IV

Si l'abbé Courbezon est le héros de la charité, c'est plutôt la naïveté

qui est la marque de l'abbé Célestin, une naïveté de prêtre, à la fois

presque enfantine et un peu solennelle. L'éducation et la profession

ecclésiastiques développent chez certaines âmes une extraordinaire

candeur. Un bon prêtre ne saurait être un raffiné. L'idée très simple et

toute grossière que le dogme catholique lui donne du monde, partagé en

deux camps, n'est pas pour le pousser à l'étude ni à l'analyse des

dessous de la réalité. S'il est curé de campagne, le confessionnal même

et les péchés peu compliqués de ses ouailles ne lui apprendront pas

grand'chose. Puis le scepticisme, le sens critique, le sentiment du

ridicule, l'ironie, qui vient du diable, sont tout ce qu'il y a de plus

opposé à l'esprit de sa profession. Un bon prêtre a l'âme simple, prend

tout au sérieux et fait tout sérieusement. Son «détachement» surnaturel

n'a rien de commun avec les «airs détachés» d'un homme du monde;

l'humilité même les lui interdit.

M. Ferdinand Fabre a su placer l'abbé Célestin dans les conditions les

plus propres à mettre au jour et à montrer sous toutes ses faces cette

délicieuse naïveté ecclésiastique.

L'abbé Célestin, desservant de la paroisse des Aires, atteint de phtisie

laryngée et obligé de demander son changement, est envoyé à

Lignières-sur-Graveson, dans un climat plus doux. Mais il a pour doyen

son ancien condisciple, l'abbé Clochard, qui est devenu son ennemi

depuis que l'abbé Célestin, dans un concours ouvert par la Société

archéologique, a emporté le prix sur son envieux confrère. Or l'abbé

Célestin rencontre à Lignières une fille très pieuse, très pure et très

innocente, Marie Galtier, une de ces pastoures à qui la sainte Vierge

apparaît quelquefois. Mais ici ce n'est pas de vision qu'il s'agit.

Pendant un pèlerinage qu'elle fait avec monsieur le curé, Marie est

assaillie et mise à mal par des ermites et par un _santi-belli_

(marchand de statuettes et d'objets de piété), et elle est si

parfaitement ignorante qu'elle ne se doute point de ce qui lui est

arrivé. «Ils l'ont renversée, dit-elle, et l'ont mordue partout.» Quand

elle sait son malheur, elle s'enfuit et parcourt longtemps la montagne.

L'abbé Célestin et l'officier de santé Anselme Benoît la retrouvent, une

nuit, dans une vieille tour abandonnée. Elle est proche de son terme: le

curé la recueille au presbytère, et c'est là qu'elle met son enfant au

monde. Mais le haineux Clochard accuse l'abbé Célestin d'avoir fait le

mal avec la bergère. Un saint et naïf ermite, ami du curé de Lignières,

intercepte, par un zèle aveugle, les lettres qui arrivent de l'évêché:

l'abbé Célestin apprend son interdiction avant d'avoir su l'accusation

portée contre lui et tombe foudroyé.

Une maladie, un déménagement, un pèlerinage, un acte de charité

imprudente et candide, voilà donc toute l'action; mais de quelle

adorable façon se révèle l'innocence du bon curé! Les conversations avec

Marianne qui ne veut pas qu'il jeûne pendant le carême («Vous avez bien

soixante-quatre ans, vous, Marianne, et pourtant vous pratiquez la loi

de l'Église dans sa rigueur.--Moi, c'est différent... Si vous l'avez

oublié, je suis née à Éric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane..., et je

ne vous ressemble pas plus...--Marianne, ne vous comparez pas à moi, je

ne suis qu'un malheureux pécheur fort en peine de son salut; vous, vous

êtes une sainte, et, je vous le dis en vérité, un jour vous verrez

Dieu»); le voyage des Aires à Lignières, par la montagne, derrière la

voiture de déménagement, un humble exode et qui a pourtant je ne sais

quoi, parmi sa simplicité, d'auguste et de biblique; le déjeuner du bon

ermite Adon Laborie au presbytère; le pèlerinage de Saint-Fulcran; la

joie et l'orgueil du bon vieux prêtre quand son doyen lui permet de dire

la messe dans la chapelle miraculeuse..., tout cela est délicieux,

d'une franche poésie, familière et pénétrante. Et quelle trouvaille que

«ces tasses de M. l'abbé Combescure» qui reviennent régulièrement dans

toutes les circonstances solennelles! Voulez-vous un fragment de

dialogue qui vous donne le ton et l'accent de cette idylle

ecclésiastique?

