Dissentiments entre le maréchal de Damville et Montluc. —
Prise de Mont-de-Marsan. — Le maréchal de Damville se sépare
de Montluc et retourne en Languedoc.
Les allées et venues de M. de Terride vers moi durèrent trois jours
entiers, et après Montgommery le vint attaquer. Depuis sa défaite je
demeurai à Saint-Sever, et jusques à ce qu'il fût pris dans le château
d'Orthez je n'en partis, et après me retirai derechef à Aire, où je
demeurai neuf jours après la prise dudit sieur de Terride : et du tout
donnai avis à M. le maréchal, le priant encore de vouloir venir où nous
étions. Il me fit réponse de quoi il lui servirait d'y venir, puis que
M. de Terride était défait et pris. J'y renvoyai M. de Leberon pour lui
remontrer que s'il passait la rivière vers le Languedoc, pour tout
certain Montgommery se jetterait dans le pays du roi, ne trouvant
personne qui lui fît tête, et que s'il lui plaisait de faire halte
encore pour quelques jours, l'on pourrait connaître bientôt ce que le
comte de Montgommery voudrait faire, car, enflé d'une si belle victoire,
il ne se voudrait arrêter là ; ce qu'il accorda, mais non pas pour plus
longtemps que la paye d'un mois que la ville de Toulouse avait donnée à
ses gens, et que le demeurant il le voulait employer à recouvrer les
places de son gouvernement. Or, à la vérité dire, depuis que M. de
Terride fut défait, les affaires demeurèrent si confuses que l'on eût
bien eu affaire de deviner le parti que l'on devait prendre, à moins que
le pays de Languedoc eût voulu payer l'armée de M. le maréchal pour
défendre la Guyenne, ce que peut-être il n'eût pas fait ; aussi il n'y
avait point de raison. Durant les neuf jours que je demeurai à Aire,
nous nous assignâmes de nouveau en un village, il ne me souvient du nom.
Tous ceux qui s'étaient trouvés à Projan s'y trouvèrent, et là
discourûmes des remèdes que nous pourrions trouver, ce qui était bien
difficile, pour les raisons susdites : et furent tous d'opinion que
j'écrivisse à M. le maréchal s'il lui plairait de s'approcher jusqu'à
Vic, que je m'en irais le trouver, afin de résoudre ce qu'il lui
semblait que nous devions faire pour la défense de la Guyenne ; lequel
me manda qu'il s'y trouverait un jour qu'il me nomma, qui était deux ou
trois jours après. Je veux mettre par écrit ici qu'est-ce que je faisais
à Aire, à cinq lieues des ennemis, et en une ville qui n'est pas fermée,
n'ayant que cinq compagnies que le capitaine Castella commandait, et une
du vicomte Labatut, qui était venue à Aire ; et par ce que ceci servira
par aventure à quelqu'un à l'avenir, je le veux écrire : quelques
apprentis en notre métier y apprendront quelque chose.
Les trois compagnies de gendarmes étaient en un village deçà l'Adour,
vers la Gascogne. Je découvris mon intention à MM. les barons de
Gondrin, de Fontenilles et de Madaillan, et leur dis que je voulais
tenter la fortune, voir si je pourrais combattre Montgommery à mon
avantage, avec si peu de gens que nous étions, et que je voulais faire
retirer tout le bagage de toute la noblesse qui était avec nous, à
Nogarol, et qu'il ne nous demeurerait rien que nos armes et chevaux, et
que je voulais que toutes les nuits ils se rendissent avec toutes les
trois compagnies, une heure après minuit, devant Aire, deçà la rivière,
vers la Gascogne. J'avais, outre cela, quatre compagnies d'argoulets ;
en tout ils pouvaient être trois cents arquebusiers, lesquels
pareillement se rendraient à Millas, sur le bord de la rivière. Nos six
enseignes de gens de pied étaient logées au Mas d'Aire, au-dessus
d'Aire, du côté des ennemis ; toutes les nuits, à la même heure, tous
s'y rendraient en bataille au long de la rive et hors du village ; et
que quand l'alarme viendrait, sans sonner tambour ni trompette, ils se
retireraient par Aire, et passeraient le pont ; et nous qui étions logés
audit Aire, passerions à gué, car la rivière était guéable ; et que
cependant, toutes les nuits, vingt chevaux iraient sur trois chemins que
les ennemis pouvaient prendre pour venir à nous, et qu'ils auraient
intelligence les uns avec les autres pour se tenir avertis ; et que tous
ensemble se retireraient vers Aire sans donner l'alarme, et qu'ils
avertiraient les gens de pied, et nous par conséquent ; et que les vingt
chevaux iraient à une grande lieue ou à une lieue et demie en avant,
afin que nous ne fussions contraints de retirer nos gens en désordre, et
que nous eussions du temps pour faire une demi-lieue sur notre retraite,
qui était vers Nogarol, avant que les ennemis n'arrivassent à Aire. Je
mesurais la longueur de la nuit, car je ne craignais pas qu'ils vinssent
le jour, à cause que je tenais un gentilhomme, nommé le capitaine Bahus,
en un village fermé qui est à une lieue et demie d'Aire, tirant à
Morlas, lequel tenait des gens, tout le long du jour, sur tous les
chemins que les ennemis pourraient venir à nous, et avait soixante ou
quatre vingt soldats avec lui, et vingt ou vingt-cinq argoulets. Je leur
mettais en avant que quand les ennemis auraient fait cinq grandes lieues
de ce pays-là, surtout les gens de pied, et singulièrement la nuit, qu'à
l'arrivée à Aire il faudrait que les gens de pied mangeassent et
bussent, et qu'ils n'y pouvaient arriver qu'il ne fût près du jour, à
l'heure du grand sommeil, et surtout gens de pied qui ont cheminé toute
la nuit ; qu'ils ne tireraient jamais un homme de pied de là dedans, et
que la plupart de leur arquebuserie à cheval demeurerait avec les gens
de pied, et que, par l'art de la guerre, les gens de cheval devaient
passer outre et venir après nous, ayant opinion que nous nous
retirerions de peur ; et que je voulais que notre rencontre fût à
demi-lieue d'Aire, qui serait proprement entre la pointe du jour et le
soleil levant ; et comme nous les verrions approcher de nous, nous
tiendrions toute notre arquebuserie couverte de nos gens de cheval, et
baisserions la tête les chargeant. Je ne faisais pas doute que nous ne
les défissions : ce qu'ils trouvèrent bon, et furent de même opinion que
moi, que nous les déferions et romprions, car nos chevaux se
trouveraient frais, et les leurs las : et nos gens de pied qui
viendraient demi-lieue au trot après nous, voyant la victoire, et que
les leurs se trouveraient encore dans Aire dormant ou mangeant, et
voyant leur cavalerie défaite et en déroute, il ne fallait faire doute
que chacun ne se fût essayé de se sauver par où il eût pu, et non de
combattre. Il faut ainsi se représenter les choses quand on les
entreprend, et ouïr les raisons des uns et des autres là-dessus.
Sur cette entreprise, nous demeurâmes neuf jours : toutes les nuits nous
étions en bataille de cette sorte, attendant que les ennemis nous
vinssent combattre, nous pensant surprendre ; mais je crois que nous y
eussions demeuré, si nous les eussions voulu attendre, jusqu'à cette
heure. Et le dixième jour, ayant eu la réponse de M. le maréchal, que
dans trois jours il se rendrait à Auch, nous nous retirâmes vers Marciac
pour nous rallier avec M. de Bellegarde, auquel je laissai tous les gens
que j'avais, et seulement m'en allai avec vingt chevaux à Auch. Je fis
neuf grandes lieues ce jour-là, qui en valent vingt de France, parce que
le lendemain matin était le jour que M. le maréchal m'avait mandé qu'il
s'y trouverait, et ne fus en ma vie si las, car il faisait une chaleur
extrême ; j'y trouvai M. de Negrepelisse, qui était arrivé le jour de
devant, ayant entendu que M. le maréchal s'y devait trouver, et pour
rallier ce qui était demeuré de sa compagnie, laquelle était avec M. de
Terride. Le lendemain matin M. le maréchal ne se trouva pas à Auch, mais
y envoya M. de Joyeuse, et tînmes le conseil au logis de M. de
Negrepelisse, qui avait la goutte ; et là M. de Joyeuse nous exposa
l'intention de M. le maréchal, qui était qu'il s'en allait repasser la
rivière de Garonne, et allait employer son temps en son gouvernement, vu
la dépense que le pays faisait pour subvenir aux frais de la guerre.
Nous débattions tous le contraire, et puisque les ennemis étaient en la
Guyenne, que lui, ayant la charge du Dauphiné, Provence, Languedoc et
Guyenne, qu'il devait aussitôt penser à conserver l'un que l'autre ; que
tous étaient serviteurs du roi, tous sujets du roi, et le pays au roi,
et qu'il fallait aller là où étaient les ennemis et réparer la grande
faute que nous avions faite. M. de Joyeuse mettait en avant que le pays
de Languedoc ne payerait pas l'armée de M. le maréchal, s'ils ne
voyaient qu'il employât leur argent à recouvrer les places de
Languedoc ; et, comme j'ai déjà dit, il y avait de la raison. Néanmoins,
nous autres qui étions de la Guyenne, n'attendions autre chose que la
ruine d'icelle, et par conséquent de nos maisons ; et pour toutes ces
considérations, nous eussions bien voulu que M. le maréchal eût pris
opinion de défendre la Guyenne et non de retourner en Languedoc. En
somme, il nous dit qu'il se rendrait le soir à M. le maréchal, à L'Isle,
et que le lendemain matin ledit sieur passerait la Garonne vers le
Languedoc, et nous laissa tous bien ébahis, connaissant bien que
Montgommery ne pouvait pas vivre longuement en Béarn, et qu'il se
jetterait dans le pays du roi. Je dis à M. de Joyeuse que puisqu'il ne
me demeurait forces pour défendre la Guyenne, je ne pouvais faire autre
chose que de me retirer à Libourne, là où le roi m'avait mandé. Et ainsi
je m'en retournai trouver M. de Bellegarde à Marciac, qui fut aussi
ébahi que moi-même, car il n'était pas sans crainte de la ruine de ses
maisons, aussi bien que moi et les autres qui étions de la Guyenne. Je
laissai le vicomte de Labatut avec ses deux compagnies dans Marciac, et
lui mis à sa discrétion de faire ce qu'il pourrait, car de forces je
n'en avais point pour le secourir. M. de Bellegarde se retira aussi un
peu plus avant vers le Comminge, attendant ce que M. le maréchal
commanderait qu'il fit ; et le baron de Gondrin s'en alla vers Eause,
pour faire le mieux qu'il pourrait avec sa compagnie. Nous étions tous
comme brebis égarées. Je m'en vins avec les cinq compagnies passer la
Garonne, et les mis au Port-Sainte-Marie et Aiguillon, pour voir si je
pourrais assembler encore des gens, et baillai trois ou quatre
commissions pour en lever. Il ne demeura avec moi que trente-cinq
salades de la compagnie de M. de Fontenilles, et quatorze de la mienne ;
car M. de Madaillan, qui était allé à l'enterrement de sa femme, en
avait amené une partie qui étaient ses voisins : son frère, qui portait
mon enseigne, s'en était allé à sa maison, malade, lequel en avait aussi
amené de ses voisins. Mon guidon était prisonnier, mon maréchal des
logis s'en était allé à Toulouse pour un procès que l'on lui jugeait. Et
voilà l'occasion pourquoi j'étais demeuré seul ; il est vrai que j'étais
assuré que dedans huit jours il se rendraient tous à moi. Quant à la
noblesse d'Armagnac, tous s'étaient retirés à leurs maisons pour donner
ordre à retirer leurs meubles dans Lectoure, car ils ne pensaient pas
moins que ce qu'ils en ont vu depuis. Il semblait que ce fût un fléau de
Dieu sur nous, car tout le monde songeait à sauver son bien et non à se
défendre ni faire tête à l'ennemi. Voyez quelle fut la suite de la faute
que nous fîmes de nous entendre si mal.
