CHAPITRE III

Embarras de Montluc qui n'est plus en force. — Retraite de

Coligny sur Montauban, après la bataille de Moncontour. —

Harangue de Montluc aux principaux d'Agen. Il met la ville

en défense. — Rupture du pont de bateaux jeté sur la Garonne

par Coligny.

Le départ dudit sieur maréchal mit grand trouble en nos affaires, et

donna courage à nos ennemis. Quant à moi, en cinq compagnies que

j'avais, il n'y demeura pas deux cents hommes, parce qu'ils s'étaient

dérobés pour apporter ou prou ou peu de butin qu'ils avaient gagné,

chacun en sa maison Voilà l'inconvénient qu'il y a de faire la guerre

avec les gens du pays : il faut aller voir la moulée, il faut décharger

le bagage ; et puis chacun a son cousin, frère, ou ami parmi les

ennemis, lequel il favorise. Et quant à la cavalerie, elle n'y pouvait

vivre à quatre ou cinq lieues aux environs, parce que les ennemis

avaient mangé une partie des vivres, et les nôtres l'autre ; et le pays

de soi-même est stérile. Cependant j'y demeurai encore quatre ou cinq

jours après que monsieur le maréchal s'en fut allé, et fis déplacer

trois ou quatre cent charretées de grains, et les fis porter vers Eause

et autres lieux voisins, afin que les ennemis ne pussent ravitailler

leurs villes en Béarn ; mais il m'en eût fallu quinze ou plus, avant que

de les pouvoir tous tirer : et si les cinq enseignes eussent été

complètes comme elles étaient à mon arrivée, je me fusse engagé dedans,

encore que je fusse bien certain que je n'eusse pas été secouru, car

j'ai bien fait en ma vie de plus grandes folies que celle-là, dont

jusqu'ici, grâce à Dieu, je ne m'en suis jamais trouvé mal, et le

service du roi encore moins. Je me retirai vers Agenois, et laissai le

baron de Gondrin, sieur de Montespan, avec sa compagnie dans Eause, et

une compagnie nouvelle de gens de pied que je trouvai en notre quartier,

qui se faisait, non pas. pour y endurer le siége, car la ville ne vaut

rien, mais seulement pour favoriser un peu le pays, et afin de ne

l'abandonner pas du tout, encore que nous connussions bien que sa

demeure ne servirait pas de grand chose. J'envoyai M. de Fontenilles

vers le pays de Bigorre, voir s'il pourrait faire quelque chose par delà

pour tenir les ennemis en cervelle ; mais tout cela n'était pas médecine

pour guérir si grande maladie. Je ne me veux point mêler d'écrire la

défaite du capitaine Arne et du baron de Larbous, car je ne les avais

pas mis là où ils furent défaits. Au contraire je mandai au capitaine

Arne qu'il était soldat et qu'il pouvait bien connaître que le lieu où

il était ne lui pouvait apporter que malheur, et qu'il me semblait qu'il

devait se retirer à Auch, qui était ville fermée. Il me répondit que

l'on l'avait laissé là, et qu'il était délibéré d'y mourir plutôt qu'en

bouger. Il ne tarda pas quatre jours après que je lui eus donné avis,

que l'on me porta les nouvelles qu'il était défait, et au bout de deux

jours sa mort, qui fut un grand dommage pour le service du roi et pour

toute notre patrie, car c'était un des plus gentils capitaines et des

plus vaillants, et de qui nous avions autant d'estime que de capitaine

qui fût en Guyenne.

Or, bientôt après, M. le maréchal fut vers Mazères, et moi en Agenois.

Le comte de Montgommery fit comme les loups, qui sortent de la forêt par

famine, et s'en vint en Armagnac, et peu à, peu s'achemina vers

Condomois. Il avait fait venir trois canons et deux couleuvrines pour

battre Eause, sachant qu'il n'y avait dedans que M. de Montespan avec la

compagnie de son père et la nouvelle compagnie que je lui avais envoyée.

Et comme l'artillerie fut à Nogarol, et qu'il eut envoyé reconnaître, et

que de ses parents et amis qu'il avait huguenots l'en eurent averti, il

le me manda. Je n'avais personne pour l'envoyer renforcer, ni moins de

moyen de le pouvoir secourir de mon côté, ni d'ailleurs il n'en pouvait

être ; car monsieur le maréchal était devant Mazères, ou bien retiré à

Toulouse. Je lui mandai que je ne voulais point qu'il fût fait de lui un

rampeau[3] au capitaine Arne, et qu'il suffisait d'avoir perdu un brave

et vaillant capitaine, et une compagnie de gendarmes, sans en perdre

deux ; et qu'avec lui il retirât tous les prêtres et religieux de la

ville, et tous les riches marchands catholiques, et qu'il les sauvât

vers Lectoure, ce qu'il fit. Et encore que j'eusse envoyé remettre mon

gouvernement, je n'arrêtais pour cela de faire ce que je pouvais pour le

service du roi et du pays : je fis dresser cinq ou six compagnies vers

Villeneuve et autour de Fleurance, et en laissai une vieille et deux

nouvelles audit Fleurance, quatre avec celle du gouverneur, qui était M.

de Panjas, à Lectoure ; et il en y avait assez, parce que toute la

noblesse d'Armagnac s'y était retirée avec leur famille, et la ville

était si pleine qu'il ne s'en y pouvait plus loger. Je m'en vins jusqu'à

Agen, et là j'assurai les gens de la ville le mieux que je pus, et y

demeurai quelques jours. Le comte de Montgommery vint à Eause, et, comme

il fut là arrivé, les huguenots de Condom, qui étaient demeurés sous

l'édit du roi, ayant fait toujours la chattemite de ne vouloir prendre

les armes, se couvrant sous la promesse du roi, lesquels avaient été

traités plus humainement que les catholiques mêmes, prirent les armes et

allèrent trouver le comte de Montgommery à Eause, qui ne s'osait avancer

ni ne l'eût fait, si j'eusse eu seulement quatre compagnies pour les

mettre dedans Condom ; mais ils lui donnèrent toute assurance que je

n'avais point de gens, ni moyen d'en recouvrer pour lui faire tête, et

qu'il pouvait venir sûrement ; et ainsi l'amenèrent dans ledit Condom.

Et voilà les beaux fruits que l'on a tirés de ce bel édit que l'on fit

faire au roi, que, s'ils ne bougeaient de leurs maisons, personne ne

leur demanderait rien. J'en ai assez écrit à un autre endroit, combien

que, si je voulais, j'ai bien matière pour en écrire davantage et de

plus grande importance ; mais cela ne servirait de rien, car le roi

aussi bien n'y donnerait point ordre, puisque ceux qui sont près de lui

le veulent ainsi.

Peu de jours après, nous entendîmes la victoire que Dieu avait donnée au

roi par la bonne conduite et vaillance de Monsieur, son frère, des

capitaines qu'il avait près de lui, et que les princes et M. l'Amiral,

avec ce qu'il leur restait de la bataille de Moncontour, s'en venaient

tirant vers le Limousin ; et disaient tous ceux qui venaient qu'il s'en

allait droit à La Charité : ce qui fut cause que j'envoyai quérir M. de

Leberon à Libourne, avec quatre compagnies qu'il avait là et à

Sainte-Foy, et le fis venir au Port Sainte-Marie et à Aiguillon.

Auparavant il m'en avait envoyé une autre, laquelle j'avais laissée à

Saint-Sever avant qu'il se perdit sous le capitaine Espiemont d'Auvilla,

et encore en avais envoyé une autre à Dax, sous le capitaine Teyssandier

de Fleurance ; et ledit Espiemont fut contraint se retirer à Dax, après

la bonne besogne que fit le capitaine du château, qui en voulut charger

le capitaine Montaut, et fut soutenu de quelques-uns qui étaient près de

M. le maréchal de qui il était parent ; mais je m'en remets à la vérité,

que ceux de la ville ne celèrent pas, et depuis ils ne l'ont jamais

voulu recevoir. La ville d'Agen, gens d'Église et tous, avaient dressé

une compagnie de deux cents hommes forestiers, lesquels un capitaine

Raphaël, Italien, commandait, lequel était marié dans la ville.

