Montluc sert sous le maréchal de Damville. — Mouvements du
comte de Montgommery. — Montgommery bat les catholiques et
prend Orthez.
[1569] Puisque j'ai entrepris de laisser ma vie à la postérité et
d'écrire tout ce que j'ai fait de bien et de mal depuis tant d'années
que j'ai porté les armes pour le service des rois mes maîtres, je ne
veux laisser rien en arrière ; et encore que ce ne soient pas des
conquêtes de Naples ou Milan, je ne les veux pourtant omettre, car tel
les lira qui en fera son profit ; et les capitaines et gens de guerre
peuvent faire leur apprentissage aux petits faits d'armes, car c'est par
là qu'ils commencent leur leçon. Ceux qui ont aussi le gouvernement des
provinces en main pourront, par ce que j'ai fait, prendre exemple au
bien, s'il y en a, et laisser le mal. J'avais si bien rogné les ailes
aux huguenots, qu'ils ne pouvaient faire grand cas en la Guyenne, ni
faire que de bien légères entreprises, et moi par conséquent je ne
pouvais aussi que faire ces petites conquêtes, ayant d'ailleurs envoyé
beaucoup de forces en l'armée de M. le duc d'Anjou, et réservant
l'argent pour son secours. Une autre raison me contraint à noter ces
particularités, c'est afin que si le roi prend la peine de voir mon
livre (je crois qu'il en lit de pires), Sa Majesté voie combien ceux-là
ont parlé contre la vérité, qui ont dit qu'à présent je n'avais souci si
ce n'est de vivre en repos chez moi. Oh ! qu'ils me connaissent mal ! Si
j'eusse eu les moyens que je désirais, et qu'on me pouvait donner, et
qu'on m'eût laissé faire sans apporter les empêchements que les édits
ont fait, j'eusse bien gardé les huguenots de grainer en Guyenne, et
crois que j'en eusse ôté la semence.
Or, pour suivre le fil de mon discours et écrire au vrai ce qui a causé
la ruine de cette pauvre Guyenne, je vous dirai que, quelque temps après
ces entreprises exécutées, Monsieur m'envoya une lettre contenant ces
mots : « Monsieur de Montluc, M. le maréchal Damville a été ici : il
s'en va en son gouvernement pour exécuter quelques entreprises qu'il y
a ; je vous prie, s'il a besoin de quelque chose de votre gouvernement,
lui en aider en ce que vous pourrez. » Cette lettre me fut rendue à
Sainte-Foy : il y en avait une autre au sieur de Saincthorent, afin
qu'il se rendît en l'armée avec sa compagnie ; et c'était parce qu'il
avait donné congé à M. de Fontenilles de se venir rafraîchir et
rassembler la sienne : et depuis me manda que je retinsse celle de M. de
Fontenilles auprès de moi, sans abandonner le pays, et que j'eusse bien
le cœur à Bordeaux, favorisant M. de Terride de ce que je pourrais en la
conquête de Béarn, et quant à lui, il descendait vers le Poitou.
Cela me fut une dure nouvelle, encore que je fusse bien aise de la venue
de M. le maréchal Damville ; et veux que Dieu ne m'aide jamais si je ne
fus aussi aise de cela comme presque si Monsieur même y fût venu ; et me
semblait que les huguenots en Languedoc et Guyenne ne dureraient pas
deux mois devant nous. Le dit sieur maréchal demeura quelques jours par
les chemins.
Étant arrivé en Auvergne, il me dépêcha un courrier, m'avertissant de sa
venue, et qu'il était bien aise de venir faire la guerre de par deçà,
tant pour l'aise qu'il avait de m'y trouver, que pour l'espérance qu'il
avait que nous ferions quelque chose de bon en ce pays de Guyenne et
Languedoc, et qu'il s'en venait par l'Albigeois droit à Toulouse. Je lui
renvoyai son homme, et le priai de ne prendre point ce chemin, mais
qu'il vint à Rodez et en Quercy, et que je lui irais au-devant à
Cahors ; que le comte de Montgommery était arrivé vers Castres, qui
commençait d'assembler des gens, et qu'il ne pouvait passer par là qu'il
ne passât par le milieu des forces des ennemis. Je n'eus réponse de lui
qu'il ne fût à Toulouse ; il me dépêcha un courrier m'avertissant de son
arrivée, et me mandait qu'il était passé à la barbe des ennemis, et
qu'ils ne s'étaient point montrés pour lui empêcher son chemin. Je fus
fort aise d'entendre son arrivée en sûreté et santé. Et par sa lettre me
priait que nous nous vissions, afin de prendre une bonne résolution
ensemble pour faire un grand service au roi, et qu'il ne voulait rien
faire sans mon conseil. Un abcès m'était tombé sur un tétin ; je fus
contraint de le faire percer en deux lieux et y mettre deux tentes, et
n'y pouvais endurer seulement la chemise. Et comme la fureur du mal me
fut un peu passée, et la fièvre que le mal me donnait, je me mis en
chemin, ne pouvant faire que trois lieues le jour au plus, avec
grandissime douleur. Ceux qui liront ma vie pourront voir de combien de
sortes de maux j'ai été assailli ; et néanmoins je n'ai jamais pour cela
été oisif ni rétif aux commandements de mes maîtres ou en ma charge.
Cela n'est pas séant à un guerrier de croupir dans le lit pour un peu de
mal. Or le roi ni la reine ne m'écrivirent jamais que j'obéisse au
maréchal, ni même par la lettre qu'il m'écrivit ; néanmoins par l'amitié
que je lui portais et l'affection que toute ma vie je lui avais vouée de
ma propre volonté, je lui allai offrir de lui obéir, et en son
particulier lui faire service. Je le trouvai qu'il avait quelque peu de
fièvre, et demeurai deux jours à Toulouse auprès de lui, étant bien
mieux accompagné pour lors qu'il n'était, car j'avais avec moi soixante
ou soixante-dix gentilshommes. Nous arrêtâmes que je m'en viendrais à
Agen faire tenir les états de la Guyenne, et savoir combien de gens ce
pays voudrait soudoyer. Je lui donnai assurance que la Guyenne
fournirait argent pour payer 1000 ou 1200 arquebusiers, pourvu aussi que
quand M. le maréchal aurait pris une ville en Languedoc, il en vînt
attaquer une en Guyenne, ce que je leur promis que le dit sieur maréchal
ferait ; mais je comptais sans l'hôte. Je dressai promptement les
compagnies de 1000 arquebusiers, et fis élection des meilleurs
capitaines qui pour lors fussent dans le pays. Les états baillèrent la
charge de recevoir l'argent à de Naux, fils de la maison de Nort d'Agen.
