L'abbé Courbezon est un Vincent de Paul absolument dénué de sens
pratique. Je rappelle en deux mots son histoire. Partout où il a été
curé, il s'est lancé dans de telles entreprises, écoles, hospices,
orphelinats, que tout le bien de sa mère y a passé, et il s'est mis dans
de tels embarras d'argent que son évêque, après l'avoir quelque temps
suspendu de ses fonctions, l'a relégué à Saint-Xist, un village perdu
dans la montagne. Il arrive là avec sa vieille mère et commence par
recueillir chez lui une pauvresse et sa bande d'enfants. Il a pour
voisine une sainte fille, Sévéraguette, orpheline et riche. Sévéraguette
regarnit la bourse de monsieur le curé sans qu'il s'en doute, et bientôt
le pauvre desservant est repris par sa manie de bâtisse: il rêve d'une
école de Sœurs. Il s'ouvre à Sévéraguette de ce désir secret et, après
quelque résistance, accepte l'aide de la bonne fille. Mais Sévéraguette
a deux amoureux, Fumat et Pancol; et, comme ce ne sont pas des paysans
de bergerie, Pancol, une belle nuit, se débarrasse de Pumat; peu après,
voyant les écus de Sévéraguette fondre à la cure, il guette un soir le
curé et s'apprête à l'envoyer rejoindre Fumat; mais le pauvre saint
homme, qui a le poing lourd, assomme son agresseur en se défendant.
L'abbé Courbezon, déjà malade, ne survit que quelques jours à cette
aventure et meurt en montant à l'autel.
On sait que ce roman a commencé la réputation de M. Ferdinand Fabre. Il
a beaucoup de charme et de puissance. Vous y trouverez, à côté de scènes
d'une violence sauvage (peut-être même l'auteur a-t-il forcé le
contraste: Pancol et la vieille Pancole sont d'horribles fauves),
d'autres scènes d'une douceur, d'une simplicité, d'une piété exquises.
La Sévéraguette, la Courbezonne et le curé sont délicieux; le livre est
par endroits tout parfumé de prière et tout embaumé de charité, et cela
n'a rien de fade et cela fait songer au _Vicaire de Vakefield_: mais ce
clergyman n'est qu'un très digne homme; l'abbé Courbezon est un prêtre
et un saint.
De là les caractères particuliers de sa charité. Un philosophe donne,
comme don Juan, pour l'amour de l'humanité. S'il est d'un cœur tendre
et ardent, il peut se sacrifier, mais non pas sans réserve, et il ne
sacrifie pas les autres. Mais le premier effet de la foi et de la
profession de l'abbé Courbezon, c'est le dévouement complet, l'abandon
entier de sa personne. Il donne tout, il se dépouille à chaque instant,
il vit de rien; qu'est-ce que le corps, cette guenille de péché? Au
reste, garder quelque chose pour soi serait douter de Dieu et n'observer
qu'à demi son commandement. Le second effet, c'est la subordination de
certains devoirs humains au devoir religieux et supérieur, un penchant à
attendre ou même à exiger des autres ce dont on est capable soi-même, à
les sacrifier avec soi, fût-ce un peu malgré eux, à l'œuvre de Dieu,
qui prime tout. Ce saint n'hésite pas, pour secourir les pauvres, à
réduire à la pauvreté la vieillesse de sa mère. Ce quelque chose
d'impérieux, de tyrannique sous la mansuétude extérieure, cette absence
de certains scrupules dans l'accomplissement de la tâche imposée par
Dieu est bien encore d'une âme sacerdotale.
Une autre particularité, c'est l'imprudence et l'imprévoyance, on dirait
presque l'ignorance de la vie réelle et de ses conditions, assez commune
en effet chez les prêtres très saints. C'est que ni leur éducation ni
leurs préoccupations habituelles ne sont bien propres à leur faire
connaître le train du monde; puis, leur confiance en Dieu est absolue,
et elle ne peut être absolue que si elle est folle, si elle trouve le
miracle chose naturelle.--Une dernière marque enfin, c'est que cette
charité sans bornes est pourtant une charité catholique, pour qui les
hommes sont frères moins par une communauté de destinée et une
solidarité d'intérêt que parce qu'ils ont été rachetés tous par le
Christ; et cette charité n'a point pour véritable but le soulagement de
la souffrance, mais elle poursuit, par le bien qu'elle fait aux corps,
la conversion des âmes. Certes, l'abbé Courbezon se dépouille souvent
sans arrière-pensée, par le mouvement irrésistible de son grand cœur;
mais cependant c'est surtout de fondations religieuses qu'il rêve.
Il est bien vivant du reste, encore qu'il puisse passer pour le type
même de la charité sacerdotale. Il a sa grosse face couturée de petite
vérole, sa carrure de paysan, ses yeux à fleur de tête, ses gestes de
fou et de rêveur quand ses grands projets le ressaisissent. Et quelle
bonne joie naïve quand il peut enfin dresser ses plans, mesurer le
terrain, planter ses jalons et embaucher ses ouvriers!