Les huguenots s'éloignent d'Agen. — Le roi envoie Montluc en
Béarn. Siège de Rabastens. — Montluc est blessé d'un coup
d'arquebuse au visage. — Prise de Rabastens. — Montluc
quitte l'armée.
Le pont rompu, M. l'amiral demeura quatre ou cinq jours ne sachant de
quel bois faire flèche, et logé chez Guillot le Songeur[5], car il
avait, outre le camp du comte de Montgommery, trois cornettes de reîtres
engagées deçà la rivière vers Gascogne, et c'étaient ceux qui avaient
passé la rivière étant logés à Labardac, et ne pouvait trouver moyen de
les retirer, à cause que le ruisseau qui passe au Paradis, monastère de
religieuses, était si grand, qu'il n'y avait homme qui l'osât passer à
pied ni à cheval. Le comte de Montgommery était encore à Condom et vers
Nérac et Bruch. M. l'amiral fit faire un petit pont sur deux bateaux où
il pouvait passer seulement cinq ou six chevaux à la fois, et avec une
corde tiraient les bateaux, à la mode d'Italie. Et comme le ruisseau
commença à diminuer, les reîtres le commencèrent à passer à un pont de
pierre qu'il y a, et s'approchèrent du passage du Port, et commencèrent
à passer ce pont de bateaux, six à six, ou sept à sept au plus. Et
quelque grande diligence que les passagers pouvaient faire,
arrêtaient-ils près d'une heure et demie avant que le bateau fût allé et
revenu ; et en cette peine passèrent ces trois cornettes, qui
demeurèrent deux jours à passer. M. le comte de Candale et M. de La
Valette étaient à Astafort avec huit ou dix cornettes de gens de
cheval ; et comme le comte de Montgommery abandonna Condom pour
s'approcher de la rivière, j'écrivis une lettre audit sieur comte de
Candale, que si la délibération était de combattre Montgommery sur le
passage, que je me trouverais au combat avec les deux compagnies de gens
d'armes que j'avais et cinq cents arquebusiers, non pour commander, mais
pour lui obéir comme le moindre soldat de la troupe. Il me remercia
fort, et me fit réponse que, quand cela serait, lui et toute la troupe
qu'il commandait m'obéiraient ; et toutefois il ne se parlait point que
je passasse pour me joindre avec eux. Je connus bien par la lettre que
tous eussent été bien aises que j'eusse été auprès d'eux ; mais La
Croisette qui était là, servait de _dominus fac totum_. Encore leur
mandai-je que, s'ils ne voulaient que je m'y trouvasse, je ferais passer
les deux compagnies et les cinq cents arquebusiers se joindre avec eux.
Et par là chacun peut bien connaître que je n'étais pas parti de M. le
maréchal pour ne lui vouloir obéir, puisque j'offrais d'obéir au comte
et à M. de La Valette, et au capitaine La Croisette même, qui était plus
grand qu'eux en leur troupe.
Je ne veux point écrire comme ils firent, parce que je n'y étais pas, et
ne m'en suis pas informé, sauf qu'on m'a dit qu'ils avaient fait une
charge à quelques-uns qu'ils trouvèrent hors de Bruch, et les
rembarrèrent dedans ; et m'a-t-on dit depuis que le comte de Montgommery
était dans la ville : je ne sais si cela est vrai, et pense fort bien
qu'ils firent tout ce qu'on y pouvait faire, car ils sont trop connus et
estimés. Le comte de Montgommery passa premièrement les gens de cheval,
puis ses gens de pied les uns après les autres. Je fis passer la rivière
à soixante salades de ma compagnie et de M. de Fontenilles, avec trois
cents arquebusiers pour les soutenir, et allèrent jusqu'à un petit
village qui est appelé La Rozie, où ils tuèrent quinze ou seize hommes,
et y gagnèrent douze ou treize chevaux, leur donnant une alarme bien
chaude. Et m'a-t-on depuis dit que si nos gens de cheval eussent poussé
outre jusqu'au passage, ils en eussent fait noyer deux ou trois cents,
car de cette alarme il s'en noya quatre ou cinq à la hâte qu'ils
avaient, et du côté de M. l'amiral ne les pouvaient secourir, car ils ne
pouvaient repasser que six ou sept chevaux sur le pont à bateaux,
parquoi ils demeurèrent cinq ou six jours à passer. Et voilà la peine en
laquelle se trouva M. l'amiral à pouvoir retirer à lui le comte de
Montgommery et les trois cornettes de reîtres.
M. de La Chapelle, vice-sénéchal, et M. du Bouzet, m'avaient mandé que
si je voulais donner passeport à un huguenot à qui j'avais donné, à leur
requête, assurance de demeurer en sa maison, il s'offrait d'aller au
Port Sainte-Marie pour entendre et découvrir le chemin que M. l'amiral
voulait prendre après que le comte de Montgommery serait passé, ou bien
s'ils voudraient redresser un autre pont. Je leur envoyai le passe-port
qu'ils me demandaient pour lui ; et le jour même que le comte eut achevé
de passer, ce personnage fut de retour à leur maison, et leur dit et
assura qu'au partir du Port Sainte-Marie, qui serait dans deux ou trois
jours après que tout serait achevé de passer, ils prendraient leur
chemin vers Toulouse, et iraient passer à Montauban, étant délibérés de
brûler toutes les maisons qui seraient à quatre lieues aux environs de
Toulouse, et surtout celles des présidents et conseillers. Il disait
encore qu'il avait appris d'un capitaine de gens de cheval qu'on lui
avait donné pour sa part une maison près de Toulouse, nommée l'Épinette,
afin de la brûler : ce personnage lui répondit que c'était une des plus
belles maisons qui fussent autour de Toulouse ; et le capitaine lui dit
que si le maître de la maison n'en avait d'autres que celle-là, qu'il
était sans maison. Ledit sieur du Bouzet même me rapporta tout ce que ce
personnage-là leur avait dit. Et tout incontinent j'en avertis M. le
premier président ; car d'en avertir M. le maréchal, j'étais bien
certain qu'il n'eût pas bien pris mes lettres, et qu'il eût cru tout au
contraire de l'avertissement que je lui en eusse donné : qui fut cause
que j'en avertis ledit sieur président, et lui mandais qu'il devait
retirer M. de La Valette, qui déjà s'en était retourné vers Toulouse, et
MM. de Negrepelisse et Sarlabous, et qu'ils ne pouvaient avoir trop de
gens de bien dans la ville, car les ennemis tenaient des propos qui ne
valaient rien, lesquels je ne voulais écrire, parce que ce n'était que
le vulgaire de leur camp, à quoi on ne devait ajouter aucune foi.
[1570] Voilà tout le contenu de ma lettre : je m'assure que ledit sieur
président ne l'a pas perdue. Et ainsi s'en allèrent toutes les forces du
Port Sainte-Marie, et passèrent tous à la vue du château de Bajaumont,
où était M. de Durfort, frère du sieur de Bajaumont qui est à cette
heure. Je sortis avec les deux compagnies de gens d'armes, et les vis
tous passer aune arquebusade de moi, et plus près encore, n'ayant moi
que huit ou dix chevaux, ayant laissé la cavalerie un peu derrière ;
mais je ne l'avais pu mettre si bien à couvert que les ennemis ne la
pussent voir. Jamais homme ne se débanda pour me venir reconnaître. Ils
campèrent cette nuit-là vers le pont du Casse, et tirant vers
Saint-Maurin, puis se mirent vers ledit Saint-Maurin et autres villages
là autour ; et là demeurèrent deux ou trois jours. Et parce que ledit
sieur de Durfort avait vu passer tout à son aise tout leur camp, gens de
pied et gens de cheval, et les avait pu nombrer à son aise, je le priai
de prendre la poste et aller avertir Sa Majesté du nombre de ce camp ;
il me dit, entre autres choses, qu'il avait découvert une troupe de cinq
ou six cents chevaux qui passaient un peu plus loin que les autres, dont
la plupart n'avaient point de bottes, et que c'étaient valets et laquais
qu'ils avaient fait monter à cheval pour faire nombre. Je ne faisais
rien que je ne le communiquasse à l'évêque d'Agen, me fiant alors autant
ou plus en lui qu'à mon frère propre, et le tenais pour un des meilleurs
amis et d'aussi bonne conscience que prélat qu'il y eût en toute la
France : il est sorti de la maison des Fregoses de Gênes. Je baillai
instruction audit sieur de Durfort, et une lettre de créance qui
contenait ceci : « Que j'envoyais au roi le sieur de Durfort, lequel
avait pu nombrer tout à son aise l'armée de MM. les princes, pour lui
dire tout ce qu'il en avait vu et nombré. » Puis lui donnais avis du
chemin qu'ils tenaient, et de leur délibération de mettre tout à feu
vers Toulouse, et en avais donné avis à M. le premier président, pour le
dire aux gens qui avaient aux environs de la ville des maisons, afin
qu'ils retirassent les meubles, et qu'ils feraient bien de retirer M. de
Negrepelisse, si déjà il n'y était, et MM. de La Valette et Sarlabous ;
puis en un autre article, que le personnage, que je ne nomme point ici,
de leur religion, qui était allé à leur camp, avait porté nouvelles aux
sieurs de La Chapelle et du Bouzet, que le capitaine des gens de cheval
à qui il avait parlé avait dit qu'ils avaient entreprise sur Montpellier
et le Pont Saint-Esprit tout assurée, et que je connaissais bien le
gouverneur de Montpellier, qui était M. de Castelnau, pour lequel je
répondrais de ma vie ; mais que je ne connaissais pas celui du Pont
Saint-Esprit ; qu'il plût à Sa Majesté en avertir lesdits gouverneurs,
afin qu'ils fussent soigneux de tenir l'œil sur leurs places, et que
cela leur serait un coup d'éperon pour leur faire prendre garde à la
sûreté d'icelles. Et en un article, que l'évêque d'Agen, lequel était
arrivé de l'abbaye qu'il a en Languedoc près Narbonne, m'avait dit que
tout le bas Languedoc, depuis Montpellier vers Avignon, était en grande
peine, n'ayant aucun chef en ces quartiers, et qu'ils avaient envoyé
prier M. le maréchal de leur vouloir envoyer M. de Joyeuse, car, pourvu
qu'ils eussent un chef, ils seraient assez de gens pour défendre le
pays ; et que s'il semblait bon à Sa Majesté, qu'elle devait mander à M.