Ledit comte de Montgommery demeura à Condom six ou sept semaines, en

quoi il fit une erreur ; car s'il eût suivi sa pointe, il eût mis

plusieurs à deviner ; mais qui est-ce qui n'en fait pas ? Le camp de M.

le maréchal était à Toulouse, Grenade, et là aux environs : ils

n'avaient garde de se mordre les uns ni les autres, et ne se donnèrent

jamais alarme d'un côté ni d'autre. M. le maréchal avait ôté M. de

Fontenilles de là où je l'avais envoyé, et lui ôta la charge que je lui

avais baillée de ces quartiers-là, et le mit aux environs de Beaumont de

Lomagne, entreprenant ouvertement sur mon gouvernement, suivant sa

patente ; il manda au baron de Gondrin, seigneur de Montespan (duquel le

père était malade dans Lectoure), qu'il s'en allât vers lui, et mandait

partout qu'on ne m'obéît en aucune sorte, et que je n'étais plus

lieutenant du roi en Guyenne, que c'était lui : il écrivit par deux fois

à M. de Madaillan qu'il ne fit point de faute de lui amener ma

compagnie, lequel fit toujours réponse que la compagnie était à moi et

non à lui, et qu'il n'était point en sa puissance de la lui amener. Tous

les déplaisirs qu'il me pouvait faire, il le faisait, ce qui ne touchait

rien à mon particulier, car ce que je faisais c'était pour le service du

roi et pour la conservation du pays. Voilà comment les inimitiés

particulières causent la ruine du général. Néanmoins, pour cela je

n'arrêtais de faire tout ainsi que si j'eusse été lieutenant du roi. Et

fut bon besoin pour le pauvre pays que je ne regardasse pas à ce qu'il

me faisait ; mon dépit eût porté grand dommage : étant fils d'un

connétable de France, et lui maréchal, je ne me dédaignais d'être

commandé de lui, s'il eût voulu et s'il eût fait ce qu'il devait. Tant y

a qu'il traversa en tout ce qu'il put les desseins que j'avais pour la

conservation de la Guyenne, qui en avait plus de besoin que le

Languedoc. Cependant nouvelles nous vinrent que MM. les princes et

amiral étaient en Périgord et prenaient le chemin de Quercy pour se

retirer à Montauban ; je connus bien qu'ils venaient recueillir le comte

de Montgommery pour se renforcer, car sans aide il était malaisé qu'ils

traversassent tout ce pays. Je me suis cent et cent fois étonné comme

tant de grands et sages capitaines qui étaient près de Monsieur prirent

ce mauvais parti d'assiéger des places au lieu de suivre lesdits princes

mis en déroute, et tellement réduits en extrémité, qu'il n'y avait nul

moyen de se remettre sus. Si le peuple eût eu des forces pour le suivre,

facilement ils les eussent tous mis en pièces. On dit que nous-mêmes qui

portons les armes entretenons la guerre et voulons allonger la courroie,

comme on fait au palais les procès ; le diable emportera tout : jamais

n'ai-je eu cette intention, pouvant dire avec la vérité qu'il n'y a

lieutenant du roi en France qui ait plus fait passer de huguenots par le

couteau ou par la corde que moi. Ce n'était pas vouloir entretenir la

guerre.

Ayant donc entendu le chemin que MM. les princes prenaient, sans

déclarer à personne mon intention, étant au logis de M. de Gondrin à

Lectoure, je fis venir M. de Panjas, le chevalier de Romegas et le

chevalier mon fils : M. de Gondrin était malade ; et là je leur dis que

j'étais vieux, et que je ne pouvais prendre la peine si le siége nous

venait, et que, pour me soulager, je voulais toujours laisser la charge

de gouverneur à M. de Panjas pour la police de la ville ; et quant à la

défense et à ce qui y serait besoin, lesdits chevaliers de Romegas et le

chevalier mon fils, qui s'étaient trouvés au siége de Malte, qui a été

le plus furieux siége qui jamais ait été depuis qu'il y a eu artillerie

au monde, entendaient mieux à la défense et à ce qui était besoin de

faire que moi-même, et que tous deux étaient compagnons d'un même Ordre

de Saint-Jean de Jérusalem, qu'ils s'accorderaient bien ensemble, et que

le chevalier mon fils obéirait à celui de Romegas, parce qu'il était

plus vieux que lui, et aussi qu'il avait commandé sur la mer en trois ou

quatre combats où mon dit fils s'était trouvé près de lui (à la vérité

c'est un homme plein de cœur et de courage autant qu'autre que j'aie

connu) ; que cependant je voulais courir jusques à Agen pour y mettre

l'ordre qu'il fallait tenir à se défendre. Tous le trouvèrent bon, et ne

voulurent point faire quartiers, mais que tous deux iraient ensemble ;

et commencèrent dès l'heure à redoubler les manœuvres de la

fortification : M. de Panjas pourvoyait à ce qu'ils lui demandaient,

comme gouverneur. Je m'en allai le lendemain à Agen ; M. de Valence mon

frère s'était retiré à Lectoure ; j'avais envoyé quelques jours devant

ma femme et mes deux filles à Bordeaux. Et comme je fus à Agen, M. de

Cassaneuil, à qui j'avais baillé la charge de Villeneuve et de ces

quartiers de delà, encore que j'en eusse baillé le gouvernement au

capitaine Pauillac le vieux, s'accordait fort bien avec lui ; ils me

mandèrent que les princes étaient arrivés à Montauban, et qu'ils

voulaient venir droit à Villeneuve. Je leur envoyai la compagnie de

Peyroux et une autre avec deux nouvelles qu'ils en avaient là dedans, et

quelque cent arquebusiers qui étaient audit capitaine de Pauillac,

gouverneur, et bien trente ou quarante gentilshommes de ces

quartiers-là, qui s'étaient retirés dans la ville avec eux. Puis je m'en

retournai à Lectoure, là où je ne demeurai que trois ou quatre jours,

car ni ma vieillesse ni mon indisposition ne m'arrêtaient guère en un

lieu. Peu après, on m'avertit que la ville d'Agen était entrée en peur,

et que tout le monde commençait à plier bagage, et que la ville s'en

allait abandonnée. J'eus le soir ces nouvelles, et le remontrai à tous

ces seigneurs qui étaient là, et que j'y voulais aller le matin ; et fut

trouvé bon, pourvu que je retournasse audit Lectoure, car de m'engager à

Agen, je ferais la plus grande folie que jamais homme fit, et que l'on

pouvait bien connaître que tous les deux camps des ennemis viendraient

là. Je les assurai de ne m'y engager point. Ils me dirent si je

trouverais bon qu'ils écrivissent une lettre à M. le maréchal, de la

part de toute la noblesse d'Armagnac, pour le prier de vouloir venir

avec tout son camp pour combattre Montgommery à Condom avant qu'il fût

joint, l'assurant que ledit Montgommery ne s'engagerait point dans la

ville, car elle ne valait rien, et en plusieurs lieux l'on y entrait

comme l'on voulait ; et qu'ils lui offraient tous de mourir pour le

service du roi, et pour s'aider à remettre en leurs maisons. Je le

trouvai bon, et qu'ils ne pouvaient faire moins que de lui envoyer un

gentilhomme pour l'en supplier : ils élurent M. de La Mothe-Gondrin pour

porter la parole. Je voulus repaître le matin avant de partir, parce

qu'il y a cinq bonnes lieues de là à Agen, et le pire chemin du monde en

hiver. Comme nous étions pour lors en peur, j'avais écrit à M. de

Montferrand, d'Agen en hâte, qu'il fallait qu'il s'efforçât de nous

amener quatre ou cinq cents arquebusiers : il me fit réponse qu'il m'en

amènerait mille dans huit jours devant Agen : et encore que je connusse

bien que M. le maréchal ne prenait plaisir à voir mes lettres, cependant

lui écrivis-je, car pour le général il faut oublier le particulier, et

lui envoyai la lettre du sieur de Montferrand, et que je lui assurais

sur mon honneur lui en amener mille autres pour épousseter Montgommery,

car je lui en voulais fort.

