quentin, historien normand, pour que la gloire du duc

Richard Ier se répandît dans le monde, conjurait les harpeurs

armoricains de venir en aide aux clercs de Normandie. Il est donc bien

établi que les Bretons de France

Jadis suloient, par proesse,

Par curteisie et par noblesse,

Des aventures qu'il ooient

Et qui à plusurs avenoient,

Fere les lais, por remenbrance;

Qu'on ne les mist en obliance[1].

[Note 1: Marie de France. _Lai d'Equitan_.]

On donnait donc le nom de lais aux récits chantés des harpeurs

bretons. Or ces lais affectaient une forme de versification

déterminée, et se soumettaient à des mélodies distinctes qui

demandaient le concours de la voix et d'un instrument de musique.

L'accord de la voix aux instruments avait assurément un charme

particulier pour nos ancêtres; car, lorsqu'on parle des jongleurs

bretons dans nos plus anciens poëmes français, c'est pour y rendre

hommage à la douceur de leurs chants comme à l'intérêt de leurs

récits. Mon savant ami, M. Ferdinand Wolf, dont l'Europe entière

regrette la perte récente, a trop bien étudié tout ce qui se

rapportait aux lais bretons, pour que j'aie besoin aujourd'hui de

démontrer leur importance et leur ancienne célébrité: je me

contenterai de rassembler un certain nombre de passages qui pourront

servir à mieux justifier ou à compléter ses excellentes recherches. Et

d'abord, nous avons d'assez bonnes raisons de conjecturer que la forme

des lais réclamait, même fort anciennement, douze doubles couplets de

mesures distinctes. Le trouvère français Renaut, traducteur du

très-ancien lai d'Ignaurès, suppose qu'en mémoire des douze dames qui

refusèrent toute nourriture, après avoir été servies du coeur de leur

ami[2], le récit de leurs aventures fut ainsi divisé:

D'eles douze fu li deuls fais,

Et douze vers plains a li lais.

[Note 2: Les deux lais d'Ignaurès et de Guiron ont été les modèles du

beau roman du _Chastelain de Coucy_, écrit au commencement du

quatorzième siècle.]

Telle dut être la forme assez ordinaire des autres lais; au moins au

quatorzième siècle l'exigeait-on pour ceux que les poëtes français

composaient à leur imitation. «Le lai,» dit Eustache Deschamps, «est

une chose longue et malaisée à trouver; car il faut douze couples,

chascune partie en deux.» Mais la forme ne s'en était pas conservée

dans les traductions faites aux douzième et treizième siècles. Marie

de France et ses émules n'ont reproduit que le fond des lais bretons,

sans se plier au rhythme particulier ni à la mélodie qui les

accompagnaient. On reconnaissait pourtant l'agrément que cette mélodie

avait répandue sur les lais originaux, et Marie disait en finissant

celui de _Gugemer_:

De ce conte qu'oï avés

Fu li lais Gugemer trovés,

Qu'on dit en harpe et en rote,

Bone en est à oïr la note.

Et au début de celui de _Graelent_:

L'aventure de Graelent

Vous dirai, si com je l'entent,

Bon en sont li ver à oïr,

Et les notes à retenir.

La partie musicale des lais était aussi variée que le fond des récits;

tantôt douce et tendre, tantôt vive et bruyante. L'auteur français

d'un poëme allégorique sur le _Château d'amour_ nous dit que les

solives de cet édifice étaient formées de _doux_ lais bretons:

De rotruenges estoit tos fais li pons,

Toutes les planches de dis et de chansons;

De sons de harpe les ataches des fons,

Et les solijes de _dous_ lais des Bretons.

Et, d'un autre côté, l'auteur du roman de _Troie_, contemporain de

Geoffroy de Monmouth, voulant donner une idée du vacarme produit dans

une mêlée sanglante par le choc des lances et les clameurs des

blessés, dit qu'auprès de ces cris, les lais bretons n'auraient été

que des pleurs:

Li bruis des lances i fu grans,

Et haus li cris, à l'ens venir;

Sous ciel ne fust riens à oïr,

Envers eus, li lais des Bretons.

Harpe, viele, et autres sons

N'ert se plors non, enviers lor cris...

Tel n'était pas assurément celui que blonde Yseult se plaisait à

composer et chanter:

En sa chambre se siet un jour

Et fait un lai piteus d'amour;

Coment dans Guirons fu sospris

Por s'amour et la dame ocis

Que il sor totes riens ama;

Et coment li cuens puis dona

Le cuer Guiron à sa mollier

Par engien, un jour, à mangier.

La reine chante doucement,

La vois acorde à l'instrument;

Les mains sont beles, li lais bons,

Douce la vois et bas li tons.

Remarquons ici que ces lais de _Gorion_ ou _Goron_ et de _Graelent_

n'étaient pas chantés seulement en Bretagne, mais sur tous les points

de la France. La geste d'_Anséis de Cartage_ nous en fournit la

preuve. On lit dans un des manuscrits qui la contiennent:

Rois Anséis dut maintenant souper:

Devant lui fist un Breton vieler

Le lai Goron, coment il dut finer.

Un autre manuscrit du même poëme présente cette variante:

Li rois séist sor un lit à argent,

Por oblier son desconfortement

Faisoit chanter le lai de Graelent.

Dans la geste de Guillaume d'Orange, quand la fée Morgan a transporté

Rainouart dans l'île d'Avalon:

Sa masse fait muer en un faucon,

Et son vert elme muer en un Breton

Qui _doucement_ harpe le lai Gorhon.

