Si l'abbé Courbezon est le héros de la charité, c'est plutôt la naïveté
qui est la marque de l'abbé Célestin, une naïveté de prêtre, à la fois
presque enfantine et un peu solennelle. L'éducation et la profession
ecclésiastiques développent chez certaines âmes une extraordinaire
candeur. Un bon prêtre ne saurait être un raffiné. L'idée très simple et
toute grossière que le dogme catholique lui donne du monde, partagé en
deux camps, n'est pas pour le pousser à l'étude ni à l'analyse des
dessous de la réalité. S'il est curé de campagne, le confessionnal même
et les péchés peu compliqués de ses ouailles ne lui apprendront pas
grand'chose. Puis le scepticisme, le sens critique, le sentiment du
ridicule, l'ironie, qui vient du diable, sont tout ce qu'il y a de plus
opposé à l'esprit de sa profession. Un bon prêtre a l'âme simple, prend
tout au sérieux et fait tout sérieusement. Son «détachement» surnaturel
n'a rien de commun avec les «airs détachés» d'un homme du monde;
l'humilité même les lui interdit.
M. Ferdinand Fabre a su placer l'abbé Célestin dans les conditions les
plus propres à mettre au jour et à montrer sous toutes ses faces cette
délicieuse naïveté ecclésiastique.
L'abbé Célestin, desservant de la paroisse des Aires, atteint de phtisie
laryngée et obligé de demander son changement, est envoyé à
Lignières-sur-Graveson, dans un climat plus doux. Mais il a pour doyen
son ancien condisciple, l'abbé Clochard, qui est devenu son ennemi
depuis que l'abbé Célestin, dans un concours ouvert par la Société
archéologique, a emporté le prix sur son envieux confrère. Or l'abbé
Célestin rencontre à Lignières une fille très pieuse, très pure et très
innocente, Marie Galtier, une de ces pastoures à qui la sainte Vierge
apparaît quelquefois. Mais ici ce n'est pas de vision qu'il s'agit.
Pendant un pèlerinage qu'elle fait avec monsieur le curé, Marie est
assaillie et mise à mal par des ermites et par un _santi-belli_
(marchand de statuettes et d'objets de piété), et elle est si
parfaitement ignorante qu'elle ne se doute point de ce qui lui est
arrivé. «Ils l'ont renversée, dit-elle, et l'ont mordue partout.» Quand
elle sait son malheur, elle s'enfuit et parcourt longtemps la montagne.
L'abbé Célestin et l'officier de santé Anselme Benoît la retrouvent, une
nuit, dans une vieille tour abandonnée. Elle est proche de son terme: le
curé la recueille au presbytère, et c'est là qu'elle met son enfant au
monde. Mais le haineux Clochard accuse l'abbé Célestin d'avoir fait le
mal avec la bergère. Un saint et naïf ermite, ami du curé de Lignières,
intercepte, par un zèle aveugle, les lettres qui arrivent de l'évêché:
l'abbé Célestin apprend son interdiction avant d'avoir su l'accusation
portée contre lui et tombe foudroyé.
Une maladie, un déménagement, un pèlerinage, un acte de charité
imprudente et candide, voilà donc toute l'action; mais de quelle
adorable façon se révèle l'innocence du bon curé! Les conversations avec
Marianne qui ne veut pas qu'il jeûne pendant le carême («Vous avez bien
soixante-quatre ans, vous, Marianne, et pourtant vous pratiquez la loi
de l'Église dans sa rigueur.--Moi, c'est différent... Si vous l'avez
oublié, je suis née à Éric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane..., et je
ne vous ressemble pas plus...--Marianne, ne vous comparez pas à moi, je
ne suis qu'un malheureux pécheur fort en peine de son salut; vous, vous
êtes une sainte, et, je vous le dis en vérité, un jour vous verrez
Dieu»); le voyage des Aires à Lignières, par la montagne, derrière la
voiture de déménagement, un humble exode et qui a pourtant je ne sais
quoi, parmi sa simplicité, d'auguste et de biblique; le déjeuner du bon
ermite Adon Laborie au presbytère; le pèlerinage de Saint-Fulcran; la
joie et l'orgueil du bon vieux prêtre quand son doyen lui permet de dire
la messe dans la chapelle miraculeuse..., tout cela est délicieux,
d'une franche poésie, familière et pénétrante. Et quelle trouvaille que
«ces tasses de M. l'abbé Combescure» qui reviennent régulièrement dans
toutes les circonstances solennelles! Voulez-vous un fragment de
dialogue qui vous donne le ton et l'accent de cette idylle
ecclésiastique?