le maréchal qu'il laissât aller M. de Joyeuse au bas Languedoc (il avait
assez d'autres grands capitaines près de lui), parce que ledit sieur de
Joyeuse y servirait de beaucoup, à ce que m'avait dit ledit évêque. Et
en un autre article, que s'il plaisait à Sadite Majesté de faire marcher
Monsieur avec la moitié seulement de son armée, que nous étions assez
forts pour combattre des forces plus grandes que celles de MM. les
princes, et qu'il m’estimât pour l'un des plus méchants hommes qui porta
jamais armes, si Monsieur marchait avec la moitié de l'armée, pourvu
qu'il amenât les reîtres, s'il ne défaisait les princes, et mettrait fin
à la guerre ; et si Sa Majesté ne trouvait bon que Monsieur y vînt,
qu'il commandât à M. le prince dauphin[6] qu'il marchât avec le camp
vers le pays de Rouergue, avec lequel je me joindrais, et que nous
trouverions bien moyen que M. le maréchal Damville s'y joindrait aussi,
et qu'autour de Toulouse et au chemin qu'ils feraient nous les
combattrions à notre avantage.
Voilà tous les articles de mes instructions. Et à dire le vrai, il ne
s'en fût jamais retourné un en France, ou ils se fussent cachés dans les
villes, et nous eussions gardé le pays. Que s'ils fussent été rompus ou
séparés, malaisément se fussent-ils jamais ralliés. Ce bon évêque d'Agen
m'avait dit qu'il tenait Narbonne pour perdue, et que M. de Rieux, qui
en était gouverneur, était huguenot, et qu'il avait chassé un des
principaux catholiques de la ville auquel tous les catholiques
s'adressaient, et que la ville en était à demi désespérée, même que les
catholiques avaient mandé à M. le maréchal, pour le supplier de vouloir
écrire à M. de Rieux de le laisser rentrer dans la ville, lequel sieur
de Rieux lui avait renvoyé force excuses qu'il ne le pouvait faire. Et
voyant que M. le maréchal ne prenait pas trop les choses à cœur pour le
faire rentrer, les catholiques s'étaient retirés au parlement, lequel
l'avait remontré à M. le maréchal, et que de nouveau il en avait écrit
audit sieur de Rieux, qui n'en avait voulu rien faire, et que tout le
peuple se tenait entièrement pour perdu. Je le contai audit sieur de
Durfort, non qu'il fût écrit aux articles, ni que je lui donnasse charge
d'en parler au roi, car peut-être cela n'était pas vrai ; mais, pour en
être certain, il le devait demander audit évêque, et s'il voulait que de
par lui il le dît au roi. Ledit évêque lui dit tout en la même sorte
qu'il m'avait conté, et de plus que lui-même le voulait écrire au roi,
ce qu'il fit. Ledit sieur de Durfort ne voulut prendre la lettre qu'il
ne vît ce qui était couché dedans, comme il fit ; et alors ledit sieur
de Durfort prit la lettre, et me dit qu'il avait vu ce que ledit évêque
écrivait au roi, et que c'était en la même forme qu'il me l'avait dit.
Voilà le contenu de mes instructions, car de créance ledit Durfort n'en
apporta que ce qui était contenu dans ces instructions, et me dit
franchement qu'il n'apporterait jamais créance sans instruction signée.
Voilà sur quoi M. le maréchal Damville s'est fondé d'écrire une lettre
diffamatoire contre moi. Que si n'eût été le respect de ceux auxquels il
appartient, et l'état qu'il tient du roi, je me fusse essayé de lui
apprendre comme il doit donner démentis sans bien être averti de la
vérité. Je les lui pouvais bien donner, d'autant que le témoignage et
les instructions eussent déclaré la vérité ; mais il me suffit que le
roi et la reine savent le contraire de ce qu'il a couché dans sa lettre,
et que ma conscience en est du tout exempte. Nous verrons de lui ou de
moi qui mieux servira son maître : il a deux avantages sur moi, il est
grand seigneur et jeune, et moi pauvre et vieux ; mais je suis
gentilhomme et chevalier qui n'ai jamais souffert injure, et suis moins
taillé que jamais de l'endurer, tant que pourrai porter épée. J'oserais
croire que pour lors le susdit évêque n'avait encore rien entendu de
l'entreprise que l'on a voulu exécuter contre moi ; mais son méchant
frère vint demeurer quatre ou cinq jours avec lui, lequel pendant ce
temps le convertit d'entendre à cette belle exécution de laquelle je
n'écrirai rien davantage, car Dieu a commencé de faire paraître ses
miracles pour me venger : j'espère tant en lui, qu'il ne s'arrêtera pas
là. Or les princes s'en allèrent par le même chemin que j'avais mandé à
M. le président, et firent l'exécution du brûlement entrepris. Je
voudrais de bon cœur que mon avertissement ne se fût pas trouvé
véritable, car j'ai appris de beaucoup de gens de bien de Toulouse que
l'armée des princes leur apporta dommage de plus d'un million de francs.
Je ne me veux mêler de mettre ici ce qu'ils firent par le Languedoc, car
je ne me mêle point d'écrire ce que les autres ont fait, ou le devoir
auquel se mit ledit sieur maréchal, et retournerai à une lettre que le
roi m'écrivit pour aller en Béarn.
Sa Majesté me mandait que j'assemblasse tant de gens que je pourrais et
le plus promptement, et que je prisse de l'artillerie à Toulouse, à
Bayonne et Bordeaux, et là où j'en trouverais, et que j'allasse attaquer
le pays de Béarn. Et écrivait à MM. les capitouls de Toulouse de me
bailler de l'artillerie et munitions : d'argent, il ne s'en parlait
point pour les frais ou pour payer les gens de pied et l'équipage du
canon ; et Dieu sait si en telles entreprises il faut que rien manque.
Une armée ressemble une horloge ; si rien défaut, tout va mal à propos.
Je lui envoyai Espalanques, gentilhomme béarnais, avec ample instruction
de ce qu'il me fallait et qui était nécessaire pour marcher ; je fus
contraint de ce faire, parce que les lettres que Sa Majesté m'avait
écrites pour l'entreprise étaient si maigres, qu'il semblait que celui
qui les avait rédigées n'avait point grande envie que j'y allasse ou
bien que j'y fisse rien qui valût, si ce n'est qu'il fût du tout
ignorant. Mais je ne lui en mandai autre chose, sinon d'écrire une
lettre bien pressante aux capitouls, pour me prêter deux canons et une
couleuvrine avec des munitions, et dont je leur répondrais, car l'argent
et munitions sont à eux. Déjà ils m'avaient fait réponse n'avoir point
d'artillerie prête, encore moins de munitions, à cause que M. de
Bellegarde leur en avait dépensé la plupart au Carlat et à Puylaurens,
et que M. le maréchal Damville leur avait dépensé le reste à Mazères.
J'écrivais aussi à Sa Majesté qu'il lui plût commander à M. de Valence
qu'il me fît délivrer un peu d'argent pour faire une paye, ou à tout le
moins une demi-paye aux gens de pied, pour acheter de la poudre, car en
deux ans que cette guerre a duré, tous les gens de pied que j'ai levés
de par deçà n'ont reçu que deux payes, et la plupart qu'une ; et aussi
qu'il mandat à M. de Valence qu'il fît venir avec moi un trésorier pour
faire les frais de l'artillerie, et qu'en attendant le retour
d'Espalanques, je donnerais si bon et prompt ordre à toutes choses
nécessaires, qu'il me trouverait à son arrivée prêt à marcher.