Nous arrêtâmes d'être prêts le premier jour d'août pour nous mettre en
campagne. Sur ces entrefaites se passèrent deux ou trois mois, pendant
lesquels M. de Terride était toujours à son fait devant Navarreins ; et
quant à moi, je tenais la ville pour prise, car nous avions toujours
nouvelles qu'il n'y entrait point de vivres, et qu'ils commençaient à
pâtir. D'autre part je considérais que tous les gens que le comte de
Montgommery avait amenés n'étaient que soixante ou soixante-dix chevaux,
et qu'il n'aurait d'autre force que celle des vicomtes, lesquels je ne
craignais pas beaucoup parce qu'avec peu de gens je leur faisais tête,
de sorte qu'ils n'osaient rien entreprendre. En Quercy, M. de La
Chapelle Lozières leur faisait tête ; en Rouergue, M. de Cornusson et
ses enfants, et M. de Saint Vensa en faisait le semblable ; M. de
Bellegarde aussi vers Toulouse : bref, ils étaient tenus de si court que
rien plus. Après je considérais que nous avions beaucoup de compagnies
de gens d'armes dans le pays : je ne faisais jamais état que Montgommery
assemblât des gens pour secourir Navarreins, car il fallait qu'il passât
à Verdun, où en deux jours j'étais sur le passage, et avais de si bons
espions, que j'étais bien assuré d'être averti incontinent qu'il
arriverait à Montauban, ou qu'il passerait où il alla passer, qui est à
Saint-Gaudens. D'autre part aussi je considérais qu'en ce quartier-là il
y avait sept ou huit compagnies de gens d'armes, qui étaient les deux
Bellegarde, d'Arne, de Gramont, de Sarlabous, celle du comte de Candale
et de M. de Lauzun, et les dix compagnies de M. de Savignac. Tout le
monde ne m'eût su mettre en tête que le comte de Montgommery fût venu
pour secourir le Béarn ; voilà comment quelquefois avec la raison on se
trompe ; mais je pensais que ce fût pour défendre le pays qu'il tenait
en Languedoc et Guyenne. D'autre part le bruit courait que les vicomtes
ne se voulaient obéir l'un à l'autre, qui me faisait penser que sa venue
était plus pour cela que pour le Béarn, et à la vérité il y avait de
l'apparence ; mais les huguenots ont eu toujours cela qu'ils ont été
plus secrets que nous : ils ne se découvrent guère, voilà pourquoi leurs
entreprises ne font guère faux feu. Aussi ce comte de Montgommery montra
bien qu'il était avisé et sage. C'était lui qui fut cause du plus grand
malheur qui fût advenu depuis cinq cents ans en ce pauvre royaume, car
il tua mon bon maître le roi Henri à la fleur de son âge, courant en
lice contre lui. Cet homme a causé la ruine de la Guyenne, et a remis
sus les huguenots, comme il sera dit en son lieu.
Vous, lieutenants du roi, sur qui toute la province repose, pesez bien
la faute que je fis, et non pas moi tout seul, mais de plus grands que
moi, sur cette venue du comte de Montgommery ; considérez mieux toutes
choses quand vous vous trouverez en même cas, et prenez tout au pis,
afin d'y pourvoir mieux que nous ne fîmes. M. le maréchal Damville sait
bien, quand nous étions à Toulouse, que tous d'un accord nous pensions
que ce comte ne fût pas venu pour l'effet qu'il montra par après : nous
avions des raisons très-belles pour excuser cette faute, et moi plus que
tous, comme le discours suivant montrera à ceux qui le voudront savoir ;
mais cet homme, étranger en un pays où il n'avait pas été, montra qu'il
avait de bons amis, et peut-être parmi nous : les huguenots ont toujours
été plus fins et rusés que nous. Il faut confesser franchement qu'une
des plus grandes fautes qui se sont faites en toutes les guerres, est
celle qui fut faite là. Je sais bien qu'on en a parlé diversement, et
que la reine de Navarre avait gagné des gens pour ce faire : je sais
bien que ce n'est pas moi. Je crois que M. le maréchal Damville en dira
de même : il est trop bon serviteur du roi. A mon départ de Toulouse, je
parlai à part à deux des premiers capitouls, et leur dis plusieurs
choses, afin de les faire entendre à leur corps de ville, sur le fait de
notre guerre : ces gens étaient de bonne volonté, mais ce n'est pas
tout. Il faut que j'écrive en passant une chose que j'ai toujours dite,
et dirai tant que je vivrai, que la noblesse s'est fait grand tort et
dommage de dédaigner ainsi les charges de villes, principalement des
capitales, comme Toulouse et Bordeaux. Je sais bien que de mon premier
âge j'entendais dire que des gentilshommes et seigneurs de bonne maison
acceptaient la charge de capitouls à Toulouse, et de jurats à Bordeaux,
mais encore plus à Toulouse ; car refusant ces charges ou les laissant
prendre, les gens de ville s'emparent de l'autorité, et quand nous
arrivons, il les faut bonneter[1] et leur faire la cour ; ç'a été un
mauvais avis à ceux qui en sont premièrement cause. Plût à Dieu que,
comme en Espagne, nous eussions toujours logé dans les villes ! Nous en
serions plus riches et y aurions plus d'autorité. Nous avons la clef des
champs, et eux des villes, et cependant il faut que nous passions par
leurs mains, et que pour la moindre affaire nous allions avec beaucoup
de peine trotter par les villes. Pour retourner à mes capitouls, s'ils
eussent été gens qui eussent vu quelque chose aux instructions que je
leur donnai, ils m'eussent pu donner un bon avis. Ce n'est pas en cela
seulement que j'ai reconnu cette faute, mais en plusieurs autres
choses ; et si les gentilshommes catholiques voulaient faire introduire
cette coutume de prendre la charge des villes, ils y trouveraient du
profit, et verraient en peu de temps que tout irait mieux. Achevons
notre conte.
