FERDINAND FABRE[103]

[Note 103: _Julien Savignac_, le _Chevrier_, _l'Abbé Tigrane_, _Mon

oncle Célestin_, le _Roman d'un peintre_, le _Roi Ramire_, _Lucifer_,

_Barnabé_, chez Charpentier.--_Les Courbezon_, _Mademoiselle de

Malavieille_, le _Marquis de Pierrerue_ (2 vol.), la _Petite Mère_ (4

vol.), chez Dentu.]

Voici un solitaire dans la littérature d'aujourd'hui, un homme qui n'est

pas de Paris, qui vient d'un pays perdu, un montagnard robuste et

sérieux, un sauvage à l'imagination puissante qui ne raconte pas les

histoires de tout le monde, qui écrit avec labeur et conviction des

livres drus, imparfaits et beaux, et d'une saveur si forte que peu de

personnes les goûtent du premier coup. Mais aussi ceux qui les aiment y

trouvent un plaisir d'autant plus grand qu'il leur paraît plus

méritoire. Tout contribue à faire de l'œuvre rude et touffue de M.

Ferdinand Fabre quelque chose de très particulier: ses personnages, qui

sont des prêtres ou des paysans primitifs; le théâtre de l'action, un

âpre canton des Cévennes, une petite ville ecclésiastique à deux cents

lieues d'ici; sa manière enfin, qui rappelle celle de Balzac et dont

s'est déshabitué le roman contemporain. Œuvre sévère, vigoureuse,

monotone, abrupte, imposante, avec des coins de tendresse, comme des

vallons fleuris au flancs d'une montagne.

M. Ferdinand Fabre a déjà écrit une vingtaine de volumes, presque tous

fort compacts. Quand on les a lus à la file, comme on doit le faire

quand on est critique de son état, on éprouve d'abord le besoin de

respirer. Laissez passer un mois: peu à peu le triage se fait entre les

souvenirs. Certaines de ces figures se dressent dans la mémoire et

oppriment les autres; certains de ces romans laissent d'eux-mêmes une

impression plus nette et plus profonde: et c'est de ceux-là seulement

qu'il importe de parler. Le reste, eût-il des qualités très grandes,

peut être négligé sans dommage... Pourquoi les romanciers ne savent-ils

pas d'avance quels livres seront leurs chefs-d'œuvre, afin de n'écrire

que ceux-là? Ô sagesse éminente de Flaubert qui, ayant écrit en tout six

volumes, n'en a écrit qu'un de trop! Si tous faisaient ainsi, ils

s'arrêteraient presque toujours avant la demi-douzaine, et ce serait un

grand profit pour le lecteur et une grande économie de temps pour le

critique. Car, voyez, nous sommes envahis. La marée des romans monte

sans s'arrêter jamais. On n'a déjà plus le temps de lire Balzac ni

George Sand. Il va falloir bientôt songer à en faire des résumés

analytiques suivis de morceaux choisis. Le XXe siècle le fera, je

pense, pour tous les écrivains du XIXe qui méritent de ne pas être

oubliés et peut-être même pour les classiques. C'est seulement ainsi que

nos petits-enfants pourront connaître un peu une aussi vaste

littérature.

En attendant, je ne retiendrai ici de l'œuvre de M. Ferdinand Fabre que

les mieux venus de ses romans de mœurs cléricales: les _Courbezon_,

_l'Abbé Tigrane_, _Mon oncle Célestin_ et _Lucifer_. Et je n'aurai qu'un

regret, c'est de ne pouvoir m'arrêter aussi sur ces deux merveilleuses

idylles, l'une tragique et l'autre plaisante: le _Chevrier_ et

_Barnabé_.

I

C'est la grande originalité et ce sera la gloire de M. Ferdinand Fabre

d'avoir été un peintre excellent des mœurs du clergé. La matière était

presque intacte. Je ne vois guère que le _Curé de Tours_, de Balzac, où

elle eût été déflorée. Le _Curé de campagne_ ne tient nullement ce que

promet son titre; l'Amaury de _Volupté_ est un malade; dans le _Rouge et

le noir_, la peinture du séminaire, des directeurs et des élèves, est

surtout faite avec l'imagination et les préjugés de Stendhal: cela n'a

pas été _vu_. Je ne parlerai pas du beau roman de mœurs ecclésiastiques

où M. Francis Magnard concluait que «tous les prêtres sont des niais ou

des intrigants»; je n'ai pu le lire, car on ne le trouve plus, et M.