Je n'eus pas demeuré quatre jours à Agen, que je fus averti que M. de
Marchastel, qui à présent est seigneur de Peyre, était arrivé à Tonneins
avec trois cents chevaux, parmi lesquels il y en pouvait avoir soixante
de bons, le reste étant arquebuserie à cheval, mal montés, et qu'il
devait passer en Béarn, se joindre avec le comte de Montgommery.
Incontinent je partis et me rendis à Aiguillon. De cinq compagnies, j'en
avais envoyé deux à Villeneuve, pour soulager le pays, et aux trois qui
m'étaient demeurées, et qui étaient au Port Sainte-Marie et Aiguillon,
s'il y avait cent hommes par compagnie, c'était tout, car chacun s'en
était allé à sa maison, aussi bien que les gens de cheval, et les
capitaines mêmes. J'avais donné commission aux capitaines du Pleix et
Pommies, qui sont de Condomois, de faire chacun une compagnie, et leur
mandai qu'ils se rendissent vers Buzet, et que je voulais essayer de
passer la rivière de Garonne, et, s'ils entendaient que les ennemis me
vinssent empêcher le passage, qu'ils leur donnassent des alarmes par
derrière. Ledit sieur de Peyre n'arrêta point à Tonneins, et passa la
rivière, s'étendant vers Monheurt, Montlucet Damasan. Le soir que
j'arrivai à Aiguillon, je fis semblant de vouloir passer la rivière :
alors ils se présentèrent pour m'empêcher, mais il n'y eut autre chose
que quelques arquebusades tirées d'un bord de la rivière à l'autre. Le
lendemain matin, je fis descendre deux bateaux devers le
Port-Sainte-Marie ; en l'un pouvaient passer trois chevaux, et en
l'autre deux, et me présentai au passage du port de Pascau ; j'embarquai
dans les deux bateaux vingt-cinq arquebusiers. Et comme je pensais
qu'ils vinssent défendre le passage, ils firent le contraire, car ils
abandonnèrent Damasan, Montluc et Monheurt, et se retirèrent vers La
Gruère et le Mas d'Agénois, et ainsi me quittèrent le passage ; j'allai
loger à Damasan, où je trouvai les capitaines du Pleix et Pommies qui
étaient arrivés, et avaient tous deux environ quatre-vingts hommes de
pied seulement, car ils n'avaient pas eu le loisir de faire leurs
compagnies ; et quelque quatre-vingts arquebusiers à cheval s'y
rendirent aussi. Le capitaine Lauba, un mien parent, qui pouvait avoir
soixante arquebusiers à cheval, y arriva : environ les quatre heures
après midi, nous fûmes tous passés. A mon arrivée à Damasan,
m'arrivèrent deux hommes de Casteljaloux, que les consuls et habitants
de la ville m'envoyaient, demandant secours, que Calonges avait été
devant la ville pour les sommer, et qu'ils lui avaient répondu que s'ils
n'avaient nouvelles de moi le lendemain matin, qu'ils leur bailleraient
la ville. C'était une chose étrange : les villes qui n'avaient apparence
de pouvoir être forcées, tremblaient de peur. Ils avaient capitulé qu'il
n'y entrerait que les capitaines, moyennant quelque argent qu'ils
donnaient ; mais c'était une feinte, car ils voulaient s'emparer de la
ville et y laisser des gens ; car les capitaines, étant dedans avec les
huguenots de la ville, étaient bien assurés qu'ils seraient maîtres des
catholiques. Tout incontinent j'ordonnai à M. de Noé et au capitaine
Bengue, lieutenant et guidon de la compagnie de M. de Fontenilles,
qu'ils fissent repaître leurs chevaux, et aux capitaines du Pleix et
Pommies de faire repaître leurs arquebusiers à cheval, et qu'à l'entrée
de la nuit M. de Noé partirait avec vingt-cinq salades, et lesdits
capitaines du Pleix et Pommies, avec leurs arquebusiers à cheval, avec
lui, et que l'un des messagers irait en leur troupe, et le reste des
salades qui pouvaient être dix, et les quatorze de ma compagnie, iraient
avec ledit capitaine Bengue, et le capitaine Lauba avec lui, et
s'arrêteraient à un quart. de lieue de la ville, en un lieu assigné ; et
si M. de Noé pouvait entrer, il en donnerait avis au capitaine Bengue,
sinon il se retirerait à lui ; et moi je me devais rendre avec quatorze
ou quinze gentilshommes qui étaient avec moi, et quelques quatre-vingts
arquebusiers à pied, à demi-quart de lieue dudit capitaine Bengue, à la
maison d'un gentilhomme nommé M. de Canet, et que là ils me donneraient
avis de tout ce qui se passerait. Ceci faisais-je afin que si les
ennemis venaient pour empêcher l'entrée de M. de Noé, que le capitaine
Bengue et lui se rallieraient ensemble, et moi aussi me montrerais en
campagne pour les faire tenir en cervelle, entendant que nous étions
trois troupes en campagne : je savais bien qu'ils en seraient bientôt
avertis par ceux-là qui faisaient les bonnes gens, demeurant en leurs
maisons sous l'édit du roi. Nous partîmes toutes les trois troupes de
nuit, pour ne donner connaissance aux avertisseurs du peu de nombre que
nous étions. M. de Noé fut à une heure après minuit aux portes de
Casteljaloux, là où il y eut grandes disputes si on le laisserait entrer
ou non ; les uns disaient oui, et les autres non, de sorte qu'ils le
firent demeurer deux grosses heures avant que conclure ; et à la fin les
catholiques se jetèrent à la porte de la ville, et se firent maîtres
d'icelle porte et l'ouvrirent ; et comme il fut dedans, il en donna avis
au capitaine Bengue, et lui manda de se retirer à moi comme il était
ordonné : ce qu'il fit ; il était déjà soleil levant. Sur la pointe du
jour arrivèrent devant Casteljaloux deux huguenots qui étaient enfants
de la ville, et venaient savoir avec ceux de la ville si l'argent était
prêt, et s'ils étaient délibérés de laisser entrer les capitaines comme
ils avaient accordé, et que ledit sieur de Peyre était avec tous ses
gens à un quart de lieue de là, qui avait fait halte attendant leur
retour ; et comme quelques-uns les amusaient en paroles, sortirent
quatre chevaux qui prirent l'un, et l'autre se sauva, et donna avis à M.
de Peyre que son compagnon avait été pris, et que c'étaient gens d'armes
qui portaient casaques jaunes. Alors M. de Peyre connut que je m'étais
levé plus matin que lui, et se retira au Mas. M. de Fontenilles était
arrivé la nuit à point nommé à Buzet, un quart de lieue de Damasan, où
je m'étais retiré après que j'eus donné l'ordre de marcher la nuit ; et
me conta par les chemins que M. le maréchal n'avait point passé la
rivière de Garonne pour s'en aller en Languedoc, comme M. de Joyeuse
nous avait assuré qu'il ferait, mais qu'il s'en allait vers Muret pour
soulager le pays. Cette nuit-là j'eus deux grandes joies, la première et
principale, de ce que M. le maréchal s'était ravisé, et ne passait point
la rivière, car j'espérais que nous ferions quelque chose de bon pour le
service du roi et du pays ; et l'autre, de ce que j'avais secouru
Casteljaloux, qui nous apporterait grandissime profit, tant en Bordelais
qu'en Bazadais ; ce que j'ai voulu écrire, pour montrer qu'avec peu de
forces j'ai fait ce que j'ai pu, sans croupir en ma maison ni laisser
tout à l'abandon.