Je fus averti du quartier de Toulouse que ledit comte se renforçait de
gens de pied et de cheval, et qu'il faisait son assemblée à Castres et à
Gaillac ; mais pour cela jamais je ne changeai d'opinion. Je confesse
que Dieu nous ôtait le sens, jusqu'à ce que, huit ou dix jours avant
qu'il se mit aux champs, M. de Saint-Germain m'étant venu voir à Agen
pour quelques affaires que nous avions ensemble, me dit et assura que
l'assemblée que Montgommery faisait c'était pour passer en Béarn. Je
débattis avec lui le contraire, et que ledit Montgommery savait bien que
les forces de M. le maréchal Damville étaient presque prêtes, et que
dans huit ou dix jours j'étais prêt, espérant d'être dans douze jours
auprès de lui. Ledit sieur de Saint-Germain me répondit que je ne
l'estimasse jamais bon serviteur du roi si le comte de Montgommery ne
passait en Béarn, et qu'il passerait la rivière à Verdun, ou bien vers
la source contre mont. La grande assurance qu'il m'en donnait me fit
mettre eu opinion que j'en devais avertir M. de Terride, ce que je fis
en poste : et ayant promené en ma tête le tout, je pensai qu'il y avait
de l'apparence ; et cependant je priai ledit sieur de Saint-Germain
d'aller à Toulouse le dire à M. le maréchal. Il me répondit qu'il ne
doutait pas que M. le maréchal n'en fût averti, attendu que les
assemblées du comte de Montgommery se faisaient à sept ou huit lieues de
Toulouse. Je lui fis grande instance et prière d'y vouloir aller ; à la
fin il me l'accorda, encore qu'il se trouvât bien fâché d'un mal de
reins qu'il a encore. Et ce néanmoins, j'en écrivis à M. le maréchal, et
ne lui nommais point par ma lettre ledit sieur de Saint-Germain, sinon
qu'un gentilhomme chevalier de l'Ordre, qu'il connaissait bien, et qui
était fort bon serviteur du roi, allait devers lui pour lui dire quelque
chose qui concernait le service de Sa Majesté, le suppliant d'ajouter
foi à ce qu'il lui dirait. Ledit sieur de Saint-Germain ne fut pas sitôt
à Toulouse que mon messager, car M. le maréchal m'écrivit que le
chevalier de l'Ordre qui devait aller parler à lui, comme je lui avais
écrit, n'était encore arrivé, mais, que s'il y venait, il entendrait ce
qu'il voulait dire, et qu'il me donnerait avis de ce qu'il lui
semblerait, selon le propos qu'il lui tiendrait. Quatre ou cinq jours
après, M. de Saint-Germain m'écrivit qu'il avait parlé à M. le maréchal,
et qu'il lui avait semblé qu'il avait avertissement d'ailleurs que de
lui, qu'il y ajoutait, à son avis, plus de foi qu'au sien, mais qu'il me
souvînt de ce qu'il m'en avait dit, et que je le verrais bientôt. Je
donnais toujours avis à M. de Saint-Girons qui était au Mas de Verdun,
gouverneur de la place, qui est frère du sieur de La Garde, qui de
présent est chevalier de l'Ordre et de la maison du roi, qu'il se tint
bien sur ses gardes, et que si les ennemis faisaient semblant de vouloir
passer la rivière, qu'il m'en avertît, et que je serais dans un jour et
demi à lui. Il me répondit qu'il me donnerait trois jours de terme ; que
ceux de Grenade et du Mas de Verdun avaient commandement de
s'entre-secourir les uns les autres, et de rompre les gués et passages :
ce qui était avancé audit Mas de Verdun, où ledit gouverneur était. Or
j'avais baillé la charge du pays de Comminge jusqu'aux monts Pyrénées à
M. de Bellegarde, et lui avais baillé autant de puissance de commander
en ces quartiers-là comme moi-même, ayant toujours fort bien fait en
tout ce qui s'était présenté, battu et repoussé les ennemis avec les
gens de M. de Savignac, sa compagnie et les gentilshommes de Comminge,
là où il avait fort bon crédit, et était bien suivi de la noblesse,
parce qu'il était un brave gentilhomme et vieux capitaine.
Je reçus réponse de M. de Terride, par laquelle il me mandait qu'il
n'avait pas grande crainte du comte de Mongommery ni de ses forces, et
qu'il était suffisant pour les combattre. Celui que j'y avais envoyé
était soldat, qui me dit que, quelque chose que M. de Terride me mandat,
il n'avait pas tant de gens qu'il pensait, et qu'il avait là entendu des
capitaines et soldats que les ennemis ne faisaient guère jamais sortie
que les nôtres ne fussent battus. Et ne tarda pas trois jours au plus
que je reçus une lettre de M. de Fontenilles, là où il disait : « Je
vous envoie une lettre que m'a écrite M. de Noé, mon lieutenant, par
laquelle verrez que le comte de Montgommery est déjà sur la Save, et
qu'il prend le chemin vers Saint-Gaudens, là où il fait état de passer
la Garonne avec son camp. » La lettre dudit sieur Noé portait :
« Monsieur, je vous avertis que le comte de Montgommery a passé la Save
et l'Ariége, et aujourd'hui il dîne à la maison du vicomte de Caumont,
mon beau-frère ; en tout ce pays ne se montre personne pour lui empêcher
le passage de la Garonne : et en avertissez en toute diligence M. de
Montluc. » Je ne fus jamais en ma vie si ébahi de chose qui me soit
venue devant, et commençai à juger en mon esprit que ceci devait être
quelque grand malheur qui nous devait advenir, connaissant bien M. le
maréchal Damville, MM. de Joyeuse et de Bellegarde qui étaient près de
lui, et plusieurs autres capitaines qui n'avaient point faute de
hardiesse, d'expérience ni de bonne volonté, et qu'il fallait penser que
Dieu voulait envoyer à M. de Terride un malheur. J'avais la compagnie de
M. de Gondrin à Monségur en Bazadais, la moitié de la mienne à Nérac, et
l'autre à Monflanquin, celle de M. de Fontenilles à Moissac ; lequel de
Fontenilles courut audit Moissac, étant bien certain que je le manderais
bientôt. Et promptement je fis quatre dépêches, l'une à M. de Terride,
par laquelle je le priais de se lever de devant Navarreins, et se
retirer vers Orthez et Saint-Sever, et qu'il avait l'ennemi sur les
bras ; le priant de se souvenir des diligences que nous faisions en
Piémont lorsque nous étions ensemble, et que je craignais que les forces
de M. le maréchal n'étaient encore prêtes pour promptement l'aller
secourir, me doutant qu'avant que ma lettre fût à lui, il aurait les
ennemis sur les bras, et qu'il ne se devait obliger à une retraite, ni
moins à une bataille, attendu que ses gens étaient tous harassés de
peine, et les ennemis venaient à lui tous frais. J'en fis une autre à M.
