Et voilà pourquoi il a su exposer et développer, avec lucidité et avec
grandeur, le cas très original d'un prêtre qui n'a pas l'esprit
ecclésiastique (_Lucifer_). L'abbé Jourfier, fils de parlementaire et
petit-fils de conventionnel, que ses confrères ont un jour appelé
Lucifer à cause de son orgueil laïque et du souci _purement humain_
qu'il prend de sa dignité, est entré dans les ordres avec une grande foi
et un grand courage, mais sans avoir senti toutefois cette illumination
et cette douceur intérieure qui est le signe de la vocation. Le
libéralisme qu'il tient de ses origines le fait gallican et ennemi des
ordres religieux. Après une longue lutte contre les moines et contre un
évêque qui les soutient par peur, il est lui-même porté à l'épiscopat
par la révolution de 1848. Un voyage à Rome lui démontre brutalement
qu'il n'y a plus de place dans l'Église pour un homme comme lui et que
c'est contre le pape lui-même qu'il s'est insurgé. Dès lors il sent sa
foi même crouler et finit par le suicide.
Dans l'admirable conversation de l'évêque Jourfier avec le cardinal
Finella (Balzac eût certainement signé ces pages), le subtil cardinal a
une réflexion qui éclaire jusqu'au fond le caractère de «Lucifer» et
toute cette histoire d'un prêtre qui n'est qu'un honnête homme:
Le ton de votre langage m'épouvante, et c'est moins par sa
vivacité, hors de toute mesure, que par un tour trop direct où,
passez-moi une expression hasardée, ne sonne pas assez l'âme
ecclésiastique. Vous ne parlez pas comme un prêtre, vous parlez
comme un laïque. Mon oreille a de singulières finesses pour
entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or je trouve que
Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme,
toujours l'homme. Si Dieu est votre préoccupation constante--un
évêque doit vivre en présence du Seigneur, a écrit saint Cyprien,
_in conspectu Domini_,--obéissez sans discussion, aveuglément, à
l'autorité qu'il a placée sur vous.
Qu'est-ce donc que cet esprit laïque ainsi opposé à l'esprit
ecclésiastique? C'est, en somme, et si l'on va au fond, la morale
naturelle opposée à la morale religieuse; et la raison opposée à la foi.
Un honnête homme selon le monde est déjà fort éloigné d'être un vrai
catholique. Quelques-uns même des sentiments dont est formée sa vertu
sont réprouvés ou suspectés par l'Église: ainsi, dans certains cas, le
souci de l'honneur, la tolérance pour les opinions, l'indulgence pour
certaines faiblesses. Mais surtout l'indépendance de pensée est un
crime. Dans la réalité, cela s'accommode. L'Église souffre ce qu'elle ne
peut empêcher: elle consent que les fidèles, qui ne sont que le
troupeau, se composent un mélange de morale humaine et de morale
chrétienne; elle ne leur demande que d'accepter ses dogmes en bloc et
d'observer certaines pratiques. Beaucoup de fidèles sont d'ailleurs des
âmes simples, dont la religion est toute de sentiment. Il est des
questions que les fidèles écartent, qu'ils ne se posent même pas: la foi
d'un grand nombre repose sur des malentendus, ou sur beaucoup
d'ignorance et d'irréflexion. Un laïque peut donc, sans trop se damner,
n'être au fond qu'un honnête homme. Un prêtre, non: il faut qu'il soit
beaucoup plus, ou, si l'on veut, autre chose. L'abbé Jourfier, qui n'a
que des vertus humaines, est placé par sa profession dans des
circonstances telles qu'il s'aperçoit que ces vertus vont contre les
fondements mêmes de la foi, car elles impliquent toutes la confiance aux
lumières naturelles et, plus ou moins, l'orgueil de l'esprit (superbia
mentis). Or le prêtre peut se permettre un autre orgueil, mais non
celui-là. Le jour où l'évêque Jourfier prononce l'oraison funèbre de son
grand-père, le conventionnel régicide et déiste, il fait acte d'honnête
homme, mais de mauvais prêtre. De même quand il lutte avec tant de
fureur contre les congrégations et qu'il proteste contre la tyrannie de
Rome. C'est évidemment lui qui a tort. Une religion fondée sur une
révélation surnaturelle doit, à mesure que son domaine terrestre
s'étend, se résoudre dans l'infaillibilité d'un chef unique, et c'est à
cela, en effet, qu'a tendu l'Église à travers les âges. Elle doit être
de plus en plus, par la force des choses, une monarchie absolue dans le
monde des âmes, une théocratie. En vain Jourfier veut défendre son
pouvoir d'évêque contre les émissaires de l'autorité centrale et se
réserver quelque liberté dans son for intérieur. Il parle de dignité
personnelle; mais «le prêtre est un être qui s'abandonne, se sacrifie,
abdique». Il avait cru pouvoir sauver quelque chose de lui-même: laïque,
il l'aurait pu; prêtre, membre de l'Église enseignante, il ne le peut
pas. L'Église ne demande pas toujours au prêtre le sacrifice de son être
tout entier; mais elle peut toujours le lui demander, et surtout elle le
lui demande dès qu'il paraît vouloir se reprendre. Jourfier s'en
aperçoit peu à peu, et l'histoire de cette douloureuse découverte est
tout le roman. Il se convainc qu'un prêtre ne fait pas à l'Église sa
part; et dès lors il faut ou qu'il se révolte ou qu'il s'immole. Encore
un coup, il est rare que la question se pose avec cette netteté tragique
et que l'Église ait l'occasion de revendiquer ses droits sur toute
l'âme; mais la question se pose ainsi pour tout prêtre qui réfléchit dès
que certaines circonstances mettent en opposition directe ses sentiments
naturels et sa foi.
M. Ferdinand Fabre n'a jamais mieux montré ce qu'est un prêtre
catholique que dans cette peinture d'un prêtre qui ne l'est pas.