Capitaines, encore que ce ne soit pas ici de grandes conquêtes et
batailles, pouvez-vous apprendre aussi bien qu'en autres endroits de mon
livre de quoi profite une grande diligence (je suis toujours sur cette
leçon, on ne vous la saurait trop répéter), et comme il fait bon
hasarder quand il est nécessaire. Quand je passai la rivière, vingt
hommes m'eussent empêché de passer s'ils fussent demeurés aux maisons du
port de Pascau, car il faut, malgré que l'on en ait, arriver entre les
deux grandes maisons ; car vous ne pouvez faire descente que là ou à
Montluc, là où pareillement il y a une grande maison à la descente. Et
si j'eusse voulu discourir sur la raison de mon passage, je n'eusse
trouvé homme qui eût été d'avis que je dusse hasarder de passer. Par
ainsi, vous pouvez connaître que la guerre porte qu'il faut hasarder
quelquefois quand l'affaire est de grande importance, et ne regarder pas
toujours à la raison de la guerre. Mais aussi peux-je bien dire que si
vous êtes long à entreprendre et long de pourvoir à l'exécution, vous
pourrez plus perdre en hasardant que gagner ; car l'homme qui hasarde,
il faut que son entreprise soit secrète et de prompte exécution, pour
garder que l'ennemi ne sache ce que vous voulez faire avant que vous
veniez à l'exécution ; car si vous lui donnez le temps de le savoir, ou
de pouvoir rompre ce que vous voulez faire, pensez qu'il a du jugement
comme vous : il pourvoira si bien à son fait, qu'au lieu que vous le
penserez surprendre, vous vous trouverez surpris et défaits. Ne prenez
pas toujours le plus aisé, mais trompez le, faisant semblant de vous
jeter en un lieu pour passer par un autre. Quant à la diligence, M. de
Noé ne demeura pas deux heures à repaître à Damasan que la nuit ne le
surprit : toutefois sur l'heure il partit sans marchander. Combien y
a-t-il de chefs qui eussent voulu donner temps aux gens de cheval de
repaître, et séjourner la nuit pour le moins jusqu'à une heure ou deux
devant jour, vu qu'ils avaient demeuré tout le long du jour au passage
de la rivière avec une extrême chaleur ! Que si je l'eusse ainsi
ordonné, M. de Noé eut trouvé les ennemis dans la ville, comme ils le
trouvèrent lui dedans. Par ainsi, je vous conseillerai toujours de vous
souvenir de la devise d'Alexandre le Grand : _Ce que tu peux faire
aujourd'hui, n'attends au lendemain._ Après une grande corvée, vous vous
reposerez à votre aise et acquerrez de l'honneur. Il faut souvent faire
crever vos chevaux sous le faix ; vous en recouvrerez assez, et non pas
l'honneur quand vous l'aurez perdu : c'est chose qui ne se trouve pas,
et pour laquelle vous portez l'épée au côté.
Comme je fus retourné à Damasan, je me retirai à Buzet, maison du
seigneur de Caumont, mien parent ; et incontinent après dîner, je montai
à cheval, et m'en allai avec trente chevaux que je pouvais avoir, et les
argoulets du capitaine Lauba, droit à Puech, qui est à la reine de
Navarre et à moi. Le sieur de Peyre s'était retiré avec tous ses gens
dans le Mas, qui est à une grande lieue de Puech ; et quand j'y fus
arrivé, il était trois heures après midi. Les nouvelles allèrent à lui
que je marchais droit au Mas ; ce qui fut cause qu'il partit incontinent
et chemina toute la nuit. Lauba se mit sur la queue, et en eût eu poil
ou plume, car il est hasardeux gentilhomme, et les deux capitaines qui
étaient avec lui de même ; mais il ne sut rien de sa retraite jusqu'au
lendemain qu'était soleil levant ; ils s'en allèrent jeter sur la piste,
et leur dit-on qu'ils étaient déjà au Mont-de-Marsan. Et le lendemain je
tirai dudit Casteljaloux ledit sieur de Noé et la cavalerie, et y
laissai dedans les capitaines du Pleix et Pommies, qui parachevèrent de
faire leurs compagnies, lesquelles toujours ont été bonnes, car ils ont
ordinairement eu quatre-vingts arquebusiers à cheval pour le moins ; ils
ne séjournaient guère qu'ils ne fussent journellement en campagne, et
bien souvent couraient jusqu'au Mont-de-Marsan, et y ont fait beaucoup
de combats. Je m'en retournai à Agen, et le même jour que j'y arrivai,
un courrier de monsieur le maréchal m'apporta des lettres par lesquelles
il me mandait qu'il avait entendu, tant par M. de Joyeuse que d'autres,
que je m'en voulais aller à Libourne sur le commandement que le roi m'en
avait fait, et que quand le roi m'avait écrit de m'y aller mettre, il ne
savait pas que les affaires de la Guyenne allassent si mal ; et qu'il me
priait que je les considérasse bien, et que si j'abandonnais le plat
pays, le roi ni Monsieur ne le trouveraient pas bon. Je lui écrivis que,
quelque chose que j'en eusse dit, ce n'avait jamais été ma volonté, et
qu'il s'assurât que je n'étais pas marchand pour être pris au premier
mot, et que j'étais fort réjoui de ce qu'il voulait encore temporiser en
la Guyenne, pour voir la délibération que l'ennemi voudrait prendre, car
il me mandait ainsi par ses lettres ; et que s'il lui plaisait,
cependant que son camp ne faisait rien, marcher vers Nogarol et le
Mont-de-Marsan, pour voir si l'ennemi voudrait prendre courage de sortir
de Béarn pour nous venir combattre, nous pourrions faire quelque chose,
et que cela, selon mon avis, profiterait, afin que si Montgommery
voulait entrer sur les terres du roi, il connût qu'il lui serait bientôt
sur les bras pour le combattre. Il me récrivit qu'il était content, et
qu'il se rendrait à Auch dans cinq jours, et que je m'y trouvasse. Je ne
voulus bouger les cinq enseignes que mon neveu de Leberon commandait, de
Libourne et Sainte-Foy, combien que les deux qui demeuraient à
Sainte-Foy n'y fussent que pour épargner les vivres de Libourne ; mais
advenant un siège, elles avaient charge qu'incontinent que M. de Leberon
leur manderait, elles se retirassent à Libourne, où le chevalier Horloge
était, qui faisait des tranchées par dedans, comme si de jour en jour on
eût attendu le siège. Je pris les cinq enseignes que le capitaine
Castella commandait en l'absence du chevalier et de mon neveu, ma
compagnie, celles de MM. de Gondrin et de Fontenilles, dépêchai en poste
à M. de La Chapelle Lozières, qui était à Cahors, et qui se tenait
toujours prêt pour amener la noblesse de Quercy, qu'il marchât en
diligence, et que M. le maréchal marchait de son côté droit en la
Chalosse : ce qu'il fit promptement, et amena sous sa cornette
soixante-dix gentilshommes. Tous ceux d'Agénois vinrent avec moi ; il
n'en demeura un seul en sa maison, sauf le capitaine Pauillac le vieux,
que j'en fis retourner par force à Villeneuve, par ce qu'il en était
gouverneur, tant pour garder ledit Villeneuve que pour favoriser de ce
qu'il pourrait Libourne, si les ennemis y allaient.
M. de Cassaneuil était maréchal de camp de notre troupe, et logeait,
comme son rôle portait, cent trente-cinq gentilshommes sous ma cornette
et soixante-dix sous celle de M. de La Chapelle Lozières, les susdites
compagnies de gendarmes et six cornettes d'arquebusiers à cheval. Voilà
la troupe que j'avais. Sous la cornette de M. le maréchal, il y avait
près de trois cents gentilshommes, comme ledit sieur maréchal même me
dit à Grenade, présent son maréchal de camp, qui était M. de La
Croisette, tant du côté de Comminge que de Languedoc : il avait
vingt-deux enseignes de gens de pied, que M. de Saint-Girons de La
Guiche commandait, et dix de M. de Savignac ; sa compagnie d'hommes
d'armes, celles de MM. le comte d'Esterac, de Lauzun, de Terride, de
Negrepelisse, des deux Bellegarde père et fils, de Gramont, du maréchal
de La Foi, de Joyeuse, d'Aubigeoux, d'Arne, de Sarlabous, avec les trois
que j'avais, faisaient le nombre de quinze cornettes de gendarmes, et la
sienne que nous prenions pour deux, par ce qu'il y a cent hommes
d'armes ; le tout revenait à dix-sept. Nous nous joignîmes avec lui à
Auch, puis allâmes à Nogarol, où ledit sieur maréchal demeura deux
jours : les ennemis avaient déjà passé l'Adour, et tenaient le Mont de
Marsan, Grenade et Cazères ; je commandais l'avant-garde.
Le lendemain que le camp fut à Nogarol, M. le maréchal tint conseil où
je me trouvai. Je voulais que nous marchassions en avant ce même jour,
et espérais que nous surprendrions ceux de Cazères et de Grenade ;
toutefois M. le maréchal n'en fut point d'opinion de ce jour-là, parce
qu'aucuns proposaient que dès que les ennemis entendraient notre
arrivée, ils passeraient la rivière de l'Adour en Béarn, parce qu'elle
était fort basse et se guéait en plusieurs lieux. M. le maréchal proposa
en ce conseil, qu'attendu qu'il n'avait point de grosse artillerie pour
battre les villes, et qu'il n'avait que quatre pièces de campagne, qu'il
ne délibérait point de passer plus outre, mais s'en retourner en son
gouvernement pour exécuter les entreprises qu'il y avait, et pour
recouvrer les places que les ennemis y tenaient, et beaucoup d'autres
raisons que ledit sieur maréchal mettait en avant. Cette fâcheuse
chanson était toujours en nos oreilles ; et encore que ses raisons
fussent apparentes, je ne les pouvais trouver bonnes, parce que je
voyais clairement advenir en la Guyenne ce qui est advenu, comme
faisaient aussi tous ceux qui y avaient intérêt comme moi ; et entrâmes
si avant, que je fus contraint de lui dire qu'il fallait qu'il répondît
au roi aussi bien de la Guyenne que du Languedoc, et que par sa patente
il trouverait qu'il avait accepté de commander aux quatre provinces, qui
étaient Dauphiné, Provence et Guyenne, aussi bien qu'au Languedoc dont
il en était gouverneur, et que je le priais d'y vouloir aviser. Il me
répondit que par toutes les trois provinces il y avait des gouverneurs,
et que chacun gardât son gouvernement comme il ferait le sien. Je connus
bien à ses paroles qu'il se fâcha de ce que je lui avais dit, car ces
gens veulent qu'on leur accorde tout ce qu'ils disent : il était vrai
pourtant, car il avait embrassé tout cela. Et demeura ainsi le conseil
sans résolution ; je me retirai, après avoir prié M. de Joyeuse et M. de
Bellegarde de le lui vouloir remontrer, car de moi je connaissais bien
que je l'avais fâché, et ne lui en voulais plus rompre la tête : ils me
promirent de le faire, et je laissai un gentilhomme auprès d'eux, afin
qu'ils m'avertissent de sa délibération. Bientôt après lesdits sieurs me
mandèrent qu'ils s'étaient résolus d'aller à Grenade, de quoi je fus
fort aise, comme aussi fut toute notre troupe. Je lui écrivis
promptement s’il trouverait bon que j'allasse la nuit devant enfermer
ceux qui étaient dans Grenade, voir si nous leur pourrions donner une
estrecte[2]. Il me manda qu'il le trouverait bon, et qu'il avait déjà
fait partir L'Estang de Cornusson avec les quatre cornettes de cavalerie
qu'il avait, pour se jeter dedans Cazères, qui étaient celles dudit de
L'Estang, de Saint-Projet, du Sendat et Clairac.