Enfin Roland lui-même comptait au nombre de ses meilleurs amis le

jeune Graelent, dont l'auteur de la geste d'_Aspremont_ fait un

jongleur breton:

Rolans appelle ses quatre compaignons,

Estout de Lengres, Berengier et Hatton,

Et un dansel qui Graelent ot non,

Nés de Bretaigne, parens fu Salemon.

Rois Karlemaine l'avoit en sa maison

Nourri d'enfance, mout petit valeton.

Ne gisoit mès se en sa chambre non.

Sous ciel n'a home mieux viellast un son,

Ne mieux déist les vers d'une leçon.

Ces passages attestent assurément la haute renommée des lais bretons.

Nos poëtes français les connaissaient au moins de nom; mais ils

aimaient le chant sans en comprendre toujours les paroles. Alors ils

confondaient comme dans le précédent exemple, le nom du héros avec

celui de l'auteur ou du compositeur.

De tous ces anciens récits chantés, les plus fameux étaient ceux que

la tradition attribuait à Tristan, tels que _le lai Mortel_, _les lais

de Pleurs_, _des Amans_ et _du Chevrefeuil_. Tristan lui-même, dans un

des anciens poëmes consacrés à ses aventures et dont il ne reste

malheureusement que de rares fragments, rappelle à sa maîtresse ces

compositions:

Onques n'oïstes-vous parler

Que moult savoie bien harper?

Bons lais de harpe vous apris,

Lais bretons de nostre païs.

Et Marie de France a raconté avec un charme particulier à quelle

occasion Tristan avait trouvé le lai du _Chevrefeuil_: il en était,

dit-elle, d'Iseut et de Tristan,

Come del chevrefeuil estoit

Qui à la codre se prenoit.

Ensemble pooient bien durer,

Mais qui les vousist desevrer,

Li codres fust mors ensement

Com li chievres, hastivement.

«Bele amie, si est de nus:

Ne vus sans mei, ne jo sans vus.»

Pour les paroles remembrer,

Tristans qui bien savoit harper

En avoit fet un novel lai;

Assez briefment le numerai:

_Gottlief_, l'apelent en engleis,

Chievre le noment en franceis.

Or ce lai du _Chevrefeuil_ était déjà regardé au douzième siècle comme

un des plus anciens. L'auteur de la geste des _Loherains_ le fait

chanter dans un banquet nuptial:

Grans fu la feste, mès pleniers i ot tant;

Bondissent timbre, et font feste moult grant

Harpes et gigues et jugléor chantant.

En lor chansons vont les lais vielant

Que en Bretaigne firent _jà_ li amant.

Del _Chevrefoil_ vont le sonet disant

Que Tristans fist que Iseut ama tant.

Au reste, il ne faut pas croire que tous les sujets traités dans les

lais bretons se rapportassent à des aventures bretonnes. Marie de

France, dans sa version du _lai de l'Espine_, parle d'un Irlandais qui

chantait l'histoire d'Orphée:

Le lai escoutent d'Aelis

Que un Irois doucement note[3].

Mout bien le sonne ens sa rote.

Après ce lai autre comence.

Nus d'eux ne noise ne ne tense.

Le lai lor sone d'Orféi;

Et quant icel lai est feni,

Li chevalier après parlerent,

Les aventures raconterent

Qui soventes fois sont venues,

Et par Bretagne sont séues.

[Note 3: Les bardes irlandais étaient renommés en Angleterre et même

en France, ainsi qu'on peut le conclure de ce passage. Ajoutons que

sous le règne d'Étienne on voit un prince de North-Wales, Gryfydd ap

Conan, faire venir des chantres irlandais pour instruire et réformer

les bardes gallois. (Walker, _Mém. hist. sur les bardes irlandais_,

cité par M. Park, dans Warton, _Dissertat._ I.)]

Ainsi les harpeurs bretons, gallois, écossais et irlandais admettaient

dans leur répertoire des récits venus, plus ou moins directement, de

la Grèce ou de l'Italie: précieux débris échappés au naufrage des

souvenirs antiques. Seulement les lais, étant dits de mémoire et non

écrits, offraient le mélange des traditions de tous les temps, et

devenaient l'occasion naturelle des confusions les plus multipliées.

Dans nos romans de la Table ronde nous n'aurons pas de peine à

reconnaître de fréquents emprunts faits aux légendes d'Hercule,

d'Oedipe et de Thésée; aux métamorphoses d'Ovide et d'Apulée: et nous

n'en ferons pas honneur à l'érudition personnelle des romanciers, pour

avoir droit de contester l'ancienneté des lais: car plusieurs de ces

récits mythologiques devaient être depuis longtemps la propriété de la

menestraudie bretonne.

De tous les peuples de l'Europe, cette race bretonne avait été dans la

position la plus favorable pour conserver et son idiome primitif, et

les traditions les moins brisées. Les Bretons insulaires, devenus la

proie des Anglo-Saxons, s'étaient renfermés dans une morne soumission,

mais n'avaient jamais pu ni voulu se plier aux habitudes des

conquérants. Ils furent, dans le pays de Galles, comme les Juifs dans

le monde entier; ils gardèrent leur foi, leurs espérances, leurs

rancunes. Ceux qui vinrent en France donner à la presqu'île

armoricaine le nom que les Anglais ravissaient à leur patrie, ne se

confondirent jamais non plus avec la nation française. Aussi put-on

mieux retrouver chez eux le dépôt des traditions gauloises que chez

les Gallo-Romains devenus Français. Ils avaient été réunis autrefois

de culte et de moeurs avec les Gaulois: le culte avait changé, non le

fond des moeurs, non les anciens objets de la superstition populaire.