Magnard a négligé de le faire réimprimer, j'ignore pour quelle raison.

Je ne m'arrête point à l'abbé Mouret ni à la demi-douzaine de prêtres

qu'on trouverait chez Flaubert, Zola et les Goncourt, et qui n'y sont

que des figures épisodiques.

Partout ailleurs, les prêtres qu'on a mis au théâtre ou dans le roman,

se ramènent à deux types, l'un et l'autre de vérité très superficielle,

sinon de pure convention: le mauvais prêtre aux allures de Tartufe,

souvent incroyant, toujours hypocrite, tantôt cupide et tantôt débauché,

le prêtre comme se le représentent deux cent mille électeurs à Paris,

l'homme noir, et, pour tout dire en un mot, le jésuite; et, d'autre

part, le bon prêtre, charitable, tolérant, indulgent, bon vivant à

l'occasion, volontiers libéral et républicain, bref, le curé de Béranger

et du _Dieu des bonnes gens_. Ces deux fantoches antithétiques n'ont

jamais eu du prêtre que l'habit.

Il n'est pas bien étonnant que le roman contemporain ait abordé si tard

l'étude du prêtre et qu'un seul de nos romanciers ait poussé cette étude

un peu loin. J'y vois une première raison très simple. La plupart de nos

écrivains ont été élevés dans les lycées, ont renoncé de bonne heure aux

pratiques de la religion, ne hantent point les églises ni les

presbytères. Le prêtre est donc l'espèce d'homme qu'ils rencontrent le

moins souvent, qu'ils ont le moins l'occasion d'observer directement et

de près.

Par là-dessus il existe contre le clergé un préjugé très fort et

extrêmement répandu. Non seulement les lecteurs des feuilles radicales,

mais même leurs rédacteurs, non seulement les neuf dixièmes des ouvriers

des villes, mais beaucoup de bourgeois et de lettrés sont intimement

convaincus que le plus grand nombre des prêtres manquent à leur vœu de

chasteté et détournent les femmes au confessionnal, et que d'ailleurs

ils ne croient guère à la religion dont ils sont les ministres. Or, pour

ceux qui savent un peu les choses, ce sont là deux cas très rares, et

même le second se rencontre à peine. Les gens qui ajoutent foi à ces

lourdes calomnies ignorent ce qu'est l'éducation des prêtres et quelle

empreinte elle leur enfonce au plus profond de l'âme. Puis ils ne

songent point combien serait dure à jouer et de peu de profit (sinon

dans les hautes dignités) la comédie qu'ils leur attribuent, et de quels

horribles sacrifices les prêtres incroyants payeraient d'assez minces

avantages.

Tout ce qu'on peut accorder, c'est que beaucoup de petits paysans

entrent au séminaire pour des raisons de prudence et d'égoïsme naïf. Un

de mes voisins de campagne, homme de joyeuse humeur et philosophe

cynique, s'amusait, quand il avait chez lui des étrangers, à poser au

fils de son fermier, un enfant de huit ans, les questions suivantes dont

il avait dicté les réponses:

«--Qu'est-ce que tu veux être, Germain?

--J' veux êt' curé?

--Pourquoi veux-tu être curé?

--Parc' qu'on n' fait ren.

--Et puis?

--Parc' qu'on n'est pas soldat.

--Et puis?

--Parc' qu'on va manger dans les châtiaux.»

L'enfant faisait ces réponses avec un sourire niais, enchanté d'être en

scène devant des messieurs. C'était horrible, cet avilissement d'un

pauvre petit diable, et chaque fois j'injuriais l'imprésario... Mais, au

reste, je suis persuadé que ces fils de paysans qui entrent quelquefois

au séminaire par intérêt y prennent peu à peu des sentiments plus

élevés. Et si beaucoup, après cet «entraînement», finissent peut-être

par exercer le sacerdoce comme un métier, par songer surtout à leur

bien-être et à leur avancement temporel, cette médiocrité d'âme

n'implique chez eux ni l'absence de foi ni le manquement aux devoirs

essentiels de leur état.

