Voilà donc quelques-unes des simples histoires de M. Alphonse Daudet. Il
en est de plus complexes et où la part de l'invention semble plus
grande, car elle ne consiste plus uniquement dans la découverte et dans
le choix des «documents», mais encore dans leur combinaison. De la
Provence, de la Corse, de l'Algérie et des mondes divers dont se
compose Paris, M. Alphonse Daudet fait de très spirituels mélanges. Il
ménage aux civilisations différentes des rencontres impayables. C'est
l'histoire du petit Turco Kadour fourvoyé dans la Commune au sortir de
l'hôpital, croyant continuer la guerre contre les Allemands et tué par
les Versaillais sans y rien comprendre[83]. C'est ce pauvre aga
Si-Sliman, décoré par erreur le 15 août, venu à Paris pour réclamer sa
décoration, renvoyé de bureau en bureau et salissant son burnous sur les
coffres à bois des antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrive
jamais[84]. C'est, dans _Tartarin de Tarascon_, la jolie esquisse--et
combien vraie pour ceux qui ont vu les choses!--de l'Algérie française,
de ce cocasse et fantastique mélange de l'Orient et de l'Occident...,
«quelque chose comme une page de l'Ancien Testament racontée par le
sergent La Ramée ou le brigadier Pitou».--Au reste, le conteur n'a pas
besoin de mêler deux continents pour obtenir d'amusantes ou tristes
antithèses. Il ne lui faut qu'installer dans les bureaux de la Morgue un
petit employé placide, écrivant de sa plus belle main sur un grand
registre, pendant que ses pommes mijotent sur le poêle: «Félicie Rameau,
brunisseuse, dix-sept ans[85].»--Ou bien ce sont les derniers communards
buvant et chantant avec des filles dans les chapelles funéraires du
Père-Lachaise[86]. C'est M. Bonnicar, le jour de l'entrée des
Versaillais, emmené prisonnier par la ligne et retrouvant à Versailles
son marmiton et ses petits pâtés du dimanche[87]. C'est le mariage de
Charles d'Athis, homme de lettres, avec Irma Sallé, mettant en face l'un
de l'autre, autour d'un berceau, le père Sallé et la douairière d'Athis.
[Note 83: _Contes du lundi_.]
[Note 84: _Ibid_.]
[Note 85: _Ibid_.]
[Note 86: _Contes du lundi_.]
[Note 87: _Ibid_.]
La bonne-maman d'Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous
les soirs au coucher de leur petit-fils; le vieux braconnier, son
bout de pipe noire rivé au coin de la bouche, l'ancienne lectrice
au château, avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient
ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis et
l'admiraient autant tous deux[88].
[Note 88: _Femmes d'artistes_.]
Une situation singulière, une façon originale d'assister au siège de
Paris, c'est assurément celle du peintre Robert Helmont, resté tout seul
avec sa jambe mal guérie dans une bicoque de la forêt de Sénart. Cela
fait un peu songer à ce que voit Fabrice de la bataille de Waterloo,
dans la _Chartreuse de Parme_.
Comme tout à l'heure, je m'arrête bien avant d'avoir épuisé
l'énumération. On est ravi de voir, en parcourant ces historiettes, de
combien d'excellentes et d'invraisemblables plaisanteries la vie est
pleine. M. Renan, qui n'aime pas les romans, dit un peu partout, et
particulièrement dans sa _Seconde lettre à M. Strauss_, que cet univers
est un spectacle qu'un Dieu se donne à lui-même et dont il se délecte
infiniment. Sans doute le «grand chorège» est le seul qui voie
pleinement, dans l'ensemble et dans le détail, tout ce que ce spectacle
a d'amusant et de paradoxal. Mais l'homme peut au moins, dans son humble
mesure, participer à ce plaisir divin; et M. Alphonse Daudet est un des
observateurs qui nous font goûter le plus souvent quelque chose de ce
plaisir. Mieux que personne il saisit et dégage ces ironies, ces
curiosités et comme ces lazzis de la grande comédie des hommes et des
choses. Et l'on retrouvera presque à chaque page de ses grands romans
cet art d'extraire de la réalité des antithèses bouffonnes ou navrantes,
d'où jaillissent la surprise, le rire et souvent la pitié.