...Et M. le vicaire Vidalene, auquel, pour obtenir son appui, j'ai

rappelé les menus services que je lui rendais au grand séminaire,

que pensera-il, lui?...

Mon oncle continua, scandant chaque mot:

--Ce n'est pas mon miroir à barbe seulement que je lui prêtais,

mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes

livres. Vous savez Marianne, la tache qui est à la page 240 de mon

_Theologiæ cursus completus_? Eh bien, c'est lui qui l'a faite; M.

l'abbé Clochard me le dénonça...

Pour comble de naïveté, le bon curé écrit, sur un beau cahier bien

relié, une Vie de son patron, le pape Célestin: «_Vie de saint Célestin,

pape_, par l'abbé Célestin, curé-desservant de la paroisse des Aires...,

membre correspondant de la Société archéologique de Béziers, auteur

d'une notice sur _l'Ermitage de saint Michel archange_.» Et toujours la

mention de ce grand ouvrage revient, comme celle des tasses de M. l'abbé

Combescure. Vous reconnaissez là l'espèce ingénue des curés archéologues

et écrivains qui, avec les anciens magistrats et les anciens notaires,

assurent le recrutement des académies de province. Le prêtre qui écrit

sera volontiers archéologue, étant par profession conservateur du

passé. Il sera très sensible aux prix académiques, aux récompenses

officielles. Vous avez tous rencontré de ces abbés lauréats qui prennent

tous les membres de l'Institut au sérieux, enclins à respecter, en

littérature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie

d'autorité, d'un amour-propre littéraire très éveillé et à la fois très

ingénu, et où se révèle un fond, sinon d'humilité, au moins de docilité

chrétienne, de soumission aux puissances constituées,--toutes, et même

celles que signalent les palmes vertes, émanant en quelque sorte de Dieu

lui-même.

V

Après les humbles, voici venir les orgueilleux. Le prêtre doit à Dieu

plus qu'un autre homme et se sent plus qu'un autre sous la main de Dieu;

mais en même temps il est ministre de l'Éternel; il est élevé par

l'onction sacerdotale fort au-dessus des laïques, même au-dessus des

grands de l'esprit et des puissants. En sorte que la conscience qu'il a

de cette élection surnaturelle peut également développer en lui, selon

son caractère, l'humilité ou l'orgueil. Il arrive même que les deux

sentiments se rencontrent chez lui à la fois, et c'est ce qui rend

souvent si énigmatique, aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis, la

conduite de certains «oints du Seigneur» dans les affaires humaines.

Mais, dans les âmes où il règne seul, l'orgueil sacerdotal peut devenir

formidable et démesuré. Vous trouverez des traces de cet orgueil jusque

dans les cantiques du _Manuel des catéchismes_. Voici ce qu'on chante à

une «première messe»:

Vous, anges de la loi de grâce,

Venez tomber à ses genoux,

Et devant ce prêtre qui passe,

Anges du ciel, prosternez-vous.

C'est le sentiment qu'exprime, dans le _Livre de mon ami_, sans

l'éprouver assurément dans sa plénitude et même sans savoir exactement

ce qu'il dit, le pauvre petit abbé Jubal, récitant ce lieu commun

ecclésiastique, que les ministres du Seigneur sont autant au-dessus des

ministres des princes que Dieu est au-dessus des plus grands rois.

L'abbé Capdepont est dans les romans de M. Ferdinand Fabre, le

représentant le plus farouche--et le plus connu--de cet orgueil

sacerdotal qui, chez lui, se complique d'ambition. Car l'ambition est

peut-être la passion où les prêtres donnent le plus aisément. Elle a

parfois chez eux une intensité extraordinaire et toujours, comme on

pense, un caractère particulier.

C'est la grande ambition, celle qui veut agir sur les âmes, les conduire

et les dominer. Ce plaisir si rare et si noble, le plus pauvre

desservant peut sans doute le goûter; mais on connaît, d'autre part,

l'état de sujétion absolue où les prêtres sont tenus par leurs évêques.

Lors donc que le désir vient à quelques-uns de secouer ce joug et aussi

de goûter dans toute leur étendue ces joies superbes de la domination

spirituelle, ce qu'ils voient forcément au fond de leurs rêves

ambitieux, c'est l'épiscopat, à moins que ce ne soit la direction de

quelque ordre monastique. Ainsi leur passion du pouvoir garde toujours

un caractère religieux, car l'épiscopat est la plénitude du sacerdoce.