Jamais les évêques, appuyés des conciles, ne parvinrent à détruire

chez eux la crainte de certains arbres, de certaines forêts, de

certaines fontaines. Que l'étrange disposition des pierres de Carnac,

de Mariaker et de Stone-Henge ait été leur oeuvre ou celle d'autres

populations antérieures dont l'histoire ne garde aucun souvenir, ils

portaient à ces amas gigantesques un respect mêlé de terreur qui ne

laissait au raisonnement aucune prise. Rien ne put jamais les

soustraire à la préoccupation d'hommes changés en loups, en cerfs, en

lévriers; de femmes douées d'une science qui mettait à leur

disposition toutes les forces de la nature. Et comme ils regardaient

les anciens lais comme une expression fidèle des temps passés, ils en

concluaient, et leurs voisins de France et d'Angleterre n'étaient pas

loin d'en conclure après eux, que les deux Bretagnes avaient été

longtemps et pouvaient être encore le pays des enchantements et des

merveilles.

Voilà donc un fait littéraire bien établi. Les _lais_, récits et

chants poétiques des Bretons, furent répandus en France, tantôt dans

leur forme originale par les harpeurs et jongleurs bretons, tantôt

dans une traduction exclusivement narrative par les trouvères et

jongleurs français; et cela longtemps avant le douzième siècle. Les

lais embrassaient une vaste série de traditions plus ou moins

reculées, et ne souffraient de partage, dans les domaines de la poésie

vulgaire, qu'avec les chansons de geste et les enseignements moraux

dont le _Roman des Sept Sages_ fut un des premiers modèles. Il est

fait allusion aux trois grandes sources de compositions dans ces vers

de la _Chanson des Saisnes_:

Ne sont que trois materes à nul home entendant:

De France, de Bretagne et de Rome la grant.

Et de ces trois materes n'i a nule semblant.

Li conte de Bretagne sont et vain et plaisant,

Cil de Rome sont sage et de sens apparent,

Cil de France sont voir chascun jour aprenant.

D'ailleurs, on conçoit que les lais bretons, en passant par la

traduction des trouvères français, aient dû perdre l'élément mélodieux

qui recommandait les originaux. C'est le sort de toutes les

compositions musicales de vieillir vite; on se lasse des plus beaux

airs longuement répétés: mais il n'en est pas de même des histoires et

des aventures bien racontées. Ainsi l'on garda les récits originaux,

on oublia la musique qui en avait été le premier attrait, et d'autant

plus rapidement qu'on l'avait d'abord plus souvent entendue.

Cependant ces anciennes mélodies avaient offert à nos aïeux du dixième

siècle, du onzième et du douzième, autant de charmes que peuvent en

avoir aujourd'hui pour nous les chansons napolitaines ou vénitiennes,

les plus beaux airs de Mozart, de Rossini, de Meyerbeer. Partagés en

plusieurs couplets redoublés, offrant une variété de rhythme et de

ton, réunissant la musique vocale et instrumentale, les lais bretons

ont été nos premières cantates. On l'a dit: si le monde est l'image de

la famille, les siècles passés doivent avoir avec les temps présents

d'assez nombreux points de ressemblance. Pourquoi des générations si

passionnées pour les grands récits de guerre, d'amour et d'aventures,

qui permettaient à ceux qui les chantaient de former une corporation

nombreuse et active, n'auraient-ils rien compris aux mélodieux

accords, aux grands effets de la musique? Pourquoi n'auraient-ils pas

eu leur Mario, leur Patti, leur Malibran, leur Chopin, leur Paganini?

Le sentiment musical n'attend pas, pour se révéler, la réunion de

plusieurs centaines d'instruments et de chanteurs: il agit sur l'âme

humaine en tous temps, en tous pays, comme une sorte d'aspiration

involontaire vers des voluptés plus grandes que celles de la terre. Ce

sentiment, il est malaisé de le définir; plus malaisé de s'y

soustraire. Je ne tiens pas compte ici des exceptions; je parle pour

la généralité des hommes. Il en est parmi nous quelques-uns qui ne

voient dans le système du monde qu'un jeu de machines, organisé de

toute éternité par je ne sais qui, pour je ne sais quoi. D'autres ne

reconnaissent dans les plus suaves mélodies qu'un bruit d'autant plus

tolérable qu'il est moins prolongé. Ces natures exceptionnelles, et

pour ainsi dire en dehors de l'humanité, ne détruiront pas plus

l'instinct de la musique que l'idée non moins innée, non moins

instinctive de la Providence[4].

[Note 4: Quand nos ancêtres admettaient les chanteurs et les joueurs

d'instruments dans toutes leurs fêtes et dans toutes leurs expéditions

guerrières, ils nous donnaient un exemple que nous avons suivi. Il n'y

a pas aujourd'hui un seul régiment qui n'ait son corps de musiciens.

Seulement, au lieu de généreux chants de guerre, nous avons de grands

effets d'instruments aussi bien appréciés des chevaux que des hommes.