...Et M. le vicaire Vidalene, auquel, pour obtenir son appui, j'ai
rappelé les menus services que je lui rendais au grand séminaire,
que pensera-il, lui?...
Mon oncle continua, scandant chaque mot:
--Ce n'est pas mon miroir à barbe seulement que je lui prêtais,
mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes
livres. Vous savez Marianne, la tache qui est à la page 240 de mon
_Theologiæ cursus completus_? Eh bien, c'est lui qui l'a faite; M.
l'abbé Clochard me le dénonça...
Pour comble de naïveté, le bon curé écrit, sur un beau cahier bien
relié, une Vie de son patron, le pape Célestin: «_Vie de saint Célestin,
pape_, par l'abbé Célestin, curé-desservant de la paroisse des Aires...,
membre correspondant de la Société archéologique de Béziers, auteur
d'une notice sur _l'Ermitage de saint Michel archange_.» Et toujours la
mention de ce grand ouvrage revient, comme celle des tasses de M. l'abbé
Combescure. Vous reconnaissez là l'espèce ingénue des curés archéologues
et écrivains qui, avec les anciens magistrats et les anciens notaires,
assurent le recrutement des académies de province. Le prêtre qui écrit
sera volontiers archéologue, étant par profession conservateur du
passé. Il sera très sensible aux prix académiques, aux récompenses
officielles. Vous avez tous rencontré de ces abbés lauréats qui prennent
tous les membres de l'Institut au sérieux, enclins à respecter, en
littérature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie
d'autorité, d'un amour-propre littéraire très éveillé et à la fois très
ingénu, et où se révèle un fond, sinon d'humilité, au moins de docilité
chrétienne, de soumission aux puissances constituées,--toutes, et même
celles que signalent les palmes vertes, émanant en quelque sorte de Dieu
lui-même.
V
Après les humbles, voici venir les orgueilleux. Le prêtre doit à Dieu
plus qu'un autre homme et se sent plus qu'un autre sous la main de Dieu;
mais en même temps il est ministre de l'Éternel; il est élevé par
l'onction sacerdotale fort au-dessus des laïques, même au-dessus des
grands de l'esprit et des puissants. En sorte que la conscience qu'il a
de cette élection surnaturelle peut également développer en lui, selon
son caractère, l'humilité ou l'orgueil. Il arrive même que les deux
sentiments se rencontrent chez lui à la fois, et c'est ce qui rend
souvent si énigmatique, aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis, la
conduite de certains «oints du Seigneur» dans les affaires humaines.
Mais, dans les âmes où il règne seul, l'orgueil sacerdotal peut devenir
formidable et démesuré. Vous trouverez des traces de cet orgueil jusque
dans les cantiques du _Manuel des catéchismes_. Voici ce qu'on chante à
une «première messe»:
Vous, anges de la loi de grâce,
Venez tomber à ses genoux,
Et devant ce prêtre qui passe,
Anges du ciel, prosternez-vous.
C'est le sentiment qu'exprime, dans le _Livre de mon ami_, sans
l'éprouver assurément dans sa plénitude et même sans savoir exactement
ce qu'il dit, le pauvre petit abbé Jubal, récitant ce lieu commun
ecclésiastique, que les ministres du Seigneur sont autant au-dessus des
ministres des princes que Dieu est au-dessus des plus grands rois.
L'abbé Capdepont est dans les romans de M. Ferdinand Fabre, le
représentant le plus farouche--et le plus connu--de cet orgueil
sacerdotal qui, chez lui, se complique d'ambition. Car l'ambition est
peut-être la passion où les prêtres donnent le plus aisément. Elle a
parfois chez eux une intensité extraordinaire et toujours, comme on
pense, un caractère particulier.
C'est la grande ambition, celle qui veut agir sur les âmes, les conduire
et les dominer. Ce plaisir si rare et si noble, le plus pauvre
desservant peut sans doute le goûter; mais on connaît, d'autre part,
l'état de sujétion absolue où les prêtres sont tenus par leurs évêques.
Lors donc que le désir vient à quelques-uns de secouer ce joug et aussi
de goûter dans toute leur étendue ces joies superbes de la domination
spirituelle, ce qu'ils voient forcément au fond de leurs rêves
ambitieux, c'est l'épiscopat, à moins que ce ne soit la direction de
quelque ordre monastique. Ainsi leur passion du pouvoir garde toujours
un caractère religieux, car l'épiscopat est la plénitude du sacerdoce.