Voilà ce qu'on ignore; et il faut reconnaître aussi que le prêtre ne se

laisse pas facilement pénétrer, même aux croyants, même à ceux dont il

n'a point de raison de se défier. Presque toujours il apporte dans les

relations sociales des façons polies et cérémonieuses derrière

lesquelles il se retranche; ou, s'il est bonhomme et jovial, cette

bonhomie ne nous renseigne guère mieux sur sa vie intérieure. Nos

romanciers avaient donc pu nous tracer des silhouettes ecclésiastiques

assez exactes, nous peindre parfois avec assez de bonheur les diverses

allures des prêtres dans leurs relations avec le siècle et nous montrer

des abbés Bournisien (_Madame Bovary_) et des abbés Blampoix (_Renée

Mauperin_); mais le prêtre chez lui et dans son for intime, le prêtre à

l'église et dans la vie ecclésiastique, le prêtre dans ses rapports avec

ses confrères et avec ses supérieurs, voilà ce qu'on ne nous avait point

fait voir encore, parce qu'en effet cela est très difficile à connaître.

Pour être un bon peintre des mœurs cléricales, il me semble qu'il

faudrait réunir au moins trois conditions. D'abord il faudrait avoir

vécu longtemps avec des membres du clergé. Il serait excellent d'avoir

été élevé par un curé, d'avoir été enfant de chœur, familier avec les

choses d'église et de sacristie. On saurait comment se comporte un

prêtre chez lui et avec ses confrères; on se serait imprégné de leurs

façons; on les aurait vus au naturel; car, n'étant qu'un enfant, et un

enfant destiné au sanctuaire, on ne les aurait pas gênés et ils vous

auraient laissé tourner autour de leurs plus intimes réunions. L'idéal

serait donc d'avoir été neveu de curé. Et il serait presque

indispensable d'avoir continué ses études, dans un collège

ecclésiastique et même d'avoir passé quelques mois au grand séminaire ou

tout au moins d'y être allé voir pendant quelque temps ses anciens

compagnons.

La seconde condition, ce serait, après avoir vécu à l'église, à la

sacristie et au presbytère, d'en être sorti. Il est absolument

nécessaire, pour concevoir nettement et pour définir l'esprit

ecclésiastique, de connaître aussi et même d'avoir l'autre, l'esprit

laïque, l'esprit du siècle. Des façons d'être qui semblent toutes

simples aux prêtres et aux fidèles pieux, et auxquelles ils ne prennent

pas garde parce qu'elles leur sont familières et naturelles, si on les

voit du dehors, apparaissent singulières, fortement caractéristiques, et

révèlent des âmes extrêmement différentes de celles de la grande

majorité des hommes.

Une dernière condition, ce serait d'entreprendre ces descriptions et ces

études dans un esprit de sympathie respectueuse. Eût-il perdu la foi (ce

qui, je crois, vaudrait mieux pour son dessein), il faudrait que le

romancier des mœurs cléricales eût conservé le don de s'attendrir au

souvenir de ses années d'enfance et de jeunesse, de sentir en quoi les

pratiques et les croyances qu'il a quittées peuvent être bonnes et

douces aux âmes. Il faudrait qu'il eût encore l'imagination religieuse

et que ses sens fussent demeurés pieux, en sorte qu'il pût être encore

délecté par l'orgue, l'encens, les cérémonies, l'atmosphère spéciale des

églises. Surtout il devrait avoir gardé le respect, sinon de l'«onction»

sacerdotale, au moins du très grand effort moral et de l'extraordinaire

sacrifice que présuppose cette onction. Car ici les rancunes

personnelles, les préjugés révolutionnaires, même les dédains de

dilettante empêcheraient d'être clairvoyant et juste. Songez donc qu'à

moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doit guère se rencontrer, tout

prêtre, quelles qu'aient pu être ensuite ses faiblesses, a accompli, le

jour où il s'est couché tout de son long au pied de l'évêque qui le

consacrait, la plus entière immolation de soi que l'on puisse imaginer;

qu'il s'est élevé, à cette heure-là, au plus haut degré de dignité

morale, et qu'il a été proprement un héros, ne fût-ce qu'un instant. Et

qu'on ne dise pas: «Cela n'est rien, c'est très facile; ils font cela

pour être mieux récompensés au ciel.» Car l'espoir d'un petit surcroît

de félicité dans la béatitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire)

ne saurait provoquer un tel effort; ou bien, si je ne m'étonne plus du

sacrifice, ce qui m'étonnera, ce sera la profondeur et l'intensité du

sentiment, amour ou foi, qui le rend facile; et cela reviendra au même.