Dans le moyen âge, le roi des ménestrels n'était souvent que le chef

d'orchestre d'un corps de musiciens, et je me souviens d'avoir vu, en

1814, des régiments, des hordes de cosaques marcher sur des chevaux

non sellés, la lance au poing, et précédés de plusieurs rangs de

chanteurs qui, sans instruments, produisaient les plus grands

effets.]

Oui, nos ancêtres, et j'entends ici parler de toutes les classes de la

nation sans préférence des plus élevées aux plus humbles, étaient

sensibles au charme de la musique et de la poésie, autant, pour le

moins, que nous nous flattons de l'être aujourd'hui. Quel cercle

verrions-nous se former maintenant sur les places publiques de Paris,

cette capitale des arts et des lettres, autour d'un pauvre acteur qui

viendrait réciter ou chanter un poëme de plusieurs milliers de vers,

le poëme fût-il de Lamartine ou de Victor Hugo? Eh bien, ce qui ne

serait plus possible aujourd'hui, l'était dans toutes les parties de

la France aux temps si décriés (peut-être parce qu'ils sont très-mal

connus), de Hugues Capet, de Louis le Gros. Et pour des générations si

avides de chants et de vers, il fallait assurément des artistes,

jongleurs, musiciens, trouvères et compositeurs, d'une certaine

habileté, d'une certaine éducation littéraire. Qu'ils aient ignoré le

grec, qu'ils n'aient pas été de grands latinistes, qu'ils se soient

dispensés fréquemment de savoir écrire et même lire, je l'accorde.

Mais leur mémoire ne chômait pas pour si peu: elle n'en était que

mieux et plus solidement fournie de traditions remontant aux plus

lointaines origines et rassemblées de toutes parts: traditions

d'autant plus attrayantes qu'elles avaient traversé de longs espaces

de temps et de lieux, en s'y colorant de reflets qui les douaient

d'une originalité distincte. Les jongleurs avaient à leur disposition

des chants de toutes les mesures, des récits de tous les caractères.

Pour être assurés de plaire, ils devaient savoir beaucoup, bien

chanter et bien dire, respecter l'accent dominant des masses

auxquelles ils s'adressaient, posséder l'art d'alimenter l'attention

sans la fatiguer. La profession offrait d'assez grands avantages pour

entretenir entre ceux qui l'avaient embrassée une émulation salutaire,

et pour les obliger à chercher constamment des sources nouvelles de

récits et de chants. Aussi n'avaient-ils pas tardé à s'approprier les

principaux lais de Bretagne comme les plus agréables contes de

l'Orient, en imprimant à ces glanes plus ou moins exotiques la forme

française d'un dit, d'un fabliau, d'un roman d'aventures.

L'ancienneté incontestable et la priorité des lais bretons sur les

romans de la Table ronde résout une des difficultés qui m'avaient

longtemps préoccupé. Comment expliquer, me disais-je, le caractère et

la composition du deuxième _Saint-Graal_, du _Lancelot_ et du

_Tristan_, au milieu d'une société qui, jusque-là, n'avait écouté,

retenu que les chansons de geste, expression de moeurs si rudes, si

violentes et si primitives? Comment Garin le Loherain, Guillaume

d'Orange, Charlemagne, Roland, ont-ils pu si soudainement être

remplacés par le courtois Artus, le langoureux Lancelot, le fatal

Tristan, le voluptueux Gauvain? Comment, à la sauvage Ludie, à la

violente Blanchefleur, à la fière Orable, a-t-on pu substituer si vite

des héroïnes tendres et délicates, comme Iseult, Genièvre, Énide et

Viviane? Comment enfin des oeuvres si différentes, expression de deux

états de société si contraires, ont-elles pu se coudoyer dans le

douzième siècle?

C'est qu'au douzième siècle, et même avant le douzième siècle, il y

avait en France deux courants de poésie, et deux expressions de la

même société. Les trouvères français puisaient à l'une de ces sources,

les harpeurs bretons à l'autre. Les premiers représentaient les

moeurs, le caractère et les aspirations de la nation franque; les

seconds, séparés par leur langue et par leurs habitudes du reste de la

population française, se berçaient à l'écart des souvenirs de leur

ancienne indépendance, conservaient le culte des traditions

patriotiques, et préféraient au tableau des combats et des luttes de

la baronnie française le récit des anciennes aventures dont l'amour

avait été l'occasion, ou qui justifiaient les superstitions

inutilement combattues par le christianisme. Les formes mélodieuses de

la poésie bretonne retentirent dans le lointain, et ne tardèrent pas à

charmer les Français de nos autres provinces: les harpeurs furent

accueillis en-dehors de la Bretagne; puis on voulut savoir le sujet

des chants qu'on aimait à écouter; peu à peu, les jongleurs français

en firent leur profit et comprirent l'intérêt qui pouvait s'attacher à

ces lais de Tristan, d'Orphée, de Pirame et Tisbé, de Gorion, de

Graelent, d'Ignaurès, de Lanval, etc. On traitait bien, en France,

tout cela de fables et de contes inventés à plaisir; longtemps on se

garda de les mettre en parallèle avec les Chansons de geste, cette

grande et vigoureuse expression de l'ancienne société franque; mais

cependant on écoutait les fables bretonnes, et les gestes perdaient

chaque jour le terrain que les lais et récits bretons gagnaient, en

s'insinuant dans la société du moyen âge. Grâce à cette influence, les

moeurs devenaient plus douces, les sentiments plus tendres, les

caractères plus humains. On donnait une préférence chaque jour plus

marquée sur le récit des querelles féodales, des guerres soutenues

contre les Maures qui ne menaçaient plus la France, au tableau des

luttes courtoises, des épreuves amoureuses et des aventures

surnaturelles qui faisaient le fond de la poésie bretonne.