Voilà toutes les demandes que je faisais au roi. Sa réponse fut qu'il
trouvait fort étrange que je misse ce voyage en telle longueur, et qu'il
pensait que je fusse déjà dans le pays, et que si je ne voulais faire
(autrement que j'avais fait jusqu'ici, qu'il y pourvoirait aussi
autrement, et qu'il y avait trois ans que je n'avais rien fait qui
vaille. Ces lettres me mirent en tel désespoir et colère, que d'abord je
fus résolu de n'y aller point et d'écrire au roi qu'il y envoyât un
autre qui y eût fait ci-devant mieux que moi, et qui achevât la besogne
comme M. de Terride avait fait. Toutefois à la fin je me résolus de ne
le faire, connaissant bien que ces lettres ne venaient pas du naturel du
roi, de la reine, ni de Monsieur, car il y en avait de tous trois, aussi
piquantes l'une que l'autre. Je connaissais bien que ceci venait du
conseil de mes ennemis que j'ai près de Leurs Majestés, car le roi, la
reine, ni Monsieur n'écrivirent jamais lettres au plus grand ennemi
qu'ils aient eu si piquantes que celles-là ; je ne les montrai qu'à M.
de Valence mon frère, de crainte que tout le monde ne perdît le cœur, à
mon exemple, de faire jamais service au roi ; car tous généralement, de
quelque vacation qu'ils fussent, savaient bien le contraire, et que
j'avais fort bien fait avec le peu de moyens qu'on m'avait laissé. Et
lors je connus bien qu'on me voulait jeter toutes les fautes qui étaient
advenues par deçà sur mes épaules, n'ayant personne à la cour pour me
défendre. Je connais à présent que la plus grande faute que j'ai faite
en ma vie, ç'a été de n'avoir voulu dépendre, depuis que les vieux sont
morts, que du roi et de la reine, et qu'un homme qui a charge est plus
assuré de dépendre d'un monsieur ou d'une madame, ou d'un cardinal ou
d'un maréchal, que non du roi, de la reine, ni de Monsieur ; car ils
déguiseront toujours à Leurs Majestés les affaires comme bon leur
semblera, et en seront crus de tous trois, car ils n'y voient que par
les yeux d'autrui, et n'entendent que par les oreilles des autres. Cela
est mauvais, mais il est impossible d'y mettre ordre, et celui qui aura
bien fait, demeurera en arrière. Par ainsi, si je pouvais retourner à
mon commencement d'âge, je ne me soucierais jamais de dépendre du roi ni
de la reine, mais de ceux qui ont crédit près de Leurs Majestés ; car,
encore que je fisse le plus mal qu'homme saurait faire, ils me
couvriraient mes fautes, voyant que je ne dépendrais que d'eux ; et leur
bien et honneur est d'avoir des serviteurs qu'ils appellent créatures.
Si le roi ne faisait du bien que de lui-même, il leur rognerait les
ongles. Mais qui veut avoir récompense, qui veut être connu, il faut se
donner à monsieur ou à madame, car le roi donne tout à eux, et ne
connaît les autres que par leur rapport. Je suis bien marri que je ne
puis retourner à mon jeune âge, car je me saurais bien mieux gouverner
que je n'ai fait jusqu'ici, et ne me fonderais pas tant en l'espérance
des rois que des autres qui seraient près d'eux. Mais je suis à présent
vieux et ne puis retourner jeune ; parquoi il faut que je suive la
complexion que j'ai tout jamais eue, car je ne saurais par quel bout
commencer pour en prendre une autre : il n'est plus temps, cela
peut-être servira pour ceux que je délaisse. Mais si le roi les veut
tromper, qu'il soit véritablement roi, et ne donne rien que de
lui-même : oh ! qu'il y en aura qui seront trompés !
Encore ai-je fait une autre faute, c'est de n'avoir tenu quelqu'un de
mes enfants près du roi ; ils étaient assez bien nés pour se faire aimer
de Leurs Majestés. Mais Dieu m'ôta mon Marc-Antoine trop tôt, et depuis,
le capitaine Montluc, qui fut tué à Madère ; l'un ou l'autre eût fait
taire ceux qui voudraient contrôler et calomnier mes actions. Leurs
démentis de si loin ne me pouvaient faire mal : si nous étions à une
pique les uns des autres, je leur ferais, tout vieux que je suis,
trembler le cœur au ventre. Je ne les tenais pas près de moi pour être
oisifs, mais pour apprendre mon métier ; car le premier a suivi les
armes, et s'y est fait remarquer, et m'a suivi en mes voyages ; le
second avait acquis tel crédit en Guyenne, que j'étais bien aise,
pendant la guerre, qu'il n'en bougeât ; le troisième depuis son retour
de Malte m'a suivi en ces guerres, et le dernier aussi. Mais je laisse
ce propos, qui me met en colère, pour retourner à l'entreprise.
M. de Valence s'en courut à Bordeaux, voir s'il y avait moyen de trouver
argent aux finances, et me manda n'y en avoir trouvé un seul liard ;
toutefois, qu'il avait tant fait que l'on avait emprunté 14,000 francs,
lesquels il avait fait bailler à un commis pour faire tenir près de moi,
et que dans dix jours il m'en ferait tenir autant ; mais qu'il ne
fallait nullement espérer d'en avoir davantage, et que le receveur avait
encore emprunté cela. M. de Fontenilles s'en alla à Toulouse avec
procuration mienne, pour nous obliger tous deux de rendre et payer les
munitions, si le roi ne le faisait ; et en cette condition ils me
prêtèrent un canon et une couleuvrine, avec quelque peu de munitions. Je
fis partir MM. de Montespan et de Madaillan, avec cent chevaux choisis
en la compagnie de M. de Gondrin et la mienne, droit à Bayonne, pour
tenir escorte à l'artillerie que M. le vicomte d'Orthez me devait
envoyer. J'envoyai M. de Gondrin à Nogarol, pour commencer à dresser
l'armée, et M. de Saincthorent avec lui, à qui j'avais baillé la charge
de maréchal de camp ; et moi je demeurai quatre ou cinq jours, pour
faire avancer les gens de pied et de cheval, et donner temps auxdits
commissaires des vivres d'aller par les provinces exécuter les
mandements que j'avais baillés pour faire avancer les vivres. Je ne
demeurai que six jours à temporiser, puis m'en allai en deux jours à
Nogarol. Là nous entrâmes incontinent en conseil, pour délibérer par
quel moyen devions commencer. Les uns dirent que je devais commencer par
Saint-Sever, d'autres disaient que je devais aller droit à Pau. Mon
opinion fut que je devais aller commencer à Rabastens, parce que,
commençant par là, je mettrais derrière moi tout le meilleur pays de
Gascogne pour les vivres ; et d'autre part, que Rabastens était un
château le plus fort qui fût en la puissance de la reine de Navarre, et
que si je le prenais par force, comme je voyais qu'il fallait qu'il se
prît ainsi, car l'on était bien assuré qu'ils ne se rendraient pas
légèrement, je voulais faire mettre tout au fil de l'épée, m'assurant
que cela donnerait une si grande peur à tout le demeurant du pays de
Béarn, qu'il n'y aurait aucune place qui osât attendre le siège, si ce
n'était Navarreins : et d'autre part, que ceux de Toulouse, entendant ce
bon commencement, ils n'épargneraient rien à me fournir, voyant que les
choses me succéderaient à bien. Et au contraire, si je commençais à
Saint-Sever, je me jetais sur les landes là où il n'y a que sable, où
mes gens mourraient de faim, et n'auraient aucun secours de Bordeaux,
encore que je prisse bien Saint-Sever ; par ainsi, qu'il valait mieux
aller commencer par le plus fort, et y employer promptement mes forces,
que non à la plus faible, allant de jour à autre perdant le temps. Voilà
ma proposition, laquelle à la fin fut trouvée bonne et suivie de tous ;
mais surtout je leur dis que, pour mettre les ennemis en peur, il
fallait tuer tout ce qui se présenterait et qui ferait tête, et que cela
occasionnerait MM. de Toulouse à nous accommoder de ce qui nous serait
nécessaire, voyant que c'était bon jeu bon argent.
Ce conseil se tint à mon arrivée ; et le matin devant le jour je pris
vingt-cinq ou trente chevaux, et m'en allai en diligence à Dax. M. de
Gondrin me montra une lettre que M. de Montespan, son fils, lui avait
écrit de Bayonne, que l'artillerie n'était pas si prête comme nous
pensions, mais bien que M. le vicomte d'Orthez y faisait toute la
diligence qu'il pouvait ; et dès que je fus à Dax, je lui dépêchai deux
gentilshommes, queue sur queue, pour la faire hâter. Or mandais-je à M.
le vicomte que je le priais de s'avancer un jour ou deux devant, et
qu'il regardât s'il pourrait amener avec lui MM. de Luxe et de Damezan,
afin de prendre conseil d'eux de ce que nous aurions à faire ; ce qu'il
fit, et amena ledit sieur de Damezan avec lui, et ne put si tôt
recouvrer M. de Luxe. A Dax, je lui remontrai le conseil que nous avions
tenu à Nogarol, et mon opinion, laquelle fut trouvée bonne par tous, et
surtout par M. de Damezan, qui me dit que si nous venions droit à
Saint-Sever, ils n'auraient moyen de tirer un Basque du pays, parce
qu'il fallait qu'ils passassent les eaux par le pays des ennemis ; mais
que si j'allais commencer par là où j'avais proposé, dès que je serais à
Nay, tout le pays des Basques et la vallée d'Ossau et d'Aspe se
joindraient à moi. Je fus fort aise de ce que je les trouvai de mon
opinion. Je fus contraint de demeurer trois jours à Dax avant que
l'artillerie fût arrivée. Je laissai deux canons à M. le vicomte
d'Orthez, avec des munitions, lequel devait marcher droit à Pau
incontinent qu'il aurait entendu que j'aurais pris Rabastens, et en même
temps que je marcherais, je lui devais envoyer deux compagnies de gens
d'armes pour lui aller au-devant, et deux de gens de pied qui étaient au
Mont-de-Marsan, et mille hommes qu'il avait auprès de lui, de ses terres
ou bien de Labour. Je lui laissai M. d'Amou pour le soulager, et
quelques autres gentilshommes du pays voisin de Dax, et commençai à
marcher avec l'artillerie jour et nuit. M. de Montamat, lieutenant de la
reine de Navarre en ce pays-là, ne pouvait deviner quel chemin je
voulais prendre, ou si j'irais droit à Pau ou à Rabastens, car dès
Saint-Sever il connut bien à ma démarche que je ne prenais pas ce
chemin-là, mais s'attendait que j'irais droit audit Rabastens ou à Pau.