Pendant ces allées et venues, les princes séjournaient à Montauban et

aux environs de là, en ayant bon besoin, car ils n'avaient cheval qui

pût mettre un pied devant l'autre, comme beaucoup de gens qui étaient

avec eux m'ont confessé depuis, ayant été contraints d'en abandonner par

les chemins plus de quatre cents, n'ayant aucun moyen de les faire

ferrer. Et comme j'eus achevé de dîner, m'arriva encore un messager

d'Agen qui était parti à la minuit, venant m'avertir que les marchands

commençaient à vouloir tirer leurs marchandises dehors, mais que le

sieur de La Lande et les consuls les en gardaient jusqu'à ce qu'ils

auraient réponse de ce qu'ils m'avaient écrit. Et comme je montais à

cheval, quelqu'un que je ne saurais nommer me vint lire la lettre que la

noblesse écrivait à M. le maréchal, à laquelle je n'avais aucunement le

cœur, parce que ma fantaisie me portait à Agen ; je leur dis qu'il me

semblait qu'elle était bonne, toutefois qu'ils la montrassent à M. de

Valence, pour voir s'il y trouverait rien qui dût déplaire à M. le

maréchal. Je montai à cheval, m'en allant tant que je pus à Agen : et y

étant arrivé, je trouvai tout le monde en crainte, les gens d'Église,

tous les conseillers et toute la cour présidiale, et les marchands

empressés à empaqueter pour s'en aller. Je ne fis que descendre de

cheval, et tout incontinent arrivèrent les sieurs de La Lande, de Nort,

ses enfants et plusieurs autres, et me dirent que toute la ville était

en effroi. Je leur dis qu'incontinent ils s'en allassent à la maison de

la ville, et qu'ils y appelassent tous les principaux, et toute l'Église

et la justice, et incontinent qu'ils seraient assemblés, qu'ils m'en

avertissent, car je voulais aller parler à eux, ce qu'ils firent ; ils

ne se firent point prier d'y venir, car pauvres et riches, tout le monde

y courait pour me voir et pour entendre quel conseil je leur donnerais.

Et comme je fus en la salle, qui était si pleine qu'à peine y purent

entrer cinq ou six gentilshommes que j'avais amenés avec moi, je me mis

au milieu d'eux, afin que de tous côtés ils ouïssent ce que je leur

voulais dire, qui fut comme s'ensuit :

« Messieurs, vous m'avez averti par deux fois en même jour comme la

plupart des gens de cette ville sont sur le point de l'abandonner et de

se retirer vers Bordeaux, Toulouse et autres lieux de sûreté, et bref,

que toute votre ville était en peur. Je vois bien que cette crainte vous

est venue pour l'opinion que vous aviez conçue que je vous abandonnasse

en telle nécessité, et que je me fusse retiré à Lectoure, parce que

c'est une bonne place. J'ai grande occasion de me plaindre de vous,

parce que vous n'avez jamais ouï dire qu'en Italie ni autres lieux j'aie

fait acte par lequel on ait pu connaître que la peur m'ait fait jeter

dans les villes fortes, et avez toujours ouï dire que je me suis engagé

au plus faible pour faire tête à l'ennemi ; ma renommée n'est pas en si

petit lieu, et en la Guyenne seulement : je suis tenu pour tel par toute

l'Italie et par toute la France ; et à présent que je suis prêt d'entrer

en la fosse, penseriez-vous, mes bons amis, que je voulusse perdre en un

coup ce qui m'a coûté de gagner en cinquante-et-un ans que j'ai porté

les armes ? Il faut que vous vous résolviez à trois choses : la

première, d'ôter toute peur et crainte qui vous pourrait avoir pris, et

l'assoupir sous vos pieds, afin qu'il n'en soit jamais mémoire ; la

seconde, que vous vous accordiez tous à une même volonté, et que vous

n'épargniez vos biens à ce que je vous ordonnerai pour promptement et

diligemment recouvrer tout ce qui sera de besoin pour la défense de

votre ville ; et la troisième, que vous obéirez entièrement à six ou

huit de votre ville que je vous choisirai, ou bien vous-mêmes les

choisirez, tant pour remparer que aussi pour les fournitures qui seront

nécessaires. Et si vous m'accordez ces trois choses, je vous jure Dieu

tout-puissant, levant la main, que je vivrai et mourrai avec vous

autres ; et encore vous jure qu'avec la confiance et espérance que j'ai

en lui, je garantirai votre ville de tous les deux camps des ennemis ;

car en ma vie j'ai fait de plus grands miracles, avec l'aide de Dieu,

que celui-ci. Comme vous voyez mon visage rempli de bonne volonté de

vous défendre, je veux aussi que vous me montriez le vôtre, que je

puisse connaître que vous accomplirez ces trois choses que je vous

demande. Je sais qu'il y en a qui plaindront la dépense et les frais

qu'il conviendra faire, mais que ceux-là considèrent qu'est-ce qu'ils

deviendront si les ennemis se rendent maîtres de la ville, comme sans

doute ils feront si vous ne vous évertuez, et que deviendront vos biens,

vos états, vos maisons, vos femmes et enfants, tombant entre les mains

de ces gens qui gâtent tout ; tout sera renversé sens dessus dessous.

C'est pour cela que vous combattez, et aussi principalement pour

l'honneur de Dieu et conservation de vos églises, lesquelles ont été aux

premiers troubles égratignées par ces gens vos ennemis ; mais à présent,

s'ils y entrent, ils les raseront ras pied, ras terre, comme vous voyez

qu'ils ont fait à Condom. Puisque je suis avec vous, croyez, messieurs,

qu'ils songeront trois fois à nous venir attaquer, et qu'encore que

cette ville soit faible, bien leur montrerai-je que je sais défendre et

assaillir. Octroyez-moi donc ce que je vous demande, qui est en votre

puissance, et croyez que je dépenserai ma vie pour votre salut et

conservation. Que si vous n'avez délibéré d'y employer le vert et le

sec, c'est-à-dire de faire ce que bons citoyens doivent faire, ne vous

engagez pas et moi aussi, et que ceux qui auront peur se retirent de

bonne heure, et me laissent faire avec ceux qui auront bonne volonté de

mourir pour leur patrie. » Alors les sieurs de Blazimont et de La Lande,

parlant pour tout le clergé, en peu de paroles me dirent que tout le

clergé dépenserait leurs vies et biens pour se défendre et pour

accomplir ce que je demanderais, et que tous prendraient les armes et se

rendraient aussi sujets à la faction que les soldats ; de même les

messieurs de justice en dirent autant. Puis parla le vieux homme de Nort

avec un des consuls pour toute la ville, m'assurant qu'ils feraient le

semblable de ce que le clergé et la justice avaient dit, et davantage,

car ce n'était pas à l'Église ni à la justice de porter la peine

continuellement, mais que tous ceux de la ville, riches et pauvres,

femmes et enfants, sans rien épargner, y mettraient la main. Et devant

que laisser parler MM. de Blazimont et de La Lande, je priai que tous

ceux qui répondraient parlassent si haut que tout le monde l'entendit,

comme aussi ils firent. Et comme tous les trois ordres eurent achevé de

parler, je haussai la parole, et dis : « Avez-vous entendu tous vous

autres ce qu'ont proposé ces messieurs ici qui ont parlé pour toute la

ville ? crièrent tous que oui. Alors, comme j'avais levé la main, je

leur fis lever la leur, et faire le même serment que j'avais fait, et

leur dis que tout le monde se retirât pour préparer toutes sortes

d'outils, et que je me retirais à mon logis avec les grands de la ville

pour faire l'élection des huit. Et parce qu'il était déjà presque nuit,

ils me prièrent que, cependant qu'ils étaient assemblés, je leur

laissasse faire l'élection des huit, et que je me retirasse chauffer et

me débotter, et que le lendemain matin ils m'apporteraient un rôle de

leurs citadins, et que je choisirais les huit qu'il me plairait ; et

ainsi me retirai à mon logis. Et après mon souper, arrivèrent MM. de

Blazimont, de La Lande, le bonhomme de Nort et ses enfants, avec une

joie si grande qu'ils ne la pouvaient montrer davantage, et me dirent

que les marchands qui avaient emballé leurs marchandises, et une bonne

partie déjà chargée sur des charrettes, avaient tout déchargé, et qu'ils

ne pensaient point que jamais ville fût plus en joie qu'était la leur,

et jusqu'aux femmes et enfants, il ne se parlait que de combattre,

sachant la résolution que j'avais prise d'y demeurer.

Mes compagnons qui voudrez lire ma vie, vous pouvez prendre de beaux

exemples en moi. Ce peuple, qui était tout étonné et qui abandonnait la

ville, reprit incontinent à ma seule parole tel courage, que je veux

dire avec la vérité que jamais depuis homme n'a connu aucune peur dans

celle-ci, combien qu'il y eût apparence de n'y prendre point trop de

sûreté, pour être la ville d'une trop grande garde, commandée d'une

montagne, et voir descendre sur nos bras deux armées en même temps.