Je partis à l'entrée de la nuit avec la noblesse et ma compagnie, et
sans une pluie qui nous prit la nuit, la plus grande que je pense jamais
avoir vue, j'eusse attrapé à Grenade quatre-vingts ou cent chevaux qu'il
y avait, qui étaient de mes voisins de Tonneins et Clairac ; j'eusse
mieux aimé les rencontrer que trois cents d'autres, et je crois que je
les eusse si bien accoutrés, qu'à peine eussé-je eu jamais crainte
d'eux, car c'est la tanière des mauvais garçons. Mais un malheur seul ne
m'advint pas, car la pluie me contraignit me jeter dans Gaube, qui est à
M. de Valence mon frère, qui dura pour le moins trois grosses heures ;
et encore ne me fussent-ils pas échappés, n'eût été que comme M. de
L'Estang fut arrivé à Cazères, il dépêcha sur l'entrée de la nuit
l'enseigne du capitaine Saint-Projet avec douze salades pour aller
découvrir jusques au delà de Grenade, tirant au Mont-de-Marsan : et
comme l'enseigne fut auprès de Grenade, il n'entra point dedans (et ne
pensait aussi qu'il y eût des ennemis, et ne se voulait point
découvrir), et passa outre plus d'une lieue vers le Mont-de-Marsan.
Comme il vit qu'il ne trouvait rien, il s'en retourna par le même
chemin, et étant devant les portes de Grenade, il fit entrer son guide
découvrir dans la ville s'il y avait rien ; lequel étant à la porte, vit
sortir gens de cheval à la place et par les rues, qui allaient et
venaient. Il tourna à l'enseigne, et lui dit ce qu'il avait vu, et
qu'encore que la nuit fût fort obscure, il lui semblait qu'ils portaient
casaques blanches. L'enseigne mit pied à terre, et s'en alla tout seul
sur la porte de la ville, et entra dedans, encore qu'il vît bien les
gens à cheval, mais il avait quelque opinion que c'était moi, parce
qu'ils avaient entendu que je m'y devais rendre au point du jour, ce que
j'eusse bien fait encore deux heures devant jour, si la pluie ne m'en
eût empêché. Il ne pouvait bien découvrir s'ils avaient casaques
blanches ou non, et se mit dans la ville quatre ou cinq pas en avant.
Ceux qui étaient logés contre la porte sortirent dehors pour monter à
cheval ; l'enseigne qui les aperçut était si près d'eux, qu'il connut
qu'ils avaient casaques blanches, et alla regagner la porte de la
ville ; mais il fut enfermé par derrière et pris ; ils lui firent dire
tout, et le montèrent en croupe, l'emmenant au grand trot et galop. Le
comte de Montgommery, qui était vers Montaut et Nugron, en fut bientôt
averti, et ils lui donnèrent telle alarme qu'il monta incontinent à
cheval, sans descendre jusqu'à ce qu'il fût à Orthez ; et son artillerie
demeura par les chemins abandonnée, et il n'y avait pas trente hommes, à
la relation des bonnes gens du pays et d'eux-mêmes et de ceux qui
étaient prisonniers. M. le maréchal arriva à Grenade un peu après le
soleil levant ; mon quartier avec l'avant-garde fut à Saint-Maurice, qui
est à M. de Barsac de Quercy ; et voulut M. le maréchal que M. de
Savignac fût de l'avant-garde, et les compagnies de MM. de Gramont et
d'Arne, et M. de La Chapelle Lozières, et les trois compagnies de
gendarmes que j'avais ; et voilà comme nous arrivâmes tous à Grenade, à
trois lieues du Mont-de-Marsan. Deux jours après notre arrivée, M. le
maréchal tint encore propos de s'en vouloir retourner, car c'était
toujours son refrain, et disait qu'est-ce que je voulais qu'il fît dans
le pays de Béarn, vu que toutes les villes étaient rendues et que le roi
n'y tenait plus villes ni châteaux ; qu'il ne faisait que perdre son
temps, et d'autre part, que les vivres lui manquaient, et que déjà les
soldats criaient à la faim, et aussi qu'il n'avait point d'artillerie
pour battre les villes. Il y avait la raison des vivres, parce que le
charroi n'était pas encore arrivé ; mais dès qu'il me manda qu'il
voulait marcher, je mandai promptement de cotiser tout le Condomois,
l'Armagnac, l'Esterac, Comminge et Bigorre, et dans deux jours nous
eûmes plus de vivres qu'il ne nous fallait. A la fin je connus bien que
son affection ne se perdrait point, ni de son conseil, car de moi je n'y
entrai jamais, sinon à celui de Nogarol. L'on ne m'y appelait point, ni
ne m'y présentais pas aussi, parce que je connaissais bien qu'on ne
prenait pas plaisir quand je disais que nous devions faire la guerre en
Guyenne, puisque les ennemis y étaient ; et connus bien que tous les
conseils qui se tenaient sans moi n'apportaient rien de bon en la
Guyenne : nous, qui étions Gascons, en tenions de notre côté.
Voyant donc que cette volonté continuait, je priai M. le maréchal de me
laisser aller attaquer le Mont-de-Marsan, espérant de l'emporter. Il me
dit comment je pensais prendre une ville fermée de murailles, qui était
bonne, et non-seulement une, mais trois, toutes closes de bonnes
murailles, ce qui était vrai ; toutefois je lui répondis que j'en avais
pris d'autres plus fortes que le Mont-de-Marsan d'emblée, et là où il y
avait de meilleurs soldats : il me ressouvenait de Pienza, qui était
bien autre chose que le Mont-de-Marsan, encore qu'il soit assez fort. Je
lui disais aussi que M. de Terride avait bien été pris en même sorte à
Orthez ; c'est pourquoi puisque nos ennemis l'ont fait, je le pouvais
faire, et que par aventure je leur pourrais bien rendre la pareille. A
la fin il me dit qu'il en était content. Je le priai de laisser venir M.
de Savignac avec les dix enseignes ; ce qu'il m'accorda. Je ne pus pas
partir le lendemain, qui était le troisième jour, car il plut tout le
jour ; et néanmoins je voulus aller avec quarante ou cinquante chevaux
reconnaître la ville, et ne pus aller plus de demi-lieue. J'arrivai en
trois ou quatre maisons, où je trouvai le capitaine Arne, et M. de
Larbous, lieutenant de M. de Gramont, lesquels me dirent que le soir
devant ils y avaient été, comme aussi avait fait M. de La Chapelle
Lozieres ; et parlâmes longuement tous trois de la résolution que M. le
maréchal prenait de s'en vouloir retourner ; ceux qui adhéraient à son
opinion de retourner faire la guerre en Languedoc et de laisser la
Guyenne, connaissaient bien qu'ils ne trouveraient pas grande résistance
à exécuter leurs entreprises au Languedoc, vu que la force des ennemis
était en Béarn, d'où je crois bien qu'ils pensaient que les ennemis ne
bougeraient ; mais nous autres qui étions de la Guyenne, savions bien
que Montgommery ne pouvait vivre longuement en Béarn, et qu'il fallait
par nécessité, quand même il ne le voudrait pas faire, qu'il se jetât
sur le pays du roi et sur nos maisons. Je connaissais bien aussi que
ceux qui suivaient l'opinion de M. le maréchal, pensaient que, reprenant
les villes du Languedoc, ils feraient de grands services au roi, dont
ils tireraient grandes louanges, et mettraient leurs maisons en sûreté.
Je n'étais pas marri que ceux qui étaient du Languedoc eussent cette
opinion, et qu'ils voulussent tirer M. le maréchal en Languedoc pour
toutes ces considérations, car j'ai toujours ouï dire que plus près est
la chemise que la robe, et, quelque chose qu'on fasse, on cherche le
profit : cela les excuse, n'y ayant point de déshonneur, comme il n'y
avait pas aussi. J'étais seulement dépité contre ceux qui tenaient
l'opinion des autres et qui étaient de la Guyenne, ce qu'ils faisaient
pour plaire à M. le maréchal, et désirais que les ennemis leur
brûlassent leurs maisons, parce qu'ils tenaient pour le secours de
Languedoc, où ils ne pouvaient rien perdre, et semblaient chercher la
ruine de leurs maisons et parents. Je sais bien d'autre part qu'il me
fut dit qu'il y en avait de ceux qui étaient de la Guyenne, qui disaient
à M. le maréchal que toutes les persuasions que je lui faisais de faire
la guerre en Guyenne, n'étaient sinon parce que, si M. le maréchal
faisait quelque chose de bon, l'on m'en donnerait la louange, et
dirait-on que j'en étais cause, comme l'on faisait du temps des premiers
troubles, quand M. de Burie et moi étions ensemble. Et si jamais j'y
avais pensé, je prie Dieu qu'il n'ait jamais pitié de mon âme, et si je
tachais ou avais autre volonté, sinon qu'il fît quelque chose grande, et
que je fusse auprès de lui pour faire quelque bon service au roi, afin
qu'il acquît une telle réputation, que le roi à jamais l'aimât et
estimât, et qu'il me sentit si bon gré du service que je lui aurais
fait, qu'il prît en protection mes enfants, et les aidât d'avoir quelque
bien du roi ; car de moi, j'étais délibéré, si je voyais la guerre
finie, me retirer en ma maison, me sentant déjà vieux et cassé du corps
et de l'esprit : d'ailleurs j'avais, Dieu merci, acquis assez d'honneur
sans aller dérober celui d'autrui. Mais quoi ! l'on ne saurait ôter la
malice du cœur des hommes, depuis qu'ils lui ont donné une fois racine :
ils nous font penser à ce que nous n'avons pensé, et dire ce que nous
n'avons jamais dit. Je laisserai ce propos, et retournerai à mon
entreprise du Mont-de-Marsan.