Je diligentai tant, que je fus en deux jours et deux nuits avec quatre
canons, une grande couleuvrine et deux bâtardes, auprès de Nogarol ; MM.
de Gondrin et de Saincthorent se joignirent à moi, et ainsi marchâmes
droit à Rabastens, et en trois jours nous y fûmes devant avec la plus
grande part de la cavalerie et de l'infanterie. Il pleuvait toujours, de
sorte que les ruisseaux venaient grands : ce qui fut cause que
l'artillerie ne fut pas sitôt devant Rabastens comme l'armée.
Incontinent que j'arrivai, je pris le commissaire Fredeville et le sieur
de Leberon, lesquels avaient déjà reconnu le matin devant le jour, comme
aussi avaient fait le capitaine Sainte-Colombe, M. de Basillac, et
autres gentilshommes voisins de là, et les trouvai en dispute : les uns
disaient qu'il fallait prendre premièrement la ville, par dedans
laquelle il fallait battre le château ; les autres, et même tous ceux de
Béarn, que je devais attaquer le château par le dehors, comme Fredeville
était même de leur opinion. Je voulus voir la dispute à l'œil, car en
ces choses je ne me suis jamais fié à personne, et un bon assiégeur de
places en doit faire ainsi ; j'amenai les susdits de Fredeville et de
Leberon seuls avec moi ; et encore qu'ils tirassent fort, ils ne
m'empêchèrent point de reconnaître à ma volonté ; je me retirai près du
château, dans une petite loge couverte de paille, et là je fis confesser
audit de Fredeville que c'était la ville que nous devions attaquer la
première, et par dedans icelle le château. Et puis nous retirâmes l'un
après l'autre courant, car il ne faisait guère bon s'y arrêter, et
allâmes conclure avec MM. de Gondrin, de Basillac, de Sevignac, de
Saincthorent, de Montespan, de Madaillan, et du capitaine Pauillac,
colonel de l'infanterie, qu'il nous fallait attaquer la ville.
J'employai tout le demeurant du jour à faire faire des gabions et
fascines, et au point du jour j'eus l'artillerie en batterie devant la
ville : dans peu de volées le canon fit brèche. Leur délibération
n'était pas de tenir la ville, car ils avaient rempli toutes les maisons
de paille et fagots ; et comme ils virent que nos gens allaient à
l'assaut, tout à coup ils mirent le feu à la ville, et coururent se
jeter dans le château, hommes, femmes et enfants. Nos gens firent ce
qu'ils purent pour garantir la ville afin qu'elle ne se brûlât, mais ils
tiraient tant du château, qu'il n'y eut ordre de garder qu'il ne s'en
brûlât la plupart. Et la nuit après je mis l'artillerie dedans, et
commençai de battre un corps de maison qui tirait à main gauche, où il y
avait une tourelle au bout qui couvrait le pont-levis et la porte du
château ; et sur le soir ledit corps de logis fut tout ouvert, et la
tourelle par terre. Et le matin au point du jour nous commençâmes à
battre leur grande tour où était l'horloge, et en même temps que la
batterie se faisait, nos soldats gagnèrent la porte de la ville qui
était tout auprès de celle du château, à dix pas au plus, et qui pouvait
voir un peu des fausses braies ; toutefois il y avait un grand masque de
la hauteur d'une pique, et d'autant d'épaisseur, fait de fascines en
manière de rempart, qui couvrait leur pont-levis, qui était cause que
nos gens ne leur pouvaient pas porter grand dommage, comme ils faisaient
aux nôtres ; mais nous y mîmes quelques barriques et planches qui
tenaient un peu en sûreté nos gens qui étaient sur ledit portail. Tout
le jour notre artillerie battit le visage de la tour, et à la fin ladite
tour fut ouverte, puis je fis tirer de l'autre qui tirait dans le
château, et jusqu'au lendemain qui fut le troisième jour jusque midi
nous n'en pûmes voir la fin. M. de Fontenilles et le capitaine Moret
arrivèrent avec le canon et une grande couleuvrine de Toulouse qui ne
servit de rien, car elle se mit en cinquante pièces, et le canon fut
éventé.
Je fis avancer deux canons à main gauche, tout auprès de la muraille de
la ville qui voyait l'autre visage de main gauche : mon intention était
que si je pouvais faire tomber la tour devers nous, elle comblerait tout
le fossé qui était plein d'eau, et remplirait les fausses braies de cet
endroit-là, et que nous pourrions aller à l'assaut par dessus la ruine
qui m'aurait comblé le fossé, car la tour était fort haute. Tout le
quatrième jour, avec ces deux canons je battis ce visage de la tour, et
à la fin j'en fus maître, et ne demeura que le côté de main droite et
les coins. Alors je fis tirer au premier canton qui faisait visage à
l'artillerie première du côté de main gauche, et des deux pièces que
j'avais placées la nuit à l'autre canton qui tirait vers la ville ; et
en dix ou douze coups, les cantons furent rompus et la tour tombée
devers nous, et là où je la demandais ; mais, quelque hauteur et
grosseur qu'elle eût, elle ne sut du tout remplir le fossé, dans lequel
il fallait descendre bien profond : il est vrai que la ruine de la tour
avait bu l'eau et avait rempli une partie du fossé, mais non pas
tellement qu'il ne fallût encore descendre bien bas. La nuit du
cinquième jour, les sieurs de Basillac et baron de Saint-Lary
m'amenèrent cinquante ou soixante pionniers, car tous ceux que j'avais
s'en étaient fuis et dérobés ; et ils les prenaient en leurs terres
voisines de là. Je les baillai à M. de Leberon et au capitaine Montaut
son beau-frère, et trente ou quarante soldats que les capitaines
Lartigue et Salles faisaient travailler : les capitaines même leur
aidaient ; c'était pour ôter le masque, afin que l'artillerie pût voir
le pont-levis et battre le côté d'icelui, afin que la balle passât par
flanc au long, et en courtine au long de la brèche par dedans ; et aussi
ils avaient fait une barricade sur des chambres, de sorte qu'on ne
pouvait aucunement voir par un des deux côtés. Je baillai la charge au
vicomte d'Uza de placer les deux canons à l'endroit où M. de Leberon
faisait tirer au terre-plein, et m'en allai un peu reposer, car c'était
la cinquième nuit que je n'avais pas eu une heure entière de repos. Et à
la pointe du jour j'ouïs tirer les deux canons ; et ne pensais point
qu'il fût possible que de toute cette nuit le masque pût être ôté, à
tout le moins tout ce qui nous faisait empêchement. Notre artillerie
commença à faire des siennes tout au long de ce flanc ; il nous coûta
beaucoup de rompre cette barricade qui nous portait un grandissime
dommage, car ils tiraient désespérément à nos canons. Je fis aller
reposer le vicomte d'Uza, M. de Leberon et le capitaine Montaut, et
laissai M. de Basillac pour secourir l'artillerie. Nous fîmes faire un
trou à la muraille de la ville, tout à l'encontre de notre artillerie,
afin d'y venir en sûreté par le dehors, car par le dedans il n'y avait
ordre sans être tué ou blessé. J'avais baillé au capitaine Bahus la
charge de faire faire des gabions ce quatrième jour, qui avait fait
grande diligence ; mais il les fit faire trop petits, car le vent de
notre artillerie les eut bientôt mis en pièces, qui est une chose à
laquelle il faut prendre garde. Toute notre cavalerie était en des
villages à une lieue et demie de nous, où il y avait commodité de faire
vivre les chevaux, et avaient commandement d'être toute la nuit en
campagne, pour garder que secours ne vînt.