Croyez, mes compagnons, que de votre résolution dépend celle de tout le

peuple, lequel prend courage à même qu'il voit que vous en prenez ;

aussi, quel bien faites-vous, outre l'honneur que vous acquérez, de

sauver une pauvre ville du sac ! Tant de familles vous sont redevables,

et non-seulement la ville, mais tout un pays ; car la prise de la

capitale d'une province amène ordinairement après la perte de toute la

sénéchaussée. Oui ; mais, direz-vous, il se faut enfermer en lieu où on

peut acquérir de l'honneur. Et où le voulez-vous avoir ? dans un château

de Milan ? ce n'est pas là, ce sont les murailles qui vous sauvent ;

c'est en ce lieu que vous voyez importer au public, encore qu'il soit

faible ; c'est une belle forteresse qu'un bon cœur. Je pouvais demeurer

à Lectoure, et écouter d'où viendrait le vent : je n'avais rien à perdre

à Agen, et pouvais charger tout le faix sur M. le maréchal Damville qui

avait bonnes épaules ; mais, cette bonne ville perdue, je voyais tout le

pays perdu. Au besoin montrez donc que vous avez le cœur de chasser la

peur des autres ; en ce faisant, vous ferez toujours paraître celui qui

vous êtes, et tenez vous assuré que les ennemis, vous y voyant engagé,

songeront trois fois à vous venir attaquer, comme vous avez vu

ci-devant. J'ai toujours eu ce bonheur, qu'Espagnols, Italiens,

Allemands et huguenots français, ont toujours eu peur, ou de m'attendre

ou de m'attaquer. Gagnez ce privilège sur vos ennemis, comme vous ferez

en faisant bien et montrant un bon et ferme cœur.

Trois ou quatre jours après, j'écrivis à ces messieurs qui avaient

charge de Lectoure, et principalement au chevalier de Romegas et au

chevalier mon fils, les exhortant d'employer tout ce qu'ils avaient pu

apprendre au siége de Malte, et de ne faire moins qu'ils avaient fait

là, et que plus d'honneur auraient-ils sans comparaison de faire service

au roi et à leur patrie, que non au pays étranger. Je priai tout le

monde de leur obéir, attendu qu'il n'y avait homme là dedans qu'eux qui

se fût trouvé en siège. Et quant à moi, j'étais délibéré de ne bouger

d'Agen, et mourir là pour le défendre. Ils furent fort ébahis quand ils

virent ma lettre, et la communiquèrent tous ensemble, et m'en écrivirent

incontinent une signée des sieurs de Gondrin, de Panjas, de La

Mothe-Gondrin, de Romegas, de Maignas et du chevalier mon fils, par

laquelle ils me mandaient qu'ils trouvaient tous fort étrange que je me

voulusse tant oublier que de m'engager dans une ville si faible comme

Agen, et si dominée de montagnes ; que pour tout certain l'artillerie

était partie de Navarreins, et que les cinq pièces qui étaient à Nogarol

n'avaient bougé attendant l'arrivée des autres ; et qu'ils me priaient

de m'en aller à Lectoure, et que les chevaliers de Romegas et mon fils

s'en iraient jeter dans Agen, et qu'étant jeunes et délibérés, s'ils se

perdaient, la perte ne serait si grande ; d'ailleurs, que si

j'abandonnais la campagne, tout le demeurant du pays serait ruiné et

perdu. Je leur fis réponse, et les remerciai bien fort de la remontrance

qu'ils me faisaient, et qu'encore que je connusse bien qu'elle était

juste et véritable, néanmoins je connaissais bien que c'était aussi pour

le regret et la crainte que je me perdisse, et que je les assurais

qu'avant qu'ils entendissent dire que je m'étais perdu, la prise d'Agen

coûterait aux ennemis ; que si M. le maréchal les voulait venir

combattre, il en aurait bon marché, et que je n'étais aucunement

délibéré d'en bouger, mais qu'ils fissent seulement leur devoir si le

siège leur venait ; que, de mon côté, j'étais résolu de le faire, et de

ne laisser entrer les ennemis que par-dessus mon ventre.

Au même temps arriva M. de La Bruille, maître d'hôtel de M. le maréchal

Damville, lequel sieur maréchal envoyait devers moi pour savoir si M. de

Montferrand venait avec les mille arquebusiers, comme je lui avais

demandé, et aussi de combien de forces de mon côté je lui pouvais aider.

Je comptai, de Villeneuve ou de Lectoure, d'Agen et de Fleurance, que

j'aurais mille arquebusiers et les mille de M. de Montferrand. Je lui

montrai les lettres que ledit sieur de Montferrand m'avait écrites de

Saint-Macaire. Il ne trouva pas avoir assez de temps à faire repaître

ses chevaux, pour s'en retourner porter ces nouvelles à M. le maréchal.

Et comme il se voulut départir d'avec moi, arriva une lettre de

Montferrand, écrite à Marmande, qui disait ainsi : « Monsieur, je pars à

l'heure présente avec mes troupes, qui sont mille arquebusiers et

soixante salades, et passera aujourd'hui même une partie de nos gens la

rivière à Aiguillon, et l'autre partie faudra qu'elle demeure jusqu'à

demain matin, et toutes les troupes se rendront demain au soir au Port

Sainte-Marie. » Ledit de La Bruille prit un double de sa lettre, et me

dit ces mots : « Je m'en vais porter à M. le maréchal les meilleures

nouvelles qu'il saurait jamais ouïr, et assurez-vous, sur ma vie et sur

mon honneur, que dès que je serai là il marchera ; » et quant et quant

courut monter à cheval. Au bout de trois jours, étant les troupes au

Port Sainte-Marie et Aiguillon, on me manda de Lectoure que M. le

maréchal s'en était retourné de Grenade à Toulouse pour dépit de la

lettre que la noblesse d'Armagnac lui avait écrite, dont je vous ai fait

mention ci-dessus, pour un mot qu'il avait trouvé dedans, qui disait que

s'il ne lui plaisait de marcher pour les venir aider à remettre en leurs

maisons, ils seraient contraints de se retirer au roi, pour le supplier

de les secourir. Voilà de là où vint tout son mécontentement, et

déchargea sa colère sur moi, me chargeant que je lui avais fait écrire

ladite lettre. Je ne veux nier que le brouillard[4] ne me fut lu en

montant à cheval ; mais, comme je veux que Dieu m'aide, je n'eusse su

dire six mots de ce qui y était, car mon affection me portait à courir à

Agen, pour garder que la ville ne s'abandonnât, et je montais à cheval à

l'heure qu'on me lisait ledit brouillard, comme déjà j'ai écrit. Je

laisse à penser à tous ceux qui ont tant soit peu de jugement, si ces

mots étaient de telle importance que ledit sieur maréchal eût à se

piquer de telle façon ; c'était contre le roi, et non contre nous : il

est au roi et nous aussi, sa maison en est venue. Oh ! si j'eusse voulu

entrer ainsi en colère, combien de fois ai-je eu occasion de quitter

tout ! Je n'en ai peut-être que fait trop, non pas pour moi, mais pour

le pays et pour le peuple, qui m'a trouvé à dire depuis que j'ai quitté

mon gouvernement. Or quand M. de Montferrand, qui demeura trois jours à

Agen avec moi, et ses gens au Port Sainte-Marie, entendit que M. le

maréchal s'en était retourné à Toulouse mal content, et qu'à grand-peine

il viendrait, il me dit qu'il s'en voulait retourner à Bordeaux, et

qu'il ne savait si les princes s'achemineraient vers ledit Bordeaux,

entendant qu'il n'y avait personne dedans ; ce qu'il fit, comme la

raison le voulait aussi, et je demeurai en blanc, sans espérance d'être

secouru de personne du monde. Voilà comment pour un mot, pour un seul

dépit, le pays courut grande fortune.

Vous, messieurs les princes, maréchaux, lieutenants du roi, qui

commandez aux armées, pour une pique particulière n'abandonnez pas le

général. M. le maréchal devait considérer que c'étaient des Gascons

exilés de leurs maisons qui écrivaient en colère : il ne s'en devait

prendre à moi ni à eux, mais les excuser, et pour cela ne laisser le

pays à l'abandon. Notre proverbe dit : « Qui perd le sien, perd le

sens. » J'ai souvent recherché l'avis et secouru celui que je savais ne

m'aimer guère. Ne permettez que vos dépits et vos passions particulières

offensent le général. Bien souvent me suis-je trouvé voir des grands qui

se fussent voulu entre-manger, bien d'accord pour leur maître, et se

parler et entretenir comme frères, et après quelque chose de bon ou

quelque bon succès, s'ouvrir le cœur et se faire bons amis. J'ai depuis

ouï raconter à ceux qui ont eu ce bonheur d'y avoir été, que la plupart

des chefs qui se trouvèrent à cette grande bataille qu'on a gagnée

contre le Turc étaient ennemis mortels, mais que pour le combat ils

s'accordèrent, et après la victoire se firent bons amis. Plût à Dieu que

M. le maréchal eût voulu laisser le maltalent qu'il avait contre moi à

Toulouse, pour venir rompre la tête à Montgommery ! il y eut acquis de

l'honneur, et le pays du profit, au lieu que sa colère nous a ruinés. Je

pensais être le plus colère homme du monde ; mais il a montré qu'il

l'était plus que moi ; et s'il fût venu, je l'eusse assisté comme le

moindre gentilhomme de l'armée.