Mais cette mémorable révolution ne fut pas accomplie en un jour: la

France ne faisait encore que s'y préparer, quand Geoffroy de Monmouth

écrivit le livre qui devait être le précurseur et conduire à la

composition des _Romans de la Table ronde_.

II.

NENNIUS ET GEOFFROY DE MONMOUTH.

Il faut d'abord remarquer que la première partie du douzième siècle

avait vu renaître la curiosité et le goût des études historiques,

négligées ou plutôt oubliées depuis le règne de Charlemagne. Le

faussaire effronté qui venait de rédiger, sous le nom de l'archevêque

Turpin, la relation mensongère du voyage de Charlemagne en Espagne,

avait même eu sur cette espèce de renaissance une assez grande

influence. En discréditant les chansons de geste populaires, qui

seules tenaient lieu de toutes traditions historiques, en remplaçant

les fables des jongleurs par d'autres récits non moins fabuleux, mais

qu'il appuyait sur l'autorité d'un archevêque déjà rendu fameux par

les chanteurs populaires, le moine espagnol, auteur de cette fraude

pieuse, avait accoutumé ses contemporains à n'ajouter de foi qu'aux

récits justifiés par les livres de clercs autorisés. Bientôt après, le

célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, non content de donner l'exemple,

en rédigeant lui-même l'histoire de son temps, chargeait ses moines du

soin de réunir les anciens textes de nos annales, depuis Aimoin,

compilateur de Grégoire de Tours, jusqu'aux historiens contemporains

de la première croisade, sans en excepter cette fausse Chronique de

Turpin. En même temps, Orderic Vital érigeait, pour l'histoire de la

Normandie, une sorte de phare dont la lumière devait se refléter sur

la France entière; et, dans la Grande-Bretagne, Henry Ier et son fils

naturel, Robert, comte de Glocester, se déclaraient les patrons

généreux de plusieurs grands clercs qui, tels que Guillaume de

Malmesbury, Henry de Huntingdon et Karadoc de Lancarven, travaillaient

à rassembler les éléments de l'histoire de l'île d'Albion et des

peuples qui l'avaient tour à tour habitée et conquise.

Ordinairement, ces historiens, si dignes de la reconnaissance de la

postérité, n'ont pas daté leurs ouvrages: et quand même, ainsi

qu'Orderic Vital, ils indiquent le temps où ils les terminent, ils

nous laissent encore à deviner quand ils les commencèrent, et le temps

qu'ils mirent à les exécuter. En général, ils n'en avaient pas plutôt

laissé courir une première rédaction, qu'ils faisaient subir au

manuscrit original des changements plus ou moins nombreux et des

remaniements qui, dans les années suivantes, formaient autant

d'éditions considérablement revues et augmentées. Tout ce qu'on peut

donc affirmer, c'est que les livres de Guillaume de Malmesbury, de

Henri de Huntingdon, d'Orderic Vital et de Suger furent mis en

circulation dans l'intervalle des années 1135 à 1150.

La même date approximative appartient à l'_Historia Britonum_ de

Geoffroy de Monmouth. Mais nous avons de fortes raisons de croire que

le livre subit plusieurs remaniements assez éloignés l'un de

l'autre[5]. Henri de Huntingdon dit positivement, dans une lettre

destinée à compléter son _Historia Anglica_, qu'en 1139 l'abbé du Bec

lui avait montré, dans la bibliothèque de son couvent, un exemplaire

de l'_Historia Britonum_, qu'il regrettait de n'avoir pas plus tôt

connue. D'un autre côté, Geoffroy de Monmouth lui-même avertit au

début de son septième livre qu'il y insère les prophéties de Merlin,

pour répondre au voeu d'Alexandre, évêque de Lincoln, en son temps le

plus généreux et le plus vanté des prélats. Or ces dernières paroles

ne se concilient pas avec la date donnée par Henri de Huntingdon: car

l'évêque de Lincoln Alexandre, qui ne devait plus exister quand

Geoffroy parlait ainsi de lui, ne mourut qu'au mois d'août 1147[6].

Ainsi le préambule du septième livre ne se trouvait pas dans

l'exemplaire de l'_Historia Britonum_ qu'avait pu consulter Henri de

Huntingdon en 1139; et, ce qui complique encore le recensement des

dates, l'oeuvre entière est dédiée à Robert, comte de Glocester, et,

comme je vais le justifier, longtemps avant sa mort, arrivée au mois

d'octobre de cette même année 1147. On se voit donc obligé d'admettre,

pour tout concilier, que Geoffroy de Monmouth aura plusieurs fois

remanié son ouvrage.

[Note 5: Cette partie de l'Introduction avait été lue à l'Académie des

Inscriptions et Belles-lettres, quand mon honorable ami, sir Frédéric

Madden, m'envoya l'étude qu'il venait de publier _On Geoffroy of

Monmouth_, en échange de mon travail. Je vis avec une bien grande

satisfaction que les conclusions du savant antiquaire anglais

s'accordaient exactement avec les miennes, pour la double date de la

publication de l'_Historia Britonum_. Si j'en avais eu plus tôt

connaissance, je me serais contenté de traduire tout ce qu'il a si

bien dit de cette double date.]

