III

L'abbé Courbezon est un Vincent de Paul absolument dénué de sens

pratique. Je rappelle en deux mots son histoire. Partout où il a été

curé, il s'est lancé dans de telles entreprises, écoles, hospices,

orphelinats, que tout le bien de sa mère y a passé, et il s'est mis dans

de tels embarras d'argent que son évêque, après l'avoir quelque temps

suspendu de ses fonctions, l'a relégué à Saint-Xist, un village perdu

dans la montagne. Il arrive là avec sa vieille mère et commence par

recueillir chez lui une pauvresse et sa bande d'enfants. Il a pour

voisine une sainte fille, Sévéraguette, orpheline et riche. Sévéraguette

regarnit la bourse de monsieur le curé sans qu'il s'en doute, et bientôt

le pauvre desservant est repris par sa manie de bâtisse: il rêve d'une

école de Sœurs. Il s'ouvre à Sévéraguette de ce désir secret et, après

quelque résistance, accepte l'aide de la bonne fille. Mais Sévéraguette

a deux amoureux, Fumat et Pancol; et, comme ce ne sont pas des paysans

de bergerie, Pancol, une belle nuit, se débarrasse de Pumat; peu après,

voyant les écus de Sévéraguette fondre à la cure, il guette un soir le

curé et s'apprête à l'envoyer rejoindre Fumat; mais le pauvre saint

homme, qui a le poing lourd, assomme son agresseur en se défendant.

L'abbé Courbezon, déjà malade, ne survit que quelques jours à cette

aventure et meurt en montant à l'autel.

On sait que ce roman a commencé la réputation de M. Ferdinand Fabre. Il

a beaucoup de charme et de puissance. Vous y trouverez, à côté de scènes

d'une violence sauvage (peut-être même l'auteur a-t-il forcé le

contraste: Pancol et la vieille Pancole sont d'horribles fauves),

d'autres scènes d'une douceur, d'une simplicité, d'une piété exquises.

La Sévéraguette, la Courbezonne et le curé sont délicieux; le livre est

par endroits tout parfumé de prière et tout embaumé de charité, et cela

n'a rien de fade et cela fait songer au _Vicaire de Vakefield_: mais ce

clergyman n'est qu'un très digne homme; l'abbé Courbezon est un prêtre

et un saint.

De là les caractères particuliers de sa charité. Un philosophe donne,

comme don Juan, pour l'amour de l'humanité. S'il est d'un cœur tendre

et ardent, il peut se sacrifier, mais non pas sans réserve, et il ne

sacrifie pas les autres. Mais le premier effet de la foi et de la

profession de l'abbé Courbezon, c'est le dévouement complet, l'abandon

entier de sa personne. Il donne tout, il se dépouille à chaque instant,

il vit de rien; qu'est-ce que le corps, cette guenille de péché? Au

reste, garder quelque chose pour soi serait douter de Dieu et n'observer

qu'à demi son commandement. Le second effet, c'est la subordination de

certains devoirs humains au devoir religieux et supérieur, un penchant à

attendre ou même à exiger des autres ce dont on est capable soi-même, à

les sacrifier avec soi, fût-ce un peu malgré eux, à l'œuvre de Dieu,

qui prime tout. Ce saint n'hésite pas, pour secourir les pauvres, à

réduire à la pauvreté la vieillesse de sa mère. Ce quelque chose

d'impérieux, de tyrannique sous la mansuétude extérieure, cette absence

de certains scrupules dans l'accomplissement de la tâche imposée par

Dieu est bien encore d'une âme sacerdotale.

Une autre particularité, c'est l'imprudence et l'imprévoyance, on dirait

presque l'ignorance de la vie réelle et de ses conditions, assez commune

en effet chez les prêtres très saints. C'est que ni leur éducation ni

leurs préoccupations habituelles ne sont bien propres à leur faire

connaître le train du monde; puis, leur confiance en Dieu est absolue,

et elle ne peut être absolue que si elle est folle, si elle trouve le

miracle chose naturelle.--Une dernière marque enfin, c'est que cette

charité sans bornes est pourtant une charité catholique, pour qui les

hommes sont frères moins par une communauté de destinée et une

solidarité d'intérêt que parce qu'ils ont été rachetés tous par le

Christ; et cette charité n'a point pour véritable but le soulagement de

la souffrance, mais elle poursuit, par le bien qu'elle fait aux corps,

la conversion des âmes. Certes, l'abbé Courbezon se dépouille souvent

sans arrière-pensée, par le mouvement irrésistible de son grand cœur;

mais cependant c'est surtout de fondations religieuses qu'il rêve.

Il est bien vivant du reste, encore qu'il puisse passer pour le type

même de la charité sacerdotale. Il a sa grosse face couturée de petite

vérole, sa carrure de paysan, ses yeux à fleur de tête, ses gestes de

fou et de rêveur quand ses grands projets le ressaisissent. Et quelle

bonne joie naïve quand il peut enfin dresser ses plans, mesurer le

terrain, planter ses jalons et embaucher ses ouvriers!

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 62 / 66 题