C'est Dieu qui vous y appelle, et c'est répondre à ses desseins que d'y
aspirer. Une ambition de cet ordre ne laisse donc le plus souvent ni
scrupule ni inquiétude de conscience: en priant Dieu de l'éclairer sur
sa vocation épiscopale, le prêtre se convainc presque inévitablement
qu'il se conforme, en effet, à la volonté divine. L'histoire nous montre
assez quels ambitieux le sacerdoce a produits. C'est qu'il n'est pas de
profession où les vues et les passions personnelles paraissent mieux
s'identifier avec le dévouement à un intérêt supérieur, à l'intérêt de
la cause de Dieu; et de là, chez le prêtre, cette surprenante sécurité
morale dans le gouvernement des choses de ce monde et dans les voies
qu'il choisit pour y parvenir. Et souvent aussi la passion du pouvoir
s'exaspère chez lui par l'absence des autres «divertissements» (pour
parler comme Pascal), par les contraintes du célibat. Toutes les
énergies du prêtre, refoulées sur d'autres points, se précipitent par la
seule issue qui leur reste ouverte.
C'est ce que M. Ferdinand Fabre a nettement vu et ce qu'il a fait très
fortement sentir dans son _Abbé Tigrane_. Que cette ambition, que j'ai
tenté de définir, rencontre un tempérament violent et colérique, et vous
aurez Rufin Capdepont. On a dit que sa passion du pouvoir n'avait guère
les allures d'une passion ecclésiastique; qu'elle était trop fougueuse,
imprudente et emportée; qu'il n'est pas vraisemblable qu'un vicaire
général laisse dehors, la nuit, devant la porte fermée de la cathédrale,
sous le vent et la pluie, le cercueil d'un évêque: l'esprit de corps est
si puissant dans le clergé qu'il est infiniment rare que les haines
particulières s'y manifestent par des actes capables de compromettre le
clergé tout entier, de scandaliser les fidèles et de réjouir les impies;
et comme ici la publicité de la vengeance s'aggrave d'une sorte de
sacrilège, on peut hardiment contester la vérité de cet épisode si
lugubrement dramatique. Il se peut qu'on ait raison sur ce dernier
point; mais, au reste, l'impétuosité de Rufin n'exclut point l'habileté.
Puis il n'y a pas seulement, dans l'Église, des doux et des patients;
Grégoire VII ni Jules II n'ont laissé une réputation de mansuétude, et,
de nos jours encore, on a vu des hommes d'Église au nom desquels on
avait pris l'habitude d'accoler le mot «fougueux» comme une épithète
homérique. Et, quand Rufin serait dans le clergé une figure d'exception,
je ne vois pas en quoi il serait moins intéressant.
Il est bien d'un prêtre, en tout cas, ce revirement soudain de l'abbé
Tigrane qui, à peine devenu évêque, s'apaise, se fait onctueux, demande
pardon et oublie. Sans doute il y a là la détente qui suit
l'assouvissement des grandes ambitions, et l'on y peut voir aussi
quelque hypocrisie. Mais il y a certainement autre chose encore. L'abbé
Capdepont est un bon prêtre, un prêtre croyant: il se sent élu de Dieu,
quoiqu'il ait lui-même fortement aidé à l'élection; et, comme
l'épiscopat est l'achèvement du sacerdoce et confère un surcroît de
grâce, il sent déjà cette grâce en lui, et son âme est transformée du
moment qu'elle croit l'être. Son orgueil même n'exclut point, en cet
instant, une sorte d'humilité; car, s'il est plus grand devant les
hommes, il doit plus à Dieu. Et c'est ainsi que plus tard, devenu
archevêque et tout proche du cardinalat, un jour que, dans un accès de
délire ambitieux, il hausse son rêve jusqu'à la tiare, nous l'entendons
gémir «avec une lueur de bon sens et une profonde humilité»:--«Moi, né
dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du
trône pontifical!... Moi, pécheur (tu le sais, je péchai souvent en ta
présence, _Malum coram te feci_, comme dit le roi David)...» Le
sentiment d'une vie surnaturelle, se mêlant intimement aux passions
humaines, produit ainsi chez les prêtres des états d'esprit fort
singuliers. Quand, par hasard, ils sont méchants, ils ne le sont
peut-être jamais autant qu'ils le paraissent, comme aussi parfois, quand
ils sont saints, ils ne sont peut-être pas aussi bons qu'ils en ont
l'air. Ils sont à part; ils sont, comme ils s'appellent eux-mêmes, les
«hommes de Dieu». L'ensemble d'idées et de sentiments que suppose leur
profession agit toujours en eux, fût-ce à leur insu; c'est un élément
secret dont il faut toujours tenir compte dans l'appréciation de leurs
actes, car il y est toujours présent, même quand ils agissent en
apparence comme les autres hommes. Personne assurément n'a mieux démêlé
ce mystère que M. Ferdinand Fabre.