Nous avions pris un grand paquet de lettres le jour même que nous
arrivâmes à Rabastens, que M. de Montamat envoyait au vicomte de
Caumont, M. de Dandaux, et plusieurs autres, jusqu'au nombre de trente
ou quarante lettres, par lesquelles il les priait de venir secourir le
pays de Béarn, s'ils désiraient faire service à la reine de Navarre et à
monsieur le prince, et qu'ils n'étaient pas assez forts pour défendre le
pays s'ils ne le venaient secourir ; que déjà il leur en avait écrit par
deux ou trois fois ; et qu'ils lui mandassent quand ils seraient prêts,
car dans une nuit ils feraient si grande cavalcade qu'ils se joindraient
à eux, pour incontinent se retirer tous ensemble dans le pays de Béarn ;
ou autrement qu'il serait contraint d'abandonner le plat pays, n'ayant
assez de forces pour y résister ; qu'il voyait bien qu'il n'avait pas
affaire à M. de Terride : ce qui nous fut cause de prendre la résolution
qui s'ensuit : premièrement, de mander au baron de Larbous, qui venait
avec la compagnie de M. de Gramont du haut de Comminge, pour se venir
joindre avec nous, qu'il fit halte aux environs de là où il fallait que
le secours passât, et que jour et nuit il tînt gens de cheval sur les
passages, afin de nous tenir avertis, et qu'il n'empêchât point le
passage, mais seulement se mit sur la queue. Puis dépêchai le capitaine
Mausan, qui était de ma compagnie, pour s'en aller aux vallées, par où
il fallait que les ennemis passassent ; et commandai qu'avec le tocsin
ils fissent lever toutes les communes des vallées et villages, et se
joignissent avec le baron de Larbous pour se jeter à leur queue. Puis de
notre côté une partie de notre cavalerie était toutes les nuits à
cheval, et tenions des sentinelles jusqu'auprès de Nay, car il fallait
que M. de Montamat passât au pont dudit Nay pour venir au-devant de son
secours ; et que M. de Gondrin demeurerait avec vingt salades et quatre
enseignes de gens de pied à l'artillerie, si nous n'avions pris le
château avant que ledit Montamat et son secours s'assemblassent, et que
je marcherais avec le reste du camp jour et nuit, quand l'avertissement
nous viendrait pour les aller combattre. Voilà l'ordre que nous tenions
si le secours leur fût venu, et faisions état que s'ils défaisaient
cela, tout le pays de Béarn était perdu. Je vous dis et écris ceci, afin
que ceux qui se trouveront en semblables besognes y prennent exemple :
je dis les jeunes capitaines, car les vieux routiers savent bien qu'il
en faut faire ainsi. Ma délibération était aussi, le château étant pris,
de dépêcher un gentilhomme vers Sa Majesté, qui courrait jour et nuit
pour l'avertir de la prise, afin qu'il envoyât dire par quelque
gentilhomme à M. le maréchal Damville, qui était vers Montpellier après
les ennemis (je ne sais pas s'il leur fit grand mal), qu'il mandat à
Toulouse que l'on me fît venir huit canons des douze de Narbonne qui
étaient encore audit Toulouse ; qu'il envoyât à la cour de parlement et
capitouls des lettres pour les émouvoir à promptement faire les frais
pour m'amener lesdits huit canons ; et cependant nous irions attaquer un
autre château à deux petites lieues de Rabastens, qui n'était pas
beaucoup fort ; et de là devions aller passer le Gave au-dessous de Nay,
à un gué que les gentilshommes béarnais qui étaient avec nous savaient,
et prendre Nay pour là dresser le magasin de nos vivres, et là recevoir
MM. de Luxe, de Damezan, vicomte de Chaux, et Dalmalbarix avec les
Basques qu'ils devaient mener pour marcher devant Pau, où le vicomte
d'Orthez se devait rendre avec les deux canons et la couleuvrine qui
était demeurée entre ses mains à Dax : et étions bien assurés que tout
le pays se rendrait incontinent à nous, les uns par amour, les autres
par crainte de leur vie et biens. Et ayant pris Pau, et les huit canons
venus, nous voulions marcher devant Navarreins : et qui m'eût mis à
jurer si je le prendrais ou non, j'eusse plutôt juré oui que non, car
nous avions des gentilshommes de Béarn et Bigorre avec nous, et
principalement M. de Basillac, qui commandait l'artillerie au siège de
Navarreins pour M. de Terride, qui disait, et a dit depuis, que si on
eût assailli Navarreins comme nous avions fait Rabastens, plus
facilement l'eussions emporté que Rabastens : et estimaient tous ceux
qui connaissaient l'une place et l'autre, que Rabastens était plus fort
que Navarreins.
Mais comme les hommes proposent, Dieu en dispose à sa volonté, et fit
tourner la chance bien au rebours, car le cinquième jour du siége et le
vingt-troisième jour de juillet 1570, un jour de dimanche, environ les
deux heures après midi, je me délibérai de donner l'assaut : et fut
l'ordre tel, que M. de Saincthorent, maréchal de camp, amènerait les
troupes à la brèche les unes après les autres ; j'ordonnai que l'on
mettrait toutes les compagnies de quatre en quatre hors la ville,
lesquelles ne bougeraient point de leurs lieux que M. de Saincthorent ne
les allât quérir, lequel devait demeurer trois quarts d'heure entre
deux, et faire marcher les troupes l'une après l'autre ; et fut ordonné
que les deux capitaines qui étaient auprès de la brèche donneraient des
premiers, qui étaient Lartigue et Salles de Béarn. Et en achevant notre
ordre on me vint dire que nos deux canons qui battaient par flanc,
lesquels la nuit l'on avait placés, étaient abandonnés, et qu'il n'y
avait homme qui s'y osât montrer, car notre artillerie même avait ruiné
tous les gabions. Je laissai entre les mains de MM. de Gondrin et de
Saincthorent de parachever l'ordre du combat, c'est à savoir quelles
compagnies iraient une après l'autre, et le mettraient par écrit ; je
m'en courus par dehors au trou de la muraille, et n'y trouvai que dix ou
douze pionniers le ventre à terre, car Tibauville, commissaire
d'artillerie, qui tirait de ces deux canons, avait été contraint de les
abandonner, et M. de Basillac même. Et comme à mon arrivée je vis ce
désordre, promptement me souvint d'une quantité de fascines que j'avais
fait apporter le jour devant dans la ville, et dis aux gentilshommes ces
paroles : « Gentilshommes mes compagnons, j'ai toujours vu et ouï dire
qu'il n'y a travail ni faction que de noblesse : suivez-moi tous, je
vous prie, et faites comme moi. » Ils ne se firent pas prier, et allâmes
à grand pas droit aux fascines qui étaient dans la ville, et au milieu
d'une rue où il n'y avait homme qui osât demeurer, et pris une fascine
sur le col, et toute cette noblesse en prit chacun la sienne, et y en
avait assez qui en portaient deux, et tournâmes sortir hors la ville,
par là où nous étions entrés ; et ainsi marchai le premier jusqu'au
trou. Et en nous en allant j'avais commandé que l'on me fît venir quatre
ou cinq hallebardiers, lesquels je trouvai arrivés au trou, et les fis
entrer ; nous leur jetions les fascines dans le trou, et eux avec la
pointe des hallebardes les prenaient et les couraient jeter sur les
gabions pour les hausser. J'oserais affirmer, et à la vérité, que nous
ne demeurâmes point un quart d'heure à faire cette diligence. Et
incontinent que l'artillerie fut couverte, Tibauville rentra et les
canonniers, et commença à tirer plus furieusement qu'ils n'avaient fait
tous les autres jours, car il semblait qu'un coup n'attendait pas
l'autre, et tout le monde le secourait d'une fort grande volonté.
Capitaines, si vous faites ainsi, et que vous mettiez la main à la
besogne, vous y ferez aller tout le monde : la honte même les y pousse
et les y force. Quand il fait chaud en quelque lieu, si le chef n'y va,
ou pour le moins quelque homme signalé, le reste ne va que d'une fesse
et gronde qu'on les envoie à la mort. Puisque vous désirez de l'honneur,
il faut prendre le hasard souvent autant que le moindre soldat.
Je ne veux point dérober l'honneur de personne, car je pense avoir
assisté en autant de batteries qu'homme qui soit aujourd'hui en vie, et
veux dire n'avoir jamais vu commissaires d'artillerie plus diligents ni
hasardeux que Fredeville et Tibauville se montrèrent durant les cinq
jours que la batterie dura ; et eux-mêmes braquaient et pointaient,
encore qu'ils eussent d'aussi bons canonniers que j'en vis en ma vie ;
et oserais dire que de mille coups de canon, il ne s'en perdit pas dix
qui fussent mal employés. Le matin j'envoyai quérir M. de Goas, qui
était à Vic-Bigorre, et les capitaines qui tenaient le guet sur Montamat
et sur le secours, lui écrivant qu'il s'en vint pour se trouver à
l'assaut avec moi, à cause que le capitaine Pauillac, colonel de
l'infanterie, avait été blessé tellement que nous n'avions point
d'espérance en sa vie. Son coup lui fut donné quand j'allais mener MM.
de Leberon et de Montaut, le soir avant, pour couper cette grande
contrescarpe : il avait le coup tout au travers du corps. Mon fils
Fabien fut aussi blessé d'une arquebusade au menton tout auprès de moi,
et deux soldats tués. Je fis là une grande erreur, car j'y allais, la
nuit n'étant pas encore bien fermée : et crois qu'ils s'étaient aperçus
que nous voulions couper la contrescarpe, car toute leur arquebuserie
s'était jetée en cet endroit. La raison qui me fit faire cette erreur,
ce fut que je mis en considération combien d'heures durait la nuit, et
trouvai qu'elle ne pouvait durer plus de sept heures ou environ ; et
voyais d'autre part qu'en demi-heure je perdrais tout ce que j'avais
fait, si la contrescarpe n'était abattue au point du jour, et que si je
ne donnais l'assaut ce jour-là, ils se seraient si fort remparés et
fortifiés, qu'avec autant de coups de canon que j'y avais tiré il serait
bien difficile d'y entrer. Voilà pourquoi je me hâtai tant d'aller
commencer, pour au point du jour avoir achevé. Je fis toucher au doigt à
MM. de Leberon et de Montaut, et aux capitaines qui étaient de garde,
qu'en leur diligence consistait toute notre victoire : ils ne dormaient
pas, car, comme j'ai déjà dit, à la pointe du jour l'artillerie commença
à tirer, et la contrescarpe fut rasée.