Ayant ouï sa résolution, je mandai deux fois à M. de Fontenilles qu'il

s'en vînt avec sa compagnie se jeter dans la ville avec moi :

difficilement pouvait-il avoir son congé pour venir ; néanmoins il se

rendit à moi. J'avais les quatre compagnies que mon neveu de Leberon

m'avait ramenées de Libourne, les trois au Port Sainte-Marie, et l'autre

à Aiguillon, qui arrivèrent incontinent que M. de Montferrand en fut

parti. Et avant que M. de Fontenilles arrivât à Agen, il y a un

gentilhomme, nommé M. de Montazet, qui me vint prier d'ôter la compagnie

qui était à Aiguillon, et qu'ils s'obligeaient de garder la ville avec

le peuple ; et encore bien que je connusse qu'il n'était en sa puissance

de faire ce qu'il promettait, et qu'il le faisait pour épargner les

vivres de la ville, je le lui accordai, me doutant bien qu'il écrirait à

M. le marquis de Villars que je lui avais fait manger ses terres ; et

envoyai ladite compagnie à Villeneuve, en quoi je fis une grande faute,

car cette place eût tenu les rivières de Lot et de Garonne. Mais quoi !

ces criards qui veulent épargner les maisons de leurs maîtres, pour

faire les bons valets et ménagers, perdent bien souvent les places.

Fermez les oreilles à ces plaintes en telles et si pressantes

nécessités, vous qui aurez cet honneur de commander : j'eusse mieux fait

si j'eusse bien retenu la leçon que je vous apprends à présent.

Or je faisais mener un trafic à M. de Leberon, pour donner une escalade

aux capitaines Manciet et Chassaudy, deux mauvais garçons qui étaient à

Monheurt. Ledit sieur de Leberon était avec huit ou dix arquebusiers

seulement à Aiguillon, afin de mener plus secrètement l'entreprise.

Viard, commissaire des guerres, arriva, qui s'en allait à la cour de la

part de M. le maréchal ; et encore que je susse bien que ledit sieur

maréchal était marri contre moi, cependant je favorisais tout ce qui

venait de lui, puisque c'était pour le service du roi ; et j'écrivis à

M. de Leberon qu'il lui fit faire compagnie jusqu'à ce qu'il aurait

passé Tonneins, lequel il trouva à Aiguillon sur l'entreprise qu'ils

devaient exécuter le lendemain à minuit, car je lui envoyais cinq ou six

batelées de soldats d'Agen, et y allaient les trois compagnies qui

étaient au Port. Mais comme la fortune de la guerre est bizarre, elle

s'en trouva bien ce jour-là que le commissaire Viard passa ; car, pour

lui faire escorte, le sieur de Leberon lui bailla un nombre

d'arquebusiers, faisant état que dans trois heures ils seraient de

retour. En attendant lesdits arquebusiers, voici arriver MM. de La Case,

de La Loue, de Guttinières, de Monneins, et autres capitaines, avec sept

ou huit cornettes de gens de cheval, qui étaient partis de Lauserte, là

où il y a neuf grandes lieues, et n'avaient repu qu'environ une heure à

Haute-Faye. Bref, ils firent une cavalcade de gens de guerre, et

environnèrent Aiguillon. M. de Leberon se trouvait seul avec quelques

soldats et les habitants : incontinent M. de Montazet lui vint dire

qu'il ne pouvait pas tenir la ville, et qu'il ne la voulait point mettre

au hasard d'être détruite et ruinée ; ils firent quelque capitulation,

laquelle fut bonne pour ledit de Leberon, car il tomba aux mains de ces

quatre qui étaient fort de mes amis, parce que, du temps passé, j'avais

fait quelque chose pour eux. J'étais le premier capitaine qui jamais

avait fait combattre le capitaine Monneins, et chacun voulut reconnaître

le plaisir qu'il avait autrefois reçu de moi, de sorte qu'ils le

laissèrent aller. Ce sont des honnêtes courtoisies entre gens de

guerre ; mais mon dit neveu fit là un pas de clerc, de n'avoir su garder

ses gens pour la nécessité : il pensait les ennemis trop éloignés pour

venir à lui. Capitaines mes compagnons, c'est un mauvais pansement ; car

il devait considérer l'importance de la place, qui était sur deux

rivières, et que les ennemis ne faudraient de souhaiter un si bon

morceau, vu même le bon voisinage de Clairac et Tonneins. Or j'eus part

à la folie d'avoir tiré la garnison, pour la crainte d'offenser M. le

marquis de Villars.

Incontinent que j'entendis sa prise, je retirai dans Agen les trois

compagnies qui étaient au Port. Deux jours après y arriva le camp de MM.

les princes. Ils se campèrent depuis Aiguillon jusqu'à demi-lieue de

Villeneuve, et jusqu'au grand chemin qui va audit Villeneuve, au long

des vallons qui sont en cet endroit-là, où il y a de fort bons villages.

Or, comme déjà j'ai dit, j'avais partagé la ville en huit, et avais mis

en chacune part deux bons chefs de la ville. C'était un plaisir de voir

les hommes et femmes au travail, lesquels y arrivaient à la pointe du

jour, et n'en sortaient que la nuit ne les en tirât. On ne demeurait

qu'une heure au manger sans plus. Tous les principaux de la ville

étaient toujours à la sollicitation du labeur. Il n'y avait rien qui fût

épargné, jusqu'aux religieuses mêmes. On me vint un soir dire qu'une

compagnie de reîtres s'était élargie jusqu'à un quart de lieue près de

nous, en un village tout auprès de Monbran, château de l'évêque d'Agen.

Le matin je montai à cheval avec ma compagnie, et allai jusqu'auprès du

village, et parce que deux paysans me dirent que trois autres cornettes

étaient logées tout joignant celui-là, je fis demeurer derrière les

argoulets qui étaient sortis avec moi, m'assurant bien que les reîtres

secourraient leurs compagnons puisqu'ils étaient si près, et qu'il nous

faudrait retirer en hâte, et craignant de perdre lesdits argoulets,

parce qu'ils n'étaient guère bien montés et il y avait boue jusqu'aux

genoux des chevaux ; quelques-uns des mieux montés allèrent avec M. de

Madaillan, auquel je fis charger, sans rien regarder, au travers du

bourg. Quelques-uns furent tués sur la rue en passant : les reîtres se

jetèrent dans deux ou trois logis, là où étaient leurs capitaines. Les

trois autres cornettes, qui étaient pied à terre, furent incontinent à

cheval, et tout ce que nous pûmes faire, ce fut de leur emmener trente

six chevaux ; et crois que si j'eusse laissé aller tous les argoulets,

ils ne leur en eussent pas laissé un. Et comme M. de Madaillan vit venir

au galop les trois cornettes, il se retira à moi ; mais elles ne le

suivirent pas beaucoup : et ainsi nous retirâmes dans la ville.

Or, Viard fut bientôt de retour de la cour, car il avait passe-port du

roi et de MM. les princes, et s'en alla trouver M. le maréchal. M. de

Fontenilles arriva le lendemain que nous eûmes pris ces chevaux, et par

ainsi j'eus deux compagnies de gens d'armes dans la ville, et trois de

gens de pied. J'avais mis, dès que j'arrivai là, M. de Loignac à

Puymirol avec deux compagnies de gens de pied, qui étaient celles de la

garde du Port Sainte-Marie et Malves, qui firent de belles escarmouches.