[Note 6: Voyez M. T. Wright, _On the litterary history of Geoffroy of

Monmouth_. In-4º, 1848, p. 7.]

Voici comment la pensée lui vint de le composer. Vers l'année 1130,

Gautier, archidiacre d'Oxford[7], auquel on attribuait de grandes

connaissances historiques, avait rapporté de France un livre qui

aurait été écrit en langue bretonne, et qui, breton ou latin,

contenait l'histoire des anciens rois de l'île de Bretagne. Gautier

avait montré son volume à Geoffroy de Monmouth, en l'engageant, si

l'on s'en rapporte au témoignage de celui-ci, à le _traduire en

latin_. «Précisément alors,» ajoute Geoffroy, «j'avais été conduit,

dans l'intérêt d'autres études, à jeter les yeux sur l'histoire des

rois de Bretagne[8]; et j'avais été surpris de ne trouver, ni dans

Bède ni dans Gildas, la mention des princes dont le règne avait

précédé la naissance de Jésus-Christ; ni même celle d'Arthur et des

princes qui avaient régné en Bretagne depuis l'incarnation. Cependant

les glorieuses gestes de ces rois étaient demeurées célèbres dans

maintes contrées où l'on en faisait d'agréables récits, comme aurait

pu les fournir une relation écrite. Je me rendis aux voeux de Gautier,

bien que je ne fusse pas exercé dans le beau langage et que je n'eusse

pas fait amas d'élégantes tournures empruntées aux auteurs. J'usai de

l'humble style qui m'appartenait, et je fis la traduction exacte du

livre breton. Si je l'avais embelli des fleurs de rhétorique, j'aurais

contrarié mes lecteurs en arrêtant leur attention sur mes paroles et

non sur le fond de l'histoire. Tel qu'il est aujourd'hui, ce livre,

noble comte de Glocester, se présente humblement à vous. C'est par

vos conseils que j'entends le corriger, et y faire assez distinguer

votre heureuse influence pour qu'il cesse d'être la méchante

production de Geoffroy, et devienne l'oeuvre du fils d'un roi, de

celui que nous reconnaissons pour un éminent philosophe, un savant

accompli, un vaillant guerrier, un grand chef d'armée; en un mot, pour

le prince dans lequel l'Angleterre aime à retrouver un second Henry.»

[Note 7: Le nom de famille de l'archidiacre Gautier ou Walter ne nous

est pas donné par Geoffroy. Mais, en consultant les listes d'anciens

dignitaires de l'église d'Oxford, on a trouvé Walter of Wallingford,

contemporain présumé de Geoffroi de Monmouth.]

[Note 8: _In mirum contuli quod intra mentionem quam de regibus

Britanniæ Gildas et Beda luculento tractatu fecerant, nihil de regibus

qui ante incarnationem Christi Britanniam inhabitaverant, nihil etiam

de Arturo cæterisque compluribus qui post incarnationem successerunt,

reperissem: cum et gesta eorum digna æternitatis laude constarent, et

a multis populis, quasi inscripta, jocunde et memoriter

prædicentur_[8-A]. (Epistola dedicatoria.)]

[Note 8-A: Ce passage aurait dû empêcher les critiques anglais, et

même les savants éditeurs des _Monumenta historica Britannica_, Henri

Parrie et le Rév. John Sharp, 1848, in-folio, p. 63 de leur préface,

de croire que Geoffroy de Monmouth, en citant Gildas, entendait parler

de la _Chronique de Nennius_; cette chronique étant précisément

consacrée aux rois bretons dont Gildas ne faisait pas même mention.]

Ces lignes de Geoffroy de Monmouth nous donnent les moyens de

conjecturer la première date de son livre. Le caractère des éloges

prodigués au comte de Glocester convient au temps où ce fils naturel

de Henry Ier, méconnaissant l'autorité du roi son frère, prenait en

main la défense des droits et des intérêts de sa soeur l'impératrice

Mathilde, comtesse d'Anjou, sans doute avec le secret espoir d'obtenir

lui-même une grande part dans l'héritage du feu roi leur père. Cette

guerre civile, dont les premiers succès furent suivis de revers

prolongés, durait encore en 1147, quand la mort surprit le comte de

Glocester. C'est donc avant cette époque, et probablement vers 1137,

au début de la guerre, que Geoffroy lui présentait son livre. Alors

les Gallois, sous la conduite de ce Walter Espec dont il est parlé

dans la chronique de Geoffroy Gaymar, venaient de remporter une

victoire signalée qui semblait faire présager le triomphe définitif de

Mathilde et la déchéance de son frère Étienne Ier. Mais après les

longs revers qui suivirent les succès passagers de l'année 1137,

Geoffroy n'aurait plus apparemment parlé dans les mêmes termes à son

patron le comte de Glocester. Au moins est-il certain qu'il n'attendit

pas même la mort de ce prince pour présenter au roi Étienne un autre

exemplaire de son livre, aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de

Berne.

Le préambule qu'on vient de lire semble renfermer plusieurs

contradictions. Si Geoffroy n'a traduit le livre breton que pour céder

aux instances de l'archidiacre d'Oxford, pour quoi le dédie-t-il au

comte de Glocester?

S'il s'est contenté de rendre fidèlement et sans ornement étranger ce

vieux livre breton, pourquoi remercie-t-il à l'avance le comte Robert

de ses bons avis et des changements qu'il fera subir à son livre?

comment enfin y retrouvons-nous les prophéties de Merlin, déjà

publiées par lui longtemps auparavant?