O mes compagnons qui irez assiéger des places, ici et en beaucoup
d'autres endroits, vous confesserez que mes victoires m'ont plus réussi
pour la grande vigilance, diligence et prompte exécution, que non pour
mon hardiesse, et je confesserai d'autre part, qu'au camp il y avait de
plus hardis hommes que moi ; mais il n'y a nul qui puisse avoir
couardise s'il a ces trois choses, car d'icelles trois sortent tous les
combats et victoires, et tous les vaillants hommes suivent les
capitaines garnis de ces choses. Et au contraire, il n'y peut avoir
hardiesse, encore que l'homme en soit tout plein, s'il est lent, tardif
et long à exécuter ; car, avant qu'il ait pris sa délibération, il y met
un si long temps que l'ennemi est averti de ce qu'il veut faire, et
remédiera au tout ; et s'il est hâtif, il le surprendra lui-même. Par
ainsi il ne faut jamais avoir grande espérance en un chef, qu'il ne soit
garni de ces parties. Que l'on regarde tous les grands guerriers qui ont
jamais été, on verra qu'ils ont tous eu ces qualités. En vain ne portait
pas Alexandre le Grand la devise que j'ai dite ci-devant. Regardez les
Commentaires de César, et de tous ceux qui ont écrit de lui, vous
trouverez qu'il donna en sa vie cinquante-deux batailles, sans en perdre
jamais que celle de Dyrrachium ; et trente jours après il eut bien sa
revanche contre Pompée, car il gagna une grande bataille où il le défit.
Vous ne trouverez point qu'en ces cinquante-deux batailles il ait
combattu de ses mains trois fois, et par là vous connaîtrez donc que
toutes ses victoires lui sont advenues pour être diligent, vigilant et
prompt exécuteur. Ces parties ne se trouvent guère, et crois que nous,
qui sommes Gascons, en sommes mieux pourvus qu'autre nation de France ni
peut-être de l'Europe : aussi en est-il sorti de bons et braves
capitaines depuis cinquante ans. Je ne me veux comparer à eux, mais je
veux dire cela de moi-même, puisqu'il est vrai que jamais ma paresse et
ma longueur ne me fit perdre rien ni à mon maître ; l'ennemi me pensait
à une lieue de lui, que je lui allais porter la chemise blanche. Et si
diligence est requise en la guerre, elle l'est plus en un siége, car il
ne faut que peu de chose pour rompre votre dessein ; si vous pressez
votre ennemi, vous lui redoublez la peur, il ne sait où il est, et n'a
loisir de se raviser. Veillez lorsque les autres dorment, et ne laissez
jamais votre ennemi sans lui donner quelque chose à faire.
Or je retournerai à l'assaut. Notre ordre étant dressé, je me mis auprès
de la porte de la ville, et près la brèche où nous étions entrés, avec
toute la noblesse. Il pouvait y avoir cent quarante gentilshommes et
toujours en arrivait d'autres, car M. de La Chapelle-Lozières, qui
venait de Quercy, en amenait une grande troupe. Je dirai ceci de mon
présage, que jamais on ne me put ôter de la fantaisie que je dusse être
tué par la tête ou blessé. Je m'étais mis en opinion pour cette occasion
que je n'irais point à l'assaut, songeant bien que ma mort troublerait
fort le pays ; et le matin je dis à M. de Las, avocat du roi à Agen,
lequel était de notre conseil, et qui était venu avec moi, ces paroles :
« Monsieur l'avocat, il y a des gens qui ont crié et crient que je suis
fort riche ; vous savez l'argent que j'ai, jusqu'à un écu, car par mon
testament où vous étiez appelé, vous le savez ; et parce qu'on ne
saurait ôter l'opinion aux gens que je n'aie beaucoup d'argent, si par
fortune je mourais en cet assaut, l'on demanderait à ma femme quatre
fois plus que je n'en ai : voilà le rôle de tout l'argent que j'ai
aujourd'hui en ce monde, tant aux intérêts que ce qui est entre les
mains de ma femme. Barate, mon maître d'hôtel, a écrit le bordereau, le
voilà signé de ma main. Vous m'êtes ami, je vous prie que si je meurs,
que vous et le conseiller de Nort vous montriez amis de ma femme et de
mes deux filles, et surtout de Charlotte-Catherine, qui a cet honneur
d'avoir été tenue sur les fonts par le roi et la reine. » Je lui
délivrai ledit rôle entre ses mains, et connus bien qu'il eût plus
d'envie de pleurer que de rire. Et par là on peut juger si le malheur
qui m'advint ne m'allait devant les yeux : je n'ai point d'esprit
familier, mais il ne m'est guère arrivé malheur que mon esprit ne l'ait
prédit ; je tâchais toujours à me l'ôter de la fantaisie, remettant tout
à Dieu, qui dispose de nous comme il lui plaît. Je n'en fis jamais
autrement, quoi que les huguenots mes ennemis aient dit et écrit contre
moi.
Comme les deux heures furent venues, je fis apporter huit ou dix flacons
de vin que madame de Panjas m'avait envoyé, et le délivrai aux
gentilshommes, et leur dis : « Buvons, mes compagnons, car bientôt se
verra qui a tété de bon lait ; Dieu veuille que nous puissions quelque
jour boire ensemble : si nos jours derniers sont venus, il n'est en
notre pouvoir de rompre les destinées. » Et comme tous eurent pris du
vin, s'encouragèrent les uns les autres, après que je leur eus fait une
petite remontrance en trois mots, leur disant : « Mes amis et
compagnons, nous voici prêts à jouer des mains ; il faut que chacun
montre ce qu'il sait faire. Ceux qui sont dans cette place sont de ceux
qui, avec le comte de Montgommery, ont ruiné vos églises et pillé vos
maisons ; il faut leur faire rendre gorge. Si nous les emportons et
mettons au couteau, vous aurez bon marché du reste de Béarn ;
croyez-moi, rien ne vous fera tête : or allez, je vous suivrai bientôt.
Lors je fis sonner l'assaut : les deux capitaines y allèrent, et
quelques-uns de leurs soldats, et les enseignes ne firent pas fort bien.
Et comme je vis que ceux-là n'y entreraient pas, M. de Saincthorent
marcha avec quatre enseignes, et les mena jusqu'auprès de la brèche, qui
ne firent pas mieux que les autres, car ils étaient encore demeurés loin
quatre ou cinq pas de la contrescarpe, laquelle n'empêcha pas que notre
artillerie ne fit ce qu'elle voulait faire, et tous se mirent les genoux
à terre derrière. Soudain je connus bien qu'il fallait que d'autres y
missent la main que nos gens de pied. Tout à coup je perdis la
souvenance de l'opinion que j'avais d'y devoir être tué ou blessé, et ne
m'en souvins plus ; et dis à la noblesse : Gentilshommes mes amis, il
n'y a combat que de noblesse : il faut que nous espérions que la
victoire doit venir par nous autres qui sommes gentilshommes ; allons,
je vous montrerai le chemin et vous ferai connaître que jamais bon
cheval ne devint rosse. Suivez hardiment, et sans vous étonner donnez,
car nous ne saurions choisir mort plus honorable : c'est trop marchandé,
allons ! » Je pris lors M. de Goas par la main, et lui dis : Monsieur de
Goas, je veux que vous et moi combattions ensemble. Je vous prie, ne
nous abandonnons point ; et si je suis tué ou blessé, ne vous en souciez
point et me laissez là, et poussez seulement outre, et faites que la
victoire en demeure au roi. » Et ainsi marchâmes tous d'aussi bonne
volonté qu'en ma vie je vis gens aller à l'assaut ; et regardant deux
fois en arrière, je vis que tous se touchaient les uns les autres. Il y
avait une grande plaine qui durait cent cinquante pas ou plus, toute
découverte, par là où nous marchions droit à la brèche : les ennemis
tiraient là sur nous, et me furent blessés six gentilshommes près de
moi ; le sieur de Besoles en était un : son coup fut au bras et fort
grand, aussi il faillit mourir ; le vicomte de Labatut à une jambe ; je
ne saurais dire le nom des autres, parce que je ne les connaissais pas
tous. M. de Goas en avait amené sept ou huit avec lui, et entre autres
un capitaine Savaillan l'aîné : il lui en fut tué là trois, et ledit
capitaine Savaillan blessé d'une arquebusade au travers du visage. Il y
avait un capitaine du Pleix, un autre capitaine La Bastide, mien parent,
d'auprès de Villeneuve, qui toujours avait suivi M. le comte de
Brissac ; un capitaine Rantoy, qui est de Damazan ; le capitaine Salles,
de Béarn, qui déjà avait été blessé d'un coup de pique à l'œil. Il y
avait deux petites chambres qui étaient de la hauteur d'une longue pique
et davantage : les ennemis défendaient ces chambres de bas en haut, de
sorte qu'homme des nôtres ne pouvait montrer la tête qu'il ne fût vu. Et
commencèrent nos gens à tirer à grands coups de pierre là dedans, et eux
aussi en tiraient contre nous, mais l'avantage était aux nôtres, qui
tiraient contre-bas. J'avais fait porter trois ou quatre échelles au
bord du fossé, et comme je me retournai en arrière pour commander que
l'on apportât deux échelles, l'arquebusade me fut donnée par le visage
du coin d'une barricade qui touchait à la tour : je crois qu'il n'y
avait pas là quatre arquebusiers, car tout le reste de la barricade
avait été mis par terre des deux canons qui tiraient en flanc. Tout à
coup je fus tout en sang, car je le jetais par la bouche, par le nez et
par les yeux. M. de Goas me voulut prendre, craignant que je tombasse ;
je lui dis : « Laissez-moi, je ne tomberai point : suivez votre
pointe. » Alors presque tous les soldats et presque aussi tous les
gentilshommes commencèrent à s'étonner et voulurent reculer ; mais je
leur criai, encore que je ne pouvais presque parler, à cause du grand
sang que je jetais par la bouche et par le nez : « Où voulez-vous
aller ? où voulez-vous aller ? vous voulez vous épouvanter pour moi ? Ne
vous bougez ni n'abandonnez point le combat, car je n'ai point de mal,
et que chacun retourne en son lieu ! » couvrant cependant le sang le
mieux que je pouvais ; et je dis à M. de Goas : « Monsieur de Goas,
gardez, je vous prie, que personne ne s'épouvante, et suivez le
combat. » Je ne pouvais plus demeurer là, car je commençais à perdre la
force, et dis aux gentilshommes : « Je m'en vais me faire panser, et que
personne ne me suive, et vengez-moi si vous m'aimez. » Je pris un
gentilhomme par la main, je ne le saurais nommer, car je ne voyais
presque point, et m'en retournai par le même chemin que j'y étais allé ;
je trouvai un petit cheval d'un soldat, sur lequel je montai comme je
pus, aidé de ce gentilhomme, et ainsi fus conduit à mon logis, là où je
trouvai un chirurgien du régiment de M. de Goas, nommé maître Simon, qui
me pansa, et m'arracha les os des deux trous avec les doigts, si grands
étaient les trous, et me coupa force chair du visage, qui était tout
froissé.
