M. Ferdinand Fabre a, le premier, tenté une étude sincère, large,
approfondie, de cette intéressante classe d'hommes. Il se trouvait dans
les meilleures conditions pour affronter une si difficile entreprise.
A-t-il traversé le grand séminaire? je l'ignore. Mais il a passé son
enfance chez un curé de campagne et il a dû continuer un certain temps à
voir des prêtres: on sent qu'il connaît ce monde à fond et qu'il l'a
observé de près et à loisir. Il est respectueux, sérieux, équitable. On
sent dans la curiosité de son observation une très réelle sympathie. Je
ne crois pas qu'un prêtre intelligent trouve rien de choquant dans les
_Courbezon_ et dans _Mon oncle Célestin_, sinon l'idée même de faire des
romans sur les prêtres. Et il pourrait fort bien être édifié par
endroits, car rien dans ces livres ne laisse voir que l'auteur n'est
plus un croyant, si ce n'est l'exactitude et la franchise de
l'observation.
Préparé comme il l'était, doué d'ailleurs d'un talent dont la force et
l'austérité convenaient à ce genre de sujets, M. Ferdinand Fabre a pu
écrire des romans de mœurs cléricales d'une valeur éminente, et dont
quelques-uns sont bien près d'être des chefs-d'œuvre.
D'abord il a su placer ses personnages dans leur milieu, créer autour
d'eux comme une atmosphère ecclésiastique. On entre, en le lisant, dans
un monde absolument nouveau: on est vraiment _dépaysé_. Les détails
précis abondent sur l'organisation de ce monde singulier, sur sa
hiérarchie, ses règles, ses usages, même sur sa garde-robe; et ces
détails viennent naturellement, au courant de récits ou de
conversations. M. Fabre se souvient d'une langue qu'il a sue, voilà
tout. Et l'on assiste à des messes, à des pèlerinages, à des conférences
ecclésiastiques; on comprend que monsieur le curé-doyen de Bédarieux est
un personnage et aussi monsieur l'archiprêtre de la cathédrale; et l'on
conçoit tout ce qu'il y a dans ce mot: «Monseigneur». Et le langage que
parlent tous ces hommes graves n'est pas non plus celui des laïques. Ils
sont, à l'ordinaire, infiniment polis; car la politesse leur est
recommandée dès le séminaire comme une vertu chrétienne et comme une
arme défensive: elle est pour eux une des formes de la charité, une
expression de leur respect pour les âmes, et un rempart où ils se
retranchent contre les familiarités et les indiscrétions. Mais, de plus,
M. Fabre met communément dans leur bouche les formules de la
phraséologie religieuse, auxquelles s'ajoutent, dès que la situation
devient dramatique, toutes celles de la rhétorique profane. C'est qu'en
effet les gens du clergé donnent assez volontiers dans l'élocution
oratoire, arrondie et pompeuse. Ce style leur paraît être en harmonie
avec la dignité de leur fonction; et ils en ont, au surplus, souvent
besoin, ayant à enseigner nombre de vérités indémontrables et qui, par
suite, ne sauraient être développées que par des procédés oratoires. En
réalité, M. Ferdinand Fabre fait quelquefois parler ses personnages
comme ils écriraient, en style de mandement; mais cette convention, si
c'en est une, est des plus efficaces pour l'effet général de ses
peintures. Ajoutez que, par un hasard heureux, M. Fabre, étant
Méridional, prodigue, même dans les dialogues familiers, le _passé
défini_. L'abus qu'il fait de ce _temps_, qui est, à Paris et dans tout
le centre, un _temps_ littéraire, contribue encore à donner aux discours
de ses prêtres quelque chose de solennel et de tendu. Ainsi pas une
phrase qui ne sente en plein l'église; pas une qui ne porte la soutane.
Ces romans sur les curés semblent écrits par un curé: c'est merveilleux.
Et M. Fabre a su peindre aussi les âmes, avec des vertus et des passions
qui sont bien des passions et des vertus de prêtres. Parmi tant de
belles et vivantes figures ecclésiastiques, je n'en prendrai que quatre:
du côté des saints, l'abbé Courbezon et l'abbé Célestin; du côté des
ambitieux et des violents, l'abbé Capdepont et l'abbé Jourfier.