J'ajouterai que, de son propre aveu, à partir du onzième livre, il a

complété le prétendu texte breton à l'aide des souvenirs personnels de

Gautier d'Oxford, cet homme si profondément versé dans la connaissance

des histoires. _Ut in britannico præfato sermone inveni, et a

Gualtero Oxinefordensi in multis historiis peritissimo viro audivi._

Ainsi, que le livre breton ait ou non existé, il est évident que

Geoffroy de Monmouth ne s'est pas contenté de le traduire ou de le

reproduire: il a été embelli, développé, complété. Nous en avons la

preuve dans son propre témoignage.

Maintenant, je n'élève aucun doute, je ne soulève aucune objection

contre l'existence d'un livre, premier type, première inspiration de

celui de Geoffroy de Monmouth. J'accorde même très-volontiers avec M.

Le Roux de Lincy, auteur de précieuses recherches sur les origines du

roman de _Brut_, que le livre modèle fut rapporté de basse Bretagne

par Gautier d'Oxford, et que ce fut à ce Gautier que Geoffroy de

Monmouth en dut la communication.

Mais j'oserai soutenir que le livre rapporté de la petite Bretagne, ou

ne fut jamais écrit en breton, ou fut, aussitôt son arrivée en

Angleterre, traduit en latin par Geoffroy de Monmouth. Et ce livre est

précisément celui qu'on désigne sous le nom de chronique de Nennius.

Geoffroy de Monmouth, comme on vient de voir, exprime sa surprise de

n'avoir rien lu dans le Vénérable Bède ni dans S. Gildas qui se

rapportât aux anciens rois bretons, et même au fameux et populaire

Artus. Bède en effet ni Gildas ne disent mot de tout cela, et si

Geoffroy de Monmouth avait pu lire l'Histoire ecclésiastique d'Orderic

Vital, publiée dans le temps où lui-même se mettait à l'oeuvre, il n'y

aurait encore rien trouvé sur ces rois ni sur ce héros. Cependant il

existait un récit bien antérieur à l'histoire ecclésiastique

d'Orderic, un récit dans lequel lui, Geoffroy de Monmouth, avait

reconnu assurément la plupart de ces mêmes noms, et qu'il avait entre

les mains, puisqu'il en pouvait transporter des phrases entières dans

son propre ouvrage. C'était cette chronique de Nennius, anonyme dans

les plus anciennes leçons, et dans quelques autres attribuée à Gildas

le Sage. Malgré la date postérieure des manuscrits (les plus anciens

sont du milieu du douzième siècle), il est impossible de contester

l'époque reculée de la composition. Elle remonte au neuvième siècle,

et, dans son texte le plus sincère, à l'année 857, ou, suivant MM.

Parrie et J. Sharp, à 858, la quatrième du règne de S. Edmund, roi

d'Estangle. Mais il faut qu'elle n'ait pas été répandue en Angleterre

avant le douzième siècle; car les deux premiers historiens qui l'ont

consultée sont Guillaume de Malmesbury et Henri de Huntingdon.

Malmesbury lui dut le récit de l'amour de Wortigern pour la belle

Rowena, fille d'Hengist, et tout ce qu'il a cru devoir rappeler de

l'ancien chef des Bretons Artus. «Cet Artus,» dit-il, «source de tant

de folles imaginations bretonnes; bien digne cependant d'inspirer, au

lieu de fables mensongères, des relations véridiques, comme ayant été

le soutien généreux de la patrie chancelante, et le vaillant promoteur

de la résistance à l'oppression étrangère[9].»

[Note 9: _Hic est Arturus de quo Britonum nugæ hodièque délirant;

dignus plane quod non fallaces somniarent fabulæ, sed veraces

prædicarent historiæ; quippe qui labantem patriam diu sustinuerit

infractasque civium mentes ad bellum acuerit._ (De Gestis Angliæ

Regum, lib. I.)]

Guillaume de Malmesbury nous paraît dans ce passage témoigner un

double regret, et de la concision de Nennius, et des fabuleuses

amplifications de Geoffroy de Monmouth, déjà devenues l'objet d'une

vogue extraordinaire. Que l'_Historia Britonum_ eût paru avant

l'_Historia Regum Anglorum_ de Malmesbury, les dernières lignes de

Monmouth ne permettent pas d'en douter. «Je laisse,» dit-il, «le soin

de parler des rois saxons qui régnèrent en Galles à Karadoc de

Lancarven, à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon.

Seulement, je les engage à garder le silence sur les rois bretons,

attendu qu'ils n'ont pu voir le livre breton rapporté par Gautier

d'Oxford, lequel j'ai traduit en latin.» Or ce livre prétendu breton

était précisément, je le répète, la courte chronique latine de

Nennius, et Geoffroy se faisait illusion en croyant s'en réserver seul

la connaissance; car Malmesbury, avant de mettre la dernière main à sa

précieuse histoire des rois anglais, put la consulter et distinguer ce

que le vieux chroniqueur avait sincèrement raconté de ce que Geoffroy

de Monmouth y avait gratuitement ajouté.

Mais pendant que Malmesbury faisait ainsi preuve d'un judicieux

sentiment historique, les deux autres annalistes contemporains, Henri

de Huntingdon et Alfred de Bewerley, admettaient sans contrôle les

récits de ce même Geoffroy. Le premier, pour se consoler de les avoir

connus trop tard, les résumait dans une épître jointe aux plus

récentes transcriptions de son ouvrage; le second reproduisait en

entier l'_Historia Britonum_, phrase par phrase, sinon mot par

mot[10].