M. de Gramont était sur une petite montagnolle tout auprès de là, bien à
son aise, qui voyait le tout ; et parce qu'il est de cette belle
religion nouvelle, encore qu'il n'ait porté les armes contre le roi, il
craignait se mêler parmi nous autres, se doutant qu'il y eût des
ennemis ; il vit que comme je fus blessé tous les soldats s'effrayèrent,
et dit à ceux qu'il avait près de lui : « Voilà quelque grand personnage
mort. Voyez-vous comme les soldats se sont effrayés. Je me doute que ce
soit M. de Montluc ; » et dit à un sien gentilhomme, nommé M. de Sart :
« Courez voir si c'est lui, et s'il l'est, et qu'il ne soit mort,
dites-lui que je le prie qu'il permette que je l'aille voir. » Ledit
sieur de Sart est catholique, il y vint : à l'entrée de la ville on lui
dit que c'était moi. Il vint à mon logis et trouva que l'on me pleurait,
et que j'étais à la renverse sur un lit en terre, et me dit que M. de
Gramont me priait qu'il me vît, et si je prendrais plaisir qu'il y vînt.
Je lui dis que je n'avais point d'inimitié avec M. de Gramont, et que
quand il viendrait, qu'il connaîtrait qu'il avait autant d'amis en notre
camp, et par aventure davantage, qu'à celui de leur religion. Il ne fut
sitôt parti de moi, que voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel
était à mon côté quand j'allais à l'assaut, et M. de Goas à l'autre, qui
venait voir si j'étais mort, et me dit : « Monsieur, réjouissez-vous,
prenez courage, nous sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui
tuent tout, et assurez-vous que nous vengerons votre blessure. » Alors
je lui dis : « Je loue Dieu de ce que je vois la victoire nôtre avant de
mourir. A présent je ne me soucie point de la mort. Je vous prie vous en
retourner et montrez-moi tous l'amitié que m'avez portée, et gardez
qu'il n'en échappe un seul qui ne soit tué. » Et quant et quant s'en
retourna, et tous mes serviteurs mêmes y allèrent, de sorte qu'il ne
demeura auprès de moi que deux pages, l'avocat de Las, et le chirurgien.
L'on voulut sauver le ministre et le capitaine de là dedans nommé Ladon,
pour les faire pendre devant mon logis ; mais les soldats les ôtèrent à
ceux qui les tenaient, et les voulurent tuer eux-mêmes, et les mirent en
mille pièces. Les soldats en firent sauter cinquante ou soixante du haut
de la grande tour qui s'étaient retirés là dedans, dans le fossé,
lesquels se noyèrent. Il ne se trouva que l'on en sauvât que deux, qui
s'étaient cachés. Il y avait tel prisonnier qui voulait donner 4,000
écus ; mais jamais homme ne voulut entendre à aucune rançon, et la
plupart des femmes furent tuées, lesquelles aussi faisaient de grands
maux avec les pierres. Il s'y trouva un Espagnol marchand, qu'ils
tenaient prisonniers là dedans, et un autre marchand catholique aussi
qui furent sauvés. Voilà tout ce qui demeura en vie des hommes qui se
trouvèrent là dedans, qui furent les deux que quelqu'un déroba, et ces
deux marchands qui étaient catholiques. Ne pensez pas, vous qui lirez ce
livre, que je fisse faire cette exécution, tant pour venger ma blessure
que pour donner épouvante à tout le pays, afin qu'on n'eût le cœur de
faire tête à notre armée : il me semble que tout homme de guerre au
commencement d'une conquête en doit faire ainsi contre celui qui oserait
attendre son canon ; il faut qu'il ferme l'oreille à toute composition
et capitulation, s'il ne voit de grandes difficultés à son entreprise,
et si son ennemi ne l'a mis en peine de faire brèche. Et comme il faut
de la rigueur (appelez-la cruauté si vous voulez), aussi faut-il de
l'autre côté de la douceur, si vous voyez qu'on se rende de bonne heure
à votre merci.
M. de Gramont arriva à moi, et me trouva en fort mauvais état, car je ne
lui pouvais à grande peine répondre, à cause du grand sang que je jetais
par la bouche. M. de Goas revint du combat pour me voir, et trouva M. de
Gramont auprès de moi, et me dit : « Réconfortez-vous, monsieur, et
prenez courage, car assurez-vous que nous vous avons bien vengé, car il
n'y est demeuré une seule personne en vie. » Alors il reconnut M. de
Gramont, et s'embrassèrent. M. de Gramont le pria de l'amener au
château, ce qu'il fit ; le trouva bien étrange la prise, et dit qu'il
n'avait jamais cru que cette place fût si forte, et que si j'eusse
attaqué Navarreins, plus facilement je l'eusse emporté. Il voulut voir
tout le remuement de l'artillerie que j'avais fait, et disait qu'il
n'avait pas été besoin que nous eussions rien oublié à la batterie. Il
retourna une heure après, et m'offrit une maison qu'il avait près de là,
et tout ce qui était en sa puissance ; il m'a dit depuis qu'il ne
pensait pas, à l'heure qu'il me vit, que je fusse en vie le lendemain,
et qu'il me pensait avoir dit adieu pour tout jamais. Tout ce jour-là et
toute la nuit je ne fis que saigner. Le lendemain matin j'envoyai prier
tous les capitaines de venir devers moi, ce qu'ils firent, et leur fis
la harangue qui s'ensuit, ayant repris cœur et un peu de parole.
« Mes compagnons et amis, je ne porte pas tant de regret de mon malheur
pour le mal que je souffre, que je fais pour voir les affaires du roi
décousues, et moi contraint de vous abandonner. Je ne vous ai point
caché la délibération que j'avais prise de cette exécution, car tous
l'avez entendue ; je vous prie que pour moi vous n'arrêtiez point
d'exécuter votre victoire et marcher en avant, car cette exécution
mettra en peur tout le pays de Béarn : je m'assure que vous ne trouverez
résistance qu'à Navarreins. Ne laissez point perdre cette occasion,
puisque Dieu vous l'a donnée : car si vous le faites, tout le monde dira
que votre hardiesse dépendait de la mienne, et que sans moi vous ne
pouviez rien ; et encore que ce fût une grande louange pour moi, ne
voudrais-je pas que cela advînt, pour l'honneur et amitié que je vous
porte, étant aussi jaloux du vôtre que du mien. Ne faites donc état de
moi, non plus que si j'étais déjà mort. » Sur quoi je vis la plupart de
la compagnie ayant les larmes aux yeux ; et ayant un peu repris haleine,
je suivis mon propos. « Vous êtes ici beaucoup de capitaines aussi
suffisants que moi pour commander ; vous avez de bons et vaillants
hommes, qui auront à présent double courage pour venger leur chef. Je
m'assure qu'il n'y a nul de vous qui ne cède à M. de Gondrin que voilà ;
car outre qu'il est de la meilleure maison, c'est aussi le plus vieux
capitaine de tous vous autres. Et parce qu'il n'est pas beaucoup sain,
je vous prie, M. de Saincthorent, et vous, MM. de Goas et de Madaillan,
vous tenir près de lui, afin que cette conduite passe par vos têtes, car
il est vieux, comme vous voyez ; il faudra que vous trois, qui êtes
jeunes, portiez toute la peine. Soyez bien d'accord, je vous prie,
puisque vous avez tous bonne volonté ; ma blessure sera cause, si vous
faites quelque chose de bon, que vous acquerrez de l'honneur. Pour Dieu,
mes compagnons, ne laissez au bon du coup cette entreprise et à son
commencement. Suivez sur cet étonnement, et montrez que ce n'est pas moi
seulement, mais vous autres aussi qui avez bonne part à la victoire. Ne
le voulez-vous pas ainsi, et accepter pour chef M. de Gondrin ? » Ils me
dirent oui, et que c'était raison qu'il commandât. Alors je les priai de
ne me voir plus, afin de n'empirer ma fièvre, et se retirer tous à lui.