Le soir même, étant retourné à Saint-Maurice, M. le maréchal m'envoya
remontrer que je ne devais point aller au Mont-de-Marsan, et que si
j'étais repoussé, je donnerais mauvaise réputation à son armée, et que
je n'en pouvais espérer qu'une honte, et qu'aussi il était résolu de
s'en retourner dans deux jours. Je crevais de dépit quand j'ouïs ce
langage ; je lui envoyai les seigneurs vicomte de Labatut, chevalier de
Romegas, M. de Savignac même qui était des siens, d'Arblade et La Mothe
Gondrin, pour lui remontrer et prier de ma part de ne se vouloir point
fâcher, et avoir patience encore pour quelques jours ; et quant aux
vivres, il voyait qu'ils en avaient tant que l'on n'en savait que
faire ; d'autre part, qu'il ne fallait que passer l'Adour, et que nous
trouverions cinq maisons des huguenots, qui étaient en la souveraineté
du roi, là où nous trouverions vivres pour nourrir son camp un mois ;
car par tout ce pays les huguenots et catholiques les y avaient retirés,
et qu'il me laissât seulement aller au Mont-de-Marsan, et que je ne lui
demandais que deux de ses pièces de campagne, pour battre les guérites
et défenses qui servaient aux ennemis de flancs. Ils me rapportèrent
que, quelques discours qu'ils lui eussent su faire, il était résolu s'en
retourner, et qu'il était bien content de me prêter les deux pièces. Le
matin, comme tout le monde eut repu, nous marchâmes, étant arrivé M. de
Montastruc avec les deux pièces, ayant charge de me dire, de la part de
M. le maréchal, qu'il serait fort aise que je changeasse d'opinion et
que je n'y allasse point. Je crois qu'il le faisait afin d'avoir cet
avantage sur moi, de pouvoir dire, si je recevais une écorne : Je lui
avais bien dit. Toutefois nous nous mîmes en chemin ; je marchai avec la
cavalerie et quelques cent ou cent-vingt argoulets, les cinq enseignes
miennes après moi ; et M. de Savignac venait après, menant les deux
pièces. J'eus deux lettres par chemin d'une femme de la ville, par
lesquelles me mandait que je n'y allasse point, car les ennemis étaient
avertis de ma venue, et que le jour devant le capitaine Favas, qui est
de Saint-Macaire, y était arrivé avec cent ou cent-vingt chevaux, et un
autre capitaine avec cent hommes de pied. La seconde lettre me vint à
demi-quart de lieue de la ville, par laquelle me mandait qu'ils avaient
fait leur revue, et qu'ils s'étaient comptés cinq cents hommes de
combat, en ce compris les habitants de la ville, et que si j'y allais,
je ne recevrais qu'une grande honte : et, encore que la femme et son
mari, qui n'étaient pas dans la ville, fussent catholiques et de mes
amis, je n'y voulus ajouter foi, et marchai jusques à la vue de la
ville, laquelle est en un lieu bas. Je fis descendre cent ou cent vingt
argoulets, afin qu'ils allassent gagner les maisons qui étaient auprès
de la porte, et les y fis courir afin d'empêcher les ennemis d'y mettre
le feu, ce qu'ils eussent fait, car il y en avait déjà dehors qui l'y
mettaient ; ils furent contraints de se retirer dedans, et commencèrent
à tirer à nos argoulets des murailles en dehors. Et pour attendre nos
gens de pied et les deux pièces qui venaient derrière, j'allai passer la
rivière avec une troupe de gens de cheval, au-dessous du Mont-de-Marsan
tirant vers Dax, et à une arquebusade, pour aller découvrir de l'autre
côté de la ville, et reconnaître le fossé s'il y avait de l'eau, afin
d'y faire passer les enseignes du sieur de Savignac, pour donner par
deux côtés.
Il y avait eau jusqu'à demi ventre des chevaux ; nous passâmes ; et
comme je fus delà, nous aperçûmes quatre ou cinq chevaux qui se venaient
jeter dedans ; mais ils tournèrent tout court sans pouvoir être pris. Je
fis mettre tous les gens de cheval en bataille, puis descendis de cheval
et fis descendre seulement le capitaine Fieux, qui est d'auprès de
Miradoux, et m'en allai droit au fossé. La chaleur était grande, et les
armes me pesaient fort ; je fus contraint de me mettre dans un petit
fossé, car je ne pus passer plus avant, à cause de la pesanteur des
armes, et qu'il fallait monter le fossé ; je fis passer M. de Fieux, qui
alla tout au long du fossé de la ville, et trouva une femme tout contre
le fossé, cachée derrière une petite haie, laquelle il fit lever,
cheminant toujours, car l'on lui tirait fort, comme ils faisaient bien à
moi, car de là où j'étais, il n'y avait pas dix pas jusqu'au fossé. A la
fin le capitaine Fieux revint à moi, et la femme aussi, qui nous dit
qu'il y avait eau de la hauteur d'une pique, comme aussi le capitaine
Fieux m'affirmait selon son opinion, et à ce qu'il en avait pu
connaître, et nous disait la femme qu'encore il y avait beaucoup de
vase. Je perdis toute mon espérance de pouvoir rien faire par ce côté
là, et qu'il fallait donner tous par un autre lieu. Je laissai MM. de
Fontenilles et de Madaillan en cet endroit, et m'en retournai avec la
noblesse repasser la rivière ; et comme je repassais, il me sembla voir
quelques enseignes dans la ville, et bien près du pont ; et tout d'un
coup je les perdis de vue, et pensai que ce fussent des ennemis.
J'avais, au partir de Saint-Maurice, prié M. de Tilladet de vouloir
aller parler à M. le maréchal, sur ce que m'avait dit M. de Montastruc,
et pour l'assurer que nous avions bonne espérance d'emporter la ville,
et voir s'il lui pourrait faire trouver bon que nous passassions la
rivière, et lui ôter l'opinion qu'il avait. Ledit seigneur de Tilladet
s'en retourna incontinent, qui fut son malheur ; car à son retour il me
trouva déjà parti pour passer la rivière, et me voyait sur le passage ;
et d'autre part il voyait que nos argoulets, qui étaient descendus à
pied, se cachaient derrière des maisons. Il vint à eux à course de
cheval, et les fit ôter de derrière les maisons, les faisant mettre au
large pour tirer aux créneaux, se mettant à galoper au long du fossé
pour donner courage aux argoulets ; et en s'en retournant par le même
lieu par où il était allé au long du fossé, on lui tirait à force. Et à
la fin une arquebusade lui donna dans le ventre ; son cheval tomba, et
lui se sauva tout blessé plus de cent pas hors du tir des arquebusades :
il semblait qu'il n'eût point de mal, et fut apporté en une maison hors
de la ville, et dans deux jours après il mourut de ce coup. Je n'avais
rien vu de tout ceci : je reconnaissais de l'autre côté de la ville.
Cependant les capitaines Arne, baron de Larbous, L'Estang, avec les
quatre compagnies de chevau-légers, et M. de La Chapelle Lozieres,
étaient à main droite contre-mont la rivière, à une arquebusade de la
ville.
Il faut à présent dire comment elle fut prise. Le capitaine Castella
avec les cinq compagnies qui marchaient après moi, comme il fut à la vue
de la ville, qui n'est qu'à une arquebusade (j'avais fait apporter cinq
ou six échelles sur une charrette), voyant que nos argoulets ne
faisaient guère bien, car toujours ils voulaient regagner le derrière
des maisons, il fit descendre et traîner les échelles aux soldats, et,
sans m'attendre ni attendre M. de Savignac, les pièces d'artillerie, ni
autre commandement, ils baissèrent la tête droit à la muraille ; il leur
fut fort tiré ; néanmoins ils n'arrêtèrent jamais qu'ils ne fussent au
pied de la muraille, où arrivés ils dressèrent trois échelles qui furent
assez longues, venant jusqu'au haut de la muraille, par lesquelles les
capitaines ayant des rondelles, quelque tirer que les ennemis fissent,
n'arrêtèrent jamais de monter qu'ils ne fussent sur ladite muraille ; et
voilà les ennemis en fuite. Nos gens les suivirent par le même lieu où
ils prenaient la fuite, et descendaient après eux ; et comme ils
pensaient gagner la porte de l'autre ville pour la fermer après, les
nôtres furent sur leurs bras et entrèrent pêle-mêle. Les ennemis
tirèrent droit au pont, le long d'une grande rue là où ils avaient fait
une barricade, laquelle tous ne purent pas gagner, car l'on en attrapa
une bonne troupe par les chemins. Or, comme ils faisaient tête à la
barricade, arriva M. de Savignac et ses gens, lesquels, à point nommé,
comme les nôtres achevaient d'entrer avec les échelles, y étaient
accourus montant par les mêmes échelles à qui mieux mieux, et aussitôt
qu'ils entraient, couraient droit au pont. Et y fut tué à l'arrivée un
de ses capitaines nommé Escaufours, lequel était un des vaillants hommes
que je vis jamais, car il y avait longtemps que je le connaissais. A la
fin les ennemis abandonnèrent la barricade et se jetèrent dans l'autre
ville par le guichet.' Les cinq enseignes miennes les suivirent, et bien
peu s'en fallut qu'ils n'entrassent pêle-mêle ; les ennemis fermèrent le
guichet, et nos cinq enseignes furent contraintes de se jeter dans une
petite maison qui touche à la porte de la ville, et à l'entrée fut tué
un des cinq capitaines, nommé Mossaron. Les ennemis tiraient fort de la
tour du portail ; et les nôtres aussi de cette petite maison jetaient
fagots et planches contre la porte ; ce fut là où le capitaine Mossaron
fut tué. Et malgré la grande quantité de pierres que les ennemis leur
tiraient avec beaucoup d'arquebusades, les nôtres ne laissèrent de
mettre le feu à la porte de la ville. J'avais vu, comme j'ai dit, ces
enseignes, en repassant la rivière, mais je pensais que ce fussent des
ennemis ; et comme nous eûmes repassé, un arquebusier vint à cheval
courant à moi, me dire que nos cinq enseignes étaient dans la ville ;
et, sans attendre ce que M. de Savignac ferait, nous nous mîmes au
galop, et fûmes incontinent à la porte, car il n'y avait pas quatre
cents pas. Je trouvais des gens de M. de Savignac par dedans et par
dehors la porte, qui déjà avaient fait un trou, de sorte qu'on pouvait
passer un à un par-dessous. Nous mîmes tous pied à terre et passâmes par
ce trou. J'avais amené quelques paysans de Saint-Maurice, qui venaient
avec l'artillerie, lesquels se jetèrent incontinent à la porte et
l'ouvrirent par la force ; mais nous étions déjà tous dedans. M. de