de Fontenilles pour le faire marcher, une autre au baron de Gondrin à
Monségur, et l'autre à M. de Madaillan, mon lieutenant, et que je m'en
allais devant vers l'Ile en Jordan si les ennemis n'avaient encore passé
la rivière, et que, s'ils l'avaient passée, je prendrais le chemin
d'Aire, et que jour et nuit ils me suivissent. Il était déjà nuit ; et
le matin au point du jour, quand j'eus dépêché les messagers, je partis
et m'en allai à Lectoure, et delà dépêchai à M. le maréchal,
l'avertissant que je m'en allais droit à lui avec cinq enseignes ;
toutefois, que si les ennemis avaient passé la rivière, que j'étais
d'opinion que nous les suivissions, et que de ma part, s'ils étaient
acheminés déjà vers le Béarn, je prendrais mon chemin droit à Aire, le
suppliant de n'attendre personne, car incontinent qu'il serait hors de
Toulouse, tout le monde irait après lui, connaissant bien le naturel des
gens de ce pays : je les avais assez pratiqués, et m'assure qu'il en fût
advenu ainsi ; maintes fois ai-je parti, moi trentième, qu'à la seconde
journée je trouvais toute la noblesse près de moi. Je n'arrêtai que ce
jour-là à Lectoure ; et, comme je veux que Dieu m'aide, quand je partis
d'Agen je n'avais qu'un gentilhomme vieux avec moi, nommé M. de Lizac,
et mes serviteurs ; mais le lendemain matin, il s'en rendit près de moi
plus de trente ; et allai coucher à Cauze, et le lendemain je n'allai
que jusque à Nogarol, pour attendre les compagnies de gendarmes et cinq
enseignes de gens de pied que j'avais près de moi, que le capitaine
Castella commandait, parce que j'avais envoyé mon neveu de Leberon dans
Libourne, à cause que le roi m'avait écrit que j'allasse me jeter
dedans, et que Sa Majesté avait été avertie que les ennemis s'en
voulaient emparer ; lequel commandement m'était venu au temps que
j'avais averti M. de Terride, et n'avais voulu aller audit Libourne,
afin de me trouver auprès de M. le maréchal, pour aller secourir ledit
sieur de Terride ou combattre Montgommery sur le chemin. Étant arrivés à
Aire, nous nous trouvâmes plus de cent vingt gentilshommes, et
arrivèrent aussitôt que nous les cinq compagnies de gens de pied. Le
matin arriva toute ma compagnie d'un côté, et par les landes à même
heure m'arriva le baron de Gondrin, qui le jour devant avait fait neuf
lieues, et ma compagnie sept ; et le soir arriva M. de Fontenilles. Et
ainsi que je montais à cheval à Nogarol, le messager que j'avais dépêché
de Lectoure en hâte vers M. le maréchal, arriva, qui m'apporta la
réponse du sieur maréchal, par laquelle il me mandait que puisque
Montgommery avait déjà passé la Garonne, il lui semblait qu'il ne ferait
rien d'aller après lui, et qu'il avait donné avis à M. de Terride, dès
que le comte de Montgommery s'achemina au long des rivières, de prendre
garde à soi, et que ledit Montgommery l'allait attaquer ; lequel lui
avait fait réponse qu'il était assez fort pour combattre Montgommery, et
qu'il n'abandonnerait pas le siége, qui était la même réponse que ledit
sieur de Terride avait faite aussi à moi. En outre me mandait ledit
sieur maréchal qu'il allait battre un château qui était près de Lavaur,
nommé Figeac, attendant que les gens de pied qui venaient de Languedoc
lui fussent arrivés, que le sieur de Saint-Géran de La Guiche
commandait.
Incontinent que j'eus mis pied à terre à Aire, je dépêchai vers ledit
sieur maréchal le capitaine Mausan, qui était maréchal des logis de la
compagnie de M. de Gramont, et s'était mis n'avait guère de la mienne ;
et par lui le priais de laisser toute entreprise, et que, ayant combattu
Montgommery, il n'y demeurerait plus rien à combattre en Languedoc ni en
la Guyenne, car toutes les forces qu'ils avaient en toutes ces deux
provinces étaient avec ledit comte, et que personne ne nous ferait plus
tête au dit Languedoc et Guyenne. J'avais dépêché, à mon arrivée à
Nogarol, vers M. de Terride, le priant que, s'il n'était retiré, il se
retirât, et se débarrassât de son artillerie s'il se voyait pressé, et
que plutôt il la jetât dans le Gave avant que s'engager à une bataille,
et que j'avais dépêché devers M. le maréchal, de Lectoure, en hâte,
espérant qu'il viendrait ; et que, quand même il aurait perdu
l'artillerie, pourvu que nous fussions ensemble, nous la recouvrerions
bientôt. Je promenais cependant en ma tête qu'encore que Montgommery eût
une belle et gaillarde troupe, hésiterait d'attaquer M. de Terride, me
voyant venir à lui : mais je crois qu'il eut avis que M. le maréchal ni
moi ne voulions entrer en pays, et que nous n'étions pas près de nous
joindre : voilà pourquoi il suivit sa pointe. Le soir même que j'arrivai
à Aire, après avoir dépêché le capitaine Mausan, arriva le capitaine
Montaut, de la part de M. de Terride, qui me mandait qu'il s'était
retiré à Orthez, et qu'il me priait que je marchasse droit à lui.