[Note 10: _Alvredi Beverlacens. Annales, seu Historia de gestis regum

Britanniæ lib. IX._]

Je reviens à Nennius. Warton et les meilleurs critiques s'accordent à

regarder la chronique qui porte ce nom comme l'oeuvre d'un Breton

armoricain, et M. Thomas Wright est persuadé que le texte n'en parvint

en Angleterre que dans la première partie du douzième siècle[11].

Bien plus, avec une sagacité qui, suivant nous, aurait pu le conduire

à d'autres inductions, mon savant ami a constaté que Geoffroy de

Monmouth avait eu cette chronique du douzième siècle devant les yeux,

et qu'il en avait même copié textuellement des phrases et des pages

entières. Ainsi, par exemple, Geoffroy applique à la route suivie par

le Troyen Brutus le récit que fait Nennius de la traversée d'un chef

égyptien qui aurait peuplé l'Irlande. Voici d'abord Nennius: _At ille

per quadraginta et duos annos ambulavit par Africam, et venerunt ad

aras Philistinorum per lacum Salinarum, et venerunt inter Ruscicadam

et montes Azariæ, et venerunt per flumen Malvum, et transierunt per

Mauritaniam ad Columnas Herculis, et navigaverunt Tyrrhenum mare_,

etc. (§ 15).

[Note 11: «The most remarquable circumstance connected with the

earlier manuscripts of Nennius is that they appear to have been

written _abroad_, and, in fact, never to have been in England... Every

thing in fact seem to show that this book was new in England, when it

fell into the hands of William of Malmsbury and Henry of Huntingdon;

and we may fairly be allowed to presume that it was brought from

France.» (_On the litterary history of Geoffroy of Monmouth_.

_London_, in-4º, 1848, fº 7.) Cette opinion est d'autant plus

précieuse que M. Wright ne tire aucune conséquence de l'origine

continentale du Nennius et de son introduction tardive en

Angleterre.]

Voici maintenant Geoffroy de Monmouth (liv. I, § II):

_Et sulcantes æquora cursu triginta dierum venerunt ad Africam. Deinde

venerunt ad aras Philenorum et ad locum Salinarum, et navigaverunt

intra Ruscicadam et montes Azaræ... Porro flumen Malvæ transeuntes,

applicuerunt in Mauritaniam; deinde... refertis navibus, petierunt

Columnas Herculis... utrumque tamen elapsi venerunt ad Tyrrhenum

æquor._

Ces indications géographiques dont Geoffroy peut-être aurait

difficilement essayé de justifier l'exactitude, et qu'il se contente

de rapporter au fabuleux voyage de Brutus, pour enfler la légende

bretonne aux dépens de celle des Irlandais, sont évidemment l'oeuvre

d'un seul des deux auteurs, c'est-à-dire de Nennius, le plus ancien

des deux. Un grand nombre d'autres phrases ne permettent pas de

contester l'influence de la première histoire sur la seconde: comme le

récit de la présentation d'Ambrosius (le Merlin de Geoffroy) à la cour

de Wortigern; la description du festin dans lequel la belle Rowena,

fille d'Hengist, porte la santé du roi breton. Or, si l'on considère

que Geoffroy de Monmouth avait pu dire, la chronique de Nennius sous

les yeux, que le livre breton était le seul qui fît mémoire d'Artus et

de ses prédécesseurs, on devra se trouver assez naturellement conduit

à douter de sa parfaite sincérité, et l'on cherchera les motifs d'une

pareille dissimulation. Ainsi l'on en viendra, sans trop d'effort, à

présumer que cette chronique latine de Nennius était le texte original

ou la traduction du livre breton, rapporté du Continent par

l'archidiacre d'Oxford. Cette conjecture n'a rien à craindre de

l'examen du livre breton conservé sous le titre de _Brut y Brennined_;

car il est aujourd'hui généralement reconnu, même par les antiquaires

bretons que leurs préventions ont entraînés le plus loin des réalités,

que cet autre livre n'est que la traduction de l'_Historia Britonum_

de Geoffroy de Monmouth, traduction d'une date relativement récente,

au sentiment des meilleurs juges, MM. de Courson et de la Borderie,

que j'ai pris soin de consulter. Si pourtant on s'en rapportait au

témoignage de William Owen, le principal éditeur de la _Myvyrian

Archæology of Wales_, on aurait conservé jusqu'à la fin du dernier

siècle un manuscrit autographe de l'archidiacre d'Oxford, à la fin

duquel on lisait: _Moi, Gautier, j'ai traduit ce livre du gallois en

latin, et, dans ma vieillesse, je l'ai traduit de latin en gallois._

Mais n'est-il pas probable qu'il faudrait supprimer le premier membre

de cette phrase et se contenter du second: _dans ma vieillesse j'ai

traduit ce livre du latin en gallois_? On ne devinerait pas autrement

pourquoi Gautier, possesseur et révélateur de l'original breton,

aurait eu besoin de le traduire en latin, et de le remettre en

gallo-breton sur sa propre traduction latine. Dans tous les cas, cette

traduction latine ou bretonne de Gautier d'Oxford ne se rapporterait

qu'au livre même de Geoffroy de Monmouth, et non pas à celui qui en

aurait été l'occasion.

Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 1 / 19 段