Cassaneuil, notre maréchal de camp, n'était pas venu avec moi, car je le
trouvai au bout du pont, à une rue à main droite ; il me dit qu'il
venait de reconnaître une maison ou deux qui regardaient à l'autre
ville. Il n'y avait homme qui osât demeurer en la grande rue, car la
tour de la porte voyait tout. Il m'amena aux deux maisons, lesquelles
étaient sur le bord de la rivière ; je montai un degré jusque dans une
chambre qui regardait sur la rivière, et là promptement fis faire sept
ou huit trous en la muraille qui regardaient de l'autre côté de la
ville, d'où les ennemis tiraient fort, puis descendis en la rue et
entrai dans l'autre maison tout joignant dans une salle basse, là où il
y avait une porte par laquelle on descendait par quatre ou cinq degrés
sur la rivière. Les ennemis tiraient fort à la porte ; et par un coin
d'une petite fenêtre, j'aperçus que les ennemis remplissaient quelques
tonneaux qu'ils avaient mis sur une brèche de la muraille. M. de
Savignac, M. d'Andosielle, son mestre de camp, le capitaine Saint-Aubin,
et encore un autre de ses capitaines, il ne me souvient du nom, se
trouvèrent dans cette salle auprès de moi. M. de Cassaneuil était entré
en une autre maison, là où il trouva un rhabilleur de cuirs, grand
homme, et me l'amena qui me dit qu'il n'y avait point eau plus avant que
la ceinture. Je lui dis que je lui donnerais dix écus s'il voulait
montrer le chemin aux soldats pour passer la rivière, et que je lui
baillerais une rondelle à l'épreuve. Il me dit qu'il le ferait. Je lui
baillai la rondelle, mais le vilain la jeta incontinent, me disant
qu'elle pesait trop, et, encore qu'il fût gros et puissant, qu'il s'en
trouvait empêché, et qu'il passerait bien sans cela. M. de Montastruc,
commissaire de l'artillerie, était aussi près de moi. Je voyais qu'il se
fallait hâter de passer, car si les ennemis avaient une fois rempli les
tonneaux, il serait difficile d'entrer par cette brèche : ce qui fut
cause que je dis à M. de Savignac de faire entrer trois ou quatre de ses
enseignes. M. d'Andosielle, Saint-Aubin et l'autre capitaine coururent à
la rue, et firent entrer les leurs, car les cinq miennes étaient à la
maisonnette près la porte. Et comme les trois enseignes furent dans la
salle, et force soldats des leurs qui entraient, je dis aux enseignes
qu'ils suivissent hardiment cet homme, qui leur montrerait le chemin, et
qu'il ne se fallait arrêter qu'on ne fût delà la rivière contre les
tonneaux, mandant promptement aux arquebusiers qui étaient en la chambre
qu'ils tirassent fort, afin de favoriser le passage des nôtres. Et tout
d'un coup j'ouvris la porte et mis cet homme et un bon soldat qui
s'offrit de se tenir près de lui, et après eux deux, les trois enseignes
et les trois capitaines se mirent à leur queue. Je jetai cinq ou six
arquebusiers après, puis je me jetai aussi après eux, et tous ces
gentilshommes qui étaient avec moi. Il nous fallait descendre ces quatre
ou cinq degrés : les ennemis tiraient fort du côté de delà, mais les
arquebusiers qui étaient à la chambre les tenaient de si près, qu'ils
n'osaient montrer la tête. Toujours descendaient soldats ; j'étais sur
le bord de la rivière, et leur donnais toujours espérance de passer avec
eux. M. de Montastruc, commissaire, qui vit que je descendais les
degrés, se jette à la rue et commence à crier : « O soldats, voilà M. de
Montluc qui passe la rivière ! » Les soldats qui s'amusaient au pillage,
et ceux qui étaient dans la rue, laissèrent tout aux cris que faisait M.
de Montastruc que je passais, et entrèrent en foule dans la salle ; et
ceux qui ne pouvaient gagner les degrés sautaient en bas par les côtés,
de sorte que, sans regarder rien, ils se jetaient dans l'eau comme quand
on y pousse une troupe de moutons : je vis la rivière si couverte
d'hommes d'un bord à autre, que l'on ne voyait point l'eau.
J'entrais toujours jusqu'à la moitié de la jambe dans l'eau, faisant
semblant de vouloir passer, comme faisaient MM. de Brassac, chevalier de
Romegas, et tous les autres gentilshommes qui étaient avec moi ; et M.
de Savignac y était aussi : il n'y faisait guère bon pour lui, car il y
avait des soldats qui avaient eau jusqu'aux aisselles, et crois que s'il
s'y fût mis, il en eût eu jusqu'au cou, car chacun sait bien qu'il n'est
pas de la taille d'un géant : nous y pensâmes perdre beaucoup de soldats
qui étaient petits ; mais je leur criais toujours qu'ils se secourussent
les uns et les autres, comme ils faisaient ; il faut croire, et à la
vérité, que si je n'eusse avisé de faire ces trous en cette chambre, et
d'y mettre beaucoup d'arquebusiers comme j'avais fait, si bien qu'un
coup n'attendait pas l'autre, lesquels ouvrirent une fenêtre d'où ils
pouvaient tirer deux ou trois à la fois, nous eussions perdu plus de
cent hommes ; car de la muraille d'où ils nous tiraient, et des
tonneaux, il n'y avait pas plus de six pas jusqu'au bord de la rivière
où nos gens abordaient. Les enseignes et les capitaines allèrent aux
tonneaux. Je mandai promptement à ceux de la chambre qu'ils ne tirassent
plus, car ils donneraient aussitôt aux nôtres qu'aux leurs. Nos
arquebusiers qui étaient près des enseignes tiraient comme ceux dedans.
Les capitaines s'avisèrent de prendre le bord des tonneaux, qui
n'étaient pas à demi pleins, parce qu'ils n'avaient pas eu loisir de les
remplir ; et tout d'un coup je vis les tonneaux renversés de notre côté,
et les enseignes et capitaines se jetèrent dedans : et voilà les ennemis
en route et fuite droit au château ; nos gens les poursuivirent et en
tuèrent grand nombre sur leur fuite. Et comme je les vis dedans, je m'en
revins en la rue, étant si las, que de ma vie je ne m'étais trouvé en
tel état ; je connus bien qu'il ne me fallait pas parler de porter les
armes, car je crus tomber dix fois en la rue. Il n'y a ordre, nous ne
pouvons être deux fois. Le chevalier de Romegas et le capitaine Fabien,
mon fils, m'amenèrent par-dessous les bras à la maison du Junca, où je
trouvai sa femme, laquelle promptement m'apprêta un lit et me mit
dedans. Je trouvai que la sueur m'avait traversé le collet de buffle, de
sorte que les armes se ressentaient de l'humidité. Nous n'avions apporté
nul bagage, car nous avions tout laissé à Saint-Maurice, parce que
moi-même je n'avais pas trop d'espérance de venir à bout de
l'entreprise, comme y ayant aussi de la raison, et furent contraints mes
gens de m'essuyer la chemise et tous les habillements que j'avais
dessus. Et comme le chevalier de Romegas, mon fils et les autres
gentilshommes m'eurent remis entre les mains de mes serviteurs, ils s'en
allèrent à l'exécution du château. J'ai vu le temps, dis-je à ce brave
chevalier, que pour une telle journée je n'eusse quitté ni casque ni
corselet, et s'il y eût eu apparence de danger, j'eusse passé la nuit en
cet état ; mais il n'y a ordre : faites, vous autres jeunes, ce que les
vieux ne peuvent faire. » Étant tous mes habillements secs, ayant
demeuré au lit environ demi-heure, je me levai et me tournai revêtir.
Sur quoi arriva M. de Savignac, le capitaine Fabien et quelques autres
gentilshommes avec eux, me dire que ceux du château se voulaient rendre,
et voir si je trouverais bon que l'on les prît à merci, capitulant avec
eux. Parce que je voyais que M. de Savignac et le capitaine Fabien
voulaient fort sauver Favas, et qu'ils voulaient lui faire bonne guerre,
parce qu'il était en réputation d'être bon soldat, je leur dis qu'ils
allassent capituler comme bon leur semblerait, que je signerais leur
capitulation, combien que j'eusse bonne envie d'en faire une dépêche.
Voilà pourquoi, quand ils se furent départis de moi, je fis partir après
eux un gentilhomme pour aller parler secrètement aux soldats et à
quelques capitaines, que, comme on parlementerait, qu'ils regardassent
d'entrer par un côté ou autre, et qu'ils tuassent tout ; car il fallait
venger la mort des gentilshommes qui avaient été massacrés si
malheureusement à Navarreins, parce que, contre la foi promise, on avait
dagué le sieur de Sainte-Colombe et sept ou huit autres qui s'étaient
rendus, vies sauves, à Orthez lorsque M. de Terride fut pris. On fit
cette exécution sous prétexte qu'ils étaient sujets de la reine de
Navarre : et si le roi veut toucher au bout du doigt d'un de ses sujets,
ils disent qu'il ne peut. Tout est permis à ces gens-là, et rien à nous.
Le temps viendra que la chance tournera, comme j'espère, et les payerons
de même monnaie.
Je ne pouvais pas mettre l'entreprise en meilleure main que de ce
gentilhomme-là, car il était parent proche du baron de Pourdeac, qui
était du nombre des massacrés. Et comme il eut parié à deux ou trois
capitaines et aux soldats, ils coururent chercher quelques échelles, et
les dressèrent au coin de la basse-cour à main gauche près des galeries,
et les autres parlementaient à la porte ; et par là les soldats
entrèrent, et tuèrent tout ce qui se trouva là dedans, sauf le capitaine
Favas qui parlementait. Et comme M. de Savignac et le capitaine Fabien
virent le désordre, ils tirèrent ledit capitaine Favas à eux dehors, qui
fut bon pour lui, car autrement je crois bien qu'il fût passé par le
chemin des autres. Et comme les gens de cheval qui étaient à main droite
virent que nos gens étaient dans la ville, ils coururent un peu
contremont la rivière, et trouvèrent un gué, et, encore qu'il fût bien
profond, ils passèrent et coururent droit au château par le côté des
religieuses. Par les fenêtres s'en jetèrent vingt-cinq ou trente, que
les gens de cheval sauvèrent, car sans cela à grande peine y en eût eu
qui eussent porté témoignage, si ce n'eût été le capitaine Favas. Et
voilà comme la ville fut prise. J'en donnai du tout avis promptement à
M. le maréchal, et le matin je m'en allai le trouver. Il me promit de
venir le lendemain avec tout le camp, et tout incontinent je m'en
retournai à Mont de Marsan.
