Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, il entre donc
beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C'est
pour cela que son talent me paraît plus difficile à bien caractériser
que celui de MM. de Goncourt ou de M. Émile Zola. Ils ont, eux, une
faculté maîtresse qu'on distingue sans trop de peine, et, dans
l'exécution, des partis pris constants. On peut, de la nervosité de MM.
de Goncourt et de leur passion de la modernité, déduire leur œuvre
presque tout entière. Il ne serait pas non plus impossible de définir
brièvement M. Zola: on le montrerait poète à sa façon; poète pessimiste
et fataliste; on parlerait de sa morosité brutale et de sa lenteur
puissante. Au besoin, on caractériserait MM. de Goncourt et M. Zola par
leurs manies, par leurs excès, qui sont fort intéressants, mais qui ne
sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes
outranciers qui manquent décidément de goût par quelque côté et qui
abondent follement dans leur sens! Parlez-moi des monstres et des
phénomènes! Au moins on voit tout de suite ce qu'ils sont, et ils font
la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la
vraie caractéristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré
qu'on prendrait presque pour un classique? On trouve chez lui des
nerfs, de la modernité, du «stylisme», de la vérité vraie, du
pessimisme, de la férocité; mais on y trouve aussi et au même degré la
gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer. Ce qui distingue
son talent, ce n'est donc pas la prédominance démesurée d'une qualité,
d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude: c'est plutôt un
accord de qualités diverses ou opposées, et, si je puis dire, un dosage
secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. «Si l'on
examine les divers écrivains, dit Montesquieu[101], on verra peut-être
que les meilleurs et _ceux qui ont plu davantage_ sont ceux qui ont
excité dans l'âme plus de sensations en même temps.» Cette remarque peut
s'appliquer sûrement à M. Alphonse Daudet; mais il faut ajouter qu'une
autre marque et plus particulière de son talent, c'est sans doute cette
aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression à
l'autre et ébranle à la fois toutes les cordes de la lyre intérieure. Et
c'est, je pense, de cette absence d'effort, de cette rapidité à sentir,
de cette légèreté ailée que résulte la grâce, ou le charme. Ainsi nous
revenons, après un long détour et sans nulle préméditation, au mot qui
nous était naturellement venu en commençant l'examen des _Contes_.
Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inné, irrésistible, fatal,
s'unit chez notre écrivain à la plus scrupuleuse reproduction du réel.
C'est peut-être dans cette alliance que consiste, en dernière analyse,
son originalité. Comment cette alliance s'opère-t-elle? Espérons que
l'étude de ses romans nous le révélera avec plus de clarté[102].
[Note 101: _Essai sur le goût_.]
[Note 102: Je ne parle ici que des _Contes_ de M. Alphonse Daudet.
Je reprendrai plus tard en la remaniant l'étude que j'ai eu l'occasion
d'écrire sur ses _romans_: j'attendrai pour cela l'apparition du premier
roman que M. Daudet publiera.]