Et encore que M. de Loignac fût malade de la maladie qui l'a si

longtemps tenu, néanmoins tenait-il les soldats nuit et jour dehors, et

faisaient toujours quelque prise sur les ennemis. Nos gens de cheval

sortaient bien souvent, mais ils trouvaient toujours ces reîtres si

serrés dans les villages, et enfermés avec des barrières, qu'on ne

pouvait rien gagner sur eux que des coups, et tout incontinent étaient à

cheval. A la vérité ces gens-là campent en vrais gens de guerre, il est

malaisé de les surprendre ; ils en sont plus soigneux que nous, et

encore plus de leurs armes et chevaux. Davantage ils sont plus

épouvantables à la guerre, car on ne voit rien que feu et fer, et n'y a

valet d'étable en leurs troupes qui ne se dresse pour le combat, et

ainsi avec le temps se font gens de guerre. Je ne pouvais secourir notre

cavalerie de gens de pied, à cause des grandes boues, et aussi que je

craignais une perte, ayant si peu de gens comme j'avais dans la ville,

laquelle, peut-être, eût mis une telle épouvante dedans que la perte

s'en fût ensuivie. Je n'étais que sur la défensive, et toutefois je les

tenais en cervelle, leur montrant que je ne les craignais guère. MM. les

princes et l'amiral demeurèrent cinq semaines ou plus campés là où j'ai

dit, M. de Montgommery trois et plus à Condom, où il fit tous les

diables, ruinant et saccageant les églises, et pillant tout, et tenait

son camp jusqu'à la Plume-des-Bruilles. Ni de leur côté ni du mien nous

ne faisions rien, à cause que je n'avais point de gens. Ils mangeaient

leur saoul et faisaient grande chère, car ils avaient tant pâti depuis

la perte de Moncontour, qu'il n'était possible de plus. Je crois qu'ils

avaient plus d'envie de se reposer que de m'attaquer. Quant à moi, je

m'occupais nuit et jour à me fortifier.

Étant en ces termes, arriva une nuit M. de La Valette, qui venait du

camp de Monsieur, et par fortune se trouva à Villeneuve à l'heure que

MM. les princes envoyaient un trompette à M. de Cassaneuil, pour qu'il

leur rendît la ville. Ledit sieur de La Valette ordonna lui-même la

réponse, qui fut que la ville était au roi et non pas à eux, et que s'il

y avait trompette ni tambourin qui retournât plus, l'on les tuerait, et

qu'il y avait trop de gens de bien là dedans pour la rendre. La nuit,

ledit sieur de La Valette se hasarda de passer avec beaucoup de danger,

et me vint trouver environ les neuf heures. Il me trouva au lit, car

j'étais fort secouru de MM. de Fontenilles, de Madaillan, de Leberon et

des autres capitaines ; par ainsi je dormais à mon aise, allant tout

d'un grand ordre, aussi bien la nuit que le jour : il faut pardonner à

la vieillesse. Ledit sieur de La Valette me dit que j'envoyasse un chef

pour commander à tous ceux qui étaient dans Villeneuve, car autrement la

ville s'en allait perdue ; et jamais il ne me voulut dire la raison,

mais seulement me hâtait d'y envoyer promptement un chef, et me disait

toujours que si je ne me hâtais, j'en serais le premier marri, car c'est

une ville d'importance et belle ville de guerre : ce qui fut cause que

je me levai du lit, ne voulant mépriser l'avis d'une si bonne tête que

la sienne, et dépêchai promptement deux hommes au chevalier mon fils à

Lectoure, que tout incontinent ma lettre vue il montât à cheval, et

qu'il me vînt trouver pour s'aller jeter dans Villeneuve, et qu'à la

diligence qu'il ferait je connaîtrais s'il était mon fils. Je mandai au

chevalier de Romegas que je le priais qu'il fît tout seul ce qu'ils

faisaient eux deux ensemble. Il fut jour avant que les deux messagers

fussent à Lectoure. Le chevalier mon fils prit promptement congé de tous

ces seigneurs qui étaient là, et arriva à Agen sur les trois heures

après midi. Quatre ou cinq jours devant, M. de Montgommery, avec tout

son camp à pied et à cheval, vint donner une camisade au capitaine

Cadreil, lieutenant de la compagnie de chevaux-légers du capitaine

Fabien, mon fils, que j'avais mis dans Moirax avec vingt-cinq salades et

vingt-cinq arquebusiers. Or Moirax est un petit village fermé de

murailles : à la plus haute on y monterait avec une échelle de douze

degrés, sans aucun flanc. Il y arriva demi-heure avant jour ; on m'en

vint avertir à Agen, ayant pris un clystère, lequel j'avais encore dans

le corps. Sans autre attente, je m'armai et montai à cheval, et allai

passer la rivière. Les gentilshommes de ma compagnie passaient les uns

après les autres tant qu'ils pouvaient après moi. M. de Fontenilles

n'arriva que le lendemain. Je me trouvai seul avec quatre chevaux deçà

la rivière devers Gascogne, là où Moirax est assis, et près d'Estillac,

qui est à moi ; et avec ces quatre chevaux je donnai à toute bride droit

à Moirax, là où il y a une lieue. Et à la vérité si M. de Montgommery

eût envoyé seulement dix ou douze chevaux sur le chemin d'Agen à Moirax,

j'étais pris ou mort ; mais il faut parfois tenter la fortune et faire

le soldat : l'ennemi ne sait pas ce que vous faites. Et ainsi j'arrivai

à Moirax, et trouvai que ledit Montgommery s'en était parti il y avait

environ demi-heure, et laissa les échelles au pied de la muraille :

ayant demeuré deux heures là, ils n'eurent jamais la hardiesse d'en

dresser une. Et encore qu'auparavant je n'estimasse guère leurs gens de

pied, cela confirma encore mon opinion de les estimer moins : et ainsi

m'en retournai à Agen. Les médecins furent contraints me donner un autre

clystère pour me jeter celui-là du corps, parce que le travail avait

arrêté son opération. Je demeurai deux jours sans bouger du lit ; et

comme mon fils le chevalier fut arrivé, je mandai soudain quérir le

capitaine Cadreil, et envoyai vingt-cinq arquebusiers en sa place, afin

qu'il allât avec mon dit fils à Villeneuve. M. de Saint-Girons, frère de

M. de La Guiche, colonel des vingt-deux enseignes de M. le maréchal,

s'était fait apporter à Agen, malade, parce qu'il avait été blessé à

l'assaut de Mazères en une jambe, ou en une cuisse que je ne mente,

lequel se voulait retirer à sa maison pour se faire guérir. Et à une

heure de nuit je les tirai dehors, et leur baillai deux bons guides, qui

les rendirent le lendemain au point du jour à Villeneuve. Tout le monde

fut fort joyeux de la venue de mon fils le chevalier, et crois que leur

dispute était qu'ils ne se voulaient pas obéir les uns aux autres. J'y

eusse envoyé le capitaine Fabien, mon jeune fils, mais nous le tenions à

la mort depuis son retour du camp, et pour lors n'avions autre espérance

de lui que la mort.

Or d'heure en heure j'étais averti comment M. l'amiral dressait un pont

de bateaux au Port Sainte-Marie, et avait recueilli tous les bateaux de

Lot et de Garonne jusqu'à Marmande ; j'étais aussi averti d'heure en

heure comment les ennemis avaient envoyé quérir de la grosse artillerie

en Béarn : toutes ces nouvelles me faisaient hâter les tranchées et

fortifications que je faisais à Agen, pensant, comme il y avait de la

raison, qu'ils me voulussent attaquer, car ce n'était pas petite prise,

tant pour les richesses que pour défaire la noblesse qui s'était

enfermée là dedans pour l'amour de moi. Je tins un conseil dans mon

logis, et dans un petit cabinet, où nous n'étions que huit ou neuf, et

disputâmes quel moyen il y avait de rompre ce pont. Un maître maçon qui

est de Toulouse, qui faisait les moulins de M. le marquis de Villars à

Aiguillon, parlant à quelqu'un, mit en avant que si nous détachions un

moulin d'eau, de ceux qui étaient attachés devant la ville, il romprait

le pont, car la rivière de Garonne était grande et débordée, et toujours

croissait à cause qu'il pleuvait presque toujours. Il ne se trouva

personne de son opinion qu'il fût possible qu'un moulin rompît le pont,

car l'on nous assurait que M. l'amiral avait fait faire à Tonneins de

grands câbles comme la jambe d'un homme, et en avait fait apporter de

Montauban pareillement, et de grosses chaînes, comme il était vrai ;

car, outre les grands câbles, le pont était enchaîné d'autre part. En

fin de compte, il n'y eut nul de nous qui fût de l'opinion du maçon,

sauf le capitaine Thodias notre ingénieur, qui disait que si l'on le

pouvait charger de grosses pierres, qu'il pensait que l'entreprise

réussirait, mais non sans être chargé ; et par ainsi ne prîmes aucune

résolution. Et deux jours après, l'on me manda de Toulouse que M. le

maréchal Damville faisait armer trois bateaux, et que le capitaine

Saint-Projet les devait conduire avec soixante soldats dedans, et que

dedans huit jours ils devaient être prêts, et que ledit Saint-Projet

passerait de nuit dans ce terme. Nous avions discouru que nous ne

pouvions charger le moulin que M. l'amiral n'en fût averti par ceux de

leur religion qui étaient dedans Agen sous la protection du malheureux

édit (ainsi nous le pouvons appeler, et l'appellerai toujours) ; et en

une sorte ou autre, nous demeurâmes confus, sans espérance d'autre

remède que de nous bien défendre.