M. le maréchal vint le lendemain que je m'occupais à donner ordre le
mieux que je pouvais que la ville ne fût plus saccagée ; mais je n'y
pouvais donner guère bon ordre ; et comme je voulais sortir par une
porte pour lui aller au devant, il entrait par l'autre ; car malaisément
pouvais-je sortir, à cause que tout son camp était dans les rues qui
passait, surtout la cavalerie. Et me dit-on qu'il alla droit où nos gens
étaient entrés ; et, comme il eut vu le tout, et su comme tout s'était
passé, il dit : « Il y a eu ici plus d'heur que de raison. » Plusieurs
faisaient bonne mine, mais ils eussent été plus aises que j'eusse reçu
une écorne. Et comme je fus dehors, on me dit qu'il était entré. Je m'en
retournai, et demeurai plus d'une demi-heure enfermé dans les charrois
que je n'en pouvais sortir : et à la fin je fis tant que je gagnai son
logis. Son maréchal de camp logea toute la cavalerie hors la ville en
des villages delà rivière, et l'infanterie aux faubourgs, et la noblesse
dans la ville. Je pensais que cela lui donnât opinion, et à son conseil
aussi, de vouloir passer la rivière et entrer en Béarn, que nous
eussions sans doute enlevé et forcé le comte de combattre ou de
s'enfermer dans Navarreins ; mais il dit tout résolument qu'il s'en
retournerait après ses entreprises en son gouvernement, et qu'il ne se
voulait point aller engager devant des villes en Béarn, vu qu'il n'avait
point d'artillerie pour faire batterie, et qu'il ne voulait point que le
roi ni personne lui mît sus qu'il s'était amusé à d'autres entreprises
qu'aux siennes ; qu'il avait dit au roi, à son départ, ce qu'il voulait
faire, vu qu'il fallait qu'on combattît les murailles des villes de
Béarn. Je lui remontrai comme le comte prendrait l'un de ces partis, ou
de hasarder la bataille, ce que je ne pensais pas qu'il osât jamais
faire, ou de quitter le pays, sachant notre venue, ou de s'enfermer en
sa place forte, et que je pensais que volontiers il ne prendrait ce
dernier parti, mais se retirerait, et par ainsi nous aurions aisément
des canons de Dax et de Toulouse ; que, cela fait, la Guyenne était
paisible, le pays de Béarn conquis, et qu'après, tout ce qui se
trouverait en Languedoc tremblerait : que si nous voulions nous mettre
en queue dudit Montgommery, nous l'attraperions en quelque part, offrant
de le suivre partout où il irait pour cet effet. Mais il me proposait
demi en colère difficulté sur difficulté, pressé par ces messieurs. Or
il avait envoyé le baron de Larbous pour entendre nouvelles des ennemis
vers Agetmau, lequel baron lui manda par un gentilhomme, nommé Le
Repeyre, qui était de la compagnie de M. de Gramont, le désordre en quoi
le comte de Montgommery s'était retiré en Béarn, et comme son artillerie
avait été abandonnée près de deux jours sur les chemins vers Orthez ; et
M. le maréchal même fut le premier de qui je l'entendis, et depuis par
d'autres, comme j'ai écrit ci-dessus.
Le jour devant qu'il voulut partir pour s'en retourner, je fus averti
qu'il avait dépêché le sieur de Lussan vers le roi sans m'en rien dire,
lequel Lussan était mon ennemi, parce que je n'avais voulu souffrir
qu'il fût gouverneur de Lectoure. Je trouvai étrange qu'il ne m'en avait
rien dit, et pensai qu'il n'avait point fait élection de celui-là pour
dire bien de moi, car je connaissais bien qu'il n'était guère content de
moi, parce qu'il tenait toujours son conseil à part, n'y appelant que M.
de Joyeuse, MM. de Bellegarde père et fils, et M. de La Croisette, son
maréchal de camp. Il ne faut pas trouver étrange si j'étais marri que
les conseils se tinssent sans moi, et que rien ne me fût communiqué, vu
que je menais l'avant-garde, et étais la seconde personne de l'armée.
Cependant cela est ainsi : j'avais occasion de m'en offenser bien
avant ; aussi voyais-je que ces conseils se tenaient à nos dépens.
Or, comme je vis que c'était une résolution qu'il s'en voulait
retourner, je me rendis le soir à son logis, et lui remontrai, le plus
doucement que je pus, car ainsi le fallait faire, comme je voulais
envoyer mon fils remettre le gouvernement au roi, et que, puisqu'il s'en
allait, je voyais bien que tout me retomberait sur les bras, et que je
n'avais point de forces pour résister et empêcher que l'ennemi ne fît ce
qu'il voudrait faire aux terres du roi, et qu'autant d'honneur et de
réputation que j'avais gagné aux précédents troubles à conserver la
Guyenne, je l'allais tout perdre à ceux-ci, aimant beaucoup mieux qu'un
autre en eût le blâme que moi, qui n'avais jamais eu autre dessein que
de m'ensevelir avec l'honneur, et rien plus. Il me répondait que je ne
le devais point faire ni me dépiter, ni contre le roi ni contre
moi-même, et que je connaissais bien qu'encore que le roi lui eût baillé
la charge de la Guyenne comme des autres provinces, il ne s'en mêlait du
tout point, et me laissait faire comme j'avais accoutumé ; qu'il serait
bien marri de m'en dépouiller. Je lui répondis que cela était de son
honnêteté et bon gré, mais que sa patente était si ample qu'elle
dérogeait à la mienne, et que quand il lui plairait il commanderait
comme bon lui semblerait, sans qu'il me restât une once de pouvoir, non
plus qu'au plus simple cadet de Gascogne. Il me répondit que cela était
vrai, mais que ma valeur et mon expérience me feraient toujours
rechercher. Voilà là où on prit fondement que je quittais mon
gouvernement pour ne lui vouloir obéir ; et fut rapporté au roi de cette
sorte par ledit capitaine Lussan, ou autre qui partit bientôt après
lui ; et voilà pourquoi le roi fut si marri contre moi de ce que je
quittais le gouvernement, ne lui faisant jamais entendre que ce fût pour
autre occasion : à quoi j'avais autant pensé comme à me donner la mort
moi-même ; mais je suis né sur cette planète d'être toujours sujet aux
calomnies. Je le montrai bien quand je l'allai trouver à Toulouse
aussitôt qu'il fut arrivé, si mal comme j'étais, en lui offrant toute
obéissance, sans en avoir lettre ni commandement du roi, de la reine ni
de Monsieur.
Par là on peut juger si le différend qui est commencé à venir entre lui
et moi sortait de là. Toutefois je craignais qu'on ne me donnât une
disgrâce, parce qu'un personnage avait mandé à M. de Noé, lieutenant de
M. de Fontenilles, qu'il allât parler à lui pour chose qui m'allait de
la vie. Ledit sieur de Noé partit de Panjas, ou bien de Nogarol, et s'en
alla sur des courtauds à grande hâte, sans le dire qu'à M. de
Fontenilles. Et à son retour, nous trouvant dans Mont de Marsan, il nous
dit, à M. de Fontenilles et à moi, qu'un homme qui ne bougeait de la
chambre de M. le maréchal, et qui pouvait entendre tout ce qui s'y
disait, avait dit à un sien ami ces mots : « Montluc ne cesse
d'importuner et fâcher M. le maréchal, mais il se trouvera un jour sur
les carreaux mort de coups de dague. » Or incontinent ce personnage vint
à la maison de celui-là qui envoya quérir M. de Noé, et le lui dit pour
m'en avertir : ce qui fut cause qu'on avertit M. de Noé d'aller là où il
alla. M. de Valence mon frère était à Gaure, qui est à lui, et il n'y a
que trois lieues de Mont de Marsan jusque là. Je l'envoyai par deux fois
prier à jointes mains de vouloir venir me parler, ce qu'il ne voulut
jamais faire ; il ne me souvient des excuses qu'il m'en donnait.
Je voulais qu'il démêlât ceci avec M. le maréchal, et que personne ne
l'entendît qu'eux deux, et lui voulais faire nommer l'homme qui l'avait
dit, lequel était près de lui. Cela demeura ainsi, car je ne m'en
voulais fier à personne, et encore que je n'en fisse aucun semblant, le
tenais-je fort mal à mon aise dans le cœur, et me suis depuis souvent
étonné comme je me pus tant commander, et connus bien que les ans
dérobent la chaleur ; car autrefois le plus grand prince de la terre ne
m'eût pas fait avaler cette pilule. Tant plus que nous avons d'années
sur la tête, tant plus le sang se dérobe du cœur ; il semble que nous
craignons plus la mort lorsque nous en approchons le plus. Peut-être que
celui-là avançait cela de lui-même, et que M. le maréchal n'y avait pas
pensé.
Le lendemain matin, je me rendis à son lever, et devant jour ouïs les
tambourins sonner aux champs, et commencèrent à marcher à la pointe du
jour. Et comme le soleil fut levé, je m'en allai heurter à sa chambre ;
un sien valet de chambre sortit, qui me dit qu'il n'était point éveillé,
combien qu'on m'avait dit au bas du degré que MM. de Joyeuse, le jeune
Bellegarde et La Croisette étaient entrés dedans. Néanmoins, je demeurai
demi-heure ou plus devant la porte, et y heurtai trois ou quatre fois ;
mais jamais personne ne me répondit, encore que le valet de chambre qui
était sorti fût rentré, lequel j'avais prié de lui dire, s'il était
éveillé, que j'étais là. A la fin, de honte que j'avais d'être à sa
porte attendant, ce que prince de la chrétienté n'eût voulu permettre,
je fus contraint de me mettre dans un petit jardin qu'il y a dans le
logis, et là me promenai, n'étant pas si mal accompagné que je n'eusse
deux cents gentilshommes ou plus auprès de moi, et des meilleures
maisons du pays, qui en crevaient de dépit, autant ou plus que moi, et
me disaient beaucoup de choses. Je connus bien que c'était l'amour
qu'ils me portaient ; mais comme le plus âgé je devais être sage, et
considérer que je mettais beaucoup de choses en hasard si tout à fait je
rompais avec lui. Je demeurai plus d'une grande heure devant sa porte ou
dans le jardin. Et à la fin vint M. de Bellegarde, et comme il vit cette
noblesse, demanda où j'étais : ils lui dirent que j'étais dans le
jardin, par lequel on y entrait de la salle. Alors il vint à moi, et me
demanda pourquoi je n'allais à la chambre de M. le maréchal. Je lui dis
que j'y avais été et heurté plusieurs fois, et que jamais on ne m'avait
voulu répondre. Il me dit qu'il y avait plus d'une heure que M. de
Joyeuse et son fils, et le capitaine La Croisette y étaient entrés.