C'est Dieu qui vous y appelle, et c'est répondre à ses desseins que d'y

aspirer. Une ambition de cet ordre ne laisse donc le plus souvent ni

scrupule ni inquiétude de conscience: en priant Dieu de l'éclairer sur

sa vocation épiscopale, le prêtre se convainc presque inévitablement

qu'il se conforme, en effet, à la volonté divine. L'histoire nous montre

assez quels ambitieux le sacerdoce a produits. C'est qu'il n'est pas de

profession où les vues et les passions personnelles paraissent mieux

s'identifier avec le dévouement à un intérêt supérieur, à l'intérêt de

la cause de Dieu; et de là, chez le prêtre, cette surprenante sécurité

morale dans le gouvernement des choses de ce monde et dans les voies

qu'il choisit pour y parvenir. Et souvent aussi la passion du pouvoir

s'exaspère chez lui par l'absence des autres «divertissements» (pour

parler comme Pascal), par les contraintes du célibat. Toutes les

énergies du prêtre, refoulées sur d'autres points, se précipitent par la

seule issue qui leur reste ouverte.

C'est ce que M. Ferdinand Fabre a nettement vu et ce qu'il a fait très

fortement sentir dans son _Abbé Tigrane_. Que cette ambition, que j'ai

tenté de définir, rencontre un tempérament violent et colérique, et vous

aurez Rufin Capdepont. On a dit que sa passion du pouvoir n'avait guère

les allures d'une passion ecclésiastique; qu'elle était trop fougueuse,

imprudente et emportée; qu'il n'est pas vraisemblable qu'un vicaire

général laisse dehors, la nuit, devant la porte fermée de la cathédrale,

sous le vent et la pluie, le cercueil d'un évêque: l'esprit de corps est

si puissant dans le clergé qu'il est infiniment rare que les haines

particulières s'y manifestent par des actes capables de compromettre le

clergé tout entier, de scandaliser les fidèles et de réjouir les impies;

et comme ici la publicité de la vengeance s'aggrave d'une sorte de

sacrilège, on peut hardiment contester la vérité de cet épisode si

lugubrement dramatique. Il se peut qu'on ait raison sur ce dernier

point; mais, au reste, l'impétuosité de Rufin n'exclut point l'habileté.

Puis il n'y a pas seulement, dans l'Église, des doux et des patients;

Grégoire VII ni Jules II n'ont laissé une réputation de mansuétude, et,

de nos jours encore, on a vu des hommes d'Église au nom desquels on

avait pris l'habitude d'accoler le mot «fougueux» comme une épithète

homérique. Et, quand Rufin serait dans le clergé une figure d'exception,

je ne vois pas en quoi il serait moins intéressant.

Il est bien d'un prêtre, en tout cas, ce revirement soudain de l'abbé

Tigrane qui, à peine devenu évêque, s'apaise, se fait onctueux, demande

pardon et oublie. Sans doute il y a là la détente qui suit

l'assouvissement des grandes ambitions, et l'on y peut voir aussi

quelque hypocrisie. Mais il y a certainement autre chose encore. L'abbé

Capdepont est un bon prêtre, un prêtre croyant: il se sent élu de Dieu,

quoiqu'il ait lui-même fortement aidé à l'élection; et, comme

l'épiscopat est l'achèvement du sacerdoce et confère un surcroît de

grâce, il sent déjà cette grâce en lui, et son âme est transformée du

moment qu'elle croit l'être. Son orgueil même n'exclut point, en cet

instant, une sorte d'humilité; car, s'il est plus grand devant les

hommes, il doit plus à Dieu. Et c'est ainsi que plus tard, devenu

archevêque et tout proche du cardinalat, un jour que, dans un accès de

délire ambitieux, il hausse son rêve jusqu'à la tiare, nous l'entendons

gémir «avec une lueur de bon sens et une profonde humilité»:--«Moi, né

dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du

trône pontifical!... Moi, pécheur (tu le sais, je péchai souvent en ta

présence, _Malum coram te feci_, comme dit le roi David)...» Le

sentiment d'une vie surnaturelle, se mêlant intimement aux passions

humaines, produit ainsi chez les prêtres des états d'esprit fort

singuliers. Quand, par hasard, ils sont méchants, ils ne le sont

peut-être jamais autant qu'ils le paraissent, comme aussi parfois, quand

ils sont saints, ils ne sont peut-être pas aussi bons qu'ils en ont

l'air. Ils sont à part; ils sont, comme ils s'appellent eux-mêmes, les

«hommes de Dieu». L'ensemble d'idées et de sentiments que suppose leur

profession agit toujours en eux, fût-ce à leur insu; c'est un élément

secret dont il faut toujours tenir compte dans l'appréciation de leurs

actes, car il y est toujours présent, même quand ils agissent en

apparence comme les autres hommes. Personne assurément n'a mieux démêlé

ce mystère que M. Ferdinand Fabre.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 63 / 66 题