Incontinent je lui envoyai ledit capitaine Montaut, et lui mandai que je
ne partirais d'Aire ou bien de Saint-Sever, que M. le maréchal ne fût
arrivé, car je n'avais que trois compagnies de gendarmes et cinq
enseignes de gens de pied, et que le capitaine Montaut m'avait dit qu'en
dix-huit enseignes de gens de pied qu'il avait, il n'y avait pas 1800
hommes, et d'autre part, que si j'allais à Orthez, et que nous fussions
contraints de combattre et perdissions la bataille, que justement le roi
me devait faire couper la tête pour n'avoir attendu M. le maréchal, et
que ledit sieur maréchal pouvait justement dire de sa part que j'avais
hasardé la bataille afin qu'il ne s'y trouvât point, pour acquérir la
réputation de l'avoir gagnée, et que je me garderais d'entrer en telle
dispute envers le roi ni envers M. le maréchal ; mais que je le priais
de se retirer à Saint-Sever et qu'il laissât quelques gendarmes dans
Orthez, et, attendant la venue de M. le maréchal, je m'approcherais de
lui ; que ci-devant bien à propos je lui avais donné avis de la venue du
comte, qu'il l'avait méprisé, et qu'à présent il voulait que je
réparasse une si grande faute au hasard de mon honneur ; que je ne le
pouvais faire. Ledit capitaine Montaut s'en alla toute la nuit droit à
Orthez et lui dit tout ce que je lui avais donné charge de faire. Il me
rendit réponse qu'il ne pouvait bouger d'Orthez, et que s'il sortait
hors du pays de Béarn, que les Béarnais perdraient le cœur, me priant
d'y vouloir aller, et me voulut renvoyer le capitaine Montaut, lequel
n'en voulut prendre la charge, mais lui dit franchement que je n'y
entrerais point, et que mes raisons étaient si évidentes que je n'avais
homme auprès de moi qui me conseillât d'y aller. Je lui remandai par son
messager que je n'en ferais autre chose que ce que le capitaine Montaut
lui avait dit.
Toutes les lettres que j'écrivais à M. le maréchal et à M. de Terride,
je les communiquais à M. d'Aire lequel est frère de M. de Candale, et à
tous les chevaliers de l'Ordre, desquels je prenais l'avis, car la chose
le valait. Le lieutenant de Castel-Sarrasin, qui était près de M. de
Terride, m'a dit avoir gardé toutes les lettres que j'avais écrites au
dit sieur de Terride, et que s'il eût voulu croire aucuns capitaines
qu'il avait auprès de lui, il se fût retiré à Saint-Sever, comme je lui
mandais ; mais il voulut plutôt croire trois ou quatre gentilshommes de
Béarn qui étaient près de lui, que non les capitaines et ses serviteurs.
M. de Bellegarde était à six lieues d'Aire, vers Bigorre ; je lui
dépêchai un homme, le priant de venir le lendemain à Projan, maison du
baron de Campagne, et qu'il menât le capitaine Arne et le baron de
Larbous, lieutenant de M. de Gramont, ayant grande affaire de parler à
lui : ce qu'ils firent tous trois. Il avait quatre compagnies de gens
d'armes avec lui, à savoir, la sienne, celles de M. de Gramont, d'Arne
et de Sarlabous ; et là je leur exposai tout ce que j'avais écrit à M.
de Terride, et les réponses qu'il me faisait, et qu'il me voulait
attirer à Orthez ; et leur dis les raisons, que j'ai écrites, pourquoi
je n'y devais aller, lesquelles ils trouvèrent tous bonnes, et que M. le
maréchal avait grande occasion de se fâcher si je ne l'attendais,
combien qu'ils connussent bien, aux lettres qu'il leur avait écrites,
qu'il avait envie de faire la guerre en Languedoc et non en Guyenne ;
car tous ceux qui étaient près de lui, de son conseil, et ceux de
Toulouse même, comme l'on leur avait mandé, lui conseillaient de faire
la guerre en Languedoc, et que ceux de Toulouse lui fourniraient
l'argent pour les frais de la guerre, le persuadant de dépenser leur
argent en Languedoc, et non en Guyenne. C'était une chose bien facile à
croire, car chacun cherche de tirer l'eau à son moulin. M. de Bellegarde
nous dit qu'il lui écrirait qu'il devait marcher devers nous après les
ennemis, mais qu'il ne pensait pas qu'il le fît pour les raisons
susdites, et que les autres, qui voudraient qu'il fît la guerre en
Languedoc, lui diraient que l'occasion pourquoi nous les priions de
venir vers nous était pour la crainte que nous avions de perdre nos
maisons. Nous arrêtâmes qu'il lui enverrait un gentilhomme pour le prier
de vouloir venir, et je lui promis de l'avertir de ce que le capitaine
Mausan me rapporterait, qui ne demeura que trois jours à aller et venir,
et passa là où était M. de Bellegarde, et lui apporta lettres dudit
sieur maréchal pareilles aux miennes. Elles étaient de cette teneur :
« J'ai vu ce que vous m'avez écrit, et comme M. de Terride s'est retiré
à Orthez : et puisqu'il est retiré et hors de péril, je ne ferais pas de
grandes besognes par delà ; et il me fâche d'employer mal mon temps, car
par deçà je suis assuré que je recouvrerai bientôt ce qui est perdu de
mon gouvernement : toutefois, pour l'amour de vous autres qui m'en
sollicitez, je veux bien ramener mon camp jusqu'à l'Ile en Jordan, pour
là attendre quelques jours voir s'il se présentera occasion pour
combattre Montgommery en campagne ; sinon, je suis délibéré suivre mon
commencement qui est bon, car j'ai pris Figeac, où le capitaine Mausan
m'a trouvé, et dès demain matin je marcherai droit à l'Ile, et espère y
être dans deux jours. » Voilà le contenu de la lettre qui nous apporta à
tous beaucoup de plaisir ; et tout incontinent que j'eus reçu sa lettre,
je m'en allai à Saint-Sever avec tous les gens que j'avais à pied et à