Alors je lui dis que je ne savais la raison pourquoi M. le maréchal me
faisait tenir la mule à la porte de sa chambre, et que je ne lui en
avais jamais donné occasion, et que j'avais eu cet honneur du roi, de la
reine et de Monsieur, tant qu'ils avaient demeuré en Guyenne, que jamais
la porte de leur chambre ne me fut refusée, que je n'étais de taille
pour être ainsi traité ; mais, puisqu'il y allait du service du roi, je
ne voulais rien gâter. Il en demeura fort fâché, car lui et moi avions
été bons compagnons et amis, et jamais ne nous en séparâmes que par sa
mort. Il heurta à la porte, et incontinent elle lui fut ouverte, et
soudain fermée à mon nez. Tous les gentilshommes me conseillaient de
m'en retourner à mon logis, et de n'y retourner plus ; mais je voulus
avoir patience, de quoi je me suis cent fois étonné. Et depuis que M. de
Bellegarde fut entré, ledit sieur maréchal demeura encore plus d'un
quart d'heure à sortir ; et comme il sortit, je m'efforçai à lui donner
le bonjour, et l'accompagnai à la messe, et le priai de me vouloir
laisser une compagnie de celles de M. de Savignac, ou deux cents
arquebusiers, jusqu'à ce que j'aurais déplacé les grains qui étaient
dedans la ville, afin que les ennemis ne s'en aidassent pour avitailler
Navarreins ; car il fut estimé par M. de Cumies, ou ses gens, qu'il y
avait dans la ville plus de 1200 charretées de tous grains, et aussi par
ceux qui maniaient la munition, qui étaient unis avec les siens ; car
cette ville sert de grenier à toutes les landes et pays de Basques,
d'où, au dommage de la France, on les transporte aux Espagnes. On dit
que c'est un des plus beaux marchés de France. Il monta à cheval ; je
l'allai accompagner hors la ville, et me trouvai tout seul, car il n'y
eut pas un gentilhomme de tous ceux qui étaient avec moi qui montât à
cheval : je ne sais s'ils le firent pour n'avoir leurs chevaux prêts, ou
bien s'ils n'avaient guère de volonté d'y aller. Et comme j'eus pris
congé de lui hors de la ville, et pensant que les arquebusiers qu'il
avait envoyé quérir par le jeune La Croisette ne vinssent pour demeurer
avec moi, ledit La Croisette me vint dire qu'il n'y en avait pas un qui
fût voulu demeurer, et ainsi s'en alla. Je dépêchai incontinent mon
fils, le capitaine Fabien, devers le roi avec mes lettres, pour remettre
le gouvernement entre les mains de Sa Majesté ; mais quand il fut au
bourg de Dieu, il fut pris des ennemis, et là il perdit ses lettres : ce
qui fut cause qu'il ne put dire à Sa Majesté les raisons qui me
mouvaient à le quitter, et m'en voulut grand mal Sa dite Majesté,
pensant que je le quittasse pour ne vouloir obéir à M. le maréchal de
Damville, comme le capitaine Lussan lui avait fait entendre à quoi je ne
pensai jamais ; mais je prévoyais la tempête. Je voulais me retirer pour
donner loisir aux autres de faire mieux.
La chose s'est trouvée toute notoire, au dire de beaucoup de gens tant
d'une religion que d'autre, que si M. le maréchal eût passé la rivière,
le comte de Montgommery s'en retournait par là où il était venu ; car de
mettre son camp dans Navarreins, il ne le pouvait faire, parce qu'il n'y
avait point de vivres, et dans les autres places de Béarn encore moins.
Par ainsi il fallait que la nécessité et la faim l'en fît retourner à
vau de route par là où il était venu, et nous laisser le pays ; et sans
difficulté nous l'eussions défait sur la queue ou à la tête, et les
paysans mêmes l'eussent mis en désordre, qui eussent pris courage quand
ils nous eussent senti près, et il n'eut jamais passé les rivières. Et
si lui-même veut confesser la vérité, comme font d'autres qui étaient
avec lui, il se tint toujours pour perdu jusqu'à ce qu'il eut entendu
que M. le maréchal s'en retournait ; et d'attendre une bataille, il ne
le pouvait faire, vu le grand avantage des forces que nous avions sur
les siennes. Il disait toujours qu'il avait deux gros matins à sa queue,
et que ce serait merveille s'il échappait, mais qu'il vendrait bien sa
peau. Que je veuille dire aussi que M. le maréchal s'en retournât pour
couardise, il n'y a homme qui puisse dire cela, car jusqu'ici l'on ne
lui a pas donné cette vilaine renommée : il est d'une trop brave race,
et a toujours fait preuve du contraire ; je le tiens pour un grand
capitaine, qui peut faire et beaucoup de bien et beaucoup de mal quand
il lui plaira. Et quoique quelques-uns l'aient calomnié parce qu'il
était si proche de M. l'amiral, jamais n'eus-je cette opinion de lui. Je
ne sais pas ce qu'il fera à l'avenir : je l'ai toujours connu fort
serviteur du roi, mais il ne me devait pas traiter ainsi ; j'avais vu
trop de rôti et de bouilli en ma vie. Ce n'est donc la peur qui le fit
retirer, car ses forces étaient si grandes par-dessus celles des
ennemis, que nous eussions défait le comte de Montgommery avec la
cavalerie seule et nos argoulets, qui fussent descendus à pied, sans que
homme de pied des nôtres s'en fût mêlé ; car à la bataille de Ver, M. de
Duras avait trois fois plus de gens de pied que n'avait le comte de
Montgommery, et beaucoup plus de gens de cheval, et de meilleurs hommes,
et de meilleurs capitaines ; et nous n'étions pas tant des deux tiers de
cavalerie que nous étions à cette heure ; et néanmoins nous les défîmes,
et gagnâmes la bataille. Par quoi il ne faut point dire que cela fut
pour peur qu'il eût d'être battu, vu qu'il en y avait si peu de raison ;
mais ce fut notre malheur de ce que M. le maréchal s'imprima en son
opinion, et son conseil encore plus, qu'il se ruinerait devant les
villes de Béarn, et qu'il ne ferait rien qui vaille, ne connaissant
point la stérilité du pays comme nous, et que M. de Terride avait mangé
tous les vivres en ces quartiers-là, de sorte qu'ils n'en pouvaient
avoir dans les villages pour le comte de Montgommery, s'il eût demeuré
dedans. Or si Dieu eût voulu que M. le maréchal n'eût pris si grande
opinion de s'en retourner en Languedoc pour exécuter ses entreprises, et
que son conseil même eût été de contraire opinion qu'il n'était, et
qu'il eût pris le parti de passer la rivière, cela eût porté un grand
bien et profit : et ainsi n'a de rien servi, car il s'alla engager
devant Mazères, là où il perdit un grand nombre des meilleurs soldats
qu'il eût, et ruina presque son camp, sans pouvoir plus tenter aucune
fortune. Et par ainsi, ni du côté du Languedoc, ni du côté de la
Guyenne, il ne s'est rien fait qui vaille que ruiner entièrement tout le
peuple ; car les nôtres de tous côtés avaient fait autant de maux ou
plus au peuple, que les ennemis mêmes : autrement n'était possible, à
cause du grand nombre de gendarmes, de chevaux légers, d'argoulets, et
de gens de pied que nous avions ; il fallait que tous vécussent à
discrétion. Voilà comme toutes ces forces, assez importantes, et pour
défaire Montgommery, et pour venir faire tête à M. l'amiral,
s'évanouirent sans faire rien qui mérite d'être écrit.
J'ai toujours connu que quand Dieu veut que les choses n'aillent comme
les hommes désirent, il renverse la volonté du chef et de son conseil
tout au contraire de ce qu'on devrait faire. Dieu soit loué du tout,
puisqu'il lui a plu que les choses allassent ainsi. Il n'y a personne,
après le peuple, qui en porte la pénitence que moi, parce que j'en ai
encouru l'inimitié de M. le maréchal pour avoir dit le vrai. Il me
devait par raison mieux aimer que non ceux qui le conseillaient de faire
au contraire de ce que je lui conseillais ; mais c'est la loi du pays de
Béarn que le battu paye l'amende, car le roi a avoué et trouvé bon tout
ce que M. le maréchal avait fait, et mauvais tout ce que j'avais fait ;
aussi suis-je sur le soleil couchant, qui n'est pas adoré comme le
levant. Encore suis-je aussi innocent et aussi incoupable de la faute,
s'il en y a, que si je n'eusse jamais été au monde ; et n'en demande
meilleur témoignage que des trois états de la Guyenne et du pays de
Languedoc, qui est proche d'icelle, qui ont entendu comme les choses se
sont passées, et se sont ressentis des malheurs de la Guyenne : et
encore en demeurerai-je à la déposition de tous les capitaines, sauf de
trois ou quatre qui étaient du conseil, car ceux-là sont cause du mal.
Je ne suis pas le premier qui, après avoir bien fait, a été payé de
cette monnaie. J'en ai assez écrit en ce livre, et vois bien qu'il fait
bon être grand seigneur, car il faut toujours qu'un petit compagnon
comme moi paye la folle-enchère, et est toujours sujet à la loi de Béarn
que j'ai alléguée. Ledit sieur maréchal avait raison de vouloir employer
ses gens et ses deniers en Languedoc, et moi de le désirer en Guyenne.
S'il ne pouvait embrasser tout, pourquoi le faisait-il coucher en sa
patente ? Ce que nous pouvions faire en quinze jours, chassant ou
défaisant Montgommery, eût apporté plus de bien que la prise de trois ou
quatre chétives villes de Languedoc. C'est assez parlé de cette dispute,
qui a ruiné les affaires du roi en ce pays ; je reprendrai mon propos
pour vous raconter ce qui advint.
[2] Faire éprouver une perte, un échec.