V
Pitié, tendresse, émotion qui va jusqu'aux larmes, ces historiettes en
débordent, et l'on ne s'en plaint pas. Je sais bien qu'en ce temps de
critique, de morosité croissante et à la fois de dilettantisme égoïste,
la littérature attendrissante, les histoires qui font pleurer ne sont
plus en honneur auprès de certains esprits très raffinés. Car les larmes
et l'attendrissement sont au fond optimistes, impliquent des illusions
et toujours un peu d'espérance. Puis les larmes sont surannées; on en a
tant abusé! Fi «du mélodrame où Margot a pleuré!» Et, de fait, nombre
des romans de la nouvelle école sont des œuvres violentes et froides et
ne donnent que des émotions pessimistes, c'est-à-dire des émotions qui,
par delà les souffrances des individus, vont à la grande misère
universelle. Ces romans nous troublent, nous secouent, nous oppressent
par la sensation des fatalités cruelles; ils nous attendrissent
rarement. Car il s'en faut que le «pathétique» d'une histoire soit
toujours en proportion de la grandeur des misères ou des souffrances
étalées. Il y a eu, semble-t-il, dans le roman, une baisse du
«pathétique» proprement dit par l'envahissement de la physiologie et par
la défaveur où est tombé le libre arbitre. À la place, on a eu je ne
sais quelle tristesse morne, sèche, accablante, l'impression singulière
qui se dégage des livres de M. Zola. Car la pitié se change en un
sentiment âpre et pénible quand tous les souffrants dont on nous
développe la misère se trouvent être à la fois ignobles et
irresponsables.
Rien de tel dans les contes de M. Alphonse Daudet. La tristesse qui s'y
rencontre n'implique point le dégoût théorique du monde comme il est, un
parti pris féroce, une malédiction jetée sur notre race. Ce qui excite
la pitié, Aristote l'écrivait il y a longtemps, c'est le malheur
immérité d'un homme semblable à nous et en qui nous puissions nous
reconnaître sans être dégoûtés de nous-mêmes: et la pitié est plus
grande quand ce malheur est, en outre, exprimé par un homme semblable à
nous, lui aussi, doué seulement d'une sensibilité plus délicate et du
don prestigieux de peindre par les mots.--Que de tendresse et que
«d'humanité» dans les petits récits de notre conteur! Le cœur est
remué, quoi qu'il fasse, comme dans les romans les plus «touchants»
d'autrefois; en même temps l'observation est aussi exacte et la forme
aussi travaillée que dans tels romans d'aujourd'hui: c'est aussi bien
«fait» que si ce n'était pas attendrissant; on peut se laisser émouvoir
sans vergogne. Du reste, ne craignez point d'être dupes: M. Alphonse
Daudet a ce don si rare de savoir mettre un sourire, une ironie légère
aussi près que possible des larmes, parfois même au beau milieu, et cela
sans contraste violent ni secousse; c'est, jusque dans l'émotion
extrême, la clairvoyance qui donne à l'émotion tout son prix et fait
qu'on en jouit davantage.
Quel trésor de larmes dans la _Dernière classe_, le _Siège de Berlin_,
le _Porte-Drapeau_, les _Mères_[89]! Je crois que personne n'a mieux
parlé de l'année terrible que MM. Alphonse Daudet et Sully-Prudhomme,
l'un dans ses petits tableaux d'historien pittoresque, l'autre dans ses
méditations de poète philosophe. Mais M. Alphonse Daudet n'a pas besoin
de remuer de si grandes douleurs pour nous induire en attendrissement.
Ce n'est rien que le petit conte des _Étoiles_[90]; or ce rien est
délicieux, et si tendre! De quoi donc le cœur est-il touché? et
pourquoi les yeux des femmes se mouillent-ils? Il n'y a pourtant là ni
passion, ni catastrophe, ni même souffrance. Mais, que voulez-vous?
Cette idylle si simple, si discrète, si chaste, qui même est, à peine
une idylle, avec tous ses détails si gracieux et si vrais, dans la
douceur sereine de cette belle nuit d'été, cela gonfle le cœur et
l'emplit d'une langueur vague, d'un désir de larmes, comme dit le vieil
Homère, ou d'une envie de s'amuser à pleurer, comme dit la petite
Victorine de Sedaine.
[Note 89: _Contes du lundi_.]
[Note 90: _Idem_.]
Et, tout à côté, quel trésor de rire, quelle jolie gaieté et quelle
alerte moquerie! Peu d'esprit de «mots», mais un comique de verve,
d'imagination, d'hyperboles, et plus souvent encore un comique de
situations et de caractères. Relisez, s'il vous plaît, la _Pendule de
Bougival_[91], la _Défense de Tarascon_[92], la _Mule du Pape_[93], le
_Credo de l'amour_[94], la _Veuve d'un grand homme_[95] et, pour abréger
l'énumération, les _Aventures de Tartarin_!
[Note 91: _Études et paysages_.]
[Note 92: _Id_.]
[Note 93: Lettres de mon moulin.]
[Note 94: _Femmes d'artistes_.]
[Note 95: _Id_.]