Pendant ce, le commissaire Viard était revenu, et incontinent une

autrefois dépêché par M. le maréchal devers le roi, et arriva avec un

trompette dudit sieur maréchal, un mercredi, entre neuf ou dix heures,

et me dit en secret l'entreprise de M. le maréchal pour rompre le pont,

mais qu'il se doutait que M. l'amiral en fût averti, et que pour cette

occasion il amenait l'un des trompettes de M. le maréchal avec lui

jusqu'au Port Sainte-Marie, et que, s'il entendait, quand il serait

audit Port, que les ennemis en fussent avertis, il me renverrait le

trompette pour m'en avertir, afin que je gardasse que ledit capitaine

Saint-Projet ne passât outre, et qu'il fallait que je tinsse garde sur

la rivière jour et nuit ; et ainsi se départit de moi, et fut sur les

deux heures après midi au Port Sainte-Marie, et vit passer trois

cornettes de reîtres pardessus le pont, venant loger vers la Gascogne.

Le trompette eut fort bon moyen de voir tout le pont comme il était bien

attaché, et se peut-on assurer que ceux de Clairac et de Tonneins n'y

avaient rien épargné, car ces bonnes gens n'ont rien eu de cher pour

faire mal à leurs voisins et contre le service du roi. Le trompette

arriva, étant neuf heures du soir, par lequel Viard me mandait que je

gardasse que le capitaine Saint-Projet ne passât outre pour aller

exécuter son entreprise, car les ennemis en étaient avertis, et qu'ils

avaient mis sept ou huit petites pièces d'artillerie au bout du pont

vers la Gascogne, et que 1000 ou 1200 arquebusiers gardaient le bout du

pont ; bref, qu'il n'y fallait point aller, car il n'en échapperait pas

un de ceux qui iraient. Et comme le trompette eut parlé à moi, il se

retira à son logis ; et sans faire autre bruit, j'envoyai secrètement

quérir trois personnages de la ville à qui j'avais déjà découvert mon

intention, qui était d'envoyer à bas la rivière le moulin du président

Sevin, parce qu'icelui président avait abandonné la ville. Je ne veux

point ici nommer les trois, car il les mettrait en procès, et les

commissaires qui sont à présent par deçà facilement lui feraient raison

à sa volonté, comme ils font bien à d'autres contre les catholiques. Et

comme nous eûmes parlé ensemble, nous arrêtâmes qu'ils iraient faire

sortir six soldats mariniers, et qu'ils iraient détacher le moulin,

feignant d'aller faire la garde sur le bord de la rivière pour garder

que le capitaine Saint-Projet ne passât outre. Et ainsi tous trois se

départirent de moi, et ne furent pas paresseux à mettre les soldats

dehors, ni lesdits soldats à détacher le moulin, desquels s'en noya un

en détachant la chaîne, qui tomba du petit bateau parce que le pal où

était attachée la chaîne se défit. Il pouvait être onze heures de nuit,

et, ainsi que j'ai entendu depuis par les ennemis, le moulin arriva au

pont vers une heure ; lesquels avaient mis des sentinelles une grande

demi lieue contre-mont la rivière, afin de donner l'alarme quand le

capitaine Saint-Projet passerait. Et comme ils commencèrent à ouïr le

bruit du moulin, donnèrent l'alarme, laquelle incontinent fut au Port,

et tout le monde se jeta aux deux bouts du pont, et commencèrent à tirer

force arquebusades au pauvre moulin, lequel ne disait mot ; mais il

donna un tel choc, qu'il emporta tout le pont, câbles, chaînes et

bateaux, de sorte qu'il n'en demeura qu'un qui était attaché à la

muraille du logis de M. le prince de Navarre. Il alla des bateaux

jusqu'à Saint-Macaire, et il y en a qui m'ont dit qu'il en était allé

jusques auprès de Bordeaux. Ce brave moulin du président alla encore

rompre un autre moulin huguenot au-dessous de Tonneins, et enfin

s'arrêta aux îles vers Marmande. Les premiers par qui nous sûmes la

rupture du pont, ce fut par des pauvres gens qui allaient acheter du sel

au bout dudit pont, des soldats huguenots qui en avaient pris sept ou

huit batelées chargées. Les ennemis avaient tué plusieurs de ces pauvres

gens, leur chargeant qu'ils étaient cause de la rupture du pont.

Quelques-uns de leurs soldats, qui s'étaient jetés sur le pont, s'en

allèrent à vau-l'eau. Mais il n'était qu'entre l'aube du jour et le

soleil levant, que les gardes me mandèrent qu'il était arrivé sept ou

huit de ces pauvres gens qui portaient le sel, lesquels disaient le pont

être rompu.

Je m'en allai tout incontinent sur le gravier, et du côté de deçà la

rivière devers Gascogne ; et du passage en dehors l'on me fit passer

deux ou trois de ces pauvres gens qui étaient arrivés audit passage, et

qui étaient au bout du pont avec ceux que les ennemis avaient tués, et

s'étaient sauvés par la campagne la nuit, qui me contèrent le tout, de

même que les autres qui étaient venus par le côté du Port, et toujours

quelqu'un en venait qui nous confirmait mêmes nouvelles. Je fis passer

dix ou douze salades du côté de Gascogne, qui allèrent jusqu'au-dessous

de Sérignac, et prirent des prisonniers qui me le contèrent encore mieux

que ces bonnes gens. Cependant secrètement je fis accoutrer un petit

bateau avec sept ou huit rames, et donnai au marinier vingt-cinq écus

pour aller porter les nouvelles à Bordeaux, et écrivis une lettre à M.

de Lansac, au baron de La Garde, et à l'évêque de Valence mon frère, où

je leur discourais comme tout s'était passé, les priant en donner avis à

la cour du parlement et aux jurats, afin que tous eussent part de cette

bonne nouvelle ; car cela rompit fort le dessein des ennemis, lesquels

nous eussions fort incommodés, si M. le maréchal eût voulu oublier sa

colère, les prenant ainsi séparés.

Le trompette dudit sieur, avant qu'il partît, entendit la joie que toute

la ville avait de la rupture du pont, et s'en alla en diligence porter

les nouvelles à son maître. Cette exécution fut faite le mercredi vers

la minuit, et le jeudi, à l'entrée de la nuit, les mariniers partirent ;

et comme ils furent au Port Sainte-Marie, et près de là où était le

pont, ils laissèrent couler le bateau à la discrétion de la rivière,

étant eux tous couchés dans le bateau. Les ennemis commencèrent à crier,

mais personne ne répondait, et ils eurent opinion que ce fût un bateau

qui se fût détaché de lui-même. Et comme ils furent un jet d'arbalète

au-dessous, tous se levèrent, et chacun prit sa rame, et leur

commencèrent à dire des injures ; et firent si grande diligence qu'ils

furent le lendemain matin, qui était le vendredi, au soleil levant, à

Bordeaux, et en fut la joie fort grande. Je crois que jamais marinier

venant des Terres Neuves n'apporta telles nouvelles où il y eût si

grande presse. Presque tous ces seigneurs en faisaient doute ; tout le

monde allait au logis de MM. de Lansac, baron de La Garde et de Valence,

pour entendre la vérité. M. de Valence dépêcha incontinent son

secrétaire, nommé Chauny, vers Leurs Majestés, pour leur rapporter les

nouvelles au contraire de ce que le commissaire Viard leur apportait.

Ledit Viard, à ce qu'on m'a dit, arriva le matin, qui donna de la

fâcherie grande à Leurs Majestés et à Monsieur, du parachèvement du

pont, de sa structure et force, y pouvant passer grosse artillerie

par-dessus à plaisir, et que les gens de cheval y passaient trois à

trois de rang, comme il était bien vrai, et ne mentait de rien. Il y

avait raison de s'en fâcher, car la commodité de ce pont leur eût donné

le loisir de prendre tout, et de faire passer tout leur canon à l'aise.

Chauny arriva le soir, qui apporta la rupture, et que si l'un avait

porté la fâcherie, l'autre apporta la joie. Et pour quelques jours je

fus le meilleur homme du monde et grand guerrier mais cette opinion ne

dura guère, car mes ennemis que j'avais à la cour déguisaient au roi,

qui était lors à Saint-Jean d'Angely, toutes choses ; et enfin, quelque

chose qu'il y eût, je ne faisais ni avais jamais rien fait qui vaille ;

et le roi le croyait, ou à tout le moins je crois qu'il faisait semblant

de le croire pour les contenter. Et voilà l'histoire de la rupture du

pont, et à la vérité.