Ainsi ils se départirent de moi bien tristes et ennuyés.
Je puis dire cela, lieutenants du roi, je le puis dire sans mentir et
sans braverie, qu'homme jamais tenant le lieu que j'ai eu n'a été plus
aimé de la noblesse que moi ; et encore que je fusse de naturel fâcheux
et colère, si est-ce qu'ils portaient mes imperfections, sachant bien
que je ne faisais rien de malice. Oh ! la bonne partie que c'est à celui
qui a telle charge ! Croyez que, quelque grand seigneur que vous soyez,
que si vous ne vous faites aimer à la noblesse, aux capitaines et aux
soldats, que vous ne ferez rien bien à propos ; et si parfois la colère
vous fait faire ou dire quelque chose, car nous sommes hommes, il faut
réparer cela. Oh ! que je voudrais voir ces messieurs de France qui
contrôlent nos actions, au gouvernement de la noblesse de Gascogne, pour
voir s'ils la sauraient manier à leur aise et à toutes mains, comme ils
disent ! Il y a une autre chose, laquelle m'a toujours entretenu
l'amitié, non-seulement des gentilshommes, mais de tous ceux qui
portaient les armes sous moi, c'est que je n'ai eu jamais rien de cher
pour les soldats et capitaines. Maintes fois ai-je donné, étant
capitaine, et mes armes et mes habits, voyant quelqu'un qui en avait
besoin. Pour une pique, une hallebarde, un chapeau gris avec le panache,
je gagnais le cœur de tel qui se fût mis au feu pour moi. Ma bourse
n'était non plus serrée à la nécessité des compagnons ; et toutefois on
dit que je suis avare : celui qui me juge tel me connaît mal, c'est le
vice duquel j'ai toujours été le moins entiché. Je puis dire qu'en cette
dernière guerre seulement j'ai donné aux seigneurs et gentilshommes de
ma suite onze chevaux d'Espagne et deux coursiers ; et afin qu'on ne
pense point que ce soit mensonge, je nommerai ceux à qui je les ai
donnés, non pas pour reproche, car ils m'ont fait honneur en les
acceptant.
Premièrement, j'ai donné un coursier à M. de Brassac, qui m'a suivi
toutes ces guerres à ses dépens, gentilhomme de 10,000 livres de rente :
les ennemis lui ont toujours tenu tout le bien qu'il a en Saintonge et
en Chalosse : il ne donnerait ce coursier encore aujourd'hui pour quatre
cents écus. J'ai donné un autre coursier au capitaine Cosseil, qui a
vingt ans porté les armes avec moi, et qui était lieutenant du capitaine
Charry, lequel au commencement eut mon enseigne. J'ai donné au sieur de
Madaillan et à son frère, qui est mon lieutenant, un cheval d'Espagne
qu'il ne laisserait pour quatre cents écus, ni son frère son coursier
pour cinq cents. Le chevalier de Romegas a eu de moi un cheval d'Espagne
en don, qui me coûtait deux cent soixante-quinze écus. Je donnai aussi
deux cents écus a Monguiral, sieur de Cazelles, pour s'acheter un
cheval, parce que les siens lui avaient été brûlés à Sainte-Foy : il est
pauvre gentilhomme, mais fort vaillant, comme témoignera M. de Sansac,
qui est un des plus vieux, vaillants et sages capitaines de ce royaume ;
et parce qu'encore un cheval par malheur lui mourut, je lui donnai un
cheval d'Espagne, fort et puissant pour porter bardes, duquel après la
paix il eut seize cents francs. Le capitaine La Bastide eut de moi un
autre cheval d'Espagne, et un autre aussi le jeune Beauville mon
beau-frère, parce que le sien lui avait été tué en une sortie qu'il fit
sur les ennemis. J'en donnai un autre au capitaine Mauzan, qui est de ma
compagnie, parce qu'à une rencontre qu'il eut près de Roquefort, le sien
lui fut tué entre les jambes, lui, son frère et son beau-frère blessés.
J'en donnai aussi un autre au capitaine Romain, homme d'armes de ma
compagnie, pauvre gentilhomme et fort courageux. J'en donnai un autre au
capitaine Fabien, ayant perdu son cheval au retour de la cour, duquel
j'avais souvent refusé cinq cents écus ; un autre encore au capitaine
Mons, mon guidon, qui avait demeuré prisonnier un an à Montauban, lequel
est pauvre gentilhomme ; il m'avait coûté trois cent quarante-cinq écus.
Étant au lit bien malade, renvoyant mon neveu de Balagny, qui ne fera
pas honte, comme j'espère, à la maison d'où il est sorti, je lui donnai
le cheval d'Espagne que j'avais toujours gardé pour moi. Plusieurs
autres en ai-je perdu, et en cette dernière guerre trois, même un que
j'avais dédié au roi, comme je dis au sieur de Roche, premier écuyer de
Biron, lequel fondit sous moi allant secourir Mont de Marsan, pensant
que Montamat l'allait assiéger. Si je pouvais conter tout ce que j'ai
donné en ma vie, je crois qu'il excéderait mon bien. Si vous faites
ainsi, seigneurs lieutenants du roi, vous serez toujours bien suivis,
car le soldat ne hait rien tant qu'un capitaine avare.
Pour retourner à mon propos, toute cette brave noblesse prit congé de
moi, et le lendemain matin, qui fut le troisième jour de ma blessure,
mon neveu de Leberon me fit porter à Marciac, qui est à deux grandes
lieues de Rabastens. L'on connut bien soudain l'amitié que tous les gens
de guerre me portaient, car toute la noblesse qui était pour son plaisir
en l'armée se retira, et la plupart des gens de pied, de quoi je fus
bien marri, et voudrais certes de bon cœur qu'ils ne se fussent point
souvenus de moi. Quel tort fîtes-vous là, mes compagnons, à votre
honneur, à votre roi et à votre patrie ! si vous vous fussiez unis,
comme vous m'aviez dit, et bien entendus, tout le Béarn était en proie.
C'est grand cas que la jalousie de commander. Le jour même que je fis la
remontrance à la noblesse, ils dépêchèrent le capitaine Montaut vers le
roi. Je lui dis qu'il baisât les mains de ma part à Sa Majesté, et que
je la suppliais de pourvoir au gouvernement ou pour la mort ou pour la
vie, et qu'il ne fallait pas qu'il espérât tirer service de moi ; que
c'était assez fait et qu'il fallait faire place aux autres, et que je
voulais à l'avenir chercher ce que j'avais toujours fui, qui était le
repos. Il trouva à son arrivée à la cour que le roi y avait pourvu il y
avait plus d'un mois, ce que jamais roi de France n'avait fait ; mais je
ne m'en devais prendre à lui. Sur cette nouvelle, je ne m'en donnai pas
grande peine, bien marri toutefois qu'on m'eût fait cette honte, car,
quand même je n'eusse pas été blessé, je n'eusse jamais exercé la
charge. Je crois que celui qui l'a, qui est M. le marquis de Villars, ne
se soucierait pas fort d'en être déchargé non plus que moi ; car ce
n'est bénéfice sans cure d'avoir affaire à la reine de Navarre, et à M.
le prince son fils, qu est déjà grand, et le principal gouverneur
contraire à notre religion, lequel, étant ce qu'il est, ne peut avoir
faute de cœur, de crédit, ni de moyens, non seulement en la Guyenne,
mais dans le cabinet du roi. Longtemps avant j'eusse quitté le
gouvernement pour cette considération, n'eût été que je ne voulais pas
que le roi me pût reprocher que je l'avais abandonné durant les guerres,
et à sa nécessité.
Voyez, vous qui êtes généraux des armées et lieutenants du roi, afin que
je retourne à ma blessure, de laquelle il ne me souvient que trop,
combien il importe de conserver votre personne, et ne la mettre au
hasard comme je fis, faisant le pionnier et le soldat. Cette malheureuse
blessure fit devenir notre armée à néant. Ce n'est pas pour vous dire
que vous deviez être couards et vous cacher derrière les gabions lorsque
les autres sont aux arquebusades, mais seulement pour vous faire sages à
mes dépens, et que vous y alliez prudemment ; car de votre perte dépend
le reste, comme vous savez qu'il advint à ce brave Gaston de Foix en la
journée de Ravenne. Je sais bien qu'un bon cœur qui voit ses gens mal
faire ne se peut contenir de leur montrer le chemin, et s'exposer au
danger, comme je fis voyant mes gens de pied faire si mal ; ce qui me
fit appeler la noblesse, car j'ai toujours connu par expérience que
cinquante gentilshommes feront plus d'effet que deux cents soldats :
nous retenons quelque chose de l'honneur que nos pères nous ont acquis,
y ayant gagné ce beau titre de noble.
[5] C'est-à-dire bien embarrassé, bien hésitant.
[6] Le fils du duc de Montpensier.