cheval ; et dès que j'arrivai à Saint-Sever, je dépêchai vers M. de
Terride le capitaine Montaut, qui ne faisait qu'arriver au dit
Saint-Sever, venant d'Orthez, car de là au dit Orthez il n'y a que
quatre lieues et demie ; je priais M. de Terride de se vouloir rendre le
matin à Agetmau, et que nous parlerions une heure ensemble pour arrêter
ce que nous aurions à faire. Je pensais qu'il y viendrait, ayant mandé
aux gens de M. de Gramont qu'ils nous apprêtassent quelque chose pour
dîner ; car Agetmau est à lui, à cause de sa belle fille d'Andoins,
comtesse de Guiche ; et je baillai les lettres que M. le maréchal
m'avait envoyées par le capitaine Mausan au dit capitaine Montaut, afin
de les lui montrer. Je l'assignais là expressément pour lui remontrer
que M. le maréchal ne viendrait pas si avant qu'en Béarn, car il était
pressé de tous les états de Languedoc et de tous les seigneurs de ce
pays là, d'aller faire la guerre en Languedoc, non en Guyenne, et qu'à
la fin il serait contraint de le faire, ou qu'on ne lui baillerait point
d'argent ; et qu'il se devait retirer à Saint-Sever, et laisser quelques
gens dans le château d'Orthez ; et que, comme nous serions tous
ensemble, nous ferions une armée, priant M. le maréchal de nous laisser
M. de Bellegarde avec les quatre compagnies de gens d'armes, ce que
facilement j'espérais qu'il nous accorderait, parce qu'il en avait assez
sans ceux-là pour être maître de la campagne, et que dans cinq ou six
jours j'espérais que nous aurions pour le moins 1000 hommes de pied et
davantage, plus que nous n'avions, car M. de Bellegarde avait deux
compagnies avec lui, et que le capitaine Mausan s'en irait en Bigorre,
que lui et son frère amèneraient assez de gens, et que le vicomte de
Labatut en faisait aussi. Voilà tout le discours que je lui voulais
faire s'il venait à Agetmau, et pensais bien qu'avec ce discours je
vaincrais son conseil qui l'empêchait de se retirer : et me semblait que
M. le maréchal serait fort aise de cette résolution, afin qu'il allât
poursuivre ses entreprises. Or je ne faisais pas ceci de ma tête
seulement, car je communiquais le tout aux chevaliers de l'Ordre et
capitaines qui étaient avec moi. Et comme je pensais que le matin il
viendrait à Agetmau, car il n'y a que deux lieues, pour conclure le
tout, il me manda qu'il ne se pouvait rendre à Agetmau, car son conseil
ne trouvait pas bon qu'il abandonnât son gouvernement, parce que Agetmau
n'était pas en Béarn ; mais que je devais aller là où il était. Voyez un
peu la gloire et le mauvais conseil qu'il y a par le monde. Un homme
faible, battu, et presque défait, se tient sur le haut bout, et encore à
l'encontre de celui qui était pour lui sauver la vie et l'honneur, et
qui n'était pas de qualité qui ne dût être respectée.
Pour Dieu, capitaines mes compagnons, laissez cette gloire derrière le
chevet du lit quand la nécessité vous pressera, car c'est n'avoir pas de
sens et de jugement, voyant qu'on va se perdre misérablement. Quand il
eût été de plus grande qualité que moi, encore devait-il suivre mon
conseil, et s'avancer pour me communiquer de son salut et de son armée.
Son mauvais ange le guidait : il ne sut ni auparavant ni depuis prendre
son parti pour se sauver ou se défendre ; ce n'était pas faute de
hardiesse, car il avait toujours montré qu'il avait du cœur ; mais Dieu
nous ferme les yeux quand il nous veut châtier.
Pour retourner à nos ambassades, je lui mandai tout court que je n'en
ferais rien, et que je ne m'engagerais point en lieu où il me fallût
combattre, que je ne visse ses forces et les miennes, pour connaître si
elles étaient suffisantes pour répondre à l'ennemi, car j'en avais trop
vu prendre au trébuchet, et je ne voulais acheter chat en sac, voulant
voir dedans et dehors, et que j'étais venu là pour le secourir, sans
avoir charge ni commandement de personne du monde : qu'il me semblait
qu'il se fondait sur les honneurs, et qu'il n'était pas temps qu'on dût
disputer de cela. Il me rappelait celui qui est en nécessité, et qui
pense faire trop d'honneur d'emprunter de l'argent de celui à qui il le
demande. Tout ceci lui écrivis-je de colère, quand je vis que je ne le
pouvais faire venir en lieu où je lui voulais dire de bouche tout le
discours que nous avions fait, tant monsieur de Bellegarde et les
capitaines qui étaient près de lui, que ceux que j'avais près de moi. Et
comme ils virent que je n'y voulais point aller, ils m'envoyèrent
messieurs d'Andaux et de Damézan, pour me persuader que je devais aller
là.
Le différend n'était pas que je dusse emmener les cinq compagnies de
gens de pied que j'avais et les trois de gendarmes, car il n'y avait pas
à manger pour trois jours pour eux-mêmes ; mais que j'y devais aller
comme font les voisins quand ils se vont voir l'un l'autre. Je n'ai pas
de coutume de marcher ainsi en temps de guerre quand l'ennemi est près.
Lesdits sieurs d'Andaux et de Damezan n'avaient pas faute de
remontrances, ni moi de défenses, qui étaient beaucoup plus apparentes
que les leurs, comme les enfants eussent pu connaître. A la fin, comme
ils virent que je n'y voulais point aller, ils me dirent que M. de
Gramont voulait mal à quelques-uns de leur conseil, ou bien eux à lui
(je ne sais lequel c'était, car je ne l'ai point mis en mémoire, parce
que les haines des uns et des autres ne m'avaient pas amené là), et que
par ce moyen le lieu d'Agetmau n'était pas propre pour notre entrevue.