Maintenant il faut dire quel profit a porté la rupture de ce pont, et la

délibération qu'avait faite M. l'amiral, si ledit pont fût demeuré en

pied. Il fut arrêté et conclu en leur conseil que l'on passerait l'hiver

et jusqu'à la récolte en ces lieux, où était leur camp, et qu'ils se

feraient venir de la grosse artillerie de Navarreins, pour prendre

toutes les villes qui étaient au long de la rivière de Garonne jusqu'aux

portes de Bordeaux, et qu'ils attaqueraient Agen, mais que ce serait la

dernière, parce qu'ils voulaient prendre Casteljaloux, Bazas, et tout ce

qui était deçà et delà la Garonne, jusqu'aux portes de Bordeaux ; et que

par le moyen de ce pont, l'un et l'autre pays qui sont des plus riches

de France, leur serait à commodité. Ils faisaient état d'avoir pris tout

cela en moins de quinze jours, comme il eût été vrai, car ils étaient

lors maîtres de la campagne. Ils espéraient attaquer Libourne,

s'assurant qu'en toutes ces villes ils trouveraient grande quantité de

vivres, et que par ce moyen rien ne descendrait dans Bordeaux ni au long

de la Garonne, ni moins du côté des landes, faisant leur compte que dans

trois mois la ville de Bordeaux serait réduite à toute extrémité ; je

crois qu'il n'eût pas tant duré, car déjà le blé y était à dix livres le

sac, et par mer, à cause de Blaye, il n'y eût pu rien entrer. Cette

ville est bonne et riche, et une bonne ville de guerre, mais elle est en

un pays stérile, de sorte que qui lui ôterait la Garonne et la Dordogne,

elle serait bientôt réduite à la faim : elle ne vit que du jour à la

journée.

Ils avaient projeté de faire venir leurs navires en rivière et à Blaye,

laquelle ils tenaient pour garder que les galères ne pussent sortir ni

rentrer. Les vicomtes avaient promis à M. l'amiral de lui faire venir

60,000 sacs de blé au long de la rivière de Garonne, prenant lesdits

blés en Comminge et en Lomagne, qui est le pays de la Guyenne où il y en

a le plus ; car pour le moins il y a cinq cents marchands et autant de

gentilshommes qui font état de les garder trois ou quatre ans, attendant

que la vente des blés soit grande : par ainsi, facilement et aisément

ils eussent tenu promesse à M. l'amiral ; et par là ils se tenaient

certains de faire venir le roi à telle composition qu'il leur eût plu.

Je ne sais, s'ils eussent eu Bordeaux, s'ils l'eussent rendu aussi peu

que La Rochelle ; pour le moins ils se pouvaient bien vanter, ayant eu

Bordeaux et tenant La Rochelle, qu'ils avaient le meilleur coin et le

plus fort du royaume de France, tant par mer que par terre, dominant

cinq rivières navigables, y comprenant la Charente. Après qu'ils eussent

été entre les rivières de l'Isle, Dordogne, Lot et Garonne, il fallait

au roi pour le moins quatre camps pour les contraindre à combattre. Je

veux dire qu'ils tenaient le meilleur pays et les deux meilleurs et plus

grands havres du royaume de France, qui est celui de Brouage et celui de

Bordeaux.

Je m'étonne comme il y a des gens assez malhabiles qui donnent à

entendre au roi qu'il faut encogner les huguenots dans la Guyenne :

c'est une mauvaise pièce ; si le roi l'avait perdue, il la recouvrerait

bien tard ; mais ces bons conseillers le font pour leur commodité et

pour jeter la guerre loin d'eux : mais la leur vendrons-nous bien cher

avant qu'ils l'aient. Certes le roi en devrait faire plus d'état et

empêcher ses ennemis d'y prendre pied, et ne laisser ce pays à

l'abandon, permettant qu'on se rie de nos misères jusqu'à nous demander

si nous couchons encore dans notre lit. Je ne puis croire que cette

parole soit sortie de la bouche de la reine, car elle y a toujours

trouvé et y a encore de bons serviteurs. Ces messieurs de France, qui se

moquent de nous, en pourront avoir à leur tour : toujours le mat n'est

pas à une porte. Or voilà la conclusion de leur conseil, qui était

très-bon. M. de Valence, mon frère, témoignera qu'un qui assistait au

conseil, quand bon lui semblait, nous a dit ladite délibération, qui

était grande. Je crois que, quand ils eussent voulu chasser tousses

catholiques et retirer tous les huguenots du royaume de France dans ce

pays qu'ils eussent tenu, ils possédaient assez pour les faire tous

riches, ou bien tous ceux de la noblesse du pays de deçà eussent été

contraints de se faire huguenots et de prendre les armes pour eux.

Ainsi, malaisément après, le roi en eût été maître ; car de les faire

retourner derechef à notre religion, il y eût eu bien affaire ; car

depuis qu'on est accoutumé à quelque chose, soit bonne ou mauvaise, il

est fort fâcheux de la quitter. Mais Dieu n'a point voulu un si grand

mal pour le roi ni pour nous qui sommes catholiques.

Voilà de quoi a servi la rupture du pont, au jugement des amis et

ennemis. Je veux dire que de tous les services que j'ai jamais faits à

la Guyenne, celui-ci est des plus remarquables, qui n'est procédé

d'autre chose, sinon de la délibération que je pris de m'aller jeter

dans Agen, car autrement la ville était abandonnée, et M. l'amiral s'en

venait droit là, et non au Port Sainte-Marie, ni à Aiguillon, comme il

fut contraint de faire ; car à Lauserte le conseil fut tenu qu'au partir

de là on s'en venait loger à Castel-Segrat, Montjoye, Saint-Maurin et

Ferussac, et le lendemain à Agen, tenant pour certain qu'ils n'y

trouveraient aucune résistance. Si cela fût advenu, il eût bien eu les

coudées franches, et dans deux grosses rivières eût non seulement

rafraîchi son armée, mais aussi assuré le pays pour lui. Je sais bien

qu'il fut répondu à M. l'amiral par deux ou trois, que s'il était vrai

que je fusse dedans, ils ne m'en tireraient qu'en pièces, et que j'avais

bien fait en ma vie de plus grandes folies que celle-là : il en y eut

qui dirent qu'ils m'avaient vu engager en trois ou quatre places, la

plus forte desquelles ne valait pas la moitié d'Agen, et que j'en étais

sorti à mon honneur. Ceux-là qui répondaient cela le pouvaient bien

témoigner à la vérité, car ils s'étaient trouvés avec moi en ces lieux

au besoin. M. l'amiral soutenait toujours qu'il était bien assuré que je

n'étais pas à Agen pour y demeurer, et que dès que j'entendrais qu'il y

viendrait, que ma délibération était de passer la Garonne et me jeter

dans Lectoure, disant : « il est trop vieux routier pour s'engager en

une si mauvaise place. » Les autres assuraient toujours que je n'en

bougerais point, à peine de leur vie : ce qui fut cause que M. l'amiral

adhéra à leur opinion, et changea le chemin droit à Aiguillon,

s'étendant jusqu'au Port Sainte-Marie, et s'ils voyaient que

j'abandonnasse la ville et que je me retirasse vers Lectoure, comme il

pensait que je fisse, ils s'en viendraient à Agen. Il a trouvé à la fin

que ceux qui soutenaient que je n'en bougerais point, me connaissaient

mieux que lui, et que ceux qui l'avaient averti que je me voulais

retirer à Lectoure étaient fort mal informés. Et parce que l'on m'a

reproché qu'il y avait trois ans que je n'avais rien fait qui vaille,

l'on connaîtra aux œuvres que j'ai faites pendant les trois ans, sans

argent ni gens à pied ni à cheval, que si j'eusse été secouru d'argent

seulement pour soudoyer des hommes, et que le roi m'eût donné les

compagnies et gens d'armes que je demandais, j'eusse bien empêché M.

l'amiral de faire boire ses chevaux en la Garonne, et les reîtres de

venir boire notre vin, car le comte de Montgommery n'eût jamais eu le

loisir de les appeler, et j'en eusse eu bon marché.

[3] Rampeau, terme du jeu de quilles. Faire un coup pareil à celui du

capitaine Arne.

[4] Le brouillard pour le brouillon, la minute.

Commentaires de Montluc, tome 4/4 · 第 7 / 15 题