Des hommes qui ont été un jour capables soit de cet effort, soit de cet

élan, en restent pour toujours respectables et sacrés. Et pensez un peu

à ce que c'est que la continence absolue, la nécessité de promener

partout sa robe noire, le renoncement à toutes les curiosités de

l'esprit, l'idée que l'on porte un signe indélébile et qu'on ne

s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait froid. Non,

non, ceux qui méprisent ou raillent les prêtres ne les comprennent

point.

J'ai essayé d'indiquer quelle éducation il faudrait avoir reçue et par

où il faudrait ensuite avoir passé pour être en état de les comprendre

et de les peindre. Ne dites pas que j'en cherche un peu long. C'est un

être si spécial qu'un prêtre, et si différent des autres hommes! Dès

l'enfance on le prend, on l'isole du grand troupeau humain, on plie son

corps et son âme aux pratiques religieuses. Au petit séminaire, les

exercices se multiplient: tous les jours, messe, chapelet, méditation,

lecture spirituelle; tous les dimanches, catéchisme et sermons;

confession et communion fréquentes; à quinze ou seize ans, la soutane.

Au grand séminaire, la séquestration morale se complète: les pratiques

pieuses, toujours plus nombreuses et plus longues, pétrissent l'âme,

lentement et invinciblement. On a des heures de solitude où l'on reste

presque sans pensée, hypnotisé par une idée fixe, celle du sacerdoce où

l'on tend. L'enseignement de la théologie et de l'histoire

ecclésiastique achève la formation de l'âme sacerdotale. Nulle

communication avec le dehors; les livres du siècle ne vous parviennent

qu'en petit nombre, résumés et réfutés. Pendant ses vacances, le jeune

lévite reste isolé dans le monde, vivant le plus possible avec son curé,

évitant les compagnies frivoles, déjà respecté de ceux qui l'approchent,

et même de sa mère. Il est prêtre enfin, c'est-à-dire (pesez bien les

mots et tâchez d'en concevoir tout le sens: ils sont étranges et

stupéfiants) ministre et représentant de Dieu sur la terre, choisi et

consacré par lui pour distribuer ses grâces aux autres hommes par les

sacrements, investi du pouvoir exorbitant de changer du pain et du vin

au corps et au sang de Dieu lui-même. Cela ne vous dit rien, à vous,

parce que vous êtes un profane, un indifférent, un malheureux égaré;

mais le prêtre qui, étant homme, est pourtant tout cela, et qui le

croit, et qui en a conscience!... Réfléchissez combien un tel état

d'esprit est extraordinaire et comme il doit modifier l'être tout

entier.

Et, en effet, nul pli professionnel n'est aussi tranché, aussi profond,

aussi ineffaçable que celui du prêtre, non pas même celui que

l'habitude, la spécialité ou la gravité des fonctions impriment au

magistrat et au soldat. Car chez ceux-ci la profession ne prend pas

l'homme dès l'enfance et elle ne le tient pas jusqu'à la mort. Les

traits par où ils nous ressemblent sont beaucoup plus nombreux que ceux

par lesquels ils se séparent de nous. J'ose dire que c'est le contraire

chez le prêtre. Un chrétien qui, dans la pratique, pousse jusqu'à leurs

dernières conséquences les obligations de sa foi est déjà une créature

rare et singulière et qui se distingue fortement du reste des hommes:

rappelez-vous les solitaires de Port-Royal. Que dirons-nous donc d'un

prêtre qui, outre la constante préoccupation de son salut, a encore

celle de son miraculeux ministère, qui tous les jours fait descendre

Dieu sur l'autel et condamne ou absout au nom de Dieu? Sans compter que

sa fonction lui impose une vie à part, le fond de pensées habituelles

que cette fonction implique doit non seulement réagir sur ses manières,

sa parole et toute sa tenue, mais encore imprimer à tous ses sentiments,

à ses passions, à ses vices comme à ses vertus, une marque énergiquement

caractéristique. Ni un prêtre n'est bon ni il n'est méchant de la même

façon que nous; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre façon. Le

clergé forme assurément, dans notre société moderne, la classe la plus

originale et la plus nettement «différenciée». Et la différence ne

pourra que croître à mesure que la société laïque se préoccupera moins

d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci et prendra plus

pleinement possession de la terre.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 60 / 66 题