J'aurais voulu vous montrer encore d'autres figures de prêtres: l'abbé
Ferrand, le bon théologien; Mgr de Roquebrun, l'évêque gentilhomme;
le doux abbé Ternisien, le vieux et timide Clamouse, les trois
ravissants vieux chanoines de _Lucifer_, et Grégoire Phalippou, le moine
fondateur d'ordre, et des fanatiques comme la baronne Fuster et le
marquis de Pierrerue. Les abbés Courbezon, Célestin, Capdepont et
Jourfier m'ont trop retenu, et cependant je n'ai pas tout dit sur eux.
C'est un grand signe pour un romancier qu'on puisse s'attarder si
longtemps sur chacun de ses personnages et qu'on y sente de tels
«dessous». Mais ces prêtres, dont l'intérieur est si intéressant, M.
Fabre sait les faire vivre, en outre, d'une vie extérieure, leur donner
une physionomie, une allure, nous les faire voir. Et, quant à lui, non
seulement il les voit, mais il les voit plus grands que nature;
l'intensité du regard qu'il fixe sur eux les gonfle, les rend démesurés;
il les admire, il les craint, il les trouve sublimes ou redoutables, il
frémit sous leur parole. Il a, au même degré peut-être que Balzac, le
don de s'absorber en eux, de s'en éprendre, de s'en émerveiller. Il a,
comme le poète de la _Comédie humaine_, des stupéfactions devant les
êtres qu'il crée. De là des outrances et des naïvetés: continuellement
il nous avertit que ce que nous voyons ou entendons est terrible, et,
comme il le croit, il nous le fait croire. «Tout à coup il eut un
soubresaut, et de sa bouche s'échappèrent _ces paroles épouvantables_.»
Ou bien: «_On ne saurait croire_ l'expression de force, de fermeté, que
la figurine de ce vieillard de soixante-quinze ans, molle, souriante
auparavant, venait de prendre tout à coup.» Et voyez quelle conviction
dans cette réflexion candide: «En vérité, l'homme est-il ainsi fait que
la passion le puisse ravaler à ce point? Hélas! oui, l'homme est ainsi
fait, Rufin Capdepont, plus faible, eût été plus modéré peut-être...» Et
quelle pédanterie naïve dans ce tour de phrase: «Sa tête surtout
paraissait transfigurée. Certes, c'étaient toujours les belles lignes
sculpturales, pleines de noblesse, _qui nous ont arrêté dès le
commencement de cette étude_...»
Cette espèce d'ingénuité s'explique par la vigueur même et la profonde
sincérité de la conception. Et c'est aussi pourquoi les héros de M.
Fabre s'épanchent avec tant d'abondance et pourquoi ses romans sont
presque entièrement en discours. Ce sont des âmes qui débordent. Et le
romancier déborde aussi. Il y a dans ses histoires des longueurs, de la
diffusion, des redites, des situations répétées, mais toujours de la
grandeur et du mouvement. Et le style est touffu, pesant, laborieux,
excessif, mais solide aussi, robuste, savoureux et coloré.
Ce qui domine, c'est une impression de force. Et vous la retrouverez, si
vous passez des romans ecclésiastiques aux romans campagnards. Les
paysages sont rudes, les personnages simples et violents. Les amoureux
aiment jusqu'à la folie, jusqu'au meurtre ou au suicide: voyez Pancol,
Eran, Félice l'hospitalière. La Pancole, la Galtière, la Combale sont
d'épouvantables mégères. Il y a chez Barnabé, cet ermite digne de
Rabelais, une magnifique et formidable surabondance de vie animale. Et
voici, tout à côté, d'exquises figures: Méniquette et Marie Galtier,
d'une pureté de fleurs, pareilles à des bergères de vitraux, à des
petites saintes de Puvis de Chavannes, et le neveu de l'abbé Célestin,
échappé à travers la grande nature maternelle comme un petit faune en
soutanelle rouge, petit faune innocent qui a des pudeurs de petit clerc
ou de jeune fille...
Le _Chevrier et Barnabé_ ne sont pas de moindres chefs-d'œuvre que
_Lucifer_ ou _Mon oncle Célestin_. M. Ferdinand Fabre est un peintre
incomparable des prêtres et des paysans: s'il tente d'autres peintures,
s'il aborde Paris (comme dans certaines pages du _Marquis de
Pierrerue_), il y paraît gauche et emprunté. C'est qu'il a eu deux
nourrices: la montagne et l'Église. Il est lui-même un montagnard poète
qui a failli être prêtre. Je soupçonne que c'est, au fond, l'amoureux de
la nature qui a détourné le lévite; que c'est Cybèle qui l'a enlevé à
Dieu. Sans doute il était trop ivre de la beauté de la terre pour
devenir le ministre d'une religion qui sépare si absolument Dieu du
monde visible. La nature est une grande hérésiarque: elle nie
l'indignité de la matière. L'œuvre de M. Ferdinand Fabre n'en reste pas
moins «une», car il n'a dit que les sentiments les plus simples--ou les
plus sérieux; il n'a peint que les âmes qui suivent le mieux la nature,
ou celles qui s'élèvent le plus au-dessus. Il a peu connu les autres, et
la vie moderne passerait presque tout entière entre ses pastorales et
ses drames cléricaux. Mais cela même n'est-il pas tout à fait
particulier et digne d'attention? Pour moi, je ne serais pas étonné que
l'œuvre candide, sévère et un peu fruste de ce Balzac du clergé
catholique et des paysans primitifs restât comme un des monuments les
plus originaux du roman contemporain.