Nous arrêtâmes que, le lendemain sur le midi, nous nous rendrions tous
en la maison d'un gentilhomme qui n'était pas en la terre de M. de
Gramont, encore que je leur disse que là où était un lieutenant du roi,
toutes les inimitiés devaient cesser. Sur l'entrée de la nuit, ils
montèrent à cheval pour s'en retourner à Orthez ; M. de Madaillan me
pria de le laisser aller avec eux pour y demeurer deux jours, voir s'il
pourrait faire quelque chose, avec quarante salades de ma compagnie. Je
le laissai aller, et ainsi partirent tous ensemble. Et environ les onze
heures, comme ils furent un peu au delà d'Agetmau, ils trouvèrent un
marchand d'Orthez qui se sauvait, lequel ils connaissaient, et leur dit
qu'ils étaient tous défaits, et que M. de Terride et quelques capitaines
s'étaient sauvés dans le château : à quoi ils ne voulurent ajouter foi,
car nos gens étaient dix-huit enseignes de gens de pied, et les ennemis
n'en étaient que vingt-deux ; voilà pourquoi cela semblait impossible,
vu que les nôtres étaient dans une ville. Ils n'arrêtèrent pour cela de
tirer outre, et à un quart de lieue de là ils trouvèrent le capitaine
Fleurdelis, qui s'était sauvé, lequel leur dit de même que le marchand.
Alors ils firent halte pour recueillir les gens qui se sauveraient. Le
marchand arriva et me trouva couché. Je trouvai ces nouvelles si
étranges que je n'y voulus ajouter foi, ne pouvant croire que vingt deux
enseignes en prissent, dans une ville qui n'est pas des plus faibles,
dix-huit ; mais un quart d'heure après, le capitaine Fleurdelis arriva,
qui m'en dit autant : alors je fus contraint de le croire, non pas sans
faire plus de trois fois le signe de la croix.
J'ai voulu écrire au long la vérité comme tout s'est passé, parce que
toute la France crie que si M. le maréchal Damville et Montluc eussent
fait leur devoir, Montgommery eût été défait, et les princes, après la
déroute de Moncontour, n'eussent su quel parti prendre, n'ayant eu
d'autre recours qu'à se venir jeter entre les bras du comte de
Montgommery, qui était frais, victorieux et plein d'écus (tout cela est
vrai), et la Guyenne ne porterait pas le deuil comme elle le fait ; et
je crois que les huguenots n'eussent pas passé le Limousin et Périgord,
car nous fussions allés au-devant leur donner le bonjour. Ce discours
que j'ai fait au vrai montrera qui en est cause. Cependant ceux qui
viendront après nous pourront apprendre et juger qu'en la guerre une
faute est irréparable. Il y a beaucoup de gens de bien qui sont en vie,
qui témoigneront ce que j'en écrivis, car je ne faisais pas mes dépêches
en secret, mais en présence des capitaines et chevaliers de l'Ordre qui
étaient auprès de moi. Je n'écris point pour charger M. le maréchal ni
M. de Terride : je ne dis que la vérité, pour répondre à ceux qui ont
dit que, si j'eusse voulu, je pouvais secourir M. de Terride par ma
diligence. Le peu de gens que j'avais, les avertissements que je lui
donnai, la délibération prise par tous nous autres, rendront témoignage
s'il tint à moi ou non. Je dirai bien que s'il se fût retiré, et qu'il
m'eût plutôt cru et mon conseil que non le sien, nous eussions été assez
forts dans huit jours pour combattre Montgommery et le jeter hors du
Béarn, ou l'enfermer dans Navarreins, où on ne l'eût pas reçu, parce
qu'il n'y avait pas de vivres pour nourrir ses gens pour quatre jours,
et parce qu'il fallait qu'il combattît, ou qu'il retournât par le même
lieu qu'il était venu, qui était bien mal aisé, car les paysans mêmes
l'eussent défait, nous sentant à sa queue. M. de Terride tenait encore
toutes les autres villes ; et si cela eût succédé, il n'eût pas fallu
que M. le maréchal se fût empêché de notre guerre, mais fût allé tout à
son aise suivre ses entreprises, pourvu qu'il nous eût laissé M. de
Bellegarde et les quatre compagnies : ce que je pense qu'il eût fait,
n'en ayant aucun besoin. On se doit prendre au conseil de M. de Terride
et non à moi. Pour montrer à tout le monde le peu d'apparence qu'il y
avait que le comte fût venu à bout de son entreprise, il est certain
qu'il n'eut jamais au plus haut que 2500 hommes de pied et cinq à six
cents chevaux, que bons que mauvais ; et quand il passa au Port devers
MM. les princes, il n'avait pas plus de cent chevaux, et fort peu de
gens de pied, par le témoignage principalement de l'enseigne et du
guidon de M. de Terride, et de M. de Saint-Félix, lieutenant de M. de
Negrepelisse, et de l'enseigne du capitaine Saint-Projet, qui étaient
prisonniers, lesquels allaient toujours sur leur foi parleur camp : et
depuis la paix, j'ai parlé à plus de cinquante des ennemis, qui me l'ont
confirmé. Ainsi on peut juger s'il y avait apparence d'avoir peur, ni de
penser que ledit sieur de Terride, vu les forces qu'il avait, se fût
laissé ainsi surprendre, d'autant plus qu'il était bon homme de guerre,
et avait de bons capitaines ; mais ils perdirent l'entendement au bon du
coup.
Voilà la vérité du commencement et source des malheurs de la Guyenne.
Que si M. le maréchal Damville ne fût venu en ce pays, je m'assure que
la plupart des seigneurs qui se rendirent près de lui m'eussent fait cet
honneur de me venir trouver, et crois que nous eussions mené le bateau
d'une autre sorte. Il était raisonnable qu'ils lui fissent cet honneur,
car il est grand seigneur, fils d'un connétable, et maréchal de France,
et d'ailleurs brave chevalier de sa personne, plutôt qu'à moi, qui suis
un pauvre gentilhomme, vieux, estropié, et défavorisé, mais néanmoins
aimé de la noblesse et du peuple.
Vous, lieutenants du roi qui venez après moi, si mes Mémoires tombent
entre vos mains, faites votre profit de la faute de M. de Terride, afin
que vous ne soyez cause de la ruine des affaires de votre maître. Je ne
le veux pas blâmer ni accuser de couardise et lâcheté, car il était bon
pour mener les gens à la guerre ; mais à un lieutenant du roi il faut
d'autres parties ; sur votre tête, sur votre prudence et bons avis
repose tout le reste. S'il eût cru les avis que nous lui avions donnés
que le comte de Montgommery allait à lui, il eût fait une retraite
honorable et eût sauvé son canon ; que s'il n'avait assez de loisir, il
l'eût jeté dans le Gave, qui est une rivière où il y a de grands
précipices ; il n'était en la puissance de Montgommery de le retirer, et
nous eussions été au temps qu'il fallait pour le ravoir. Mais non
content de ce, ayant été mis en déroute en son siége, et encore retiré
dans une ville assez bonne, il devait aviser les moyens, ou de se
retirer plus avant, ou de se fortifier. Et encore la dernière faute fut
pire que la première, c'est que la peur leur ôta le jugement ; car il se
sauva avec bon nombre de gentilshommes dans le château qui est bien
fort, sans avoir avisé d'y faire mettre des vivres pour le soutenir. Et
parmi toutes ces disgrâces, encore se tenir sur le haut bout, sans
vouloir sortir trois pas de son gouvernement pour venir communiquer avec
moi ! Laissez, laissez ces honneurs en la nécessité ; je n'ai pas fait
ainsi : souvent avec dix chevaux je me suis mis en campagne. Je m'assure
que s'il fût venu parler à moi, il ne fût tombé au malheur qui lui causa
la perte de sa réputation et de sa vie. Et quant à moi, j'ai toujours
pensé, me ressouvenant de cette affaire, que c'était un vrai jugement de
Dieu ; car lever un siége contre forces égales, vaincre et forcer une
ville, prendre le lieutenant du roi dans une bonne place en trois jours,
presque à la vue d'un maréchal de France et d'un lieutenant du roi,
comme j'étais, et bref en trois jours conquérir tout un pays, cela
semble être un songe. Il faut confesser que de toutes nos guerres il ne
s'est fait un plus beau trait de guerre que celui-ci.
Capitaines mes compagnons, qui a acquis cette belle gloire au comte de
Montgommery ? certes la diligence dont il usa, sans donner presque
loisir à M. de Terride de penser à lui ; c'est une des meilleures pièces
de la guerre. Mais qu'est-ce qui fit perdre ledit sieur de Terride ? le
peu de diligence qu'il mit en son fait. Quant à moi, j'y apportai tout
ce que je pus ; car d'entrer plus avant en pays sans avoir entendu son
état, et combattre un ennemi victorieux sans avoir des forces
suffisantes, avec des gens en peur, je n'étais pas si malavisé, pour
mettre toutes choses pêle-mêle, et lui faire compagnie en sa ruine.
J'avais trop longuement gardé cet avantage de n'avoir jamais été défait,
pour le hasarder pour le secours d'un homme lequel en dépit de tout le
monde se voulait perdre.
Qu'on ne s'étonne pas si je m'arrête si longuement sur ceci ; car je
crois que de cette faute, laquelle plusieurs mal instruits m'imputent,
est provenue non-seulement la ruine de la Guyenne, mais aussi de ce
royaume ; car je suis assuré que les affaires des huguenots étaient
réduites à telle extrémité, qu'il n'était pas possible qu'ils se pussent
remettre. En premier lieu, si M. le maréchal et moi l'eussions suivi, il
n'y avait doute que Montgommery n'y eût été défait, et par ainsi tout le
Béarn conquis, qui n'est pas peu de chose ; et je pense que par la paix
le roi se fût bien gardé de le rendre, ayant de quoi récompenser dans le
royaume la reine de Navarre, pour la tenir d'autant plus sous son
obéissance ; car un roi doit toujours désirer que ceux qui sont ses
sujets, s'ils sont grands et puissants, soient dans le cœur du royaume
et non aux extrémités, car lors ils n'osent lever les cornes : et puis
le roi n'avait pas faute de bons titres pour le Béarn, car on dit que la
souveraineté lui appartient ; j'en ai ouï discourir une fois à M. de
Lagebaston, premier président de Bordeaux, lequel disait avoir vu les
titres en la comptablerie de Bordeaux. Je n'ai que faire de réveiller
cette vieille querelle. Il nous disait aussi que lorsqu'on commença de
dresser la fortification de Navarreins, la cour de parlement envoya
devers le roi François, pour lui remontrer combien cela importait ; mais
le roi leur manda qu'il ne le trouvait point mauvais. Ce fut un mauvais
conseil au roi, car un prince, le plus qu'il peut, doit empêcher ces
forteresses voisines ; il y a assez de moyens de les empêcher. Sans
cette forteresse tout le pays était au roi ; mais, cela est fait, il n'y
a plus d'ordre, car à chose faite le conseil en est pris. Outre tout
cela, si Montgommery eût été défait, M. l'amiral, qui perdit cependant
cette grande bataille de Moncontour, ne savait de quel bois faire
flèche, et ne savait à quel saint se vouer. Je crois qu'il ne fût pas
été si mal avisé que de s'enfourner en Guyenne, où on l'eût aisément
défait, étant le reste de son armée en fort piètre et misérable état,
sans bagage, les chevaux déferrés, et sans avoir un seul sol. Et bien
lui servit qu'il se vint jeter entre les mains du comte de Montgommery,
qui le remit sus, l'accommodant d'argent qu'il avait gagné au sac de
plusieurs villes ; de sorte que le dit sieur amiral eut la commodité de
traverser tout le royaume pendant que le roi s'amusa au siége de
Saint-Jean, au cœur de l'hiver, qui fut un très-mauvais conseil : mais
Dieu nous ferme et ouvre les yeux comme il lui plaît. Or retournons à
notre propos : peut-être qu'il y aurait quelques-uns qui voudraient que
j'eusse mis par écrit plus au long comme M. de Terride fut défait ; ce
que je n'ai voulu, car j'ai toujours ouï dire que de mauvaise viande on
n'en saurait faire un bon potage. Je laisse cela pour ceux qui y
étaient, et qui me l'ont confirmé, et pour les historiens qui parlent de
tout le monde, et souvent mal à propos, comme gens mal entendus qu'ils
sont au fait des armes.
[1] Saluer en ôtant le bonnet.